MONDWEST : ghost in the machine

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Imaginez un monde où tous vos désirs s’accomplissent, même (et surtout) les plus inavouables… À Delos, le parc d’attractions du futur (celui de 1983), un jeu de rôle grandeur nature vous attend. Moyennant 1000 dollars, ce Disneyland pour adultes vous offre la possibilité de vivre comme à l’époque de la Rome antique, du Moyen Âge et du Far West. C’est comme au cinéma, sauf qu’ici, c’est vous l’acteur ! Au menu : orgies caligulesques, combats à l’épée, bagarres de saloon et tout ce qu’il vous plaira d’expérimenter au rayon sexe et violence. Vos plaisirs n’ont plus de limites puisque vous interagissez avec des robots à l’apparence humaine. Tuez-les, baisez-les : ils ne ressentent rien, ne pensent pas. Bref, amusez-vous ! Profitez-en avant que n’advienne le soulèvement des machines… Deux ans avant le Rollerball de Norman Jewison, Mondwest traite déjà des débordements du divertissement de masse, aliénation moderne ciblant nos bas instincts pour mieux annihiler notre esprit critique. À ce péril, Michael Crichton en ajoute un autre, celui d’une science sans conscience associée à un système capitaliste pour qui tout s’achète, tout se vend. Quitte à ce que la créature finisse par dévorer son créateur et mette la vie d’autrui en danger. Ou quand les avancées technologiques asservissent, plus qu’elles ne servent, les individus…

Que ce soit en tant que romancier (L’Homme terminal, Jurassic Park) ou réalisateur/scénariste (Looker, Runaway), Crichton a toujours été préoccupé et fasciné par la science de demain, ses progrès et ses répercussions sur l’espèce humaine. Mondwest, sa première mise en scène pour le grand écran, ne déroge pas à la règle. Avec une imagination débordante et un sens aiguisé du récit, le maître du techno-thriller signe ici des débuts remarqués et s’inscrit d’emblée dans la grande histoire de la SF. Le public de l’époque est au rendez-vous, une suite voit le jour trois ans plus tard (le beaucoup moins performant Les Rescapés du futur), suivie à l’orée des 80’s par une série annulée au bout de cinq épisodes (Beyond Westworld). Ce qui n’est pas le cas du show de HBO, Westworld (débuté en 2016 et toujours en cours à l’heure actuelle), programme ambitieux développant le concept de l’œuvre originale. La preuve manifeste du caractère visionnaire de Mondwest qui, en plus de proposer un sujet peu commun, aborde des thématiques plus que jamais d’actualité. Pourtant, Crichton reste évasif lorsqu’il s’agit de donner une explication aux comportements violents des androïdes (les responsables du parc constatent le problème sans pouvoir le résoudre) et ne cherche pas à débusquer l’âme ou la conscience qui justifierait la révolte de cette intelligence artificielle (bien qu’il semble y avoir tout de même un fantôme dans la coquille). Il préfère laisser le mystère planer autour du pétage de plomb des automates meurtriers. Une façon de les rendre encore plus flippants, nuisibles, imprévisibles. Et de faire basculer l’ensemble dans l’épouvante high-tech, avec en plus une petite touche de péloche catastrophe, genre en vogue durant les glorieuses 70’s…

La visite du complexe de loisirs adopte le point de vue de deux potes venus tenter l’aventure « ultime ». Il y a John Blane (James Brolin, dans sa meilleure décennie : Enfer mécanique, Capricorn One, Amityville : La Maison du diable), le mec blasé, habitué des lieux et qui jouit du spectacle sans se poser de questions; et Peter Martin (Richard Benjamin, également réalisateur du sensass Haut les flingues !), blanc-bec timoré et déconcerté à l’idée de flinguer un faux cowboy et de s’envoyer une prostituée synthétique. Ces deux protagonistes sont aussi une manière d’interroger la part de sauvagerie présente en chacun de nous et de démontrer que notre prétendue nature d’être civilisé ne tient qu’à un fil. S’adonner à toutes sortes d’exactions (et ce même virtuellement), révèle forcément quelque chose sur qui nous sommes. Les personnalités opposées de John et Peter permettent au spectateur de choisir son camp et de le faire réfléchir sur son éventuel comportement face à ce type de distraction. Car au final, cette dernière n’a rien d’innocent : le « jeu » n’en est pas vraiment un, la supercherie s’avère instable et les actes – a priori simulés – ont des conséquences bien réelles. Invisible aux yeux du public, la vérité se cache dans les coulisses de Delos où des blouses blanches s’affairent devant des ordis, réparent des robots malmenés par des hommes et s’aperçoivent qu’un bug funeste est en train de détruire leur installation…

Comme son titre l’indique, Mondwest fait la part belle à l’âge du colt et du stetson, ce qui donne l’occasion à l’auteur de La Variété Andromède de s’amuser avec les mythes du western. Les duels bidons provoqués par RoboYul s’achèvent tous sur un ralenti visuellement percutant, avec geysers de sang en prime (impossible de ne pas penser à Peckinpah). Plus savoureux encore, Brynner revisite lui-même son rôle de leader charismatique dans Les Sept Mercenaires et en offre une saisissante version maléfique. Son regard froid comme le métal et son inquiétante gestuelle mécanique, l’impose aisément parmi les grands « méchants » du 7ème art, catégorie boulons et fils électriques. Rien d’étonnant donc à ce que le Michael Myers de Halloween lui doive beaucoup, tout comme le T-800 de Terminator (Schwarzie a d’ailleurs longtemps rêvé d’un remake du classique de Crichton). Après avoir fait progressivement monter la tension et stopper brutalement les festivités, Mondwest se mue dans son dernier acte en survival dans lequel Iron Yul poursuit implacablement sa proie et ne compte pas s’arrêter avant de lui avoir fait la peau. À l’écran, le Taras Bulba de J. Lee Thompson est tellement monstrueux de présence qu’il ne fait qu’une bouchée de ses deux partenaires masculins, Brolin et Benjamin. Normal pour celui qui, deux ans plus tard, sera « the ultimate warrior » dans le post-apo culte de Robert Clouse : New York ne répond plus

Yul Brynner, Richard Benjamin

Westworld. De Michael Crichton. États-Unis. 1973. 1h28. Avec : Yul Brynner, Richard Benjamin, James Brolin…