LA LONGUE NUIT DE L’EXORCISME (Lucio Fulci, 1972)

3760147490597La longue nuit de l’exorcisme (titre original : Non si sevizia un paperino). De Lucio Fulci. Italie. 1972. 1h48. Avec : Florinda Bolkan, Barbara Bouchet et Tomas Milian (dans l’une de ses partitions sobres). Genre : giallo/thriller. Sortie dvd/blu-ray : 15/06/2017 (Le chat qui fume). Maté en blu-ray le lundi 24 juillet 2017.

De quoi ça cause ? Début des années 70, dans le sud de l’Italie, un petit village de montagne est plongé dans la terreur : de jeunes garçons se font mystérieusement assassiner et la police semble avoir du mal à identifier le meurtrier. Les pistes sont nombreuses, mais aucune ne semble réellement aboutir. La tension monte au sein de cette petite communauté et les habitants commencent à désigner des coupables. Pendant ce temps, les crimes odieux continuent. (source : lechatquifumedvd.com)

Mon avis Télé Z : Comme son titre français – complètement bidon – ne l’indique pas, Non si sevizia un paperino n’a rien à voir avec L’exorciste de William Friedkin. Il est plutôt question de petits canards (vilains ou pas) que l’on ne devrait pas torturer. Et plus précisément de ce Donald Duck en plastique dont la tête s’est brutalement détachée du reste de son corps. Le symbole d’une enfance à l’espérance de vie très limitée. Et pour cause : nos chères têtes blondes sont ici la cible privilégiée d’un mystérieux assassin. Un sujet bien évidemment inabordable de nos jours. Heureusement, les tabous n’ont jamais fait peur aux glorieuses 70’s. Non si sevizia un paperino ose même l’impensable en confrontant un gamin à la nudité d’une interlocutrice aguicheuse. Il faut voir la fantasmatique Barbara Bouchet – totalement à oilpé – allumer un petit puceau avant que celui-ci ne soit rappelé par sa mère… Troublante et sulfureuse, cette séquence ô combien marquante (en réalité tournée en deux temps, afin d’éviter la rencontre entre l’actrice et son jeune partenaire) laisse pantois mais n’a rien de gratuite. Elle permet surtout de montrer le caractère hautain d’une bourgeoise issue de la ville, prenant un malin plaisir à dominer un garçon frustré par sa condition de fils de villageois. L’occasion pour Lucio Fulci d’opposer deux mondes, l’Italie du Nord et l’Italie du Sud, de confronter le progrès à l’obscurantisme, la modernité à la superstition. Le cinéaste ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre. Quelle que soit leur origine, chaque protagoniste possède ses tares et personne n’échappe à la misanthropie et au pessimisme de l’auteur de Frayeurs. Pas même ce mioche qui – au début du long-métrage – bute un lézard avec son lance-pierre, histoire de tromper son ennui. La cruauté n’attend pas le nombre des années et l’humanité semble gangrenée par la violence dès le plus jeune âge… Thriller rural, Don’t torture a duckling (titre d’exploitation américain) plonge dans l’enfer d’un bled perdu au fin fond de la botte transalpine. Optant pour une véracité flirtant parfois avec le documentaire, Fulci s’imprègne de la tristesse du fait divers. Le ton est grave, le climat étouffant, l’environnement délétère, les actes sordides. Le générique d’ouverture démarre sur une interminable autoroute qui surplombe le village d’Accendura. Le paysage, ainsi défiguré, annonce l’horreur qui va se déchaîner dans les environs, tout en reflétant l’âme hideuse de ses habitants. La justice n’arrivant à rien dans ces lieux où seules prévalent les vieilles traditions, la vindicte populaire finit par s’exprimer de la plus choquante des manières. Plus de quarante après, le lynchage subit par la magnétique Florinda Le venin de la peur Bolkan secoue toujours autant. La brutalité des coups portés et la froideur des assaillants mènent une danse impitoyable située dans un cimetière en ruine. L’utilisation d’une chanson sirupeuse comme musique de contrepoint déstabilise encore plus le spectateur, témoin d’un calvaire dont la frontalité et la viscéralité ne laissent pas indifférent (les saillies gores des futurs Fulci sont déjà présentes, voir notamment L’enfer des zombies, 1979). Le pire est atteint lorsqu’une voiture de vacanciers feint de ne pas voir la victime alors qu’elle est en train d’agoniser au bord de la route… Une preuve supplémentaire du regard féroce que le réalisateur italien porte sur ses contemporains. Égoïstes, ignorants, lâches. Il subsiste dans Non si sevizia un paperino un sentiment d’impuissance face à l’injustice, l’idée que rien ne changera jamais ou ne sauvera l’humanité de sa propre déchéance. Et puis certaines choses ne peuvent se pardonner. À l’image du supplice éprouvant enduré par le personnage de Bolkan, une marginale que l’on surnomme la “sorcière” mais qui n’est rien d’autre qu’une femme incomprise et brisée. La magie noire qu’elle pratique n’est pas plus répréhensible que les fadaises catholiques auprès desquelles s’abreuvent ses concitoyens. Les secondes s’avèrent même bien plus toxiques et dangereuses que la première. Sans en dire davantage, on aura compris que Angustia de silencio (titre espagnol, pour changer) dépasse les limites du simple giallo. Ce qui n’empêche pas Fulci d’orchestrer un modèle de manipulation en jouant admirablement sur la notion de point de vue (le montage s’amuse à nous diriger vers des fausses pistes). Une mécanique solidement charpentée et brillamment stylisée (cadrages obliques, plans truqués grâce à la technique du split screen) qui sert à merveille un discours d’une noirceur insondable mais d’une honnêteté incontestable. Chef-d’œuvre terrassant et d’une audace folle, La longue nuit de l’exorcisme (allez, je vais l’utiliser au moins une fois, ce foutu titre) porte bien la marque de Lucio Fulci, un génie tourmenté qui n’a jamais eu peur de se noyer dans les abysses. 6/6 

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Dans les bois où l’on torture les petits canards, la « sorcière » Florinda Bolkan laisse poindre un sourire équivoque.

LE CYNIQUE, L’INFÂME, LE VIOLENT (Umberto Lenzi, 1977)

2d-cynique_infame_violent_combo_br.0Le cynique, l’infâme, le violent (titre original : Il cinico, l’infame, il violento). D’Umberto Lenzi. Italie. 1977. 1h38. Avec : Maurizio Merli (disparu en 1989), Tomas Milian (disparu cette année) et John Saxon. Genre : polar/poliziesco. Sortie dvd/blu-ray : 07/04/2017 (The ecstasy of films). Maté en blu-ray le jeudi 8 juin 2017.

De quoi ça cause ? Luigi Maietto, dit « le Chinois » (Tomas Milian), vient de s’évader de prison. Son premier souhait est de faire mordre la poussière au responsable de sa condamnation à vie, l’ex-commissaire de police Leonardo Tanzi (Maurizio Merli), en lui envoyant deux tueurs. En dépit de graves blessures, il se fait passer pour mort et se cache à Rome pour y donner la chasse à son persécuteur. Le Chinois, qui se croit débarrassé, a repris son activité au sein de la pègre organisée, en s’associant au « boss » italo-américain Frank Di Maggio (John Saxon). Tanzi monte un plan machiavélique pour anéantir « le Chinois » en l’opposant à Di Maggio. Une guerre sans merci va commencer. (source : TheEcstasyOfFilms.com)

Mon avis Télé Z : De tous les personnages, difficile de dire qui est réellement le cynique, l’infâme et le violent. Chacune de ces étiquettes pourrait très bien convenir à n’importe quel membre du trio magique du film de Lenzi. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a ici aucun bon mais seulement des brutes et des truands. Le plus cynique ? Sans doute le « Chinois », lui qui fait preuve d’une constante insolence et se fout sans cesse de la gueule de son interlocuteur. Le plus infâme ? Certainement Frank Di Maggio, un caïd de la pègre qui frappe des balles de golf en visant la tronche d’un pauvre gus, et qui envoie ensuite ses molosses finir le travail. Le plus violent ? Il ne reste plus que Leonardo Tanzi, ex-flic aux méthodes expéditives et justicier bien moins tendre qu’un Avengers. Alors que l’Italie subit ses années de plomb, le poliziesco (ou poliziotteschi ou néo-polar italien ou encore eurocrime) retranscrit à l’écran toute la brutalité, l’agitation et la frustration de la société transalpine des 70’s. Le nihilisme d’une époque se retrouve donc dans Le cynique, l’infâme, le violent. La loi du plus fort, du plus friqué et du plus armé domine, la justice ne parvient plus à protéger les plus faibles. La séquence d’ouverture montre une Rome qui n’a plus rien à voir avec La dolce vita. Les rues sont gangrenées par l’insécurité et nul n’est à l’abri d’une agression. Dans ce monde sauvage et viril jusqu’au bout du canon, les femmes n’ont pas le beau rôle et se font soit tabasser, soit défigurer (les scènes choc sont une constante dans le genre). Mais les ordures qui commettent ces atrocités finissent par le payer. Pour ramener un peu d’ordre dans le chaos ambiant, Maurizio Merli se la joue inspecteur Harry et lutte contre la violence par la violence. Le scénario nous le présente d’abord à la retraite ou suspendu (ce n’est pas très clair), passant son temps libre à corriger des polars pour une maison d’édition. Ensuite, l’ex-commissaire enquête pour son propre compte et s’amuse à monter ses ennemis les uns contre les autres. Et pour arriver à ses fins, Tanzi n’hésite pas à perpétrer un casse ! Comme quoi, même si l’intrigue est parfois cousue de fil blanc (on a parfois l’impression que notre homme remonte un peu trop facilement la piste des bad guys), celle-ci sait au moins faire preuve d’ironie. Dans un emploi qu’il maîtrise à merveille (cf. Brigade spéciale ou Opération casseur), Merli – regard d’acier, mâchoire serrée – se montre plus vénère que jamais (au bout d’un moment, on ne compte plus les pains qu’il distribue). Face au blond moustachu, un autre cador du poliziesco : Tomas Milian. Plus sobre que d’ordinaire, le bonhomme se distingue par des répliques sarcastiques qu’il déclame avec un aplomb extraordinaire (du grand art en la matière !). Et il n’y a que Milian pour paraître à la fois pouilleux et classieux, comme si le Cuchillo de Colorado et Saludos hombre essayait de se prendre pour le Michael Corleone du Parrain. Toujours au rayon casting, John Saxon – dans l’une de ses nombreuses escapades italiennes – représente la cerise sur le gâteau et achève de faire d’Il cinico, l’infame, il violento un polar solide comme un roc. Spécialiste du genre, Umberto Lenzi mène tout ce petit monde avec son efficacité coutumière et trouve un allié de poids en la personne du compositeur Franco Micalizzi, dont le score funky colle si bien aux images. Mais dans ce type de cinoche badass et nerveux, la musique n’est pas là pour adoucir les mœurs. 4,5/6

Le-Cynique-lInfame-et-le-Violent_cap04
Tomas Milian en mauvaise posture : on trouve toujours plus cynique, infâme et violent que soi.