BLUE VELVET : le marchand de sable est un clown en sucre

« She wore blue velvet
Bluer than velvet was the night »

C’est un monde étrange. Jeffrey Beaumont (Kyle MacLachlan) trouve dans un champ une oreille humaine décomposée. Il décide de mener son enquête et de retrouver à qui appartient l’esgourde sans corps. Sa voisine Sandy Williams (Laura Dern), fille de flic, lui révèle l’identité d’une suspecte : Dorothy Vallens (Isabella Rossellini), une chanteuse de night-club. En ni une ni deux, Jeffrey parvient à s’introduire chez cette dernière afin de récolter quelques indices. Il découvre alors une femme perturbée et malmenée par le plus cinglé des malfrats, Frank Booth (Dennis Hopper)… Bienvenue à Lumberton, Caroline du Nord. « La ville du bois où l’on n’est pas de bois ».

Cette fois-ci, il a eu le final cut. En d’autres termes : le droit de regard sur le montage définitif de son œuvre. Après la conception douloureuse et l’échec commercial de Dune (qui, en l’état, reste un grand space opera des 80’s), David Lynch ne compte plus se laisser empapaouter par ce forban de Dino De Laurentiis. Mais les deux hommes sont contractuellement liés par un second projet. Sur ce coup-là, le mogul consent à accorder au cinéaste un minimum de liberté artistique. La contrepartie ? Un salaire réduit pour Lynch et un budget limité pour Blue Velvet. Et c’est ainsi que les rouges-gorges prirent leur envol.

C’est un monde étrange à jamais figé dans un songe cotonneux. Une banlieue pavillonnaire où il fait bon vivre. Des pompiers souriants saluent la communauté et veillent sur elle. Le soleil darde ses rayons sur des tulipes d’un jaune éclatant. La voix douce et rassurante de Bobby Vinton résonne dans les cœurs… L’Amérique éternelle en somme. En fait, ce monde est trop beau pour être vrai. Le simulacre provoque la crise cardiaque d’un père de famille s’écroulant sur sa pelouse. La caméra en profite alors pour s’enfoncer dans les entrailles de la terre. Elle y débusque ce qui bouge sous la façade et à l’intérieur de chacun d’entre nous : des cancrelats grouillants qui menacent à tout moment de remonter à la surface…

En un plan macro-spéléologique, David Lynch arrache le vernis qui recouvre cette vision d’une société sortant tout droit d’un spot publicitaire. Une fois ces images idylliques et superficielles détournées, la carte postale cramée, l’auteur d’Inland Empire plonge son jeune héros dans un univers beaucoup plus sombre et dangereux. Des rideaux de velours bleu s’ouvrent sur la scène d’un théâtre cauchemardesque. Coincé dans le placard de Dorothy, Jeffrey joue les voyeurs et découvre la face cachée de son bled d’enfance. Un bled qui renferme des désirs noirs et des plaisirs interdits. Des pulsions de sexe et de mort qui titillent notre Hercule Poirot en herbe…

Qu’il le veuille ou non, le p’tit Beaumont dresse un pont entre le Lumberton paradisiaque et le Lumberton infernal. Luttant contre sa propre monstruosité, il est écartelé entre la lumière et l’ombre, entre la virginale Sandy et la troublante Dorothy. Lynch s’amuse d’ailleurs à alterner les contraires, à former un contraste en passant d’une séquence à l’autre. L’étreinte brutale et malsaine à laquelle se livrent Dorothy et Frank (« Baby wants to fuck ! ») précède l’évocation romantique et naïve d’un rêve que Sandy relate à Jeffrey (« Et les rouges-gorges tournoyaient, laissant derrière eux une lumière d’amour aveuglante »). D’un corps-à-corps sadomaso à une love story bourgeonnant comme une rose, il n’y a qu’un pas.

Si Jeffrey se lance dans des investigations de plus en plus périlleuses, c’est donc avant tout pour flatter ses bas instincts. Plus pervers que curieux, l’adulescent tente de réprimer le Frank Booth qui sommeille en lui. Et s’il ne valait pas mieux que ce foutu psychopathe ? L’hypocrisie sociale dans laquelle se réfugie le protagoniste le protège des ténèbres qui grondent à l’extérieur comme à l’intérieur de son esprit. Mais pour combien de temps ? Le happy end constitue, à ce propos, un leurre énorme. Si la paix semble à nouveau régner sur cette petite ville de province, un rouge-gorge – symbole de l’amour triomphant – s’apprête à dévorer un répugnant cafard. Signe que le chaos flotte toujours dans la nuit, que des secrets inavouables se tapissent encore dans chaque foyer.

Dans Blue Velvet, David Lynch varie les tons, tord les mythes et sublime, autant qu’il dévoie, le thriller. Le genre idéal pour répandre le mystère, jongler avec les illusions, manier l’ambiguïté, manipuler le spectateur et l’immerger dans l’inconnu. Le réalisateur d’Elephant Man applique les règles hitchcockiennes aussi bien qu’un De Palma. Il sait se montrer ludique et ne manque pas d’idées pour muscler le suspense (cf. le coup du talkie-walkie lors du climax). À partir d’un élément incongru (une oreille coupée), le script déroule les fils d’une intrigue agencée à la perfection et étonnante de bout en bout. La linéarité n’est qu’apparente puisque tous les chemins conduisent au Lynchland. Un territoire distordu, vertigineux et fascinant…

Film noir glam et rétro (mais avec quelque chose qui ne tourne pas rond), le quatrième long du roi David matérialise des fugues poético-surréalistes qui n’appartiennent qu’à lui. Les conséquences d’un règlement de comptes prennent la forme d’un tableau morbide, les lèvres rouges de Dorothy expriment en très gros plan les délices de la soumission, un souffle funeste fait vaciller la flamme d’une bougie, un ralenti convulsif transforme un râle en cri bestial… Des motifs obsessionnels à travers lesquels s’épanouissent des personnages au bord de la folie (ou dedans jusqu’au cou). Cogneur incontrôlable et mélomane sensible, crapule shootée à l’oxygène et accro au sexe déviant, Dennis Hopper a rarement été aussi survolté, fêlé, ravagé. Ses pétages de plombs, jouissifs et dérangeants, relèvent du grand art. « I’ll fuck anything that moves ! »

Fausse femme fatale, diva des bas-fonds, sex-symbol fragile, Isabella Rossellini camoufle sous sa perruque une femme manipulée, fracassée, traumatisée. Son attirance pour la jouissance doloriste en fait bien plus qu’une simple victime. Puisqu’elle aime qu’on lui fasse mal, l’envoûtante brune ne peut entrer dans la catégorie « demoiselle en détresse ». Si le héros veut la sauver, il doit s’abandonner à elle totalement et embrasser sa part obscure. Soleil de nuit chantant langoureusement sur la scène d’un cabaret, astre décadent adepte de la punition charnelle, nudité meurtrie déambulant crûment dans la rue, Isabella Rossellini donne au bleu des teintes indélébiles et des reflets capiteux. Dans le tout aussi indispensable Sailor et Lula (1990), elle incarnera une Perdita Durango encore plus torride que le désert… 

Comme tout Lynch qui se respecte, Blue Velvet fonctionne comme une symphonie de sensations. La bande originale mélange les signatures musicales et fait naître différentes émotions (thème aux accents herrmanniens signé Badalamenti, standards des sixties invitant à guincher, air céleste et planant offert par le timbre délicat de Julee Cruise…). Question évasion sonore, l’apport du sound designer Alan Splet a également son importance. Un bruit de fond à peine perceptible, un murmure sourd et continu, achève de faire basculer le film dans une réalité parallèle, un cauchemar éveillé. Ces vibrations singulières trouvent leur équivalent formel dans le flamboiement nocturne élaboré par le directeur photo Frederick Elmes. Ses clairs-obscurs sont de ceux qui se diffusent dans l’espace pour créer des étoiles.

« Tu aimes me toucher ? Touche-moi. Frappe-moi. »

Dans l’œuvre sans égale de David Lynch, Blue Velvet occupe une place à part. Les expérimentations d’Eraserhead se glissent dans un récit plus classique en apparence, et accouchent d’un modèle que le maître ne cessera jamais de façonner : celui du thriller inquiétant et soyeux où tout peut arriver. Les mystères de Twin Peaks sont déjà là (MacLachlan enquêtera à nouveau, mais pour le FBI cette fois), les bandes jaunes de l’autoroute perdue commencent à défiler sous nos yeux et le panneau « Mulholland Dr. » se profile à l’horizon. Mais pour l’heure, le voyage continue. Un voyage parsemé de fulgurances sensorielles et d’énigmes extraordinaires, avec à l’arrivée une expérience cinématographique absolument inouïe.

Blue Velvet. De David Lynch. États-Unis. 1986. 2h00. Avec : Isabella Rossellini, Kyle MacLachlan, Dennis Hopper

GRETA : une amie qui vous veut du mal

Retrouver dans les salles une nouvelle œuvre de Neil Jordan est un événement. Certains grands cinéastes ont beau être toujours en activité, cela ne leur garantit pas obligatoirement une distribution digne de ce nom. Avant Greta, l’Irlandais nous avait offert un poème vampirique d’une rare beauté avec Byzantium (2013). Un chef-d’œuvre irradié par deux comédiennes à se damner (Gemma Arterton et Saoirse Ronan) et qui a dû se contenter chez nous d’une banale sortie technique en dvd/blu-ray. Faut dire que l’échec commercial du film aux States n’a pas non plus aidé. Telle est la loi du pognon. Car l’industrie du 7ème art et les patrons de multiplexes n’ont que faire d’un gars ayant pondu un classique comme La Compagnie des Loups (1984), conte horrifique aux fascinants contours érotico-freudiens. Ils ont déjà oublié The Crying Game (1992), polar passionnant cachant en son sein une love story étonnante. Enterré Entretien avec un vampire (1994), flamboyante adaptation du roman culte d’Anne Rice. À peine considéré À Vif (2007), vigilante flick ambigu et poignant dans lequel la grande Jodie Foster fait montre du brio qui la caractérise. Je râle mais c’est toujours rageant de voir un joyau comme Byzantium être traité par-dessus la jambe…

Visible dans de bien meilleures conditions que son prédécesseur, Greta appartient à la catégorie « thriller domestique ». En vogue de la fin des années 1980 au mitan des années 1990, le genre illustre le cas d’un (ou une) psychopathe s’immisçant dans la vie de gens ordinaires dans l’intention de leur pourrir l’existence. Quelques exemples ? Liaison Fatale (Adrian Lyne, 1987), Les Nuits avec mon ennemi (Joseph Ruben, 1991), Fenêtre sur Pacifique (John Schlesinger, 1991), La Main sur le berceau (Curtis Hanson, 1992) ou encore JF partagerait appartement (Barbet Schroeder, 1992). Si ces films de studio assez balisés ont pu faire illusion à leur sortie, admettons qu’ils ont pris aujourd’hui un sacré coup de vieux… Et qu’en est-il de Greta ? La mode en question étant terminée depuis belle lurette, le film s’apprécie plutôt bien. Pourtant, de la même manière que ses aînés, il lui arrive parfois d’entamer la crédibilité du récit en le cousant de fil blanc (mais seulement lors de la dernière bobine, ce qui limite les dégâts). On pourrait aussi lui reprocher une scène versant dans le grand-guignol (pas forcément une tare puisque le passage en question donne lieu à un plan superbement caustique et très « piquant », celles et ceux qui ont vu le film comprendront…).

Des petites facilités que l’on pardonne aisément au petit dernier de Neil Jordan, notamment grâce à son look soigné (rien à redire en ce qui concerne la direction artistique et la photographie), à sa mise en scène aussi élégante que maîtrisée (ça saute aux yeux dès les premières minutes) et à son convaincant trio d’actrices (j’en recause quelques lignes plus bas). Et maintenant, le pitch. Marquée par la disparition récente de sa mère, Frances (Chloë Grace Moretz) est une jeune serveuse de New York vivant en coloc avec son amie Erica (Maika Monroe). Dans le métro, elle trouve un sac à main abandonné sur une banquette et dégote à l’intérieur l’identité et l’adresse de la propriétaire, une certaine Greta Hideg (Isabelle Huppert). Frances se rend alors chez elle pour lui restituer son bien et fait la connaissance d’une veuve esseulée, grande amatrice de piano (surtout de Liszt et son Liebesträume, « Rêves d’amour »). Pour la première, le cauchemar ne fait que commencer… Greta démarre comme un drame sur la solitude puis dérive insidieusement vers le film à suspense (voire d’épouvante) empreint de comédie noire. À l’instar de Frances, on se surprend à ressentir de l’empathie pour le rôle-titre, avant de découvrir sa part d’ombre et la folie qui l’anime. La terreur n’est jamais aussi déstabilisante que lorsqu’elle revêt un visage humain.

Seule une actrice de la trempe d’Isabelle Huppert peut rendre le mal aussi séduisant. Son regard profond et mélancolique apporte une réelle densité aux ténèbres qui la submergent. À travers sa classe naturelle, la Ella Watson de La Porte du Paradis laisse subtilement deviner la détresse et la malveillance de son personnage. Et quand elle pète les plombs, la Miss Huppert s’amuse comme une folle (!) à tel point que l’effroi le dispute au rire (nerveux). De quoi rendre fière la Kathy Bates de Misery, d’autant plus que Jordan se plaît à donner à sa Greta des allures de boogeyman (elle apparaît souvent dans le champ à la façon d’un tueur de slasher, silhouette insaisissable semblant avoir le don d’ubiquité). Dans les frusques de la victime, Chloë Grace Moretz incarne une jeunesse lumineuse mais fragilisée par des tourments ayant plus d’un point commun avec ceux de son bourreau. Le sentiment d’attraction/répulsion qu’elle éprouve envers sa flippante « mère de substitution » lui permet de montrer encore une fois toute l’étendue de son talent (voir aussi à ce sujet le très beau Come as you are). Et entre les deux, Maika It Follows Monroe tire elle aussi son épingle du jeu et fait merveille en nana cynique et délurée. Trois actrices qui, sous l’œil raffiné de Jordan (dont on retrouve ici l’acteur fétiche, Stephen Rea), font oublier une écriture un brin conventionnelle et parviennent à rendre ce thriller très attrayant.

Greta. De Neil Jordan. États-Unis/Irlande. 2019. 1h38. Avec : Isabelle Huppert, Chloë Grace Moretz, Maika Monroe…

JESSIE : dangerous games

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Gerald (Bruce Greenwood) et Jessie (Carla Gugino), un couple en crise, s’offrent un petit séjour dans une baraque isolée afin de relancer leur libido. Dans l’intimité de la chambre à coucher, le premier menotte la seconde et l’attache aux colonnes du lit. Une façon comme une autre de pimenter leurs ébats. Mais les préliminaires viennent à peine de commencer que Gerald est terrassé par une crise cardiaque… avant d’avoir pu libérer sa partenaire de ses bracelets métalliques. Comment Jessie va-t-elle s’y prendre pour sortir de ce cauchemar éveillé ? Publié en 1992, Jessie (Gerald’s Game en VO) ne fait pas partie des romans les plus connus de Stephen King. Pourtant sa lecture laisse des traces, ou plutôt des cicatrices devrais-je dire. Il n’appartient pas non plus à cette catégorie de bouquins que n’importe quel clampin peut adapter les doigts dans le pif. Car transposer à l’écran le livre en question n’est pas une mince affaire. Et je ne parle pas de son caractère extrême apte à effrayer les investisseurs frileux  (la noirceur de son propos, alliée à une violence physique et psychique éprouvante, remuent furieusement les tripes). Non, je pense surtout à son concept qui fonctionne très bien au niveau littéraire mais s’avère plus ardu à représenter de manière cinématographique. Les trois quarts du roman de King s’articulent autour d’une femme prisonnière de son pieu et dialoguant dans sa tête avec plusieurs personnages. Une situation statique, de nombreux intervenants qui, sur le papier, se résument à des voix sortant de l’esprit de son héroïne… Autant d’obstacles qui n’ont pas démonté Mike Flanagan, un réal très doué ayant pondu avec son Jessie une adaptation fidèle et en tout point exemplaire…

Le jeune cinéaste aurait pu se contenter de faire causer sa protagoniste en la laissant seule sur son grand lit, les poignets immobilisés. Une facilité dans laquelle il ne tombe pas puisqu’il préfère matérialiser à l’image tous les interlocuteurs et en profite au passage pour les réduire au nombre de trois, c’est-à-dire Jessie, son double en liberté et son défunt mari. Un procédé qui permet à la folie de grignoter peu à peu la malheureuse, chaque mot prononcé s’échappant de son cerveau aux abois. Au fil des péripéties, ces pensées disparates dressent le profil d’une femme soumise, peu sûre d’elle et bien trop vertueuse pour le monde qui l’entoure. Ses dialogues avec son propre miroir dévoilent la part d’ombre de feu son compagnon (dont les fantasmes mettent au jour un autre homme) et font remonter à la surface un terrible secret enfoui depuis l’enfance (un traumatisme savamment amené par des flashbacks âpres et pesants). Faisant avancer le récit tout en nourrissant le suspense, ces douloureuses révélations dynamitent aussi de l’intérieur les notions mêmes de mariage et de famille, sacro-saintes valeurs cachant souvent en son sein des drames inavouables… Dans ce calvaire en forme de conflit psychologique avec elle-même, Jessie doit regarder la réalité en face et n’a pas d’autre choix que de se battre si elle veut se débarrasser de ses foutues menottes et rester en vie. Car Gerald’s Game se suit également comme un survival en huis clos, un thriller ultra tendu, où chaque élément a été astucieusement agencé afin de crédibiliser au maximum les événements. Le script, diabolique à souhait, ne rechigne pas à corser le chemin de croix de notre captive en nuisette et la confronte à de nombreux périls témoignant d’une imagination sadique débordante…

N’ayant pas peur d’adopter les choix les plus radicaux du roman de King, Mike Flanagan n’esquive jamais la dimension horrifique de son sujet et verse pour l’occasion dans le gore viscéral et remuant (un passage en particulier, bien gratiné et d’une intensité rare, fera à coup sûr tourner de l’œil les plus sensibles…). Sans outrance aucune, l’auteur de The Mirror sait doser ses effets, alterne avec bonheur frontalité et suggestion. Une véritable maturité et une évidente maîtrise se dégagent de sa mise en scène. Des cadrages légèrement obliques et un montage subtilement heurté suffisent au réalisateur pour faire basculer le réel dans l’irréel. Contrairement à Kevin Kölsch et Dennis Widmyer, le duo derrière le dernier Simetierre, Flanagan n’a pas besoin de jump scares ou d’électrochocs sonores pour provoquer l’effroi. Les chichis sont inutiles lorsqu’on est capable de faire sortir des ténèbres le boogeyman le plus terrifiant de ces dernières années. L’impressionnant Carel Struycken (le majordome des deux Famille Addams version ciné) incarne cette mémorable figure du mal et lui apporte en prime un déstabilisant soupçon d’humanité. Celui que l’on surnomme le « Moonlight Man » (ou carrément « La Mort » en VF) relance par ailleurs l’intrigue lors d’un dernier acte surprenant. Cette dernière ligne droite aurait pu déséquilibrer l’ensemble mais il n’en est rien et prouve que Jessie a su faire honneur à la richesse narrative (et thématique) de son matériau d’origine. Quant à la splendide Carla Gugino, elle assure comme une bête dans un rôle ô combien difficile et s’approprie avec force l’idée au centre du film : il n’est jamais trop tard pour combattre ses démons et se révéler à soi-même…

Gerald’s Game. De Mike Flanagan. États-Unis. 2017. 1h43. Avec : Carla Gugino, Bruce Greenwood, Henry Thomas…

LES DIABLESSES (Antonio Margheriti, 1973)

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Des cadavres en piteux état ne cessent de faire leur apparition dans un petit village écossais. Le doute s’installe quant aux habitants du château de MacGrieff. Le lieu est apparemment hanté par un chat tueur. Corringa, nièce de la châtelaine Lady Mary, décide de mener sa propre enquête aux côtés de son étrange cousin, James. Source : dvdfr.com

Durant sa carrière, Antonio Margheriti s’est adapté à toutes les modes du cinoche populaire italien. Néanmoins, le genre dans lequel il se distingue le plus demeure l’épouvante gothique, comme le prouve l’un de ses chefs-d’œuvre : Danse Macabre (1964). Mis à part les autres opus margheritiens rentrant pleinement dans cette catégorie (dont les très bons La Vierge de Nuremberg et La Sorcière Sanglante), une fragrance goth se répand parfois là où on ne l’attend pas. Comme dans Et le vent apporta la violence (1970), étonnant western du signore à l’ambiance sépulcrale et quasi surnaturelle. Un mélange des genres, en somme, pratique iconoclaste très courante au temps des salles de quartier. Cette hybridation se retrouve également au centre de Les Diablesses, bande tenant à la fois du gothique et du giallo. Si – au début des 70’s – le premier ne rencontre plus vraiment les faveurs du public, le second vit au contraire son heure de gloire. Quoi qu’il en soit, aucun ingrédient provenant de ces deux influences ne manque ici à l’appel. L’occasion pour Margheriti de dresser un inventaire en forme de best of. À défaut d’être original, l’exercice ne se montre pas déplaisant, d’autant plus que le réalisateur de Pulsions Cannibales s’empare avec savoir-faire des codes qu’il connaît bien. Mais c’est encore dans son versant gothique que La Morte negli occhi del gatto (« La mort dans les yeux du chat ») se montre le plus convaincant. Car les fondus de Bava, Freda, Caiano et de la Hammer ont largement de quoi y trouver leur compte. Déjà, la direction artistique est aux p’tits oignons, aucun élément du tableau n’est laissé au hasard. Ce soin dans l’élaboration des décors installe d’emblée une atmosphère funeste. Jugez plutôt : l’incontournable château domine les ténèbres, le passage secret ne mène pas aux toilettes mais aux catacombes, le cimetière dort dans la nuit brumeuse, le caveau de la terreur ouvre et ferme sa porte plus d’une fois… Un panorama à filer la chair de poule que le père Margheriti sait mettre en valeur, notamment grâce à des cadrages et des mouvements de caméra qui font basculer la réalité dans l’angoisse (contre-plongées soudaines, travellings heurtés, zooms brusques). Quand la folie atteint son paroxysme, les éclairages se font même plus baroques et agressifs (savante utilisation d’une lampe en verre multicolore dans l’intro et le climax du film). Tout ça sous les yeux d’un matou de mauvais augure. La référence au Chat noir de Poe est évidente. La présence d’un gorille gardé en captivité renvoie elle aussi à une autre nouvelle de l’écrivain, Double assassinat dans la rue Morgue. D’ailleurs, pas besoin d’être primatologue pour remarquer le figurant se cachant sous son costume en poils de yack. Une incongruité qui frise le nanar involontaire (Ed Wood style) et que ne vient pas sauver une attaque de chauves-souris amorphes dans les souterrains du castel. Les rats de la crypte s’en sortent beaucoup mieux puisqu’ils offrent à La Morte negli occhi del gatto son image la plus gore : un gros plan sur la face d’un cadavre rongée par les petites bébêtes (Fulci style). La part giallesque du film accentue encore un peu plus sa dimension horrifique. Les meurtres au rasoir ne lésinent pas sur le sang et sont shootés dans la grande tradition du genre (cf. la vision subjective d’un tueur bien évidemment ganté). Le twist final fonctionne plutôt bien, l’identité de l’assassin ne se devinant pas aussi facilement que ça (sauf pour celles et ceux qui lisent Agatha Christie et se méfient toujours de l’individu le plus insoupçonnable). Pour le reste, le scénario demeure le point faible de Les Diablesses. Plutôt brouillonne, l’écriture surcharge inutilement ses personnages avec mille et un secrets n’apportant finalement pas grand-chose à la trame principale. Certaines sous-intrigues ne semblent aller nulle part et ne servent qu’à ralentir le rythme. Heureusement, le casting a de quoi nous consoler. Surtout l’adorable Jane Birkin dont la prestation nous fait regretter qu’elle n’ait pas fait plus de péloches fantastiques. Notre Melody Nelson fait aussi preuve d’une grande sensualité, notamment lorsqu’elle se met en petite tenue sous le regard gourmand de Doris Kunstmann (l’étreinte saphique n’aura pas lieu, dommage…). Des gueules – celles d’Anton Diffring, Venantino Venantini, Luciano Pigozzi et même de Gainsbarre – complètent le reste de la distribution. Un label de qualité pour un Margheriti très correct, au script laborieux certes, mais emballé avec goût et fréquenté par du beau monde.

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La Morte negli occhi del gatto. D’Antonio Margheriti. Italie/France/Allemagne. 1973. 1h30. Avec : Jane Birkin, Françoise Christophe et Venantino Venantini. Maté en dvd le 21/05/18.

PERFECT BLUE (Satoshi Kon, 1997)

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C’est sans regret que Mima, chanteuse, quitte son groupe pour se consacrer à une carrière de comédienne. Elle accepte un petit rôle dans une série télévisée. Cependant son départ brusque de la chanson a provoqué la colère de ses fans et plus particulièrement celle de l’un d’eux. Le mystérieux traqueur passe à l’acte en dévoilant en détail la vie de la jeune femme sur Internet, puis en menaçant ses proches. Plusieurs incidents violents se produisent dans l’entourage de Mima et elle réalise que son existence se confond dangereusement avec la série télé. Source : madmovies.com

Une trempe maousse liée à mes souvenirs de vidéophage, quand la VHS made in « HK Vidéo » trônait fièrement sur mes étagères. Debout et face à moi, elle me faisait de l’œil et m’aguichait avec son visuel teinté d’un bleu évidemment parfait. Certes, nos chères bandes magnétiques qui vendaient du rêve dans les années 80 et 90 (et un peu 2000) ne sont plus. Mais les œuvres, elles, ne changent pas et ce quelque soit le support. Immortel, Perfect Blue fait – aujourd’hui comme hier – toujours autant triper. Le tout premier long du regretté Satoshi Kon n’a pas pris une ride et n’a rien perdu de sa puissance visuelle, sonore et sensitive. Et bien sûr narrative. Rarement cauchemar pelliculé n’aura été aussi fluide alors qu’il fragmente, heurte et bouscule sans cesse le récit. Dès les premières minutes, le montage brise toute linéarité comme pour annoncer le chaos psychique et physique à venir. Plus le film avance, plus le vertige s’intensifie. L’ambiguïté du point de vue de Mima nous ballotte constamment entre le réel et l’imaginaire, nous plonge dans des limbes où le vrai et le faux s’emboîtent comme des poupées gigognes. La virtuosité avec laquelle Kon orchestre sa mise en abyme s’avère proprement sidérante (voir ce jeu de va-et-vient entre le quotidien de son héroïne et le tournage de sa série télé). La schizophrénie, déclenchée par l’apparition du double ricanant de l’ancienne chanteuse, précipite celle-ci dans une spirale encore plus infernale. Filmer la folie est un exercice d’équilibriste qui n’est pas donné au premier cinéaste venu. Il faut jouer les acrobates sans tomber dans le vide ni perdre de vue son objectif. Avec un talent insolent, l’auteur de Paprika y parvient aisément tout en sachant où il va. Malgré les chemins tordus qu’elle emprunte, l’intrigue repose sur un tout cohérent et se conclut par un twist aussi plausible qu’imprévisible. Brillamment écrit et construit, Perfect Blue se montre tout aussi remarquable lorsqu’il s’agit de mise en scène. Un exemple parmi d’autres : la séquence du message hostile destiné à Mima et reçu chez elle par fax. Le bruit caractéristique de l’appareil libérant le papier crée une musique désarticulée et progressivement inquiétante. La bande-son traduit alors la nature menaçante de la missive, tandis que Mima réalise que quelqu’un l’épie. Seule avec sa peur, elle se tourne vers la fenêtre et ferme le rideau. Là, dehors, quelque part, une ombre se cache dans l’immensité urbaine pour tourmenter la jeune femme… Dès lors, l’existence de l’ex-popstar bascule dans un mauvais rêve où le danger n’est pas feint. Si les songes – aussi funestes soient-ils – ne peuvent se matérialiser (en principe), les hallucinations finissent pourtant par devenir létales. Car la mort, luisante comme une lame de poignard, s’invite dans des fulgurances homicides que n’auraient pas renié le Dario Argento de Ténèbres (cf. le meurtre du photographe de charme, lardé de plusieurs coups de couteau avec une violence inouïe). La maestria de la forme et la perversité du suspense nous imposent une autre référence prestigieuse : Brian De Palma. Nul doute que si le réalisateur de Pulsions avait dirigé un film d’animation, celui-ci ressemblerait beaucoup à Perfect Blue. Ce qui n’est pas un mince compliment. Cette version vicelarde de Bodyguard (1992) permet également à Satoshi Kon de décrire le comportement de la communauté des fans, dont les membres ne sont pas toujours bienveillants envers leurs stars favorites. Profondément monomaniaques, les « otakus » (terme utilisé pour désigner les geeks japonais) sont bien souvent prêts à tout pour leur passion, y compris à tuer. Les chansons cuculs auxquelles souhaite échapper Mima ne sont qu’un leurre dissimulant la laideur de celles et ceux qui les écoutent. Trop fleur bleue pour être honnête, la J-Pop ne reflète aucunement la réalité d’une société oppressante et idolâtre jusqu’à l’extrême. Kon pousse même la réflexion un peu plus loin et aborde déjà les dérives du web. Visionnaire, il anticipe l’avènement des réseaux sociaux, ce grand foutoir numérique où n’importe qui peut dissimuler sa véritable identité pour insulter, espionner et harceler son prochain. Monde virtuel, nuisance réelle. Et authentique chef-d’œuvre en ce qui concerne cet étourdissant Perfect Blue, prouesse cinématographique de vingt piges possédant toujours son pouvoir de fascination. Ce n’est pas le Darren Aronofsky de Requiem for a Dream et de Black Swan qui dira le contraire.

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Pafekuto Buru. De Satoshi Kon. Japon. 1997. 1h20. Avec (voix v.o.) : Junko Iwao, Rica Matsumoto et Shinpachi Tsuji. Maté en salle le 15/05/18.

LA SIRÈNE DU MISSISSIPI (François Truffaut, 1969)

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Louis Mahé, riche planteur réunionnais et fabricant de cigarettes, a épousé Julie, rencontrée par petite annonce et arrivée par le paquebot Mississipi. Mais il s’aperçoit bientôt que ce n’est pas sa ravissante épouse qui écrivait les lettres qui l’ont séduit. Alors qu’il s’apprête à l’interroger, Julie disparaît, non sans l’avoir au préalable dévalisé. Il engage un détective privé tout en menant sa propre enquête. Julie, en France, est devenue Marion, une artiste de cabaret… Source : arte.tv/fr

Charles Baudelaire aurait pu rencontrer cette sirène. Dans son poème, Hymne à la beauté, il s’interroge : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme ». Puis continue : « Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin, Verse confusément le bienfait et le crime, Et l’on peut pour cela te comparer au vin ». Plus loin, une autre question : « Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? ». Allez, un dernier vers pour la route : « Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ». L’ondine Catherine Deneuve, spectre blond à l’éclat presque irréel, semble – au début du film – davantage sortir des songes de Jean-Paul Belmondo que du navire le « Mississipi ». Le bonhomme accepte d’emblée les mensonges que lui révèle son interlocutrice (initialement, ce n’est pas elle qu’il attendait mais une autre) et refoule la vérité, quitte à se noyer dans les eaux saumâtres d’un amour destructeur. Piquer une tête avec une naïade, ça ne se refuse pas. Et peu importe si on ne remonte jamais à la surface. Même si elle vous consume, mieux vaut étreindre la passion que de subir une vie de couple rongée par la routine. Le déni de la réalité montre à quel point Belmondo est sous l’emprise de Deneuve. Normal, n’importe quel gars tuerait pour elle. La progression du personnage de Louis Mahé montre aussi sa déchéance. Le notable trompé et animé par la vengeance, cède très vite sa place à une épave prête à crever pour rester auprès de sa belle. Rarement une drogue n’aura rendu autant addict. Entre deux parenthèses (faussement) enchantées, la relation des deux protagonistes gagne en toxicité et ressemble plus à une cavale qu’à un voyage de noces. La Sirène du Mississipi prend alors des allures de road movie, de fuite en avant ne menant nulle part si ce n’est droit dans le mur. Chaque décor se fait le témoin de la déliquescence de cette love story ballottée entre l’adoration et la détestation. De la chaleur exotique réunionnaise à l’hiver glacial des forêts alpines, le couple dégringole jusqu’à cette fin ouverte qui n’augure en rien d’un avenir radieux. Seulement, le plus important n’est pas ici la chute mais le regard amoureux qui éternise le présent. La mort n’est rien face à l’amour absolu, total, sans limites. Le film joue aussi brillamment sur l’ambiguïté de Marion. L’arnaqueuse semble constamment interpréter un rôle, comme si elle n’attendait que le bon moment pour semer son amant un peu trop collant. Pourtant, elle se laisse peu à peu gagner par la dévotion de son mec avec qui elle partage un passé tragique et un goût certain pour l’abandon, la violence, le chaos. Si certains aspects appartiennent clairement au thriller (machination, escroquerie, meurtre, enquête), François Truffaut prend ses distances avec les ressorts du genre pour mieux suivre de près les tourments de son duo vedette. Le romantisme noir – sa mélancolie, sa folie, son attirance pour la mort – reste ce qui intéresse le plus le réalisateur de L’Histoire d’Adèle H. La puissance des sentiments de Louis, ainsi que sa fascination pour la beauté de Marion, tendent à sublimer cette liaison dangereuse où l’amour n’est que douleur (« Tu es si belle. Quand je te regarde, c’est une souffrance »). Voûtes célestes du cinoche français de la grande époque, Deneuve et Bebel rivalisent de charme et donnent dans l’effervescence contrôlée. La première pose quelques notes de soleil sur une partition en forme de requiem et s’enrobe de ce mystère enivrant qui a fait sa renommée. Plus qu’une femme fatale, une femme complexe attirée par les ombres. Le second prouve qu’il peut sans peine transcender un emploi pas forcément taillé pour lui. Un acteur immense. Quant à Truffaut, il adapte un bouquin de William Irish pour la deuxième fois après La Mariée était en noir (1968). Sa mise en scène élégante s’autorise parfois quelques expérimentations discrètes mais inspirées (il n’a pas été l’une des figures majeures de la Nouvelle Vague pour rien). Son film, dédié à Jean Renoir, respire l’amour du septième art. En revanche, celui qui relie les êtres humains est loin d’être aussi idyllique.

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La Sirène du Mississipi. De François Truffaut. France/Italie. 1969. 2h03. Avec : Catherine Deneuve, Jean-Paul Belmondo et Michel Bouquet. Maté à la téloche le 29/04/18.

LE DOSSIER ODESSA (Ronald Neame, 1974)

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Hambourg, 22 novembre 1963. Alors que le monde est plongé dans la stupeur depuis l’annonce de l’assassinat du président Kennedy, Peter Miller, jeune journaliste ambitieux, met la main sur le journal d’un vieil homme qui vient de se donner la mort. Juif allemand, Salomon Tauber y a consigné les détails de sa déportation dans un camp des environs de Riga, dirigé avec une impitoyable cruauté par le capitaine SS Eduard Roschmann. En enquêtant sur l’ancien tortionnaire, Peter apprend par le chasseur de nazis Simon Wiesenthal qu’un réseau clandestin, baptisé Odessa et constitué d’ex-SS, s’occupe de fournir de fausses identités aux membres du défunt parti national-socialiste, et qu’Eduard Roschmann, qui a réussi à échapper aux Alliés en 1947, pourrait se cacher en Allemagne. Poursuivi par les sbires de l’organisation, le journaliste est bientôt enlevé par les services secrets israéliens, qui redoutent une attaque dévastatrice sur leur pays, fomentée par l’Égypte avec l’appui d’Odessa. Au terme d’une brève phase de formation auprès des agents du Mossad, Peter tente, au péril de sa vie, d’infiltrer le puissant réseau occulte… Source : arte.tv/fr

Le passé ne s’enterre pas et nous survit, surtout lorsqu’il est marqué par la folie et l’abomination. Le Dossier Odessa commence avec un présent lui aussi contaminé par ce même mal. L’assassinat de JFK montre que l’Histoire se répète inexorablement, sans se lasser. Ailleurs, la guerre continue. Au Vietnam, par exemple. Le journaliste Peter Miller laisse entrevoir un avenir meilleur. Il représente une jeunesse qui ne peut rester indifférente face à l’injustice et comprend que l’inertie peut entraîner la barbarie. Ne pas reproduire les erreurs de ses aînés nécessite une vigilance constante. La prise de conscience se fait ici à travers la lecture du journal d’un rescapé des camps de la mort. Il vient de se suicider. Sa descente aux enfers nazis nous est révélée en flashback, via des séquences en noir et blanc proches du documentaire. Les images font froid dans le dos. Les exactions du SS Roschmann, le « boucher de Riga » (tortionnaire ayant réellement existé), agit sur le héros comme un électrochoc. Derrière l’horreur, il y en a encore une autre : malgré la fin du troisième reich, la bête immonde bouge encore. Elle a réussi à passer entre les mailles du filet et se cache maintenant quelque part. Un fait impensable dans cette Allemagne de l’Ouest se croyant en paix avec ses démons. La nouvelle génération ne doit pas laisser un tel crime impuni… L’engagement est donc au centre du film de Ronald Neame (artisan surtout connu pour ses deux disaster movies, L’Aventure du Poséidon et Meteor). En rompant avec la « pudeur » d’une Hollywood encore incapable – à l’époque – de parler frontalement du génocide juif, Le Dossier Odessa rend un vibrant hommage aux victimes de l’Holocauste. Le script, adapté d’un roman de Frederick Forsyth, s’empare du sujet avec sérieux et rigueur. Simon Wiesenthal, survivant de la Shoah et chasseur de nazis, est d’ailleurs convoqué à l’écran. Il est même crédité au générique comme consultant. Une participation qui donne de l’authenticité au projet et vient habilement se mêler à la fiction. Si l’organisation Odessa est une invention, elle s’inspire néanmoins de la réalité. Le film décrit comment – après la Seconde Guerre mondiale – d’anciens SS ont infiltré toute la société allemande, au nez et à la barbe du monde entier. Un réseau souterrain, fort bien organisé et bénéficiant d’importants moyens, leur donne une nouvelle identité, une nouvelle situation, une nouvelle planque. Voilà comment les bourreaux d’hier reprennent leur vie comme si de rien n’était et parviennent à échapper à toute condamnation. Un constat révoltant qui offre un socle solide à l’ensemble, tout en exploitant le thème des sociétés secrètes. De quoi amplifier le degré de paranoïa d’un thriller d’espionnage construit comme une chasse à l’homme. Passionnant sur le fond, captivant de bout en bout, Le Dossier Odessa n’évite pourtant pas toujours les facilités. L’enquête est parfois cousue de fil blanc, les événements s’enchaînent de façon un peu trop mécanique et un certain manichéisme se dégage des personnages (sans compter que le rôle féminin tenu par Mary Tamm ne sert qu’à valoriser le principal protagoniste). Certes, la machine est bien huilée, dans le sens où le rythme ne se relâche jamais. Mais niveau écriture et mise en scène, la subtilité du Alan J. Pakula des 70’s n’est pas au rendez-vous… Néanmoins, impossible de tirer la tronche devant la péloche de Neame. La gravité et la force de ce qu’il évoque emporte totalement l’adhésion et laisse le spectateur sur une impression positive. L’excellent Jon Voight (deux ans après Délivrance et onze ans avant Runaway Train) n’y est pas non plus pour rien. Les plus attentifs ont peut-être remarqué l’apparition furtive du comédien Herbert La Marque du diable Fux, une « gueule » à la filmo aussi longue que le bottin (rien à voir avec Rob).

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The Odessa File. De Ronald Neame. Royaume-Uni/Allemagne. 1974. 2h03. Avec : Jon Voight, Mary Tamm et Maximilian Schell. Maté à la téloche le 16/04/18.

LES SEINS DE GLACE (Georges Lautner, 1974)

Les_Seins_de_glaceFICHE TECHNIQUE Les seins de glace. De Georges Lautner. France/Italie. 1974. 1h44. Avec : Alain Delon, Mireille Darc et Claude Brasseur (et Nicoletta Machiavelli, belle du western italien : Navajo Joe, Le dernier face à face…). Genre : thriller. Sortie France : 28/08/1974. Maté à la téloche le lundi 2 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Scénariste pour la télévision, François Rollin (Claude Brasseur) se rend sur le littoral méditerranéen, espérant que la Côte d’Azur lui apportera l’inspiration qui lui fait défaut. Lors d’une promenade sur une plage déserte, il fait la connaissance de la triste et mystérieuse Peggy Lister (Mireille Darc), que son casque d’or, son manteau de fourrure et ses bottes font étonnamment ressembler à l’héroïne de sa prochaine œuvre. Tout d’abord, la jeune femme fait tout pour l’évincer, pour finir par céder à ses assiduités. Bientôt follement amoureux, François découvre qu’un mystère plane sur la jeune femme, gardée par un cerbère peu sympathique, Albert, et protégée par un énigmatique avocat, Marc Rilson (Alain Delon)… Source : telerama.fr

MON AVIS TÉLÉ Z Aux origines du film de Georges Lautner, une série noire signée Richard Matheson : Someone is bleeding (1953). L’occasion de rappeler que l’illustre romancier a non seulement pondu une pelletée de classiques de la SF et du fantastique (Je suis une légende, L’homme qui rétrécit, Le jeune homme, la mort et le temps) mais qu’en plus, on lui doit des thrillers haut de gamme. Dans cette dernière catégorie, citons également De la part des copains, lui aussi adapté au cinoche comme bon nombre d’écrits du bonhomme. Mais entrons dans le vif du sujet : Les seins de glace est une œuvre remarquable qui noie sa grande classe dans les eaux troubles de la psyché humaine. Le film commence comme un rêve. Celui d’un plumitif spécialisé dans les feuilletons radiophoniques et qui croise son propre fantasme en la personne d’une jeune femme mystérieuse. Le rêve se change en cauchemar au fur et à mesure que le passé de celle-ci se dévoile, un passé trouble ne laissant aucune place pour la romance idyllique. Cette atmosphère vaporeuse, mêlée d’une angoisse sourde, recouvre les personnages d’un linceul blanc comme l’enfer. L’insondable tristesse qui s’en dégage se lit sur le visage des comédiens, Mireille Darc et Alain Delon en tête. La première se hisse au niveau des plus mémorables blondes hitchcockiennes, même si la Deneuve du Répulsion de Polanski n’est pas non plus bien loin. Capable de passer d’un sourire mutin à une crise de peur panique en un clin d’œil, l’actrice fétiche de Lautner se montre aussi émouvante qu’inquiétante et prouve, à l’instar de son metteur en scène, qu’elle peut être aussi à l’aise dans la comédie que dans le drame. La séquence où l’actrice marche à oilpé avec un rasoir à la pogne évoque la belle époque du giallo, suspense à l’italienne dans lequel Éros et Thanatos sont étroitement liés. Le final, d’un jusqu’au-boutisme tragique, résonne comme une délivrance et devient encore plus poignant à l’aune du lien indéfectible qui unissait la regrettée Mireille et le père Delon. Ce dernier, d’une fascinante ambiguïté, est tourmenté par une dualité douloureuse qu’il tente de masquer par son autorité habituelle. Au fond de ses yeux bleus se cache une faiblesse nourrie par ses sentiments envers la Darc (so dark) lady. Face à ce duo ténébreux et torturé, Claude Brasseur constitue une sorte de contrepoint à la noirceur ambiante. Le rôle de François Rollin est à l’image de ce qu’il scribouille : fantaisiste, rocambolesque et décontracté du gland. En niant la vérité pour la façonner à sa guise, il oublie que la vie n’a rien à voir avec la fiction. Pour lui, le retour à la réalité n’en sera que plus dur… Tous les désirs convergent vers l’insaisissable « grande sauterelle » et créent un triangle amoureux où le sacrifice de soi et de l’autre reste la seule issue… Derrière la caméra, Georges Lautner emballe le tout avec un soin et une élégance qui renvoient aux grands films noirs des années 1940. Mettant de côté le ton parodique de ses célèbres comédies policières (Les tontons flingueurs, Ne nous fâchons pas), le réalisateur fait évoluer son savoir-faire coutumier vers un lyrisme discret qui confine souvent au sublime. Et ce n’est pas tout puisqu’il n’hésite pas non plus à jouer avec la paranoïa de son héroïne, tout en flirtant avec le film de trouille (la séquence du parking est un moment de tension très efficace). Le danger et la peur sont d’ailleurs également présents à travers les violons stridents du compositeur Philippe Sarde. Mais là encore, un thème d’une profonde mélancolie l’emporte sur tout le reste et bouleverse durablement l’auditoire. Ce n’est pas une valse, c’est un requiem. 5/6

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Darc, Brasseur, Delon : winter is coming.

LA LONGUE NUIT DE L’EXORCISME (Lucio Fulci, 1972)

3760147490597La longue nuit de l’exorcisme (titre original : Non si sevizia un paperino). De Lucio Fulci. Italie. 1972. 1h48. Avec : Florinda Bolkan, Barbara Bouchet et Tomas Milian (dans l’une de ses partitions sobres). Genre : giallo/thriller. Sortie dvd/blu-ray : 15/06/2017 (Le chat qui fume). Maté en blu-ray le lundi 24 juillet 2017.

De quoi ça cause ? Début des années 70, dans le sud de l’Italie, un petit village de montagne est plongé dans la terreur : de jeunes garçons se font mystérieusement assassiner et la police semble avoir du mal à identifier le meurtrier. Les pistes sont nombreuses, mais aucune ne semble réellement aboutir. La tension monte au sein de cette petite communauté et les habitants commencent à désigner des coupables. Pendant ce temps, les crimes odieux continuent. (source : lechatquifumedvd.com)

Mon avis Télé Z : Comme son titre français – complètement bidon – ne l’indique pas, Non si sevizia un paperino n’a rien à voir avec L’exorciste de William Friedkin. Il est plutôt question de petits canards (vilains ou pas) que l’on ne devrait pas torturer. Et plus précisément de ce Donald Duck en plastique dont la tête s’est brutalement détachée du reste de son corps. Le symbole d’une enfance à l’espérance de vie très limitée. Et pour cause : nos chères têtes blondes sont ici la cible privilégiée d’un mystérieux assassin. Un sujet bien évidemment inabordable de nos jours. Heureusement, les tabous n’ont jamais fait peur aux glorieuses 70’s. Non si sevizia un paperino ose même l’impensable en confrontant un gamin à la nudité d’une interlocutrice aguicheuse. Il faut voir la fantasmatique Barbara Bouchet – totalement à oilpé – allumer un petit puceau avant que celui-ci ne soit rappelé par sa mère… Troublante et sulfureuse, cette séquence ô combien marquante (en réalité tournée en deux temps, afin d’éviter la rencontre entre l’actrice et son jeune partenaire) laisse pantois mais n’a rien de gratuite. Elle permet surtout de montrer le caractère hautain d’une bourgeoise issue de la ville, prenant un malin plaisir à dominer un garçon frustré par sa condition de fils de villageois. L’occasion pour Lucio Fulci d’opposer deux mondes, l’Italie du Nord et l’Italie du Sud, de confronter le progrès à l’obscurantisme, la modernité à la superstition. Le cinéaste ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre. Quelle que soit leur origine, chaque protagoniste possède ses tares et personne n’échappe à la misanthropie et au pessimisme de l’auteur de Frayeurs. Pas même ce mioche qui – au début du long-métrage – bute un lézard avec son lance-pierre, histoire de tromper son ennui. La cruauté n’attend pas le nombre des années et l’humanité semble gangrenée par la violence dès le plus jeune âge… Thriller rural, Don’t torture a duckling (titre d’exploitation américain) plonge dans l’enfer d’un bled perdu au fin fond de la botte transalpine. Optant pour une véracité flirtant parfois avec le documentaire, Fulci s’imprègne de la tristesse du fait divers. Le ton est grave, le climat étouffant, l’environnement délétère, les actes sordides. Le générique d’ouverture démarre sur une interminable autoroute qui surplombe le village d’Accendura. Le paysage, ainsi défiguré, annonce l’horreur qui va se déchaîner dans les environs, tout en reflétant l’âme hideuse de ses habitants. La justice n’arrivant à rien dans ces lieux où seules prévalent les vieilles traditions, la vindicte populaire finit par s’exprimer de la plus choquante des manières. Plus de quarante après, le lynchage subit par la magnétique Florinda Le venin de la peur Bolkan secoue toujours autant. La brutalité des coups portés et la froideur des assaillants mènent une danse impitoyable située dans un cimetière en ruine. L’utilisation d’une chanson sirupeuse comme musique de contrepoint déstabilise encore plus le spectateur, témoin d’un calvaire dont la frontalité et la viscéralité ne laissent pas indifférent (les saillies gores des futurs Fulci sont déjà présentes, voir notamment L’enfer des zombies, 1979). Le pire est atteint lorsqu’une voiture de vacanciers feint de ne pas voir la victime alors qu’elle est en train d’agoniser au bord de la route… Une preuve supplémentaire du regard féroce que le réalisateur italien porte sur ses contemporains. Égoïstes, ignorants, lâches. Il subsiste dans Non si sevizia un paperino un sentiment d’impuissance face à l’injustice, l’idée que rien ne changera jamais ou ne sauvera l’humanité de sa propre déchéance. Et puis certaines choses ne peuvent se pardonner. À l’image du supplice éprouvant enduré par le personnage de Bolkan, une marginale que l’on surnomme la “sorcière” mais qui n’est rien d’autre qu’une femme incomprise et brisée. La magie noire qu’elle pratique n’est pas plus répréhensible que les fadaises catholiques auprès desquelles s’abreuvent ses concitoyens. Les secondes s’avèrent même bien plus toxiques et dangereuses que la première. Sans en dire davantage, on aura compris que Angustia de silencio (titre espagnol, pour changer) dépasse les limites du simple giallo. Ce qui n’empêche pas Fulci d’orchestrer un modèle de manipulation en jouant admirablement sur la notion de point de vue (le montage s’amuse à nous diriger vers des fausses pistes). Une mécanique solidement charpentée et brillamment stylisée (cadrages obliques, plans truqués grâce à la technique du split screen) qui sert à merveille un discours d’une noirceur insondable mais d’une honnêteté incontestable. Chef-d’œuvre terrassant et d’une audace folle, La longue nuit de l’exorcisme (allez, je vais l’utiliser au moins une fois, ce foutu titre) porte bien la marque de Lucio Fulci, un génie tourmenté qui n’a jamais eu peur de se noyer dans les abysses. 6/6 

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Dans les bois où l’on torture les petits canards, la « sorcière » Florinda Bolkan laisse poindre un sourire équivoque.

MISS SLOANE (John Madden, 2016)

150363.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxMiss Sloane. De John Madden. États-Unis/France. 2016. 2h12. Avec : Jessica Chastain, Mark Strong et Gugu Mbatha-Raw (et aussi Sam Waterston et John Lithgow). Genre : thriller. Sortie France : 08/03/2017. Maté à la téloche le dimanche 9 juillet 2017.

De quoi ça cause ? Elizabeth Sloane (Jessica Chastain) est une femme d’influence brillante et sans scrupules qui opère dans les coulisses de Washington. Face au plus grand défi de sa carrière, elle va redoubler de manigances et manipulations pour atteindre une victoire qui pourrait s’avérer éclatante. Mais les méthodes dont elle use pour parvenir à ses fins menacent à la fois sa carrière et ses proches. Miss Sloane pourrait bien avoir enfin trouvé un adversaire à sa taille. (source : Allociné.fr)

Mon avis Télé Z : Pendant plus de deux heures, Miss Sloane nous plonge en immersion dans les arcanes du lobbying à l’américaine. Un univers impitoyable dans lequel tous les moyens sont bons pour influencer sa proie et l’inciter à prendre les décisions qui vous conviennent. Les stratégies mises en œuvre sont aussi bluffantes que retorses, le scénario dévoilant avec une précision absolue les ressorts d’un monde où règne la manipulation et la duperie. Le film ne choisit pas la facilité en abordant le tabou du port d’armes à feu aux États-Unis. Entre les pros et les antis, une guerre éclate en coulisses. Les premiers défendent le droit de tirer sur son voisin, tandis que les seconds ne demandent qu’un contrôle plus rigoureux, en vertu d’un projet de loi bientôt soumis au vote. Chaque partie sert ses propres intérêts et n’hésite pas à instrumentaliser la souffrance des victimes de la libre circulation des flingues. En réalité, ces groupes de pression poussent les politiques à se dévoyer et leurs manigances engendrent bien souvent chantage et corruption (trafic d’influence, conflit d’intérêts…). Des procédés qui ruinent la démocratie de l’intérieur et récompensent surtout les plus pourris. Telle est la conclusion, amère et lucide, de Miss Sloane. Une œuvre à l’image de son héroïne : passionnante, complexe et sous perfusion de Red Bull. Madeline Elizabeth Sloane est ce qui s’appelle une tueuse. Une femme qui ne vit que pour le boulot et la gagne. Opiniâtre et coriace, elle est prête à tout pour arriver à ses fins, quitte à se compromettre dans l’illégalité, voire même à se brûler les ailes. Brillante, elle assure toujours ses arrières et anticipe à chaque fois les coups de ses ennemis (le twist final en constitue la magistrale preuve). Assurément la meilleure dans ce jeu d’échecs. Indépendante et peu portée sur les sentiments, Madeline Elizabeth Sloane souffre pourtant en silence. Ayant tout sacrifié pour devenir la reine du lobbying, elle se donne à 100% jusqu’à se rapprocher dangereusement du point de rupture. La solitude fissure le bloc de glace dans lequel elle se protège des relations humaines. Le script a la bonne idée de ne jamais tenter de moraliser le personnage ni de faire de la psychologie de bazar en dévoilant son passé. Au contraire, il laisse au spectateur la possibilité de s’interroger sur les réelles motivations de son anti-héroïne. A-t-elle agit par conviction ou par goût du challenge ? Le doute subsiste et nuance le caractère de la Miss Sloane dont les zones d’ombre ne peuvent la réduire à un concentré de cynisme. Et il fallait bien toute la flamboyance, la force et la finesse de Jessica Chastain pour incarner à un tel rôle. Celle qui a déjà été dirigée par John Madden dans L’affaire Rachel Singer (2011) se révèle ici plus prodigieuse que jamais. La comédienne dévore le Scope de son regard perçant, achève la bande-son de ses mots incisifs et nous laisse sur les rotules, le souffle coupé, complètement K.O. La Chastain s’investit totalement dans son art et domine l’image, gouverne les sens. Elle est impériale. Normal, c’est une impératrice. 5/6

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Derrière Jessica Chastain, le Capitole devient aussi flou que les rouages de la politique américaine…