L’ARMÉE DES DOUZE SINGES (Terry Gilliam, 1996)

07

En 1997, cinq milliards d’êtres humains ont été anéantis par un virus foudroyant. Les animaux dominent de nouveau la planète, tandis que les rares survivants ont été contraints de se réfugier dans un monde souterrain, régi par des savants aux pouvoirs absolus. En 2035, rêvant de retrouver l’air libre, ceux-ci décident d’envoyer des détenus dans le passé pour chercher des indices sur la nature du virus. Désigné pour une de ces missions, James Cole est propulsé en 1990, plusieurs années avant la catastrophe. Interpellé par la police, il fait la connaissance de Kathryn Railly, une jeune psychiatre, avant d’être enfermé dans un asile. Le visage de la jeune femme lui semble familier et le replonge dans une scène qui hante ses rêves depuis l’enfance : le meurtre d’un homme dans un aéroport… Source : arte.tv/fr

Le futur selon Terry Gilliam : déglingué, absurde et sardonique. Le monde de Brazil s’est enfin effondré sous le poids de sa propre bêtise. Un virus l’a transformé en une gigantesque poubelle. Désormais, les survivants se terrent dans les catacombes. Les plus chanceux vivent dans des cages, alvéoles crasseuses d’une tôle aussi accueillante que la planète prison d’Alien 3. Les autres sont morts. D’une noirceur suintante et étouffante, ces images (et celles qui suivent) sont toutes imprégnées du style créatif et singulier de son auteur. Des éléments incongrus et inquiétants s’incrustent dans les décors, les costumes, les accessoires. Le recours systématique au plan oblique bascule la réalité dans la folie. Folie qui contamine tous les aspects de Twelve Monkeys. Le cinéaste se prend pour le docteur Caligari et commence même par enfermer James Cole dans un asile n’ayant rien à envier à celui de Gotham City. À cet instant, la fin du monde n’a pas encore eu lieu mais l’atmosphère schlingue déjà l’apocalypse. Voyager dans le temps ne permet pas de retrouver un paradis perdu, mais de se rendre compte que le passé est aussi flippant que le futur. Semant elle-même les graines de sa propre destruction, l’humanité mérite-t-elle d’être sauvée ? Une question qui obscurcit l’enjeu principal du film : enrayer le cataclysme. Cependant, difficile de croire que la solution puisse venir des cendres de demain. Chargés d’envoyer le héros enquêter sur les origines du virus, les scientifiques de 2035 sont complétement azimutés et n’aspirent aucune confiance. Pour eux, Cole n’est qu’un vulgaire rat de laboratoire propulsé n’importe où, quand et comment dans les couloirs du temps (une erreur d’aiguillage le jette momentanément dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, et à oilpé en plus). L’expérimentation animale est d’ailleurs liée à la formation de cette mystérieuse armée des douze singes et souligne la barbarie inhérente aux êtres humains. Pourquoi modifier le cours des choses alors que nous sommes incapables d’évoluer dans le bon sens ? Pourquoi nous donner une deuxième chance lorsque l’on ne retient aucune leçon de nos conneries ? Comme l’illustre le rêve récurrent de Cole – où, enfant, il assiste à une inéluctable tragédie, l’histoire se répète et ce quoi que l’on fasse. Dans une salle projetant le Sueurs froides d’Hitchcock, le protagoniste affirme que seuls le passé et les films ne changent pas. Rendre l’avenir meilleur et rencontrer à nouveau la femme que l’on a aimée et qui n’est plus, restent des missions impossibles… Profondément pessimiste, L’Armée des douze singes ne laisse aucune échappatoire à ses personnages. No happy end. Dans l’Hollywood des années 1990, il est encore possible qu’un Terry Gilliam puisse imposer sa vision auprès d’une major. Le bonhomme a même pu en négocier le précieux final cut auprès d’Universal (évitant ainsi d’autres déconvenues à propos du montage définitif de son œuvre, comme à l’époque de Brazil), tout en embarquant avec lui des stars qui ont accepté de défendre le projet. Alors au sommet de sa gloire, Bruce Willis prend des risques et s’éloigne de son statut d’action hero. Celui qui dorénavant concurrence Steven Seagal sur le marché du dtv, s’implique ici totalement. Siphonné, dépressif, paumé et baveux, l’éternel John McClane de la saga Die Hard n’a jamais été aussi vulnérable à l’écran. Une sacrée performance, un exemple (parmi d’autres) à envoyer dans la tronche de celles et ceux qui réduisent Willis au registre bourrin. Lui aussi en rupture de glamour et voulant plus que jamais faire oublier son image de beau gosse, Brad Pitt se lâche totalement dans la peau d’un malade mental aux velléités anarchistes (le Tyler Durden de Fight Club n’est pas loin). Disjoncté jusqu’au bout des ongles et bourré de tics, l’acteur semble sortir tout droit d’un cartoon de Tex Avery. Là encore, la prestation est mémorable. Si le rôle de la psy s’avère en revanche beaucoup plus convenu, celui-ci est tenu par une comédienne majeure des 90’s : Madeleine Stowe. Pour s’en convaincre, il suffit de (re)voir Revenge, Le Dernier des Mohicans ou ce Twelve Monkeys, un Gilliam qui vieillit bien et dont l’anticonformisme surprend encore, surtout dans le cadre d’une prod de studio.

08

Twelve Monkeys. De Terry Gilliam. États-Unis. 1996. 2h09. Avec : Bruce Willis, Brad Pitt et Madeleine Stowe. Maté à la téloche le 06/05/18.