LE MERDIER : au commencement était l’enfer vert…

1968. John Wayne envoie ses bérets verts au Vietnam pour soutenir les troupes de l’oncle Sam. Patriote jusqu’au bout du stetson, le « Duke » n’attend pas la fin du conflit pour casser du coco. La boucherie ne se terminera que sept ans plus tard mais, pour le moment, il s’agit encore d’entretenir la grande illusion. Dix ans après The Green Berets (premier film à traiter de la guerre du Vietnam, rappelons-le), l’Amérique tire la gueule et Hollywood relaie cet état d’esprit. Le retour au pays ne se fait pas sans traumatisme ni contestation de l’interventionnisme et du bellicisme (Coming Home de Hal Ashby). Les chasseurs de daims voyagent jusqu’au bout de l’enfer et s’explosent la tronche en jouant à la roulette russe (The Deer Hunter de Michael Cimino). Face à l’horreur, l’horreur, l’horreur, la folie transforme la guerre en cauchemar de fin du monde (Apocalypse Now de Joseph Zito. Mais non, Francis Ford Coppola, c’était pour voir si vous suiviez). En 1978, Le Merdier témoigne lui aussi de cette désillusion et pose un regard ô combien critique sur le sujet. Mais avec le temps, le film de Ted Post a été quelque peu oublié, voire carrément squeezé au profit des chefs-d’œuvre de Cimino et Coppola. Les futurs Platoon (1986) et Full Metal Jacket (1987) n’ont pas non plus aidé à la reconnaissance de cette péloche digne d’intérêt. Comme le soulignait Stéphane Burne dans l’un de ses « Secrets d’histoire » (non, non, je déconne), Le Merdier est d’ailleurs le titre français de The Short Timers, le roman à l’origine du FMJ (et non JMJ) de Kubrick.

Je me souviens avoir découvert Le Merdier un dimanche soir, en deuxième partie de soirée sur… TF1. C’était il y a fort longtemps puisque, de nos jours, la chaîne de Bouygues ne s’emmerde plus à diffuser de « vieux » films comme celui-ci (les cinéphiles ont depuis appris à aller voir ailleurs, sur Arte par exemple). Ce que je vous raconte là n’est pas des plus passionnants, je sais. En conséquence de quoi, je vais plutôt revenir à mes moutons en laine camouflage. Et commencer par vous dire que le titre original Go Tell the Spartans est une référence à la bataille des Thermopyles et à ses 300 Spartiates décimés par les Perses. Dans sa version longue, et en français, ça donne : « Étrangers, dites aux Spartiates que nous demeurons ici par obéissance à leurs lois ». Une inscription qui, dans Le Merdier, orne l’entrée d’un cimetière dans lequel repose les dépouilles des soldats français de la guerre d’Indochine. Le film se déroule d’ailleurs dix ans après la fin de celle-ci, en 1964, et relate les prémices qui aboutiront au durcissement des hostilités. Pour l’heure, l’entrée en guerre des États-Unis n’est pas encore officielle. Il s’agit seulement de prendre la température d’une situation a priori sous contrôle. Le commandant Asa Barker (Burt Lancaster) dirige quelque part au Sud-Vietnam une équipe de conseillers militaires et se voit confier une mission exhalant une certaine fragrance fécale : installer avec des moyens dérisoires une garnison à Muc Wa, un village fantôme à l’intérêt stratégique discutable (signe qui ne trompe pas, Muc Wa est en fait un lieu fictif dont le nom a été créé à partir de « muck war » que l’on peut traduire par « guerre embourbée »). Une simple formalité pour l’état-major mais le début de la fin pour nos G.I.’s…

À l’époque, monter un projet comme Go Tell the Spartans n’a pas été une mince affaire. Deux années seulement après le retour des « boys » au bercail, Hollywood n’ose pas encore regarder la (triste) vérité en face. Il a fallu le soutien d’une star comme Burt Lancaster pour que le script de Wendell Mayes (d’après un roman de Daniel Ford, Incident at Muc Wa) soit enfin transposé à l’écran. Un an avant, le « Lawman » de Michael Winner avait déjà accordé son crédit à l’excellent L’Ultimatum des trois mercenaires (aka Twilight’s Last Gleaming, 1977), un autre brûlot anti-guerre du Vietnam, signé cette fois-ci Robert Aldrich. Retrouver cet acteur engagé en tête d’affiche du Merdier n’est donc pas un hasard. Car l’heure n’est plus à la propagande mais à la remise en cause d’une politique meurtrière. Le réalisateur de Magnum Force analyse ici les signes avant-coureurs du désastre à venir. Les erreurs de jugement de l’armée US vis-à-vis d’une guerre qu’elle pense remporter haut la main (à l’inverse de ces foutus Français), son aveuglement face aux réalités du terrain (on a déjà fait la Corée, on nous la fait pas) et la véritable nature de ses ennemis (l’art de la dissimulation des vietcongs réserve de bien mauvaises surprises aux forces américaines), se font la chronique d’une défaite annoncée. À ce manque de discernement (pour ne pas parler d’arrogance), s’adjoint un manque évident de ressource et un bataillon composé essentiellement de bleus bites. Parmi ceux-ci, on trouve notamment le patriote et l’humaniste dont les certitudes ne survivront pas à cette amère expérience. Mais être rompu au combat ne met pas davantage à l’abri de nombreuses tentations telles que l’arrivisme, le racisme ou le sadisme. Dans ces conditions, impossible de ne pas perdre la tête. Au sens propre comme au figuré. Bref, avec ce tableau tout sauf reluisant, la bannière étoilée perd inévitablement de son éclat…

Dommage que cet anti-triomphalisme saisissant pâtisse quelque peu du manque d’envergure de la mise en scène. Faisant ce qu’il peut avec un budget modeste, Ted Post doit composer avec un tournage en Californie, ce qui n’est peut-être pas le lieu idéal lorsqu’on situe l’action en Asie du Sud-Est (on se croirait parfois dans un épisode des Têtes brûlées, série d’ailleurs shootée au même endroit). Si un certain statisme se dégage de l’ensemble (Lancaster prend un temps fou avant de sortir de son QG), la forme télévisuelle de Go Tell the Spartans apporte néanmoins un aspect minimaliste, voire série B (et c’est un compliment), qui n’est pas incompatible avec la noirceur de son fond. Et le long-métrage bénéficie tout de même d’un casting franchement pas dégueu. En témoigne la présence du mateur de Body Double (Craig Wasson), de Dar l’invincible en personne (Marc Singer), du coéquipier de Dirty Harry dans La Dernière cible (Evan C. Kim) ou encore du diabolique Lo Pan de Big Trouble in Little China (James Hong). Des gueules auxquelles s’ajoute celle de Burt Lancaster, impeccable en vieux briscard placardisé à cause de son caractère frondeur et d’une curieuse histoire de… fesse (l’anecdote vaut le détour). S’autorisant parfois quelques répliques rentre-dedans, ce rôle de dur à cuire peut faire penser à celui de Clint Eastwood dans le jubilatoire Heartbreak Ridge (1986). Sauf que l’issue tragique de ce Merdier n’incite pas vraiment à la rigolade. Abrupt et choquant, le final montre que les vertus de l’héroïsme font partie intégrante d’une propagande n’engendrant que la mort et rien d’autre. Une mort sans éclat, sans gloire, sans dignité. Le film se termine et « 1964 » apparaît en grand sur l’écran. Et dire que le pire est encore à venir…

Go Tell the Spartans. De Ted Post. États-Unis. 1978. 1h54. Avec : Burt Lancaster, Craig Wasson, Marc Singer…