RAMBO – LAST BLOOD : le plus sauvage d’entre tous

Un regard fatigué et hypnotisé par les ombres. Un poing serré et un autre tenant fermement une lame vorace et punitive. Des veines saillantes dans lesquelles coulent le dernier sang… Y a pas à dire, l’affiche de Rambo : Last Blood en jette un max. À soixante-dix berges passées, Sylvester Stallone est toujours debout, à peine amoché par quelques DTV refoulant des dessous-de-bras (Évasion 2 et 3, Backtrace). L’œil du tigre prêt à rugir, l’acteur nous invite à la taverne de l’enfer pour assister à un spectacle over the top et plus venimeux que le cobra… Lors de l’épisode précédent, nous avions laissé le vétéran du Vietnam sur le chemin qui mène au ranch paternel. Portant la veste militaire de First Blood et rentrant enfin chez lui après des années d’errance guerrière à l’étranger, la silhouette de l’indompté disparaissait dans un décor digne d’un western… Onze ans plus tard, John Rambo (Sly, qui d’autre ? Le Pape François ?) bosse dans ledit ranch, situé quelque part en Arizona. Il y fait vivre son exploitation en compagnie de Maria (Adriana Jusqu’en enfer Barraza), une employée devenue une amie de la famille, et la petite-fille de celle-ci, Gabrielle (Yvette Monreal). Le jour où la gamine, partie au Mexique à la recherche d’un père qu’elle connaît à peine, est séquestrée et réduite à la prostitution par des narcos, Rambo n’a pas d’autre choix que de s’engager dans une nouvelle guerre qu’il n’a pas choisie…

S’il paraît de prime abord assez incongru, le prologue façon film catastrophe de Last Blood – dans lequel Rambo joue les bénévoles pour les services de secours – n’en démontre pas moins que le personnage reste un héros, un homme courageux n’ayant pas peur d’affronter le danger. Mais un héros tapi dans les ténèbres, surgissant à l’écran tel un cowboy spectral ne faisant plus qu’un avec la nuit profonde et mouvementée. Derrière la bravoure se dissimule un passé traumatique toujours vivace, celui du Vietnam et de ses (trop) nombreuses victimes (le plan sur les sacs mortuaires est à ce sujet éloquent). Rongé par l’idée d’avoir été le seul à survivre au « merdier » et cherchant par procuration à sauver ses défunts compagnons d’armes, l’ancien béret vert ne se cache plus du monde, mais tente de s’ouvrir à lui pour se racheter. Un chemin vers la lumière ? Non, bien au contraire. L’issue dramatique de cette séquence introductive désigne plutôt l’impuissance du bonhomme face à cette faucheuse qui lui tourne autour depuis toujours et lui colle fatalement aux basques. Dès ces premières minutes nocturnes et orageuses, nous comprenons que la trajectoire de John Rambo suivra celle du quatrième opus et prendra une tangente tout aussi amère et brutale. Désormais, pour notre rescapé de l’enfer vert, l’aube ne se lèvera plus. Seul le crépuscule l’étreindra de ses longs bras rugueux et sans chaleur…

Dès lors, l’attachement de Rambo pour Gabrielle devient pour le premier une bouée de sauvetage l’empêchant de se noyer dans les abysses. L’histoire prend le temps de faire exister cette relation filiale, de tisser des liens entre deux individus ayant été confrontés au rejet (l’un a été abandonné par son pays, l’autre par son géniteur). Entre ce type coincé dans les limbes et cette ado en quête d’identité, l’émotion s’insinue et rend encore plus douloureuse la tempête à venir… Car la grande force (et l’audace) du film d’Adrian Grunberg est de faire de Rambo un psychopathe qui s’ignore, un chevalier noir instable et sous cacheton, un parano dormant dans un bunker et tentant de contrôler la bête qui sommeille en lui. Il suffit de voir l’imposant dédale qu’il a construit sous sa propriété pour comprendre que le côté obscur a fini par dévorer l’ancien bidasse. Si ce traitement sombre et atrabilaire jure avec le personnage tel qu’il a été conçu pour le First Blood de Ted Kotcheff, il se rapproche néanmoins du « tueur » implacable dépeint par David Morrell dans le roman à l’origine de la saga. Un retour aux sources non pas cinématographiques mais littéraires, qui tourne le dos aux conventions mainstream pour oser faire d’une icône populaire un protagoniste ambivalent, semant le chaos sans prêchi-prêcha et avec une fureur inespérée…

Parce qu’il embrasse frontalement, comme le dantesque John Rambo, la noirceur viscérale de son sujet, Last Blood opte pour une approche radicale, ce qui revient forcément à s’écarter des tendances actuelles. Comme à la grande époque des années 70/80, le long-métrage braconne sur les terres du revenge movie, genre sulfureux se plaisant souvent à flatter les bas instincts du spectateur. Ainsi, les exactions commises par les membres sans foi ni loi du cartel mexicain (traite des femmes et prostitution forcée) justifient sans détour la vengeance de notre chien de guerre (après avoir vu de telles ordures à l’œuvre, on n’a qu’une seule envie : les voir se faire exploser la tronche). Dans le cadre d’une (très) méchante série B de luxe, l’effet devient grisant et n’a rien de blâmable pour peu que l’on accepte les vertus cathartiques de la fiction (dans la vie réelle, les innocentes sont rarement sauvées par des justiciers, les innombrables victimes de féminicide enterrées à Ciudad Juárez sont là pour le prouver). Bien plus proche d’un Harry Brown que de Trois enterrements, ce « dernier sang » se distingue d’un banal Taken par son fatalisme prégnant, ses élans funèbres (impossible de passer à côté de ce très beau plan à la Impitoyable : Sly se recueillant devant une sépulture abritée sous un arbre aux branches tombantes) et sa hargne proprement cataclysmique…

À ce propos, bonne nouvelle : Stallone ne s’est pas assagi avec le temps. On l’a rarement vu aussi vénère, enragé, sans pitié. Qu’il utilise un marteau façon Old Boy ou piège un à un les proxo-trafiquants dans son repaire (le carnage final est jouissivement gorasse), le comédien prouve qu’il aurait pu faire un punisher des plus convaincants. Le corps usé mais solide comme un roc, Sly en impose plus que jamais, amenant avec lui la légende Rambo et en remontrant encore à la concurrence. La violence qu’il encaisse et redistribue au centuple est celle d’un monde où la paix n’est qu’une illusion, où l’innocence n’a pas sa place, où l’exploitation des êtres humains n’observe aucune limite. Si, contre toute attente, un brin d’espoir parvient à s’échapper de ce foutu brasier, c’est grâce à l’inaltérable combativité de Rambo, un baroudeur toujours « prêt à mourir pour quelque chose, plutôt que vivre pour rien ». Une autre référence à John Rambo devrait, quant à elle, déjouer toute analyse politique : « Je n’ai pas tué pour mon pays, j’ai tué pour moi ». C’est aussi le cas de Last Blood dont le final convoque avant toutes choses l’un des thèmes majeurs du western : les grands espaces et leurs frontières… Oublions donc le vil Trump et constatons plutôt les progrès effectués par Grunberg depuis son Kill the Gringo (plus de maîtrise, moins de shaky cam). Écoutons le symphonique bourrin toujours aussi inspiré de Brian Tyler (avec en prime, quelques extraits empruntés à Goldsmith). Notons la présence au générique de la trop rare Paz Vega, la sensuelle Lucia de Julio Medem. Et saluons ce Rambo V pour la puissance du coup qu’il nous assène à l’estomac.

Rambo : Last Blood. D’Adrian Grunberg. États-Unis. 2019. 1h40. Avec : Sylvester Stallone, Paz Vega, Adriana Barraza…

RAMBO : lonely are the brave

« Quels sont les crétins qui ont regardé Rambo, hier soir ? ». Cette question, elle m’avait été posée à moi et à mes camarades de classe de CM2 par notre cher professeur. Fier de sa saillie sarcastique, ce grand con jouissait certainement dans son froc rien qu’à l’idée de se payer la tronche de mômes de dix, onze ans. Bien entendu, aucun de nous n’avait osé répondre à cette méchanceté gratuite déguisée en supériorité intellectuelle. Peu enclins à devenir la cible d’une moquerie déclenchée par l’instit, les « crétins » en question n’avaient pas moufté. De toute façon, l’instant était peu propice au coming out ou au débat. J’avais donc fermé ma gueule, me sentant juste insulté et coupable d’avoir vu un film jugé par le « maître » comme le symbole de l’idiotie du cinéma populaire américain… Comme quoi, on peut donner des cours à des élèves, leur montrer comment poser une division, leur faire lire du Marcel Pagnol, conjuguer le verbe être à tous les temps et ne pas toujours savoir de quoi on parle (tout en se comportant au passage comme un adulte con-descendant)…

Ce souvenir d’enfance sur fond de pédagogie douteuse démontre à quel point le mythe Rambo a pu être incompris, voire tourné en ridicule. Célébrée de par le monde, imitée par le cinoche d’exploitation, multi parodiée, la saga initiée par Ted Kotcheff a longtemps été la cible privilégiée des détracteurs de l’entertainment hollywoodien. Les préjugés se sont encore plus accentués avec le succès phénoménal de l’hargneux et fichtrement pétaradant Rambo II : la Mission, opus récupéré et dénaturé par la classe politique de l’époque (Reagan en avait fait une œuvre de propagande au grand dam de Sly). Les choses ne se sont pas non plus arrangées avec le mal-aimé et mésestimé Rambo III, superbe bande d’aventure old school réhabilitée dans les pages du dernier hors-série de Mad Movies. Quant au miraculeux et monstrueux John Rambo, la même rengaine que pour Rocky Balboa s’est faite entendre : « Quoi, un nouveau Rambo ? Mais c’est passé de mode ! Et puis Stallone, il est pas un peu trop vieux pour ces conneries ? ». En attendant de voir, avec un peu de recul, si les a priori ont persisté à propos du récent Rambo : Last Blood, l’heure est venue de redécouvrir en salle le chef-d’œuvre inaugural, celui qui a versé le premier sang et a donné naissance à un héros de légende…

Cette image de bourrin cocardier véhiculée par des ignorants autosatisfaits ne tient pas une seule seconde face à ce premier Rambo. Ces mêmes incultes ressemblent au shérif Teasle et à sa clique, des inconscients cherchant des noises à John J. et se lançant à sa poursuite jusqu’à l’absurde. Ils ne connaissent pas leur adversaire, le sous-estiment clairement et, par orgueil, s’acharnent à vouloir sa peau (mention spéciale à ces « guerriers du dimanche » de la garde nationale, des amateurs collectionnant les bourdes et pressés de rentrer chez eux pour le dîner). L’intelligence du propos est de montrer que la situation s’envenime à cause des « représentants » de la loi. Le fugitif, lui, n’est qu’un type stigmatisé, acculé, brutalisé, contraint de répondre à la violence pour sauver sa peau. Considéré par le colonel Trautman comme le meilleur dans l’art du combat, Rambo ne tue pourtant qu’un seul de ses ennemis (le sadique Galt) et encore accidentellement. Pour le reste, le soldat d’élite se révèle suffisamment expert dans son domaine pour neutraliser ses poursuivants sans avoir besoin de les achever. Fin stratège, notre homme fait de la forêt dans laquelle il se faufile son propre terrain de chasse, y élabore des pièges aussi rustiques qu’imparables et divise les troupes à ses trousses pour mieux régner sur elles.

Rambo se situe donc bien loin du cliché de la brute belliciste qui lui colle à l’épiderme. Lorsque sa traque atteint le point de non-retour, il tente même de se rendre afin que d’autres morts ne soient plus à déplorer… Traité comme un vulgaire vagabond aux « cheveux longs », le bonhomme est rejeté par son propre pays parce qu’il porte en lui (et malgré lui) l’échec de la guerre du Vietnam. Celui qui voulait juste aller se restaurer à « Ploucville », devient le paria d’une nation qui voudrait bien balayer son passé sous le tapis et ne plus avoir honte d’elle-même. Avant tout victime d’une injustice et de l’intolérance de ses contemporains, John J. Rambo se retrouve sans foyer, sans amis. Sa dernière promesse de chaleur humaine, il la perd quand il apprend soudainement le décès de son frère d’arme, rongé jusqu’à l’os par un cancer dû à cette saloperie d’agent orange. Ce bled que l’on appelle Hope n’a décidément aucun espoir à offrir à ceux qui le traverse… Seul, le viet vet n’est alors plus qu’un fantôme errant sur les routes. Une fois poussé à bout par la flicaille zélée des environs, il redevient ce bidasse d’exception crée par l’armée. Et tandis que le récit bascule dans l’affrontement, la guerre recommence et les cauchemars qui vont avec…

A l’instar du Christopher Walken de The Deer Hunter et du William Devane de Rolling Thunder, John Rambo souffre de stress post-traumatique et dissimule des cicatrices aussi bien physiques que psychologiques. Très vite, l’Histoire se répète et les montagnes blanches de la Colombie-Britannique se confondent avec l’enfer vert du sud-est asiatique. Hanté par des flashbacks dévoilant toute l’horreur du « merdier », le protagoniste finit par perdre pied avec la réalité. En témoigne un dernier acte en forme de pétage de plomb où le vétéran compte bien réduire en miettes cette bonne vieille ville de Hope. Mais en lieu et place du massacre attendu, c’est sur une explosion d’émotion que se dénoue First Blood. Ceux qui pensent encore que Sylvester Stallone n’a jamais été un bon acteur peuvent ravaler leur morve : l’acteur se révèle ici déchirant et donne tout ce qu’il a dans le bide pour traduire la tragédie qui coule dans les veines de Rambo. À cet instant, sans son M60 et face au gouffre qui l’aspire inexorablement, ce dernier semble presque redevenir un enfant. Enfant qui éclate en sanglots et pose sa tête sur l’épaule de son père de substitution, Samuel Trautman… À ce propos, voir le film en VO permet de constater que la voix de Sly apporte un peu plus de vulnérabilité à son personnage (et ce même si le fameux doublage d’Alain Dorval reste indissociable du rôle et du comédien).

De cet innocent profondément meurtri, Sylvester Stallone (également coscénariste) en a fait un héros et non un sociopathe à la Travis Bickle, le « taxi driver » de Scorsese. Malmené par une patrie pour laquelle il a tout sacrifié, son Rambo parvient pourtant à faire les bons choix, même si ses démons intérieurs l’empêcheront à tout jamais de retrouver la paix. Pour atteindre celle-ci, le chemin est long (« It’s a long road », confirme la chanson du générique de fin) et semé d’embûches, comme en avait déjà fait l’amère expérience le mountain man Jeremiah Johnson. Le paradoxe étant que, pour fuir la violence, il faut parfois se battre… Moins radical et pessimiste que sa source littéraire (le roman de David Morrell), le film n’en demeure pas moins critique envers cette société américaine incapable de se regarder en face après avoir envoyé des « boys » périr à l’autre bout du monde. Il y a dans ce Rambo, encore un peu du nouvel Hollywood des 70’s (Le Retour, Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now). Tout en ayant aussi un pied boueux dans les années 1980. Voilà sans doute pourquoi la narration s’avère d’une fluidité exceptionnelle. Le moindre morceau de gras qui aurait pu enrayer la machine a été soigneusement fondu au lance-flammes. Faut dire que, d’un premier montage de plus de trois heures, nous sommes passés à une version définitive d’environ une heure et demie. Plus efficace, plus haletant, tu meurs avec un couteau de chasse dans le fondement. Aïe.

Après s’être réveillé dans la terreur de l’outback australien et avant de retourner vers l’enfer en compagnie de Gene Hackman, Ted Kotcheff répond à l’appel de la forêt dans ce que l’on peut considérer comme le sommet de sa carrière. Marchant sur les pas du Walter Hill de Sans retour (1981) à qui il emprunte le chef op Andrew Laszlo, le cinéaste canadien orchestre un modèle de péloche d’aventure et d’action, signe une référence du survival racé et rythmé. Les morceaux de bravoure (tous anthologiques) se succèdent sans jamais sacrifier les contours socio-politiques de son sujet, ni le profil évolutif de son principal protagoniste. Cet aspect intimiste, omniprésent malgré l’adrénaline, fait toute la valeur de First Blood. Ce que souligne également le thème immortel du grand Jerry Goldsmith qui, avec ses élans mélancoliques, capte à merveille la détresse de l’ancien béret vert. Et lorsque vient l’heure du danger et de la confrontation, le score du compositeur acquiert une dimension martiale dévastatrice que seules les BO de Rambo II et III viendront surpasser. Tandis que la bande-son se déchaîne, Big Sly façonne une deuxième icône du 7ème art après Rocky, Brian Dennehy livre sa performance la plus mémorable avec celle de Pacte avec un tueur et Richard Crenna remplace haut la pogne un Kirk Douglas débarqué en plein tournage à cause de ses caprices. Rien que du solide, en somme. Normal pour un classique inoxydable comme Rambo. N’en déplaise à mon vieux prof de CM2.

First Blood. De Ted Kotcheff. États-Unis. 1982. 1h37. Avec : Sylvester Stallone, Richard Crenna, Brian Dennehy…