FAIR GAME : trois hommes à abattre

Fair Game ? C’est le huis clos dans lequel une nana est enfermée avec un mamba ? Non, pas celui-là. La prod Joel Silver où l’explosion d’un cargo est à deux doigts de griller le popotin de Cindy Crawford et William Baldwin ? Non plus. Hum… peut-être le thriller politique avec le couple Naomi Watts/Sean Penn confronté aux mensonges de l’administration Bush ? Pas davantage. En fait, notre Fair Game se déroule en plein désert australien et relate le cauchemar vécu par Jessica (Cassandra Delaney). Responsable d’une réserve naturelle, la miss a le malheur de croiser un trio de chasseurs de kangourous. Des viandards dégénérés pour qui la jeune femme représente une « proie » de choix. Mais celle-ci ne compte pas se laisser canarder aussi facilement… Trois contre un : il n’y a rien d’équitable dans ce jeu du chat et de la souris s’achevant en jeu de la mort. S’écartant des sentiers battus du rape and revenge, le film de Mario Andreacchio décrit l’épreuve de force engagée par la victime d’un harcèlement sexiste. De provocations en représailles, d’humiliations en coups fourrés, l’agressée déclare la guerre à ses agresseurs et les expose à un retour de flamme bien mérité. Le deux camps ennemis se traquent mutuellement, ce qui contraint l’action à se déplacer constamment d’un point A (la ferme où crèche l’héroïne) vers un point B (les alentours où rôdent les sales types), et inversement. Géographiquement parlant, Fair Game se montre donc plutôt ludique (comme le titre l’indique). Bien entendu, rendre coup pour coup n’est pas une distraction anodine. Riposter demeure pour Jessica l’unique moyen de sauver sa peau. Tuer n’est pas jouer.

Nuit froide et bleutée façon Razorback, phares rouges d’un véhicule surgissant des ténèbres, plan fixe d’un kangourou touché par une bastos, écran scarifié par une typo écarlate : dès le générique d’ouverture, le spectacle s’annonce percutant, cruel, agressif. Bref, bien nasty comme il faut. En quelques minutes, ce survival en provenance du pays de George Miller montre qu’il a méchamment de la gueule. Il en a aussi sévèrement sous le capot, ce que prouve la suite des hostilités. Osons donc l’Ozploitation, le cinéma populaire des antipodes à l’heure des années 70/80. Ou l’Australie dans ce qu’elle a de plus vénère, excentrique, sexy, musclée, insolente, vicieuse. Un ADN que partage bien évidemment ce redoutable Fair Game, modèle de série B capable de faire des miracles avec peu de moyens. Quand on fait appel à des techniciens compétents, la charpente ne peut qu’être solide. Ce qui se vérifie avec la présence du regretté Andrew Lesnie au poste de chef op. Le futur collaborateur de Peter Jackson sur Le Seigneur des anneaux, King Kong, Lovely Bones et Le Hobbit (ça calme, hein ?) fignole une esthétique nourrie de fulgurances nocturnes et d’éclats diurnes, irradie l’outback d’une chaleur faisant suer la rétine. Question bourrinage, ça déménage pas mal aussi. Glenn Boswell, l’un des membres de la stunt team de Mad Max 2 (ça calme toujours, pas vrai ?) orchestre ici une course-poursuite motorisée que n’aurait pas reniée le road warrior (peu découragé par la vitesse excessive, un acteur/cascadeur sort de sa bagnole pour rejoindre celles situées en tête). Surnommé la « bête » par ses propriétaires, le pick-up des chasseurs semble d’ailleurs avoir été customisé à la mode post-apo…

Spectaculaire, Fair Game l’est d’autant plus qu’il ne manque pas d’idées folles (pour se défendre contre ses assaillants, Jessica utilise un tracteur sur lequel est fixé… une lame de scie circulaire !) et exploite jusqu’à la dernière goutte de sans-plomb tout son potentiel de destruction (le climax transforme la propriété de cette dernière en champ de bataille). Impressionnant, surtout quand on ne bénéficie pas du confort d’une grosse production et que le tournage se déroule au fin fond du bush australien. Ça, c’est de l’authentique ! Ce bout du monde, arène idéale pour un réveil dans la terreur, libère des échos constitués de synthés furibards et de batteries pilonnantes, BO hautement efficace signée Ashley Irwin. Du rythme, le réalisateur Mario Andreacchio (Fair Game reste l’œuvre la plus notable de son CV) et son monteur Andrew Prowse (un lien de parenté avec David ?) savent également en donner, soucieux qu’ils sont – comme le reste de l’équipe – de livrer le film le plus performant qui soit. Et pour cela, les gars peuvent également compter sur la comédienne Cassandra Delaney (sept ans plus tard, elle tâtera les biceps de Carl Weathers dans Hurricane Smith). Belle, blonde et bronzée (la « lady hotblood » nous offre une échappée incandescente lorsqu’elle s’étend à oilpé sur son lit et laisse l’air du ventilo caresser son divin joufflu), Cassandra/Jessica est surtout une guerrière qui s’ignore. Elle s’en prend plein la gueule mais se relève, rend au centuple ce que les trois salopards lui ont fait subir. Convaincante dans son goût du combat, la Delaney fait une action woman du tonnerre (elle se situe même au-delà du dôme). Et puis, tout le monde n’accepterait pas d’être attachée topless sur le capot d’un véhicule pour endurer un rodéo périlleux…

Évoluant dans des contrées reculées où personne ne vous entend crier, Fair Game interroge les rapports entre l’être humain et la nature. Pour celle qui tente de sauver la faune de ceux qui la détruisent, la loi du plus fort s’avère la seule issue puisque les autorités sont incapables de maintenir l’ordre (le shérif du coin ne sert à rien, sauf à remettre en cause la parole de Jessica…). Lorsque les hommes deviennent des prédateurs traquant leurs semblables, il n’y a plus de civilisation qui tienne. En réalité, la société telle qu’elle devrait être, c’est-à-dire plus juste (la protection des animaux et de notre habitat commun), s’oppose ici au chaos que sèment des rednecks guidés par leur bestialité. De prime abord, la lutte paraît s’effectuer à armes inégales. Quand l’ange de la brousse monte à cheval et se défend avec les moyens du bord, les fumiers à ses trousses utilisent de nombreux shotguns et circulent en auto ou en moto… Pourtant, à l’instar du Long Weekend de Colin Eggleston, les profanateurs de l’environnement, les fossoyeurs du vivant, les pilleurs de la biodiversité semblent avoir oublié qu’ils sont peu de chose au regard de l’immensité terrestre. Sous la forme d’un backlash sans pitié, notre planète leur rappelle qui est le boss… Face à l’enfer mécanique et la sinistre artillerie des flingueurs de marsupiaux, le monde s’allie à la ténacité d’une femme seule contre tous. Pour préserver la richesse et la singularité d’un paysage aussi âpre que fabuleux, il faut parfois se frotter aux pires rebuts de notre espèce… La sentence est sans appel mais cohérente avec cet affrontement sauvage et poisseux, tellement bien foutu et grisant que Coralie Fargeat saura s’en souvenir pour son bien nommé Revenge.

Fair Game. De Mario Andreacchio. Australie. 1986. 1h26. Avec : Cassandra Delaney, Peter Ford, David Sandford…

REVENGE (Coralie Fargeat, 2018)

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Trois riches chefs d’entreprise quarantenaires, mariés et bons pères de famille se retrouvent pour leur partie de chasse annuelle dans une zone désertique de canyons. Un moyen pour eux d’évacuer leur stress et d’affirmer leur virilité armes à la main. Mais cette fois, l’un d’eux est venu avec sa jeune maîtresse, une lolita ultra sexy qui attise rapidement la convoitise des deux autres… Les choses dérapent… Dans l’enfer du désert, la jeune femme laissée pour morte reprend vie… Et la partie de chasse se transforme en une impitoyable chasse à l’homme… Source : allocine.fr

Revenge : un titre direct qui ne trompe pas sur la marchandise et a le bon goût d’évoquer le très beau western romantique de Tony Scott. Mais rien de romantique dans le premier long-métrage de Coralie Fargeat, loin de là. Il y est question de viol et de la vengeance qui en découle. Le tout pour un résultat sacrément bien gaulé et qui fait mal, très mal. Découvrir en salle cet authentique « rape and revenge », qui plus est français, apparaît comme une putain d’aubaine. Car le bien nommé Revenge s’avère être une pure péloche de genre, un grand B sans complexe et sans tentation postmoderniste. Une franchise appréciable, surtout au sein d’un cinoche hexagonal peu porté sur l’imaginaire transgressif et frontal. Ici, pas d’alibi intellectuel pour faire passer la pilule ou vendre sa came à France Télévisions, mais une esthétique « in your face », un pitch sulfureux et une envie de 7ème art palpable à chaque image. Formellement, Fargeat et son chef op’ Robrecht Heyvaert assènent un joli coup de boule à la concurrence gauloise. Que ça fait plaisir de voir une photo soignée et travaillée, avec des textures brûlantes et organiques, des couleurs vivantes et harmonieuses. Quel panard d’admirer des mouvements de caméra fluides et maîtrisés, des plans qui claquent la rétine, tout en livrant de belles idées visuelles. Dès lors, rien d’étonnant à ce que le désert madmaxien du film soit mis en valeur dans ses moindres recoins et finisse par dévorer tous les personnages. Comme dans la jungle du Predator de McT, la nature se fait ici hostile et les prédateurs supposés se font braconner le cul par une proie sous-estimée. Au fur et à mesure de la traque, le rapport de force s’inverse et révèle une combattante qui s’ignorait jusque-là… Dans un cadre dominé par la sauvagerie humaine, il n’y a plus qu’une seule règle : tuer ou être tuer. Vivre pour survivre. Et souffrir un max. Les corps sont mis à rude épreuve, les chairs sont suppliciées. Avec une appétence particulière pour le gros plan, histoire de faire ressentir au spectateur la douleur traduite par des comédien·ne·s investi·e·s et des effets gores haut de gamme (l’infiniment petit – cf. les fourmis – est d’ailleurs régulièrement cadré en insert, comme pour l’opposer à l’infiniment grand – le décor, l’horizon). La partie de chasse prend alors la forme d’un calvaire ultra viscéral et jouissivement horrifique. Cherchant à rendre le spectacle toujours plus percutant, Revenge s’autorise même une éprouvante « résurrection » à l’aura quasi fantastique et une tentative de cautérisation menée sous influence narcotique (la consommation d’une drogue amérindienne contamine la séquence de convulsions hallucinatoires). Autre point remarquable : l’évolution de l’héroïne. Dès les premières minutes, la réalisatrice lui fait assumer son sex-appeal en la montrant peu farouche avec les hommes. Et souligne au passage que – face à de telles pourritures – son attitude et ce qu’elle est n’excusent en rien son viol. La faute est toujours du côté des bourreaux, jamais des victimes. En faisant preuve – au cours des péripéties – d’une intelligence et d’une force supérieures à celles de ses agresseurs, notre ange exterminateur pulvérise les clichés machistes voulant qu’une nana ne peut être l’égale d’un mec, surtout si elle est séduisante… Profondément radical, Revenge n’y va jamais avec le dos de la cuillère, une caractéristique qui le rapproche des films d’exploitation des années 70/80. Le châtiment qu’inflige Matilda Lutz à ses trois antagonistes masculins est à l’aune de l’ignominie de ces derniers. Pas de demi-mesure, comme à la grande époque de Thriller (1973) et Ms. 45 (1981). D’autant plus qu’avec la miss Lutz, on a trouvé la digne héritière de Christina Lindberg et Zoë Lund. Superbement icônisée par la furiosa Fargeat (qui n’hésite pas à transformer son actrice en guerrière post-apo), la protagoniste du récent Rings défend admirablement son rôle de lolita vengeresse à la beauté rouge sang. Déterminée et enragée jusqu’au bout du canon, la Matilda serait capable d’incendier la terre entière. Après avoir craché sur vos tombes, bien sûr.

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Revenge. De Coralie Fargeat. France. 2018. 1h48. Avec : Matilda Lutz, Kevin Janssens et Vincent Colombe. Maté en salle le 11/02/18.