SUSPIRIA (Dario Argento, 1977)

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Une jeune ballerine américaine arrive dans la prestigieuse académie de Fribourg afin d’y parfaire sa technique. À peine arrivée, l’atmosphère du lieu, étrange et inquiétante, surprend la jeune fille. Et c’est là qu’une jeune élève est spectaculairement assassinée… Source : lesfilmsducamelia.com

Après une trilogie animalière en tout point exemplaire et l’aboutissement giallesque constitué par le définitif Profondo Rosso, le cadre du simple thriller ne suffit plus à Dario Argento. À partir de Suspiria, son œuvre bascule dans le surnaturel. Logique pour un cinéaste capable de transcender la réalité par la toute-puissance de sa caméra. En traversant les frontières du réel, le père d’Asia ne fait pas les choses à moitié et nous emmène carrément en Enfer. Celui où règnent des sorcières s’étant parfaitement intégrées à l’époque contemporaine, exerçant leurs maléfices au sein d’une école de danse tout en se dérobant aux yeux du monde. Ainsi débute le cycle des Trois Mères (Mater Suspiriorum, Mater Tenebrarum et Mater Lacrimarum) dont les suites se nomment Inferno (1980) et La Terza Madre (2007). Pour autant, Argento n’abandonne pas totalement le genre qu’il a révolutionné dès son premier effort, L’Oiseau au plumage de cristal. Un ou plusieurs tueurs accros aux armes blanches rôdent dans les parages et distribuent la mort pour faire taire la vérité. Celle-ci est d’ailleurs dévoilée à l’héroïne dès le début du film sous la forme d’indices qui ne trouveront leur signification qu’en fin de bobine. Une constante chez le maestro, toujours attaché à Hitchcock même quand il s’adonne à l’ésotérisme. Fritz Lang est aussi cité lorsque Pat (Eva Axén) parle d’un « secret derrière la porte » devant une Suzy débarquant à l’académie sous une pluie battante. Le Secret derrière la porte (1947), suspense psychanalytique du réalisateur de Metropolis avec Joan Bennett… la Madame Blanc de l’œuvre qui nous intéresse ici. Une référence tout sauf anodine, donc. Si certains codes du giallo refont surface, si le casting trahit l’amour de son auteur pour le 7ème art (notons également la présence d’Alida Les Yeux sans visage Valli dans la peau d’une prof au sourire carnassier), rien ne nous avait préparés à vivre une expérience aussi addictive et démentielle que Suspiria. Dès les premières notes du score ahurissant des Goblin, le film nous jette un sort dont on ne sera jamais libéré. La ritournelle du groupe de rock prog agit comme un puissant stupéfiant préparant nos synapses à l’horreur ultime. La musique, quasi omniprésente, suggère que le Mal est partout, dans une bouche d’égout qui déborde, une place déserte en plein milieu de la nuit, sur les murs de n’importe quel édifice. Dissimulés dans les ténèbres, les suppôts de la Reine Noire restent invisibles à l’œil nu mais imprègnent chaque lieu et chaque chose, vampirisent l’espace et le temps, épient avec leurs grands yeux jaunes et malveillants les petites ballerines de Fribourg. La terreur à l’état pur ! Plus qu’un long-métrage, Suspiria est un sabbat obsédant et étourdissant dans lequel la bande-son électrise les sens et décuple l’intensité du sortilège se déchaînant à l’écran. Formellement parlant, Dario Argento montre à quoi pourrait bien ressembler un cauchemar sous acide fortement influencé par le conte de fées (ou plutôt de sorcières). Pour cela, pas question de faire dans la demi-mesure. Au contraire, le « magicien de la peur » (selon Jean-Baptiste Thoret) pousse tous les curseurs à fond et se lâche comme jamais. Les meurtres s’élaborent à la manière d’un rituel gore s’achevant sur des poses dignes d’un tableau morbide (Eva Axén pendue au plafond et sa camarade gisant sur le sol avec un élément du décor dans la tronche et le bide). Les éclairages agressifs et expressionnistes (les ombres n’ont jamais été aussi menaçantes), les couleurs vives et contrastées (à rendre jaloux Mario Bava) font de chaque séquence un moment unique de surréalisme in your face, de poésie baroque, de flippe sublime. Le travail du directeur de la photo Luciano Tovoli est tout bonnement incroyable. Tout aussi dense, la direction artistique donne elle aussi à l’image toute sa substance en dressant de longs couloirs rouges, des shock corridors noirs et ornés de motifs dorés, des murs recouverts de dessins en trompe-l’œil, en convoquant les formes ondoyantes de l’art nouveau et les lignes mathématiques et torturées d’Escher. L’écrin idéal pour mettre en relief toute la beauté de son actrice principale. Deux ans après le cultissime Phantom of the Paradise, Jessica Harper regarde au fond de l’abîme, traverse le Styx, exécute des entrechats au bord du gouffre, valse avec les flammes. Si ses yeux se font parfois hypnotiser par des forces occultes, cette fantastique brune possède aussi le pouvoir d’envoûter le spectateur… Après le grand final, Jessica Harper laisse échapper un sourire, sans doute heureuse d’avoir survécu à ce mauvais rêve. Elle sort ensuite du cadre, tout en pensant au rire nerveux et libérateur de Marilyn Burns lors de l’ultime plan de Massacre à la tronçonneuse. Dans la forêt-noire allemande ou le désert texan, ce qui ne te tue pas te rend plus forte.

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Suspiria. De Dario Argento. Italie. 1977. 1h35. Avec : Jessica Harper, Stefania Casini et Barbara Magnolfi. Maté en salle le 20/07/18.