LA MORT EN DIRECT (Bertrand Tavernier, 1980)

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Condamnée par une maladie incurable, Katherine Mortenhoe est contactée par le directeur d’une chaîne de télévision, Vincent Ferriman, qui souhaite en faire la vedette de son show La mort en direct. Katherine accepte la proposition, empoche l’argent, puis prend la fuite. Roddy, le réalisateur de l’émission, qui est capable de diffuser tout ce qu’il voit grâce à une caméra implantée dans le cerveau, se lance à sa poursuite. Mais alors qu’il a gagné la confiance de Katherine et qu’il la filme à son insu, il est bientôt ébranlé par les sentiments qu’il éprouve pour elle… Source : arte.tv/fr

Un film de science-fiction, le seul de Bertrand Tavernier. Encore que le genre se fasse ici très discret et n’est justifié que par son idée de départ. Le réalisateur de La Vie et rien d’autre n’a pas besoin d’investir dans des décors futuristes et moult effets spéciaux pour nous faire croire à son histoire. Avec simplicité et sans chichis, les deux premières séquences lui suffisent pour exposer au spectateur de quoi il retourne. Un dispositif de mise en scène qui s’efface au profit des personnages et prend le contrepied de celui – intrusif, voyeuriste – testé par Roddy, l’homme caméra. Deux regards qui s’opposent et parfois se chevauchent, notamment à l’occasion de brèves visions subjectives et de prises de vues effectuées à la steadicam (le directeur de la photo, Pierre-William Glenn, prouve sa maîtrise de l’outil lors d’une poursuite effrénée en plein marché bondé). Le cinéma et la télévision s’affrontent, le premier pointant du doigt les dérives de la seconde. Car le monde de La Mort en direct n’est pas seulement celui de demain, c’est aussi celui d’aujourd’hui. Visionnaire, le film annonce l’avènement d’une real TV qui flatte les bas instincts du public en s’immisçant dans l’intimité d’autrui. Quoi de plus sensationnaliste que de filmer 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, l’agonie d’une personne condamnée ? Quelles sont les limites ? Quand l’audimat explose, il n’y en a aucunes (voir aussi l’excellent Network de Sidney Lumet pour s’en convaincre). À ce jour, TF1 et M6 (et tant d’autres) ont bien réussi à faire de la survie et de l’avilissement de l’individu un jeu et un spectacle familial… Sans foi ni loi, cette soi-disant téléréalité n’est que mensonge et manipulation. Chez Tavernier, Katherine Mortenhoe apprend sa participation à l’émission Death Watch devant un panneau publicitaire. Dupée par son propre médecin, elle est filmée à son insu et subit une pression médiatique constante. Son espace privé se réduit comme une peau de chagrin. Afin de distraire les masses (et faire un max d’audience et de blé), sa liberté lui est arrachée. Sous le prétexte fallacieux de vouloir capter l‘authenticité, le studio de télévision derrière ce coup monté, transforme l’existence de Katherine en simulacre. Les suppôts du petit écran ne reculent devant rien pour amener leur proie à se confier, s’épancher. Et apparemment, telle une mafia qui ne dit pas son nom, ils ont les moyens de vous faire parler : pognons, hommes de main, hélicoptères… Si, contrairement au crime organisé, la téloche ne vous tue pas directement, elle prend néanmoins plaisir à exhiber votre souffrance devant la terre entière. Dans une société d’images vidées de toute substance, que faire ? S’échapper. Se battre. En d’autres mots : niquer le système. Pas facile quand ledit système avance masqué pour mieux flouer sa cible. Bien que la relation Katherine/Roddy démarre sur une imposture, les choses se corsent lorsque l’expérience cathodique débouche sur un amour impossible. Trois ans avant le magnétoscope humain de Vidéodrome, Harvey Keitel joue les caméras vivantes et shoote, enregistre ce qu’il voit, encore et toujours, jusqu’à se brûler les ailes. En voix off, son épouse (formidable Thérèse Liotard) tente de lever le voile sur cet homme mystérieux, dont les seules certitudes restent ce besoin de solitude et cette peur que les feux s’éteignent. Dans un Glasgow en ruine (symbole d’un avenir sans espoir), Romy Schneider rétame le cœur. Dès ces premiers instants où elle apprend sa fin imminente, la passante du Sans-Souci transmet au spectateur une émotion qui ne va plus le lâcher. Sombre et déchirant, le film de Tavernier fait écho au destin tragique de la comédienne. Avec une grâce teintée de détresse, elle saisit la vérité qui se cache derrière la fiction et traverse le long-métrage tel un ange brisé mais pas anéanti. « Dis-leur que je n’ai pas fui » lance-t-elle à Max von Sydow avant de quitter la scène. (Re)voir La Mort en direct rappelle à quel point l’irremplaçable Romy manque au 7ème art…

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La Mort en direct. De Bertrand Tavernier. France/Allemagne. 1980. 2h05. Avec : Romy Schneider, Harvey Keitel et Harry Dean Stanton. Maté à la téloche le 18/02/18.

TOTAL RECALL (Paul Verhoeven, 1990)

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En 2048, Doug Quaid, ouvrier sur un chantier de construction, mène une existence paisible auprès de son épouse, la blonde Lori. Pourtant, un cauchemar récurrent agite ses nuits : parti en exploration sur Mars, il trébuche, dévale une pente, et, lorsque le casque de sa combinaison spatiale heurte le sol, meurt dans d’atroces souffrances. Malgré la désapprobation de son meilleur ami Harry, Doug se rend dans les locaux de la société Rekall, spécialisée dans l’implantation de souvenirs factices, afin de modifier ses réminiscences de la planète rouge. Mais avant que l’intervention ne débute, il est pris d’une crise de démence. Pour les employés de Rekall, il ne fait aucun doute que la mémoire de Quaid a été effacée et remplacée par de nouveaux souvenirs… Source : arte.tv/fr

Il fut une époque où Hollywood pouvait confier un blockbuster à un poil à gratter aussi virulent que Paul Verhoeven. De RoboCop (1987) à Hollow Man (2000), « le Hollandais violent » a imprégné l’entertainment made in USA de son ironie mordante et de sa hargne dévastatrice. Avec Total Recall, son point de vue d’européen survolté transforme un film de commande en brûlot et se permet même de railler un Schwarzy encore à son sommet à l’orée des 90’s. La virilité de la star en prend alors un coup et même plusieurs, puisque le chêne autrichien voit ses valseuses régulièrement pulvérisées par une Sharon Stone déchaînée. Naïf, manipulé et piégé par ses fantasmes, le rôle de Douglas Quaid se révèle assez inhabituel pour son interprète. Et pour cause : le rôle est double, faisant passer l’idée que Hauser – la face sombre de Quaid – n’est que le complice du grand méchant joué par Ronny Cox. Rarement Arnold aura campé un personnage aussi trouble, voire complétement schizo. L’ambiguïté chère à Paulo contamine le terminator lui-même et s’épanouit dans une histoire jetant le doute sur ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Vertige de l’identité et récit tortueux : l’esprit de Philip K. Dick est bel et bien présent dans Total Recall. Floutant la frontière entre réalité et fiction, le script interroge le spectateur sur la véracité de ce qu’il voit et lui pose en guise de conclusion une question déroutante : et si tout ceci n’était qu’un rêve ? Parano et foutrement audacieux, surtout dans le cadre d’une production à gros budget. Dans un même élan transgressif, on pourrait voir dans les méfaits de l’infâme Cohaagen – colonisateur despotique privatisant les ressources naturelles de Mars pour mieux exploiter la classe laborieuse – une critique du capitalisme. Voilà qui a dû « faire plaisir » aux commanditaires de Verhoeven dont l’œil satirique s’est toujours moqué des travers de son pays d’adoption. Un regard caustique qui s’accorde avec le versant politique d’un scénario traitant aussi du soulèvement d’un peuple opprimé… Le cinéaste s’amuse également à pousser le curseur de la violence à son maximum, éclaboussant de chair et de sang ce qui est aussi un putain de film d’action. La réalité du corps n’échappe pas à l’auteur de Black Book qui tient à montrer les ravages causés par une grosse bastos ou une méchante mandale (voir ce pauvre figurant servant de bouclier humain lors du gunfight de l’escalator). Jouissif et grisant, ce voyage – ou plutôt cette course-poursuite – au centre de la mémoire reste un modèle d’efficacité, ponctué d’idées visuelles absolument saisissantes (à l’aide d’une pince enfoncée dans son pif, Schwarzy extrait un émetteur logé dans son cerveau !). Cette inventivité se retrouve aussi dans des décors aussi fous que crédibles (les maquettes offrent de superbes panoramas martiens) et des effets spéciaux (physiques !) absolument délirants et faisant toujours autorité en la matière (Kuato, à la fois monstre et merveille; et les trois seins de la péripatémartienne !). Tout comme le score du grand Jerry Goldsmith dont le thème martial sonne comme du Conan version SF. Logique puisque le Cimmérien en personne assure ici le spectacle et assoit sa légende à coup de punchlines qui tuent (la plus culte : « Considère ça comme un divorce ! »). Sur son chemin, outre un Michael Ironside sadique à souhait, on trouve une Sharon Stone jouant déjà les femmes fatales. Deux ans avant le succès décisif de Basic Instinct, la blonde fait preuve d’un charisme de dingue et suscite le désir jusqu’à l’incandescence. L’aisance avec laquelle elle passe de l’épouse attentionnée à la furie homicide est juste incroyable. Pas de doute, une grande comédienne naissait alors sous nos yeux. Il y a des souvenirs qui ne s’effacent jamais.

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Total Recall. De Paul Verhoeven. États-Unis. 1990. 1h53. Avec : Arnold Schwarzenegger, Sharon Stone et Rachel Ticotin. Maté à la téloche le 21/01/18.

STAR WARS : ÉPISODE VIII – LES DERNIERS JEDI (Rian Johnson, 2017)

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Les héros du Réveil de la force rejoignent les figures légendaires de la galaxie dans une aventure épique qui révèle des secrets ancestraux sur la Force et entraîne de surprenantes révélations sur le passé… Source : allocine.fr

Spoiler alert ! Avec Le Réveil de la force, J.J Abrams avait opéré un retour aux sources nécessaire, retrouvant par la même occasion le souffle des origines et renouant avec une conception plus old school des effets visuels. Si la surprise fut à l’époque bien agréable, on était en droit de se demander quelle tournure allait prendre la suite de la saga. Autant le dire tout de suite : Les Derniers Jedi ne représente pas un nouvel espoir. Contrairement au réalisateur de Super 8, celui de Looper ne parvient pas à tirer son épingle du jeu. La faute à Rian Johnson ou à Disney ? Sortir un film Star Wars chaque année, quitte à bâcler le travail et à saouler son public, n’est – à mon avis – pas la bonne méthode… Handicapé par un script bancal et stérile, cet Épisode VIII fait péniblement durer ses différentes storylines et se complaît dans des enjeux n’aboutissant qu’à des impasses (Rose et Finn partant à la recherche d’un as de la cambriole pour des clopinettes). Une volonté de noircir le tableau, de faire douter nos héros intersidéraux en les confrontant à l’échec ? Peut-être, mais la qualité d’écriture fait ici défaut. N’est pas L’Empire contre-attaque qui veut. L’intention de vouloir remuer la mythologie Star Wars, voire de briser nos icônes chéries (ce qui est suicidaire pour un blockbuster aussi mal maîtrisé) se fait bien sentir, mais ne débouche que sur des choix maladroits et discordants (le retour d’un Yoda facétieux et animé à l’ancienne). Dans le même ordre d’idées, les petites touches humoristiques font aussi difficilement mouche (à l’exception – si vous êtes indulgents – de la rencontre entre Chewie et les Porgs) et jurent avec la rigidité de l’entreprise. Regrettons également le traitement expéditif infligé au Capitaine Phasma (quand verra-t-on enfin le visage de Gwendoline Christie, la Brienne de Tarth de Game of Thrones ?), le cabotinage d’un Benicio Del Toro se croyant encore dans Les Gardiens de la galaxie (Howard le canard a dû être coupé au montage), le jeu un peu trop appuyé de Domhnall Gleeson (qui s’est certainement cru dans un vieux serial) et des personnages phares réduits à faire de la figuration (le pauvre C-3PO n’est là que pour se faire engueuler…). Quoi d’autre ? Une glorification de l’héroïsme et du sacrifice soulignée avec la finesse d’un quadripode impérial dans un magasin de porcelaine… Mais tout n’est pas à jeter dans Les Derniers Jedi. Le récit s’emballe enfin lors d’un dernier acte bien plus stimulant que les deux heures précédentes (dans l’espace, personne ne vous entend ronfler). Rey et Kylo Ren nous offrent un superbe combat au sabre laser en s’unissant contre les samouraïs de Snoke (dont l’antre, plongé dans un rouge dominant, fait penser à une scène de théâtre japonisante et surréaliste). L’assaut final (qui bénéficie lui aussi d’un décor remarquable : Crait, une planète de glace où la neige recouvre au sol un sel rouge sanguin) revisite le siège de Fort Alamo de manière spectaculaire, surtout lors de l’intervention de Luke Skywalker. Mais ce sont surtout les efforts de la formidable Daisy Ridley qui donnent de la saveur à cette guerre des étoiles. On lui doit les moments les plus épiques du film, comme cet entraînement au sabre sur les rochers de l’île d’Ahch-To ou ce sauvetage révélant sa toute puissance de Jedi. Si – le cœur lourd – nous disons adieu à Carrie Fisher, cette dernière peut s’en aller en paix : avec l’intrépide Rey, la relève est assurée. Une bonne raison (la seule ?) de continuer l’aventure Star Wars, dont la magie s’étiole de plus en plus à cause des mauvais choix imposés par la firme aux grandes oreilles.

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Star Wars : Épisode VIII – The Last Jedi. De Rian Johnson. États-Unis. 2017. 2h32. Avec : Daisy Ridley, Carrie Fisher et Mark Hamill. Maté en salle le 31/12/17.

1984 (Michael Radford, 1984)

1984FICHE TECHNIQUE 1984 (titre original : Nineteen eighty-four). De Michael Radford. Royaume-Uni. 1984. 1h46. Avec : John Hurt, Suzanna Hamilton et Richard Burton (qui décède le 5 août de la même année). Genre : science-fiction. Sortie dvd : 01/02/2005 (MGM). Maté en dvd le dimanche 22 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Manipulant et contrôlant les moindres détails de la vie de ses sujets, Big Brother est le chef spirituel d’Oceania, l’un des trois États dont la capitale est Londres. Le bureaucrate Winston Smith (John Hurt) travaille dans l’un des départements. Mais un jour il tombe amoureux de Julia (Suzanna Hamilton), ce qui est un crime. Tous les deux vont tenter de s’échapper, mais dans ce monde cauchemardesque divisé en trois, tout être qui se révolte est brisé. Source : dvdfr.com

MON AVIS TÉLÉ Z «Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé». Telle est la terrifiante sentence par laquelle s’ouvre cette adaptation cinématographique du roman de George Orwell. La séquence introductive illustre cette mainmise sur l’histoire et la vie des individus. Tandis qu’un écran géant diffuse des images de propagande, le peuple acquiesce, éructe et se laisse envahir par le regard hypnotique de Big Brother. La foule est ainsi maintenue dans l’ignorance et le mensonge pour mieux être manipulée. Dès ses premières images, le film de Michael Radford fait froid dans le dos. À l’instar du chef-d’œuvre dystopique dont il s’inspire, le film décrit les mécanismes d’un cauchemar liberticide puisant sa source dans les horreurs du XXe siècle (le stalinisme et le nazisme). Pour autant, 1984 parle de tous les totalitarismes, ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Tant qu’il existera des régimes pour bafouer les droits humains au nom d’une quelconque idéologie, ce récit ne perdra rien de sa puissance ni de sa pertinence. Le dispositif mis en place par la dictature d’Oceania agit comme un rouleau compresseur lavant les cerveaux, détruisant les âmes. Aucune latitude n’est autorisée, aucune intimité n’est admise. Même le simple fait de penser est un crime. Seul compte le « parti » et rien d’autre. Quelque part au sein de cette oppression implacable se trouve une brèche. Une porte fragile qu’il est dangereux d’emprunter. Une tentative d’évasion, vaine mais nécessaire, qui se cache dans l’angle mort de Big Brother. Une lueur d’espoir dans un monde où la haine est plus forte que l’amour. Mais un espoir tout relatif au regard du cadre post-apocalyptique du long-métrage. Le décor n’est plus qu’une zone sinistrée, une gigantesque ruine dans laquelle surnage une technologie usée mais surveillant les moindres faits et gestes de travailleurs à la mine austère. Tout suinte la mort, la désolation, la tristesse. Cette sombre réalité et la misère qui l’accompagne ne reflètent en rien les discours de grandeur et de prospérité martelés par le régime. L’endoctrinement passe par la désinformation, comme le prouvent les « fake news » fabriquées par Winston Smith (un procédé revenu à la mode depuis quelques temps…). Le personnage ne pouvait rêver meilleur interprète que le grand (et regretté) John Hurt. Laissant percer une discrète rage de vivre derrière un air faussement résigné et un corps cabossé, le John Merrick d’Elephant Man ajoute ici un rôle majeur à une filmographie déjà très riche en la matière. Même constat pour un Richard Burton au crépuscule de sa carrière, le cureton de L’exorciste 2 : l’hérétique prêtant à l’impitoyable O’Brien son regard d’acier et son charisme indéboulonnable. Quant à Suzanna Hamilton, elle évoque la Nastassja Kinski de l’époque. C’est dire si elle fait une remarquable Julia. Éprouvant et poignant, le dernier acte montre tout particulièrement ce qu’un casting aux petits oignons comme celui-ci peut apporter à une histoire aussi forte que 1984. Bien après le générique de fin, le visage de John Hurt continue à nous hanter, [attention spoiler] pauvre hère lobotomisé et à tout jamais prisonnier des ténèbres… [fin du spoiler] Fidèle au livre d’Orwell, le film préfère jeter le spectateur sans ménagement dans l’enfer d’Oceania plutôt que de chercher à lui donner des repères (certaines clés peuvent être amenées à manquer à celles et ceux qui n’ont pas encore lu le bouquin). Il n’est d’ailleurs pas interdit de lui préférer le Brazil de Terry Gilliam (1985), dont l’influence orwellienne est plus qu’évidente. Cependant, nul doute que le film de Radford fasse honneur au texte de l’écrivain anglais. Et impossible de rater son coup lorsque le poste de chef op’ est occupé par Roger Deakins, le responsable de la photographie du récent (et sublime) Blade Runner 20494,5/6

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John Hurt sous haute surveillance. Big brother is watching you !

BLADE RUNNER 2049 (Denis Villeneuve, 2017)

Blade-Runner-2049-Poster-Sylvia-HoeksFICHE TECHNIQUE Blade Runner 2049. De Denis Villeneuve. États-Unis/Royaume-Uni/Canada. 2017. 2h44. Avec : Ryan Gosling, Harrison Ford et Ana de Armas (et même ce vieux briscard d’Edward James Olmos). Genre : science-fiction. Sortie France : 04/10/2017. Maté en salle le samedi 14 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? En 2049, la société est fragilisée par les nombreuses tensions entre les humains et leurs esclaves créés par bio-ingénierie. L’officier K (Ryan Gosling) est un Blade Runner : il fait partie d’une force d’intervention d’élite chargée de trouver et d’éliminer ceux qui n’obéissent pas aux ordres des humains. Lorsqu’il découvre un secret enfoui depuis longtemps et capable de changer le monde, les plus hautes instances décident que c’est à son tour d’être traqué et éliminé. Son seul espoir est de retrouver Rick Deckard (Harrison Ford), un ancien Blade Runner qui a disparu depuis des décennies… Source : allocine.fr

MON AVIS TÉLÉ Z Adulte, intelligent, ambitieux et risqué : des adjectifs de plus en plus étrangers à Hollywood lorsqu’il s’agit de miser sur un projet maousse. Et qui conviennent parfaitement à Blade Runner 2049 qui non seulement s’affranchit de la norme actuelle, mais succède avec brio à un classique aussi prestigieux qu’intimidant. Bon point et pas des moindres : cette suite en est véritablement une et n’a rien d’un objet opportuniste et paresseux censé capitaliser sur un mythe cinématographique toujours vivace. La volonté du film de Denis Villeneuve est bel et bien de prolonger – visuellement et thématiquement – l’univers créé il y a plus de trente ans par une équipe touchée par la grâce. La continuité est d’autant plus remarquable qu’elle ne cherche jamais à se mesurer à l’immesurable ni à refaire bêtement ce qui a déjà fait ses preuves. À une petite exception près (la reprise d’un extrait de la BO de Vangelis), Blade Runner 2049 n’envoie jamais de clin d’œil appuyé et complice au fan du chef-d’œuvre de Sir Ridley. Pendant presque trois heures, rien ne vient parasiter la cohérence à toute épreuve qui caractérise l’entreprise. Le futur de 2049 perpétue de manière plausible celui de 2019. Si ces rues surpeuplées, ce ciel pollué et ces gigantesques écrans publicitaires nous sont familiers (un tableau qui n’a jamais cessé de hanter la SF depuis 1982), les effets visuels modernes permettent également d’en approfondir la périphérie, tout en multipliant les décors. Mais pas question d’étouffer l’histoire et les personnages sous une multitude de trucages numériques racoleurs. Les SFX ne sont jamais aussi efficaces que lorsqu’ils ne se voient pas, servent le film et non l’inverse. Une approche réfléchie qui met en valeur un design souvent impressionnant, marqué par un esthétisme digne de celui de son aîné (l’antre de Wallace, le repaire de Deckard). Quant à la photographie de Roger Deakins, elle fait honneur à celle de Jordan Cronenweth et pousse même encore plus loin les expérimentations expressionnistes de ce dernier (jamais les ombres n’ont été éclairées de cette façon, c’est hallucinant). Et pour ce qui relève de la réalisation, Blade Runner 2049 porte bien la signature de Villeneuve. Des travellings aériens dépeignant un panorama apocalyptique (pensez au désert mexicain de Sicario ou aux plans d’ensemble nous montrant l’ovni de Premier Contact vu d’un hélicoptère) à la virtuosité discrète d’une mise en scène refusant toute esbroufe, le canadien n’a visiblement pas laissé son style au vestiaire. Celui-ci est également présent dans le script où des enjeux aux conséquences universelles trouvent dans le parcours des protagonistes une résonance intime. Ainsi, les réponses aux questions (très dickiennes) que se pose le blade runner campé par Ryan Gosling, ont des répercussions aussi bien sur la société dans laquelle il évolue que sur lui-même. Dans ce monde sinistre où la vie n’est qu’un simulacre (mis à part son job pour le LAPD, le quotidien de K n’est qu’une parodie conjugale à la Her) et la vérité une cicatrice (et ce autant pour les êtres humains que pour leurs doubles synthétiques), seule la souffrance est réelle. C’est autour de cette douleur d’exister, de penser et de douter que s’articule toute l’intrigue de ce deuxième Blade Runner. Sans oublier la quête d’un espoir toujours possible et capable de changer les choses. En mieux. Ou en pire. Question de point de vue… Car les émotions ne sont plus l’apanage d’une humanité au bout du rouleau. Même tuer fait ressortir la rage qui se cache au fond de la répliquante Luv, incarnée avec force par la Néerlandaise Sylvia Hoeks. Sa beauté glaciale et son sadisme sous-jacent auraient fait merveille chez son compatriote Paul Verhoeven. Pour sa part, Ana de Armas – l’une des deux révélations féminines du Knock Knock d’Eli Roth – représente les derniers vestiges d’une douceur et d’une compassion qui ne sont plus qu’un lointain souvenir. Même prisonnier du virtuel, le spectateur ne peut que se laisser absorber par les yeux d’Ana. Des yeux qui, pour citer Aragon, sont si profonds que l’on y perd la mémoire. Blade Runner 2049 : un peu de poésie dans un monde de brutes. 5/6

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Ana de Armas, fantasme désarmant et fuyant de l’an 2049…

BLADE RUNNER (Ridley Scott, 1982)

MV5BMTkwMjI0MDg0M15BMl5BanBnXkFtZTgwMzMwMDY3MTE@._V1_SY1000_CR0,0,661,1000_AL_FICHE TECHNIQUE Blade Runner. De Ridley Scott (juste après son adaptation avortée de Dune). États-Unis/Hong Kong/Royaume-Uni. 1982. 1h50. Avec : Harrison Ford, Sean Young et Rutger Hauer. Genre : science-fiction. Sortie France : 15/09/1982. Maté à la téloche le dimanche 9 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Los Angeles, 2019. Fuyant la Terre, de moins en moins vivable, l’humanité a colonisé une partie de l’espace, et s’est dotée d’esclaves : des androïdes appelés « répliquants », car proches de l’être humain. Après la révolte de certains des plus perfectionnés, les Nexus 6, génération dotée d’une force et d’une intelligence surhumaines, on a proscrit leur usage et une unité policière d’élite, les « Blade Runners », a eu mission de les éliminer. Quand un petit groupe de ces hors-la-loi débarque dans la mégalopole, Rick Deckard (Harrison Ford), un Blade Runner démissionnaire, devenu flic privé, est contraint par son ancien patron de reprendre du service. Son enquête débute au siège de la puissante firme Tyrell, qui a conçu ces répliquants « plus humains que l’humain ». Source : arte.tv/fr

MON AVIS TÉLÉ Z De par leur aura unique et la magie qu’ils dégagent, certains films défient le temps et embrassent l’immortalité. Visionnage après visionnage, année après année, Blade Runner continue d’éblouir la rétine, à l’image de cet œil qui reflète le chaos urbain qu’il observe. Des flammes dansent avec la nuit profonde, des buildings immenses écrasent l’horizon, des enseignes lumineuses aveuglent des fourmis humaines. L’enfer ainsi décrit provoque un orgasme oculaire, la laideur de cette mégalopole crasseuse, asphyxiante et oppressante revêtant à l’écran une étrange et fascinante beauté. Notre esprit entre en totale immersion dans ce véritable film-univers où chaque élément semble flotter dans les airs en suivant les notes du score de Vangelis. Une musique aux vibrations planantes, composée de rêveries sensuelles et hypnotiques, et dont la grâce ferait chialer un terminator. L’ampleur, l’élégance et la précision extrêmes du mouvement cinématographique trahissent chez Ridley Scott un sens de l’esthétique entré depuis dans la légende. La photographie de Jordan Cronenweth participe aussi à cet élan magistral en faisant de chaque plan un tableau vivant où l’ombre et la lumière ne s’opposent pas mais fusionnent. Le design général  de Blade Runner (SFX, décors, costumes) déploie des fastes visuels qui constituent une source d’émerveillement indémodable et d’inspiration inépuisable. À l’image, chaque détail compte, rien n’est laissé au hasard, tout est cohérent, crédible. L’art de la prestidigitation, l’allié majeur de la suspension d’incrédulité, permet de croire à l’incroyable. Si la forme suffit à elle seule à faire du film de Scott un chef-d’œuvre visionnaire, le fond n’est pas non plus en reste et propose de vertigineuses réflexions sur l’identité humaine et ses développements synthétiques. Asservis par l’homme, des androïdes tentent d’échapper à leur condition en partant à la recherche de leurs origines. Conscients que leur temps est compté, ils cherchent un moyen de prolonger leur existence. Les robots veulent tout simplement continuer à vivre car, comme nous, ils ont peur de mourir. Comme nous, ils ressentent des émotions et ont du mal à supporter la perte d’un proche. Au final, les machines se montrent plus humaines que les humains eux-mêmes. Du coup, notre sympathie penche plus pour la bande à Roy Batty que pour celui qui les traque. Désabusé, cynique et brutal, Rick Deckard tient davantage du sale type que du héros positif façon Han Solo ou Indiana Jones. Tuant sans remords la danseuse Zhora de plusieurs bastos dans le dos, le chasseur de répliquants n’est plus que l’ombre de lui-même et n’a d’humain que la carcasse. Le mystère entourant la véritable nature de Deckard apporte une touche d’ambiguïté supplémentaire à un monde dans lequel les repères deviennent flous. C’est au contact de Rachel et de Batty que le flic retrouve son âme, non pas auprès de ses « semblables ». Si l’intelligence est artificielle, elle possède aussi un cœur et peut même pleurer. L’apothéose est atteinte lors de la confrontation finale entre le blade runner et son adversaire, le premier – médusé – assistant au dernier souffle du second. Avant de succomber au sommeil, Batty lègue à la civilisation qui l’a rejeté un héritage miraculeux : l’espoir. L’ultime réplique – inoubliable – de Rutger Hauer sublime la mort de son personnage en lui faisant côtoyer, juste une dernière fois, les étoiles et les chimères qu’elles évoquent… Tout au long de Blade Runner, le magnétisme du Martin de La chair et le sang crève l’écran et le réduit en miettes. Il y a chez lui un mélange d’innocence et de sauvagerie, d’enfance et d’animalité, qui se retrouve aussi chez la superbe Daryl Hannah (ses dévastateurs talents de gymnaste sont dans toutes les mémoires). Et que dire de la bouleversante mélancolie qui se cache dans les yeux dorés de Sean Young (bon sang, quelle classe !), répliquante malgré elle mais capable de sauver la gueule d’un mec complètement usé. Dans Blade Runner, tout est si (néo)noir et en même temps si aérien. Contrairement à l’existence du commun des mortels, la puissance d’évocation de ce monument obscur et céleste ne se perdra jamais dans l’oubli. 6/6

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Rutger Hauer : un ange déchu sentant la fin venir. Dommage qu’il doive mourir mais c’est notre lot à tous.

LA DIXIÈME VICTIME (Elio Petri, 1965)

01La dixième victime (titre original : La decima vittima). De Elio Petri. Italie/France. 1965. 1h29. Avec : Ursula Andress, Marcello Mastroianni et Elsa Martinelli (que je l’aime dans Il mio corpo per un poker et Una sull’altra…). Genre : science-fiction. Sortie dvd/blu-ray : 12/07/2017 (Carlotta films). Maté en dvd le mardi 22 août 2017.

De quoi ça cause ? Dans un futur proche, les gouvernements en place ont instauré un nouveau jeu mondial, appelé la Grande Chasse. Le principe : un chasseur et une victime, désignés au hasard, doivent s’entre-tuer. La règle n°1 : le chasseur connaît l’identité de sa victime, mais la victime ignore tout de lui. C’est au cours d’une de ces manches que l’Américaine Caroline Meredith (Ursula Andress), en passe de remporter sa dixième victoire consécutive, rencontre sa victime, l’Italien Marcello Poletti (Marcello Mastroianni). Un jeu de séduction s’installe bientôt entre eux. Mais leur attirance est-elle réelle ou calculée ? (source : Carlottavod.com)

Mon avis Télé Z : Avec La dixième victime, Elio Petri aborde le genre de l’anticipation dystopique, avec en prime une toile de fond bien particulière : la chasse à l’homme institutionnalisée. Une œuvre avant-gardiste qui devance une belle brochette de péloches partageant le même thème. Comme dans La course à la mort de l’an 2000 (Paul Bartel, 1975), Rollerball (Norman Jewison, 1975) ou Le prix du danger (Yves Boisset, 1983), l’État impose à ses concitoyens un jeu barbare dans lequel la plupart des participants finissent à la morgue. La légalisation « encadrée » du meurtre est censée contrôler les pulsions des individus et garantir la paix mondiale. La mise en spectacle de la violence, avec ses caméras de télévision enregistrant l’innommable pour le grand public et au nom du fric, met en exergue l’amoralité des médias et de tout un système. Dans La dixième victime, des contrats publicitaires se greffent aux exécutions filmées, les « chasseurs » vantant les mérites d’une marque avant de refroidir leurs victimes. De la télé-réalité, en somme, avec pour seul programme la mort en direct. Et le tout sponsorisé par le thé Ming… Cette décadence d’une civilisation au bout du rouleau permet à Petri de livrer une satire sociale empreinte d’humour noir. L’absurdité de ce monde orwellien est relevée dans diverses scénettes d’un cynisme absolu (un candidat venant de flinguer sa cible dans les règles, est interpellé par un gendarme pour stationnement interdit !). Les valeurs sont inversées et régressent face à la bêtise humaine. La quasi-omniprésence dans le décor du colisée de Rome, suggère que les combats de gladiateurs existent toujours, même s’ils prennent ici une forme différente. Comme quoi, la modernité n’empêche nullement la sauvagerie de se perpétuer. Toutefois, la noirceur du sujet contraste avec la nature résolument « pop » du long-métrage. Pas de doute, La decima vittima transpire les sixties par tous les pores de sa peau. Et ça ne veut pas dire qu’il refoule des dessous-de-bras, bien au contraire. Les costumes bariolés et autres accessoires psychédéliques s’épanouissent dans le rétrofuturisme le plus savoureux et flirtent même parfois avec le gadget bondien (le fameux bustier/arme à feu refera surface dans le tout premier Austin Powers, 1997). Les lumières sont éclatantes, le tempo langoureux, la musique jazzy à souhait. Malgré le concept de traque effrénée sur lequel repose le film, le rythme ne s’emballe jamais et ralentit même quelque peu lorsque Caroline et Marcello se rencontrent. Commence alors un jeu du chat et de la souris où chacun se jauge, où l’un essaie de faire tomber l’autre dans un piège et vice versa. Au final, Ursula Andress et Marcello Mastroianni rivalisent surtout de charme et de séduction et s’affrontent à égalité, ce qui fait plaisir à voir. La première est une pointure dans son domaine (celui de la « chasse ») et ne manque ni d’esprit ni de sex-appeal. Elle n’est en aucun cas le faire valoir du second, ce qui est une bonne chose. Dommage, en revanche, que la splendide Elsa Martinelli doive se contenter d’un emploi secondaire, celui de la maîtresse jalouse de Marcello. Et que le final soit expédié avec désinvolture, comme si Petri se moquait des artifices de son propre film. Mais le réalisateur d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est parvenu avec La dixième victime à mélanger la BD et le cinéma, et à le faire avec une bonne dose de panache et d’à-propos (et ce quelques années avant le Danger : Diabolik ! de Bava et le Barbarella de Vadim, tous deux sortis en 1968). L’une des répliques du film défend même les fumetti en les considérant comme des « classiques ». Tout est dit. 4,5/6

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Ursula Andress prête à faire sa dixième victime ? En tout cas, avec une telle armée, difficile de rater sa cible.