CAROL : le secret magnifique

C’est un amour d’hiver qui n’a rien d’éphémère et défie le New York corseté des 50’s. C’est un regard qui en croise un autre dans un grand magasin de jouets alors que les fêtes de fin d’année approchent. C’est une rencontre qui scelle le destin de deux femmes amenées à se faire une promesse et à se confondre dans les mêmes larmes. Therese Belivet (Rooney Mara), vendeuse de Manhattan douée avec un appareil photo, et Carol Aird (Cate Blanchett), bourgeoise du New Jersey en instance de divorce, partagent un secret. Un secret magnifique menacé par le regard des autres et les pressions d’une société pas encore prête à tolérer toutes les différences… Quand une liaison « interdite » bouscule les normes en vigueur : un thème qui n’est pas étranger à Todd Haynes puisqu’il se retrouve déjà au centre de son Loin du Paradis (2002). Dans ce drame qui fait du cinéaste le digne héritier de Douglas Sirk, une desperate housewife (Julianne Moore) découvre l’homosexualité de son mari (Dennis Quaid) et se retrouve honnie pour s’être liée d’amitié avec son jardinier noir (Dennis Haysbert). L’histoire se déroule aussi dans l’Amérique des années 1950, ce qui n’aide pas à être libre de ses sentiments… Également dirigée par Haynes et se situant cette fois-ci durant la Grande Dépression, la mini-série Mildred Pierce (2011) fait quant à elle le portrait d’une femme (Kate Winslet) devant mener de front sa vie professionnelle et personnelle, tout en s’opposant à son égoïste et perfide de fille (Evan Rachel Wood). Dans ces deux œuvres, comme dans Carol, être soi-même devient un combat que le puritanisme ambiant transforme en fardeau…

Adapté d’un roman paru en 1952 et signé Patricia Highsmith, Carol évoque le cas d’une « double peine ». En ces temps où les « Mad Men » dominent, naître femme n’a déjà rien d’une sinécure. Mais être en plus une descendante de Sappho, la poétesse de Lesbos (« Plus belle que Vénus se dressant sur le monde ! » écrivait Baudelaire), fait de vous une véritable paria. Se battant pour la garde de sa fille, Carol subit à la fois le chantage d’un conjoint entêté et se voit reprocher sa prétendue « amoralité » par les avocats de ce dernier. Therese, elle, traîne avec un petit copain peu au fait de ce qu’elle ressent et de ses aspirations réelles. Les protagonistes du film de l’auteur de Safe (celui avec Julianne Moore, pas le B avec Statham) ne restent pas à la place qu’on leur assigne et bravent le qu’en-dira-t-on. Pour faire face au diktat du conformisme, les deux amantes s’opposent à l’illusion d’un bonheur aussi factice que ce train électrique tournant inlassablement en rond. L’American way of life est un simulacre transformant chacune et chacun en automate, en pantin, en poupée identique à celle que vend Therese dans sa boutique. Noël et ses injonctions à (sur)consommer et à se farcir une famille davantage préoccupée par les traditions que par vous, deviennent alors le symbole de toute cette hypocrisie. Une hypocrisie aliénante pour celles qui refusent de rentrer dans les cases. Face à cela, Carol doit faire un choix : reprendre sa place de mère de famille ou brûler pour Therese au risque de se consumer elle-même ? Mourir à petit feu en faisant semblant de vivre ou ressusciter par la grâce d’une union miraculeuse ? Se trahir pour sauver les apparences ou envoyer celles-ci se faire foutre ? Sans doute n’existe-t-il pas de passion sans sacrifice…

Cette réalité qui impose le plus cruel des dilemmes se traduit à l’écran par deux héroïnes souvent isolées et enfermées, comme si elles étaient captives de leurs désirs contrariés. Installée sur la banquette arrière d’une bagnole, Therese semble ailleurs, le regard rivé vers l’extérieur, espérant y apercevoir parmi la foule la silhouette de l’être aimé. Vu de dehors, son visage – en partie masqué par la buée et les gouttes de pluie sur la vitre – ressemble à celui d’un spectre… Plus loin, le palais de justice que fixe Carol à travers une grande fenêtre donne une signification toute particulière à l’expression « plafond de verre »… Entre ces nanas éprises l’une de l’autre mais semblant toujours séparées par quelque chose ou quelqu’un, se loge un reflet, ou plutôt un miroir qui capture une vérité que la « bonne société » étouffe. Vérité également présente dans les clichés pris par Therese, l’objectif de son appareil exprimant son vœu le plus cher et faisant de son book en gestation une sorte de journal intime… Dans Carol, Todd Haynes fait preuve d’une virtuosité discrète mais évidente. Le travail de son chef op Ed Lachman (déjà à l’œuvre sur Loin du Paradis et Mildred Pierce, mais aussi sur le Virgin Suicides de Sofia Coppola) s’avère tout bonnement somptueux (couleurs harmonieusement agencées, grain délicatement perceptible à l’image et clins d’œil esthétiques à d’illustres photographes comme Vivian Maier et Saul Leiter). La mise en scène se montre attentive à la moindre posture (voir ce plan où Therese, assise au restaurant, est filmée de dos comme pour souligner que son destin lui échappe) et au geste le plus anodin (Carol posant sa main sur l’épaule de Therese : un contact qui témoigne autant d’un rapprochement que d’un possible adieu).

Mais le flamboiement ultime est atteint avec les contributions de Cate Blanchett et Rooney Mara. La première mêle magnifiquement distinction et doute, laisse subtilement quelques fêlures transpercer sa force de caractère, avec en prime la classe éternelle des Garbo, Harlow, Dietrich. La seconde, d’une beauté céleste à faire pâlir les anges, allie merveilleusement délicatesse et timidité, donne envie de s’émanciper à travers les arts et de tout risquer afin de pouvoir vivre selon ses choix. Le duo distille une émotion à fleur de peau, filtre ses sentiments avec pudeur avant que ceux-ci n’implosent face à l’ardeur des sens. Totalement « in the mood for love », Blanchett et Mara esquivent de peu les ténèbres dans lesquelles s’abandonnent Naomi Watts et Laura Harring dans Mulholland Drive (l’amour est parfois la plus impitoyable des illusions). Se dérobent aux manigances sulfureuses de Gina Gershon et Jennifer Tilly dans Bound ou au fétichisme fantasmagorique de Sidse Babett Knudsen et Chiara D’Anna dans The Duke of Burgundy. Mais veulent briser les règles établies et aller à l’encontre des traditions à l’instar de Rachel McAdams et Rachel Weisz dans Désobéissance ou de Cécile de France et Izïa Higelin dans La Belle Saison. Et finissent par étreindre la lumière pour qu’elle ne s’éteigne jamais, comme s’épuisent à le faire Julija Steponaityte et Aistė Diržiūtė dans Summer… Étreindre la lumière. Une chimère qui se paye au prix le plus fort. Pour s’en approcher, il faut accepter de s’en prendre plein la gueule. Ces frangines de cinoche ne le savent que trop bien. Tel est l’enseignement que l’on pourrait tirer de ce majestueux et chavirant mélo qu’est Carol.

Carol. De Todd Haynes. Royaume-Unis/États-Unis. 2015. 1h58. Avec : Cate Blanchett, Rooney Mara, Sarah Paulson…

A GHOST STORY (David Lowery, 2017)

lead_960

Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité. Source : allocine.fr

Une ghost story pas comme les autres, hantée par un fantôme pas comme les autres. Dans son genre, le film de David Lowery ne ressemble à rien de connu (vous voyez Casper et Wendy ? Et bien ça n’a rien à voir). Si le jeune cinéaste donne à son spectre un look ultra familier et économique (un drap blanc et deux trous noirs), il lui fait vivre une expérience à nulle autre pareille. L’au-delà selon A ghost story répond à ses propres codes, invente son propre langage (voir à ce propos, la façon dont les esprits communiquent entre eux). Mais là où les choses deviennent fascinantes, c’est lorsque l’espace et le temps envoient bouler nos repères. Partant d’un postulat aussi intime qu’universel (un couple, une baraque, un deuil), les événements prennent progressivement une tournure existentielle et cosmogonique. Le récit s’aventure alors plus loin que prévu et part délicatement rejoindre l’infini, bousculant ainsi nos attentes. L’audace est payante puisque le spectateur est embarqué dans un voyage temporel procurant un vertige sensitif absolument étourdissant. Vu à travers le regard d’un fantôme coincé entre deux univers, A ghost story parvient à faire d’un figurant dissimulé sous une longue étoffe, un personnage à part entière. Mieux encore, les émotions affleurent à travers le tissu, sa peine et sa colère deviennent évidentes, son errance résonne dans un vide inconsolable. Dans ce cas de hantise observé de l’intérieur, les vivants et les morts cohabitent ensemble tant bien que mal, tous séparés par un mur invisible, tous condamnés à se perdre dans l’oubli et à être zappés par la mémoire du monde. Le présent comme seul cadeau, la poussière comme seul héritage… Les partis pris formels de Lowery participent grandement au caractère rare et précieux de l’ensemble. L’utilisation d’un format inhabituel (le 1.33 : son image carré, ses bords arrondis) apporte un soupçon de poésie et d’étrangeté à cette histoire fantastique dans tous les sens du terme. Les plans, souvent fixes et contemplatifs, respirent à leur propre rythme et s’épanouissent dans une grammaire cinématographique étrangère aux modes actuelles. La caméra semble saisir ce qu’il y a de définitif, de crucial dans le silence et l’obscurité, débusque la gravité et la beauté se cachant derrière le quotidien le plus banal. Chaque plan est un tableau savamment composé dans lequel une silhouette spectrale à la fois inquiétante et attachante déambule dans une nuit éternelle. Le montage reste fluide, jouant habilement avec les ellipses au fur et à mesure que le temps passe, repasse, avale les âmes et les souvenirs. Ainsi, une simple révélation vient changer la donne lors du final et éclaire le premier acte sous un jour nouveau et résolument tragique… Voilà pourquoi A ghost story n’est pas l’exercice de style froid et prétentieux que l’on aurait pu craindre. C’est un chef-d’œuvre remuant aussi bien la caboche que la poitrine, une histoire de fantôme mais aussi d’amour, une réflexion sur ce qui nous lie et ce que nous laissons – ou pas – après notre disparition. Son romantisme déchirant l’est encore davantage lorsque Rooney Mara dévore soudainement une tarte non pas par faim mais par désespoir, ou quand elle écoute le testament musical de Casey Affleck, son amant du Texas (le soundtrack composé par Daniel Hart est par ailleurs magnifique). Comme dans Her ou Carol, les yeux mélancoliques de Rooney remplissent les ombres creuses d’une lumière de clair de lune.

02

A ghost story. De David Lowery. États-Unis. 2017. 1h32. Avec : Rooney Mara, Casey Affleck et Liz Franke. Maté en salle le 24/12/17.

HER (Spike Jonze, 2013)

266766_jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxHer. De Spike Jonze. États-Unis. 2013. 1h57. Avec : Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson et Rooney Mara (sans oublier une autre actrice d’exception : Amy Adams). Genre : drame. Sortie France : 19/03/2014. Maté à la téloche le mercredi 19 juillet 2017.

De quoi ça cause ? Theodore (Joaquin Phoenix) se sent seul. Il se remet mal de son divorce et sa belle plume ne sert qu’à pallier les défauts de communication de ses contemporains. Écrivain public numérique, il rédige à la demande des messages enamourés ou des souhaits émus d’anniversaire de mariage. Abruti par sa vie divisée entre travail, jeux vidéo et sexe froid, il découvre, au cours d’une mise à jour, que tous ses appareils high-tech disposent d’un nouveau système d’exploitation, qui prend la voix délicatement éraillée de Scarlett Johansson. Conçue pour s’adapter et évoluer, cette intelligence artificielle le trouble : elle perçoit les sentiments humains avec précision et subtilité, comprend l’art, la beauté, l’humour, la tristesse, la nuance et, surtout, l’amour. Theodore s’engage dans une relation qui le dépasse… (source : Arte.tv/fr)

Mon avis Télé Z : Si Her se déroule dans un futur (très) proche, il parle surtout du présent. Le film n’a pas besoin d’anticiper l’avenir à outrance pour le rendre crédible. Loin d’un Metropolis ou d’un Blade runner, la SF chez Spike Jonze se fait discrète et se réduit à quelques nouveautés technologiques qui verront le jour sans doute demain. Les gratte-ciels qui écrasent Theodore de leur hauteur nous sont familiers : il s’agit des mêmes qui, aujourd’hui, soulignent la solitude des anonymes. L’intelligence artificielle peut-elle remplir le vide affectif ? Dans un premier temps, Her semble répondre à cette question par l’affirmative. Encore que l’illusion – même si elle procure au départ un certain bien-être – ne dure pas longtemps. Un peu comme dans les relations humaines, finalement. Tourmenté par une séparation qu’il n’arrive pas à digérer, Theodore est passé à côté de sa vie. Des flashs de l’être aimé assaillent son esprit. Le bonheur n’est plus qu’un souvenir. Il est inconsolable. Mieux vaut fuir la réalité lorsqu’elle fait mal. Lorsque l’on ne peut plus mettre des mots sur nos propres sentiments. Pourtant, Theodore écrit des lettres pour les autres, c’est son job et il est plutôt doué pour cela. Des lettres intimes, personnelles qui démontrent à quel point il connaît le cœur humain. Mais le sien reste une énigme, un peu comme l’envoi de toutes ces missives en papier, support étrangement encore en vie à l’heure de la dématérialisation à tout-va. Le tour de force de Her ? Construire une œuvre autour d’un dialogue entre un mec paumé et une voix féminine. Portée par la performance vocale de Scarlett Johansson (qui en profite aussi pour pousser la chansonnette), l’IA devient progressivement une arme de séduction massive devant laquelle Theodore ne résiste pas bien longtemps. Est-ce qu’un programme informatique, aussi évolué soit-il, peut ressentir des émotions ? Peut-on entamer une relation sérieuse avec une voix ? L’esprit prévaut-il sur le corps ? Quelle que soit la réponse à ces questions, rien n’efface cette mélancolie ancrée au fond des yeux de Joaquin Phoenix (le Commode du Gladiator de Ridley Scott est encore une fois extraordinaire). Jonze ne juge jamais son protagoniste et le regarde avec compassion. La tendresse du cinéaste pour son héros sensible et lunaire se glisse également dans les couleurs chaudes de la photographie de Hoyte Van Hoytema. Une façon de tromper la douce amertume d’un film dont le dénouement constitue un véritable crève-coeur. Comment peut-il en être autrement quand le visage de Rooney Mara s’échappe peu à peu de vos songes tristes (des bribes du passé de Theodore, prises sur le vif façon Terrence Malick) ? Quand la mélodie pleine de charme et de bienveillance de Scarlett Johansson menace à tout moment de sombrer dans le silence ? Quand la ville contemple votre chagrin avec indifférence et que – malgré une société de plus en plus « connectée » – nous nous sentons de plus en plus seuls ? Dans Her, l’amour est un rêve qui nous dépasse et se délite dans un coucher de soleil. 4,5/6

tumblr_n986c9Z49C1rtmeojo3_1280
Joaquin Phoenix et Rooney Mara : au bout de la rue, le couple n’est déjà plus qu’une illusion…