GHOSTLAND (Pascal Laugier, 2018)

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Suite au décès de sa tante, Pauline et ses deux filles héritent d’une maison. Mais dès la première nuit, des meurtriers pénètrent dans la demeure et Pauline doit se battre pour sauver ses filles. Un drame qui va traumatiser toute la famille mais surtout affecter différemment chacune des jeunes filles dont les personnalités vont diverger davantage à la suite de cette nuit cauchemardesque. Tandis que Beth devient une auteur renommée spécialisée dans la littérature horrifique, Vera s’enlise dans une paranoïa destructrice. Seize ans plus tard, la famille est à nouveau réunie dans la maison que Vera et Pauline n’ont jamais quittée. Des évènements étranges vont alors commencer à se produire… Source : allocine.fr

Les expériences cinématographiques de Pascal Laugier ont coutume de nous emmener plus loin que prévu et de nous retourner comme une crêpe. Faux torture porn servant d’exutoire à son auteur, Martyrs s’achève sur des questionnements existentialistes vertigineux. Thriller hanté par une figure boogeymanesque trompeuse, The Secret opère un virage à cent quatre-vingts degrés lors d’un coup de théâtre d’une tristesse insondable. Tout aussi radical que ses prédécesseurs, Ghostland s’adonne néanmoins à un exercice beaucoup plus casse-gueule. Commençant comme un home invasion, le dernier effort du père Laugier s’émancipe très vite des cadres du genre pour s’amuser avec une matière narrative qu’il a bien du mal à maîtriser. Le problème, ce sont les bases ultra fragiles sur lesquelles repose tout le long-métrage. Le point de départ du scénario ne crédibilise ni n’approfondit les motivations des personnages. Partir du quotidien le plus ordinaire pour ensuite nous faire accepter l’extraordinaire est une donnée qui fait ici cruellement défaut. Une règle hitchcockienne sur laquelle le cinéaste fait l’impasse pour mieux se concentrer sur son projet de mise en scène : filmer le réel comme un fantasme et le fantasme comme le réel. Le principe aurait pu donner un résultat jouissivement retors. En l’état, il est impossible de rentrer complètement dans l’histoire. Les deux premiers actes sont ainsi pénibles à suivre, d’autant plus que Laugier appuie un peu trop ses effets. Au bout d’un moment, l’abus de jump scares finit sérieusement par soûler, à tel point qu’on se croirait dans un nouveau Annabelle. Certains concepts frôlent même le grotesque (l’apparition d’un Lovecraft aux effets de maquillage pas très subtils). Le jeu figé de Mylène Farmer n’arrange pas non plus les choses et enlève toute émotion à son rôle, ce qui est regrettable compte tenu de l’importance de la relation mère/fille dans le film. Et pourtant, malgré des choix souvent périlleux, le miracle a bien lieu. Il intervient quasiment à mi-parcours lorsque un twist révèle enfin la vérité derrière le cauchemar. En se délestant de son inclinaison boiteuse pour l’ambiguïté du point de vue (n’est pas Shyamalan qui veut), le long-métrage laisse enfin exploser toute sa puissance viscérale et émotionnelle. Pour Pascal Laugier, l’horreur se doit d’être sans concessions et ne peut supporter aucune tiédeur. À l’instar de Martyrs, Ghostland dérange, secoue, bouscule, à l’image de ces adolescentes pelotées, tabassées et pendues par les pieds comme de vulgaires poupées. Des passages aussi intenses que transgressifs pour un shocker intègre et honnête quand il s’agit de montrer la violence subie par des gamines. Sans tomber dans les dérives opportunistes d’un A Serbian film, ces séquences traumatiques prouvent surtout que le réalisateur français n’a pas son pareil pour nous envoyer des électrochocs dans la gueule. La direction d’actrice s’avère aussi irréprochable, Laugier n’hésitant pas à pousser ses comédiennes dans leurs derniers retranchements. Le résultat est visible à l’écran et laisse foutrement sur les rotules. Dans des emplois éprouvants, tant sur le plan psychologique que physique, Emilia Jones, Crystal Reed, Taylor Hickson et Anastasia Phillips prennent chacune aux tripes et s’investissent avec une rage peu commune. Dans les moments de terreur comme de grâce, et en particulier lors d’un final libérateur, leurs larmes deviennent aussi les nôtres. Un chaos nourri par les obsessions de son réalisateur (la famille décomposée, l’innocence écrasée), celui-ci faisant même du personnage de Beth son propre double. La jeune femme est une aspirante écrivaine totalement mordue de roman horrifique (et en particulier de l’auteur de L’Appel de Cthulhu) qui trouvera dans son calvaire l’inspiration nécessaire pour s’affranchir de ses références et se forger une œuvre personnelle. Après le citationnel Saint Ange, son tout premier long, Laugier a préféré puiser ses idées au fond de son âme plutôt que dans sa culture cinéphilique. Pour une enfant comme pour un artiste, grandir ne se fait pas sans douleur. Voilà la leçon à retenir du tortueux et torturé Ghostland qui, s’il pédale dans la semoule durant sa première partie, nous laisse au final de sacrées traces.

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Incident in a Ghost Land. De Pascal Laugier. Canada/France. 2018. 1h31. Avec : Emilia Jones, Crystal Reed et Anastasia Phillips. Maté en salle le 20/03/18.