KATIE SAYS GOODBYE : bouge pas, meurs, ressuscite

Quelque part aux États-Unis. Katie (Olivia Cooke) travaille comme serveuse au snack du coin et vit avec sa mère dans un bungalow captif du désert. La génitrice ayant depuis longtemps déposé les armes, c’est à la jeune femme que revient la lourde tâche d’entretenir la maisonnée. Pour cela, elle se livre également à la prostitution et trouve une clientèle régulière auprès des hommes des environs. Mais l’argent ainsi récolté ne sert pas seulement à joindre les deux bouts. Il représente pour Katie une porte de sortie, la possibilité d’un rêve : devenir esthéticienne à San Francisco… Disons-le d’emblée : à l’instar du phénoménal Patti Cake$ (2017), Katie Says Goodbye représente ce que le cinéma « indé » (ou Sundance compatible) peut offrir de plus vibrant. On se demande par quel miracle un film peut être aussi sombre, rugueux et douloureux tout en laissant la lumière et l’espoir percer l’obscurité. Un équilibre qui repose entièrement sur le point de vue de sa protagoniste, éternelle optimiste éloignant les ténèbres d’un sourire inébranlable. Le monde de Katie n’est pas du genre à faire de cadeaux à celles et ceux qui foulent son sol. Et pourtant, tel un ange coincé en enfer, la fille en rose répand sa bienveillance autour d’elle et ne quitte jamais des yeux sa bonne étoile. Katie croit en elle-même, croit en l’autre et ce malgré toute la merde qu’on lui envoie dans la gueule. Le réalisateur Wayne Roberts – dont il s’agit ici du premier long – ne la juge pas, tout comme l’héroïne ne juge ses semblables. Pour cette dernière, faire des passes n’a rien de répréhensible puisqu’elle le fait avec innocence, sans penser aux risques qu’elle encourt. Cette âme qui rayonne en toute circonstance ne raisonne pas en termes de bien et de mal, elle se positionne au-delà.

Cela ne veut pas dire que Katie s’estime au-dessus de ses contemporains, bien au contraire. Sa générosité, son altruisme et son sens aigu de l’abnégation, en font juste un être à part au sein d’un bled où l’individualisme domine. Une bonté naturelle qui, fatalement, est mise à rude épreuve par les misérables profiteurs croisant son chemin. Parmi ceux-là, mentionnons un shérif, un « brave » père de famille ou encore deux garagistes, tous heureux de recourir en loucedé aux « services » d’une jeune péripatéticienne. Des rebuts d’une communauté au mieux hypocrite, au pire brutale, criminelle même, puisque n’hésitant pas à forcer Katie à se plier à leurs moindres désirs. Pour tout salaud qui se respecte, le consentement devient facultatif lorsqu’on s’adresse à une fille vendant son corps. Pire, elle mérite tous les sévices. La séquence la plus éprouvante du film illustre d’ailleurs cette injustice. Je n’en dirais pas plus, mais sachez que durant cet instant paroxystique, le spectateur finit avec le cœur en miettes… Cette Amérique que l’on dit profonde et que les projecteurs ignorent (sauf pour nous dire qu’elle a voté pour ce trou de balle de Trump), Wayne Roberts en dévoile toute la violence humaine et sociale, regarde sa réalité en face, souvent hideuse mais pas seulement. Car si le parcours de la principale protagoniste ressemble à un véritable chemin de croix, le cinéaste refuse de voir les choses de façon schématique, binaire. Il laisse donc aussi un peu de place à des personnages positifs qui ne se montrent pas indifférents à la gentillesse de Katie et se sentent concernés par ses malheurs (cf. les rôles de Mary Retour vers le Futur III Steenburgen et Jim Double Détente Belushi, tous deux très touchants en figures parentales de substitution).

Et puis il y a celui qui nage entre deux eaux, stagne dans la zone grise, se demande ce qu’il fout ici-bas et finit pas emporter avec lui les illusions qu’il provoque : le taciturne Bruno. Un ex-taulard en voie de réinsertion que Katie perçoit comme le grand amour de sa vie et qu’interprète un intimidant Christopher It Comes at Night Abbott, remarquable de violence contenue. Cette violence que les uns répriment et que les autres font exploser se reflète également dans la sécheresse des décors. Là-bas, sur la terre aride de ce grand nulle part se dressent péniblement quelques bicoques, sans oublier ce diner où des silhouettes égarées ou de passage viennent se sustenter. Au loin, un train de marchandises passe son chemin à vive allure et disparaît sans laisser de traces. Il est le seul à pouvoir s’échapper des lieux, à oser se barrer de la sorte, avec une facilité déconcertante, sans être emmerdé. À l’inverse de Katie qui, elle, reste à quai et scrute l’horizon à la recherche d’un bonheur encore invisible… Difficile d’exprimer avec des mots l’émotion procurée par la renversante Olivia Cooke. Mais pourtant il le faut bien car l’évidence s’impose : la comédienne est la voie lactée faite femme, un système solaire à elle toute seule. Si vous l’avez vue dans The Signal, This is not a love story ou encore Golem, le tueur de Londres, vous savez déjà de quoi elle est capable. Dans l’ultime plan de Katie Says Goodbye, Cooke transforme un puissant exemple de résilience en une inoubliable image de cinéma. Et avant de nous dire au revoir, elle nous chuchote à l’oreille : ne perdez pas de vue votre idéal et n’abandonnez jamais. L’inspirante et combative Katie s’en va et nous manque déjà… Bonne nouvelle, Wayne Roberts compte bien donner une suite à ses aventures. On a hâte.

Katie Says Goodbye. De Wayne Roberts. États-Unis. 2018. 1h28. Avec : Olivia Cooke, Christopher Abbott, Mary Steenburgen…

« Objectivement, la vie de Katie peut être considérée comme « une vie de malchance ». Pourtant Katie ne définit jamais sa vie ainsi. Sa croyance en une vie meilleure est indestructible. Dans tous les cas, et malgré des circonstances hostiles, l’optimisme et l’espoir de Katie restent intacts. Katie est sage et forte à la fois, personnage rare dans la vie comme à l’écran. Katie n’est ni naïve, ni simple d’esprit. Vivre autrement serait un échec, une option qu’elle n’est pas disposée à considérer ni même à laquelle elle pourrait se prêter par jeu. Malgré les épreuves, Katie reste maîtresse d’elle même, sait qui elle est et sait ce qu’elle veut. Katie a sa propre philosophie née des défis qu’elle a affrontés. Une philosophie emprunte de bienveillance, générosité et pragmatisme. »

Propos de Wayne Roberts extraits du livret accompagnant le dvd de Katie Says Goodbye (Bodega Films).