MANDY : Nic Cage aux Enfers

La Mandy en question n’a pas embrasé vos magnétoscopes dans les 80’s (L’Initiation de Mandy avec Traci Lords) ni fait craquer tous les mectons du coin (All the Boys Love Mandy Lane avec Amber Heard). Non, la Mandy qui nous intéresse ici (soit l’excellentissime Andrea Riseborough) est une artiste vivant paisiblement dans les bois avec son bûcheron d’homme, un dénommé Red (ce putain de Nic Cage !). La divine idylle s’interrompt brutalement lorsque débarquent le fanatique Jeremiah Sand (le très très bon Linus Roache : Vikings, Homeland) et sa bande de tarés. La secte accro aux bondieuseries extrêmes et aux partouzes sous substances hallucinogènes kidnappe Mandy pour en faire une disciple. Mais celle-ci se montre peu réceptive à cette tentative d’endoctrinement et se fout de la gueule de Sand qui n’arrive pas à faire lever sa p’tite teub d’illuminé. Conséquence : Mandy est brûlée vive sous les yeux de son compagnon, impuissant. Au supplice atroce infligé à l’être aimé, le veuf Red va répondre par une vengeance implacable… Derrière ce pur pitch de revenge movie se trouve un certain Panos Cosmatos, réalisateur d’un premier long métra(n)ge énigmatique : Beyond the Black Rainbow (2010). Mandy, le deuxième effort du fiston de George Pan Cosmatos (artisan ayant fait exploser du Viet belliqueux dans Rambo II : la mission et flinguer du malfrat givré dans Cobra) propose lui aussi une expérience de cinéma out of this world. Et franchement, vous auriez tort de ne pas venir vous perdre dans ces montagnes hallucinées…

Des plans amples et aériens survolant la forêt wallonne (Mandy a été tourné en Belgique), une bande-son planante et mélancolique bercée par le morceau Starless de King Crimson : le générique d’ouverture possède la saveur des paradis artificiels, de ceux qui font d’abord du bien et ensuite du mal. Du bien, à l’image du couple formé par Mandy et Red, deux êtres coupés du monde, enfermés dans un rêve, blottis l’un contre l’autre dans une nuit étincelante et fragile. Du mal, lorsque la peste fanatique surgit des abîmes pour détruire tout ce qui respire à la surface, faucheuse impitoyable jouissant sur les flammes comme un démon en rut. Tantôt magique, tantôt cauchemardesque, les tableaux de Panos Cosmatos se payent un look de bad trip aux contours poétiques. Les couleurs tranchent le réel comme une lame (le rouge sang éclaire autant qu’il éclabousse) et enlumine le cadre à coups de teintes saturées (Mater Suspiriorum apprécierait). Le cinéaste et son chef op Benjamin Loeb accouchent de visions saisissantes, n’hésitant pas à verser dans l’animation (à l’ancienne, façon le mythique Métal Hurlant) et à composer des plans iconiques très hard rock style (le tigre rugissant dans les ténèbres, avec une immense lune comme seul témoin). Pas de doute, l’enfer est bien plus beau sous LSD. Et il l’est encore davantage grâce au score énorme de Jóhann Jóhannsson (disparu l’an dernier à l’âge de 48 ans) qui livre là une partition hantée par des échos spectraux et torturés. Ses riffs abrasifs, ses beats obsédants et ses nappes synthétiques envoûtantes s’accordent parfaitement avec les délires graphiques de Cosmatos junior.

Cette esthétique shootée à l’acide et baroque jusqu’aux tripes montre surtout à quel point son metteur en scène aime les univers barrés et la came horrifico-fantastique. Son Mandy est une authentique bande Bis alignant les concepts les plus jouissifs. À la horde sauvage menée par ce grand malade de Jeremiah/Roache (ses pétages de plomb évoquent d’ailleurs le Dennis Hopper de Blue Velvet), s’ajoute une autre source d’emmerdes encore plus dégénérée : des bikers cénobites revisités à la manière d’un Terry Gilliam ! Connaissant ses classiques qui tachent, le Panos s’offre aussi  un hommage à The Texas Chainsaw Massacre 2 (est-ce que l’indispensable combo dvd/blu-ray du Chat Qui Fume trône en ce moment même sur vos étagères ?) via un duel à la tronçonneuse bien furibard comme il se doit. Autre fulgurance qui poutre : la hache entièrement chromée que forge Red/Cage dans la douleur, instrument de vengeance semblant sortir de l’esprit d’un Giger fortement influencé par l’heroic fantasy. À la suite de quoi, le titre « Mandy » s’affiche sur l’écran en arborant une typo qui n’aurait pas dépareillé sur la pochette d’un skeud de black metal (un branchage aliénant s’échappe de chaque lettre). Un effet qui a de la gueule ! Tout comme cette séquence où ce bon vieux Bill Duke (à tout jamais dans nos cœurs grâce à Commando et Predator) disserte avec sa badass attitude coutumière sur les obstacles attendant notre héros. Voir ce genre de choses fait immanquablement partie des petits bonheurs de la vie…

Mais la folie et la puissance de Mandy se nourrissent également du travail de Nicolas Cage qui, entre deux ou trois  DTV anonymes, s’illustre dans des projets plus singuliers et habités (d’autres exemples récents ? Le  Joe de David Gordon Green ou le Mom and Dad de Brian Taylor). Pour Panos Cosmatos, l’acteur se lâche comme jamais, laisse exploser de nouveau sa fibre genresque décomplexée (remember le chouettos Hell Driver) tout en flirtant dangereusement avec la twilight zone (qui a vu Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans sait de quoi je cause). Il faut le voir entrer en transe lorsque la rage et le désespoir le bouffent intégralement pour comprendre à quel point Cage peut être possédé, allumé, cramé (instant paroxystique : après le meurtre de sa compagne, Nic déambule chez lui sans falzar, entre dans sa salle de bain, s’envoie une bouteille de vodka, s’assied sur les chiottes et se met à hurler comme un damné). Cette émotion exacerbée et autodestructrice laisse encore moins indifférent lorsque la beauté lunaire d’Andrea Riseborough vient dissiper les ombres. Vêtue d’un t-shirt de Black Sabbath ou de Mötley Crüe, lectrice de romans de SF, peintre à l’imagination épique : comment ne pas avoir le béguin pour Mandy ? C’est bien simple : si on était chez Rob Zombie, ce personnage à la sensibilité gothique/rock serait interprété par la bombe Sheri Moon… Quant à Linus Roache, il semble être taillé pour incarner les bad guys, à tel point qu’il pourrait bien devenir le nouveau Mark Strong. Je ne peux donc que vous inciter à mater ce Mandy, mix psychotronique entre Mad Max et The Crow, doté en prime d’une atmosphère qui n’appartient qu’à lui. C’est quand même plus excitant que d’aller chercher des œufs en chocolat dans le jardin, non ?

Mandy. De Panos Cosmatos. États-Unis/Belgique. 2018. 2h01. Avec : Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Linus Roache…

BIRDY (Alan Parker, 1984)

Birdy-Alan-Parker

De retour du Vietnam où il a été blessé au visage, Al Columbato est appelé à l’hôpital militaire auprès de son ami Birdy. Muet et totalement apathique, celui-ci vit prostré et se prend pour un oiseau. Le médecin-major Weiss espère que la présence d’Al fera resurgir des souvenirs. En fait, avant même le Vietnam, Birdy était un marginal. Autant Al était exubérant, autant Birdy était réservé, absorbé par sa passion pour les oiseaux. Pourtant, malgré leurs différences très marquées, les deux garçons ont appris lentement à s’apprécier, jusqu’à faire les quatre cents coups ensemble, comme ce jour terrible où ils sont partis capturer des pigeons. C’est un de ces souvenirs, entre autres, qu’Al choisit d’évoquer devant Birdy, dans l’espoir, très mince selon les médecins, de le voir quitter sa torpeur inquiétante… Source : telerama.fr

Après un Midnight Express aussi poignant que vibrant, Alan Parker traite à nouveau du thème de la liberté bafouée avec Birdy. Et quoi de plus libre qu’un oiseau pouvant toucher les nuages et échapper au monde des hommes ? Rien, nous répond le rôle-titre tenu avec sensibilité par Matthew Modine. Il en faut d’ailleurs beaucoup pour pouvoir jouer la passion, surtout quand celle-ci vous emmène jusqu’à la folie. Son personnage n’a qu’une obsession, voler. Il n’a qu’un rêve, devenir un piaf. Un vrai. Lui aussi est enfermé dans une cage. Dans la cellule d’un hôpital psychiatrique, l’engagé Guignol de Full Metal Jacket prend la pose, celle d’un animal blessé, mutique, immobile. Hypnotisé – de jour comme de nuit – par cette fenêtre laissant entrer toute la lumière du ciel, Birdy ne peut s’évader parce que la société l’interdit d’être lui-même. Recourant aux flashbacks, le film d’Alan Parker fait sans cesse l’aller-retour entre un passé où tout était encore possible et un présent aux espoirs brisés. Ce dispositif permet de cristalliser les liens indéfectibles unissant deux mômes de Philadelphie. Birdy et son pote Al, incarné par un Nicolas Cage encore à ses débuts mais déjà très prometteur, ont beau être différents, ça ne les empêchent pas de faire ensemble les quatre cents coups. Les souvenirs qui découlent de cette forte amitié s’avèrent être les seuls remèdes valables contre l’aliénation, là où les blouses blanches de l’armée ne préconiseraient que des cachetons, l’enfermement et plus si affinités… L’humanisme cher au cinéaste britannique s’exprime à travers ce dialogue émouvant entre deux innocences pulvérisées par le Vietnam. Le passage à l’âge adulte est des plus brutaux et s’effectue aux milieux des explosions au napalm et des odeurs de chair brûlée. Rien de telle que la guerre pour faire m(o)ûrir la jeunesse et la confronter à la plus immonde des réalités. Un cauchemar qui, à l’écran, donne lieu à des séquences aussi brèves que puissantes, à l’image de ce cri de rage lâché par un Birdy seul et encerclé par des bombardements cataclysmiques. « Nous étions naïfs » s’exclame Al, troufion défiguré de retour au pays. Toute une génération l’était. Et en a payé la prix fort. En filigrane, Parker dresse le portrait d’une Amérique bernée par ses illusions et n’offrant à ses laissés pour compte aucune alternative d’avenir. L’arrière-plan social du film, où Philadelphie et ses faubourgs n’incitent pas au tourisme, se situe bien loin de la gloriole des 80’s. Les parents des héros triment pour gagner leur vie pendant que leurs rejetons sont contraints de patauger dans un sinistre merdier à l’autre bout de la planète. Le rêve américain, cette grande arnaque. Un destin que le réalisateur d’Angel Heart tente de déjouer par le biais de la poésie. L’utilisation révolutionnaire de la skycam (une première dans l’histoire du cinéma) permet au spectateur de rentrer dans l’esprit de Birdy et de capter son besoin de s’élever dans les airs. La vision subjective est saisissante. Nous volons avec le protagoniste. La musique de Peter Gabriel souligne à merveille cette onirisme pouvant percer le quotidien le plus morne (à noter qu’un extrait de la B.O sera repris tel quel pour Le Syndicat du crime de John Woo). Déjà porté par un duo de comédiens exceptionnels, Birdy bénéficie également de la présence de Karen Young (Les Dents de la mer 4 – La revanche, La Loi criminelle, Meurtres en nocturne), ravissant souvenir des années 1980 qui – malheureusement – doit se contenter ici d’un emploi très secondaire et peu développé. Dommage, aussi, que l’épilogue esquive l’apothéose tragique et émotionnelle tant attendue au profit d’une fin ouverte plus positive où l’enfance semble reprendre ses droits. Mais on ne chipotera pas davantage : Birdy reste une œuvre majeure dans la carrière d’Alan Parker. C’est dire à quel point il faut le (re)découvrir, avec ou sans ailes.

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Birdy. D’Alan Parker. États-Unis. 1984. 2h00. Avec : Matthew Modine, Nicolas Cage et Karen Young. Maté à la téloche le 19/03/18.