JOHNNY GUITARE (Nicholas Ray, 1954)

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Dans une bourgade de l’Ouest dont deux familles, les Small et les McIvers, possèdent l’essentiel des terres, la belle Vienna, ancienne fille de saloon et femme de tête, a acquis un lopin un peu à l’écart, sur lequel elle compte bâtir une fortune. Car le chemin de fer, en cours de construction, va multiplier par cent la valeur du tripot qu’elle y a ouvert. C’est compter sans Emma Small, qui, après l’assassinat de son frère par des bandits, réclame, sans preuves, la tête de Vienna et d’un aventurier amoureux de celle-ci, le Dancin’ Kid. Puritaine fanatique, Emma s’arroge les pleins pouvoirs et, avec McIvers, accorde à Vienna vingt-quatre heures pour déguerpir. Un nouveau venu assiste à la scène : Johnny Guitar, ainsi surnommé pour ses dons de musicien, qui souhaite se mettre au service de Vienna. Tous deux se sont aimés cinq ans plus tôt. Source : arte.tv/fr

Ne vous fiez pas à son titre : le héros de Johnny Guitare est une héroïne, cas suffisamment rare dans l’Hollywood des années 50 pour être souligné. À contre-courant des normes en vigueur, le film de Nicholas Ray tourne le dos aux conventions du western classique. La virilité propre au genre se voit remise en question par la présence d’un personnage féminin aux antipodes des standards de l’époque. Portant une chemise et un falzar, sans oublier le colt à la ceinture, Vienna se réapproprie les codes vestimentaires masculins et s’impose comme l’égale du sexe opposé. Ambitieuse et indépendante, la « cowgirl » est aussi une auto-entrepreneuse qui compte bien faire fortune comme n’importe quel mec. Plus qu’à quiconque, ce projet lui a demandé de nombreux sacrifices. Le scénario survole le sujet mais n’a pas besoin d’en dire plus pour nous faire comprendre qu’elle en a bavé. Pour une insoumise refusant de tenir le rôle d’épouse docile, de mère au foyer ou de prostituée, il y a toujours un prix à payer. À cette protagoniste exceptionnelle, Johnny Guitare en ajoute une autre en la personne d’Emma Small, la rivale de Vienna. Une femme à poigne, elle aussi, mais animée de très mauvaises intentions. Incapable d’assumer son attirance pour ce bad boy de Dancin’ Kid et de tolérer l’émancipation de son ennemie, la miss Small se laisse complétement submerger par la jalousie, la colère et la haine. Sa frustration de puritaine devient destructrice et se traduit par un goût incontrôlable pour la violence. Véritable pousse-au-crime, Emma n’a qu’une seule obsession : faire appliquer une justice expéditive, motivée en réalité par des intérêts personnels. Un éclair de sadisme transperce même son regard lorsqu’elle fout littéralement le feu au saloon de Vienna, anéantissant par là même tous les rêves de celle-ci. Telle une sorcière, les flammes la fascinent et la font jouir. Le gros plan qui clôt la séquence confirme nos craintes : le rictus démoniaque qu’affiche le visage d’Emma signifie bien que la folie a fini par l’emporter. Pas seulement elle mais aussi la société toute entière, la vengeance et le lynchage autorisant désormais toutes les bassesses. Le chaos dans lequel se vautre toute une communauté permet à Ray de livrer un discours critique sur l’Histoire de l’Ouest et d’égratigner une légende qui a fait les beaux jours du cinématographe. La sauvagerie inhérente à la culture américaine n’épargne rien ni personne. Considérant les armes comme une source de problèmes, Vienna est malheureusement contrainte de sortir son revolver pour se défendre. Ce pacifisme contrarié se retrouve aussi chez Johnny Guitar, un musicien dissimulant sous sa carapace un as de la gâchette. À la fois cool et tourmenté, le bonhomme réfrène constamment ses pulsions de flingueur afin de ne pas foutre en l’air sa vie et celle des autres. Car tuer n’est pas un acte anodin. C’est un geste impardonnable qui entraîne toujours des conséquences (une réflexion que poursuivra Eastwood dans son définitif Impitoyable). Mais dans ces contrées sans foi ni loi, le conflit reste inévitable. Le duel final entre Vienna et Emma (deux femmes s’affrontant pétoire contre pétoire, une image aussi rare que sublime) tient davantage de la tragédie classique que du spectacle hollywoodien. La fatalité au cœur de Johnny Guitare s’exprime aussi à travers la complexité des sentiments amoureux qu’un long baiser libérateur en forme de happy end ne parvient guère à atténuer. Une « fin heureuse » qui n’enlève rien à ce qui précède. Car ce qui précède demeure absolument prodigieux : couleurs flamboyantes (putain que c’est beau, y a pas d’autres mots !), décors singuliers (le saloon de Vienna se paye un look gothico-baroque), interprétations magnifiques (Joan Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? Crawford et Mercedes 99 femmes McCambridge sont totalement habitées), dialogues ciselés (certaines répliques de Sterling L’Ultime Razzia Hayden sont savoureusement caustiques) et opinions progressistes (humanistes, féministes et même anti-maccarthystes si on resitue la production du film dans son contexte). Johnny Guitare : un chef-d’œuvre en avance sur son temps et d’une beauté aussi foudroyante qu’un coucher de soleil à Monument Valley.

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Johnny Guitar. De Nicholas Ray. États-Unis. 1954. 1h50. Avec : Joan Crawford, Sterling Hayden et Mercedes McCambridge. Maté à la téloche le 27/05/18.