PHENOMENA (Dario Argento, 1985)

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Jennifer Corvino se rend en Suisse afin de poursuivre ses études au sein d’un établissement scolaire privé. Un soir, lors d’une crise de somnambulisme, la jeune fille assiste au meurtre d’une étudiante. Source : lesfilmsducamelia.com

Après ce feu d’artifice onirique et baroque qu’est Inferno (1980), une rupture s’opère dans la filmographie de Dario Argento. Avec le deuxième volet de la trilogie des Trois Mères, le cinéaste semble être allé aussi loin qu’il le pouvait dans son illustration d’un fantastique dense, excessif, voire surréaliste. Le long-métrage suivant – Ténèbres (1982) – montre la volonté de son auteur de ne surtout pas se répéter et de faire évoluer son style. La palette chromatique y est moins intense que par le passé et la lumière se fait plus crue. Pour les fans de la première heure, c’est la déception. Mais depuis, de l’eau (ou plutôt du sang) a coulé sous les ponts. Le Argento des années 80 a été redécouvert et réhabilité. L’échec artistique de ses dernières réalisations n’y est sans doute pas pour rien. En effet, après avoir vu un Giallo (2009), difficile ensuite de faire la fine bouche devant une bombe comme Ténèbres… Ou Phenomena, merveille sous-estimée repoussant encore davantage l’heure du déclin (qui ne surviendra réellement qu’après le dernier chef-d’œuvre du maestro : Le Syndrome de Stendhal, 1996). Si le point de départ de l’histoire est ici le même que Suspiria (une étrangère débarque dans une école privée et se retrouve impliquée dans une spirale meurtrière), le film trouve rapidement sa propre voie. Dès la séquence d’ouverture avec Fiore Argento (la demi-sœur d’Asia, vue également dans le Démons du fiston Bava et bien plus tard dans le Card Player de son géniteur), une atmosphère étrange et mélancolique émane des lieux. Éloigné des canons du genre, le décor offert par les alpes suisses s’avère pour le moins singulier, voire carrément inhabituel dans le cadre d’une péloche horrifique. C’est sans compter le talent de son metteur en scène qui parvient à tirer parti de cet étonnant paysage en transformant de simples montagnes en Transylvanie locale. Les Carpates helvétiques dissimulent dans leurs recoins les plus sombres un tueur psychopathe, accompagné dans ses actes par un vent mauvais, celui qui rend fou et que l’on appelle « foehn ». La nature, et les éléments qui la composent, ont toute leur importance dans Phenomena. Un souffle vicié remplit l’air d’une électricité sinistre, la terre cache dans ses tréfonds une réalité abominable, l’eau et le feu peuvent soit vaincre le mal soit le seconder (comme le prouve un très efficace climax  situé sur un lac recouvert par les flammes). Car le monde champêtre et cruel dans lequel évoluent les protagonistes est double : il recèle autant de beauté que de laideur, la seconde étant essentiellement due à la mauvaise influence des hommes sur leur environnement. Jouant un rôle primordial au sein du récit, les insectes – jugés répugnants par le commun des mortels – sont pourtant les alliés des sciences médico-légales et participent à faire éclater la vérité. La douce et adorable Jennifer entretient également une relation particulière avec ces bestioles. Au lieu de rejeter ces dernières, l’étudiante est irrésistiblement attirée vers elles, semble les comprendre et réciproquement. De la télépathie mais pas seulement : la jeune femme ressent tout simplement de l’empathie pour les êtres vivants qui l’entourent. À travers son héroïne, Argento prend la défense de ce que la norme considère comme écœurant et shoote souvent nos amis les petites bêtes en très gros plan, en insert (du Microcosmos avant l’heure). Pas pour faire tourner de l’œil les âmes sensibles, mais pour nous dire que la véritable monstruosité sévit à l’arme blanche, décapite son prochain et collectionne les cadavres. Ainsi, lorsque surviennent les scènes chocs de Phenomena, celles-ci font vraiment leur petit effet (le gamin se retournant subitement face caméra pour dévoiler son visage difforme, Jennifer plongeant dans une piscine pleine de corps en décomposition). Le tout sur une bande originale encore une fois majestueuse où les styles se mélangent pour aboutir à un ensemble grisant. Le thème lyrique et furibard de Claudio Goblin Simonetti partouze avec les accents fantasmagoriques du duo Wyman/Taylor et le rock hard de Motörhead et d’Iron Maiden. Un métissage musical qui témoigne des contrastes d’une œuvre où les concepts les plus poétiques croisent les fulgurances les plus traumatiques. La lumière finit néanmoins par l’emporter sur les ombres grâce à la magnifique Jennifer Connelly. Un an après sa prestation remarquée dans le monumental Il était une fois en Amérique, la jeune comédienne bouleverse encore le spectateur et fait de l’innocence de son personnage l’ultime rempart contre un monde malade. La petite (et déjà grande) Connelly porte sur ses épaules des séquences qu’elle contribue à transcender, notamment celle – quasi christique – où elle délivre un message d’amour à ses camarades qui la chahutent. Dans les entrailles de Phenomena, il n’y a pas que de la boue, des asticots et des macchabées. Il y a aussi un cœur gros comme ça.

Jennifer Connelly

Phenomena. De Dario Argento. Italie. 1985. 1h49. Avec : Jennifer Connelly, Donald Pleasence et Daria Nicolodi. Maté en salle le 22/07/18.