LE PROFESSIONNEL : mort d’une bête à la peau fragile

Lundi 6 septembre 2021. Une image me trotte dans le tête. Un homme marche lentement en direction d’un hélicoptère quand soudain une rafale de balle le stoppe net. Une musique aussi majestueuse que mélancolique souligne la nature inéluctable de cette mort annoncée. La mélodie vise le cœur de l’auditeur et atteint sa cible en quelques notes. Finalement, seule la caméra prend l’hélico, s’envole dans le ciel tandis que le corps de l’homme reste étendu sur le sol… En réalité, je ne me suis jamais remis de l’épilogue du Professionnel. Il fait partie de mon imaginaire, au même titre que les films de Jean-Paul Belmondo et les bandes originales d’Ennio Morricone. Gamin, je n’en croyais pas mes mirettes : « Quoi, ils ont tué Bébel ?!? ». J’ai vu le film de Georges Lautner un nombre incalculable de fois. Et à chaque visionnage, l’émotion m’étreint, me saisit à la gorge, me serre le bide. Le morceau culte Chi Mai modifie l’espace-temps, semble ne plus vouloir s’arrêter, s’élève, nous domine et finit par caresser la voûte céleste. À travers son art sans égal, Morricone sublime ce qui se joue sous nos yeux. Je ne peux pas non plus oublier la démarche imperturbable de Belmondo, silhouette robuste avançant droit devant elle et narguant cette Faucheuse à la faim insatiable. « Rosen est mort… N’Jala est mort… Quant à moi, ça se décide en ce moment ». Notre professionnel vient d’achever sa mission sur Terre. Avant d’y aller, il lance un dernier sourire à l’assistance… La classe tous risques quoi qu’il advienne. Le panache jusqu’au bout.

Lundi 6 septembre 2021. Je revois Joss Beaumont succomber aux tirs de l’inspecteur auxiliaire Farges. Je n’entends que le vent, le cri. Chi Mai tourne en boucle et alterne avec le générique d’ouverture du Professionnel. Le film vient à peine de commencer que Morricone le raconte déjà. Il scelle le destin du héros et lui offre un thème d’une tristesse qui dit tout de la fragilité et de l’âpreté de l’existence. Une sorte de marche funèbre qui anticipe l’exécution du final, doigt d’honneur au happy end de rigueur. À l’époque du Bébel superstar, des rôles sur mesure et des millions d’entrées, il fallait oser. Cette conclusion tragique demeure pourtant une séquence d’anthologie, l’un des grands moments de l’œuvre belmondienne. Néanmoins, le pessimisme dans lequel baigne Le Professionnel lui donne une saveur particulière. Le portrait qu’il dresse des arcanes de la politique n’invite pas davantage à l’optimisme (et prolonge le regard lucide et désabusé de Mort d’un pourri, déjà du duo Lautner/Audiard). Les dessous peu reluisants de la « Françafrique » révèlent combien les intérêts économiques prévalent sur les valeurs de la République (faire du bizness avec les dictateurs vaut bien la vie d’un homme). Tueur à la solde de l’État, espion trahi par ses commanditaires, Josselin Beaumont sait très bien à qui il se frotte. Il n’est pas dupe de ce qui l’attend (ce n’est pas à un vieux singe en hiver qu’on apprend à faire la grimace). Sa vengeance masque un suicide programmé. Une fois qu’il aura fait plier ceux qui l’ont baisé, il pourra partir en beauté…

Lundi 6 septembre 2021. La Mort a alpagué l’Alpagueur. Et avant lui, le commandant Beaumont. À l’image de l’immense carrière de Belmondo et de Morricone, Le Professionnel ne se résume pas à une seule séquence et à sa seule BO, aussi légendaires soient-elles. Crépusculaire et fataliste, le film du réalisateur de Joyeuses Pâques laisse néanmoins à son acteur principal toute la place pour faire le show. Cool attitude (et veste en cuir pour un look qui en impose), distribution de mandales (à en faire péter le tarin du pauvre Farges, « le croissant, c’est pour mon ami »),  échappées humoristiques (« et un couscous poulet, un ! »), échappées humoristiques avec bourre-pif intégré (« Joss Beaumont, espionnage et châtaigne ! »), course-poursuite automobile (sur le parvis et les escaliers du Trocadéro, le tout réglé au millimètre par l’incontournable Rémy Julienne)… Car c’est aussi pour ça qu’on l’aime, Bébel. Pour son sens du spectacle qui n’appartient qu’à lui. Pour son éclat immuable et sa fière allure. Pour son punch grisant, sa générosité évidente, son humanité manifeste. Pour sa « gueule » lumineuse de boxeur rieur… Il n’y en a d’ailleurs pas que pour celle-ci dans Le Professionnel. Les autres comédiens ont aussi leur importance, à commencer par Robert Hossein. « Le Vampire de Düsseldorf » campe ici un antagoniste glacial, fielleux et intimidant, un sadique qui s’ignore. Pour interroger (pour ne pas dire torturer) les femmes, le commissaire Rosen utilise les « talents » du sergent Gruber : une lesbienne vicelarde qu’on aurait pu croiser dans une bande d’exploitation des 70’s…

Jeudi 9 septembre 2021. Chi Mai retentit dans la cour des Invalides. J’en ai des frissons, la chair de poule. On ne peut rêver meilleur son pour rejoindre l’éternité. Morricone, Belmondo. Inévitablement, je repense aux opus du second dans lesquels le génie musical du premier s’est exprimé. Pas besoin de passer devant une bijouterie pour que Le Casse, l’un des joyaux du polar hexagonal, me revienne à l’esprit. Inutile d’entrer dans « le cercle des luxurieux de l’Hadès » (où siège Minos) pour songer à l’autre Verneuil, le giallesque et génial Peur sur la ville. Prendre le TGV Paris-Marseille reste facultatif pour se souvenir du jouissif autant que brutal Marginal de Jacques Deray… Chez ce dernier, à l’occasion du flamboyant film de gangsters Borsalino, Bébel se fait aussi flinguer (un autre choc, à l’époque) et s’éteint dans les bras de Delon. Dans le passionnant L’Héritier de Philippe Labro, un inconnu lui balance un pruneau dans le ventre. Avoir le goût du risque n’est pas sans conséquence. Surtout lorsqu’on exécute soi-même ses propres cascades. Si les morceaux de bravoure du comédien casse-cou filent le tournis, c’est parce que le spectateur sait que « L’as des as » ne se planque pas derrière une doublure. Quand « l’homme de Rio » joue les funambules entre deux buildings en construction, c’est lui. Quand « l’animal » se fait choper par un tigre vénère, c’est encore lui. Quand le « guignolo » survole Venise en étant suspendu à un hélico, toujours lui. Les exemples ne manquent pas et constituent les plus belles heures du cinoche populaire français…

Bébel, bien qu’il me faille te dire adieu, sache que pour moi, tu n’as jamais été abattu dans le parc du château de Maintenon.

Le Professionnel. De Georges Lautner. France. 1981. 1h48. Avec : Jean-Paul Belmondo, Robert Hossein, Michel Beaune

JEAN-PAUL BELMONDO (1933-2021), À TOUT JAMAIS MAGNIFIQUE

LA SIRÈNE DU MISSISSIPI (François Truffaut, 1969)

09

Louis Mahé, riche planteur réunionnais et fabricant de cigarettes, a épousé Julie, rencontrée par petite annonce et arrivée par le paquebot Mississipi. Mais il s’aperçoit bientôt que ce n’est pas sa ravissante épouse qui écrivait les lettres qui l’ont séduit. Alors qu’il s’apprête à l’interroger, Julie disparaît, non sans l’avoir au préalable dévalisé. Il engage un détective privé tout en menant sa propre enquête. Julie, en France, est devenue Marion, une artiste de cabaret… Source : arte.tv/fr

Charles Baudelaire aurait pu rencontrer cette sirène. Dans son poème, Hymne à la beauté, il s’interroge : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme ». Puis continue : « Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin, Verse confusément le bienfait et le crime, Et l’on peut pour cela te comparer au vin ». Plus loin, une autre question : « Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? ». Allez, un dernier vers pour la route : « Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ». L’ondine Catherine Deneuve, spectre blond à l’éclat presque irréel, semble – au début du film – davantage sortir des songes de Jean-Paul Belmondo que du navire le « Mississipi ». Le bonhomme accepte d’emblée les mensonges que lui révèle son interlocutrice (initialement, ce n’est pas elle qu’il attendait mais une autre) et refoule la vérité, quitte à se noyer dans les eaux saumâtres d’un amour destructeur. Piquer une tête avec une naïade, ça ne se refuse pas. Et peu importe si on ne remonte jamais à la surface. Même si elle vous consume, mieux vaut étreindre la passion que de subir une vie de couple rongée par la routine. Le déni de la réalité montre à quel point Belmondo est sous l’emprise de Deneuve. Normal, n’importe quel gars tuerait pour elle. La progression du personnage de Louis Mahé montre aussi sa déchéance. Le notable trompé et animé par la vengeance, cède très vite sa place à une épave prête à crever pour rester auprès de sa belle. Rarement une drogue n’aura rendu autant addict. Entre deux parenthèses (faussement) enchantées, la relation des deux protagonistes gagne en toxicité et ressemble plus à une cavale qu’à un voyage de noces. La Sirène du Mississipi prend alors des allures de road movie, de fuite en avant ne menant nulle part si ce n’est droit dans le mur. Chaque décor se fait le témoin de la déliquescence de cette love story ballottée entre l’adoration et la détestation. De la chaleur exotique réunionnaise à l’hiver glacial des forêts alpines, le couple dégringole jusqu’à cette fin ouverte qui n’augure en rien d’un avenir radieux. Seulement, le plus important n’est pas ici la chute mais le regard amoureux qui éternise le présent. La mort n’est rien face à l’amour absolu, total, sans limites. Le film joue aussi brillamment sur l’ambiguïté de Marion. L’arnaqueuse semble constamment interpréter un rôle, comme si elle n’attendait que le bon moment pour semer son amant un peu trop collant. Pourtant, elle se laisse peu à peu gagner par la dévotion de son mec avec qui elle partage un passé tragique et un goût certain pour l’abandon, la violence, le chaos. Si certains aspects appartiennent clairement au thriller (machination, escroquerie, meurtre, enquête), François Truffaut prend ses distances avec les ressorts du genre pour mieux suivre de près les tourments de son duo vedette. Le romantisme noir – sa mélancolie, sa folie, son attirance pour la mort – reste ce qui intéresse le plus le réalisateur de L’Histoire d’Adèle H. La puissance des sentiments de Louis, ainsi que sa fascination pour la beauté de Marion, tendent à sublimer cette liaison dangereuse où l’amour n’est que douleur (« Tu es si belle. Quand je te regarde, c’est une souffrance »). Voûtes célestes du cinoche français de la grande époque, Deneuve et Bebel rivalisent de charme et donnent dans l’effervescence contrôlée. La première pose quelques notes de soleil sur une partition en forme de requiem et s’enrobe de ce mystère enivrant qui a fait sa renommée. Plus qu’une femme fatale, une femme complexe attirée par les ombres. Le second prouve qu’il peut sans peine transcender un emploi pas forcément taillé pour lui. Un acteur immense. Quant à Truffaut, il adapte un bouquin de William Irish pour la deuxième fois après La Mariée était en noir (1968). Sa mise en scène élégante s’autorise parfois quelques expérimentations discrètes mais inspirées (il n’a pas été l’une des figures majeures de la Nouvelle Vague pour rien). Son film, dédié à Jean Renoir, respire l’amour du septième art. En revanche, celui qui relie les êtres humains est loin d’être aussi idyllique.

10

La Sirène du Mississipi. De François Truffaut. France/Italie. 1969. 2h03. Avec : Catherine Deneuve, Jean-Paul Belmondo et Michel Bouquet. Maté à la téloche le 29/04/18.