L’ENFER DE LA VIOLENCE : judge, jury and executioner

1984. Le faste des années 1960/1970, celui des Il était une fois dans l’Ouest, Les Collines de la terreur, Mr. Majestyk ou encore Le Bagarreur, est déjà loin pour Charles Bronson. De son côté, Hollywood s’est choisi de nouveaux héros, plus spectaculaires, plus triomphants et surtout plus jeunes (Rocky, Indiana Jones, Superman, Luke Skywalker, Rambo et Conan squattent alors les écrans). Mais si l’acteur vieillit, fait partie de ces stars d’une autre ère, il n’a pas pour autant dit son dernier mot. Il en a même encore sous le capot, comme le prouve son face-à-face avec Lee Marvin dans le formidable Chasse à mort (1981). Si son contrat avec la Cannon relance momentanément sa carrière, celui-ci le cantonne à la série B et capitalise essentiellement sur l’image de vigilante qui lui colle à la peau depuis le succès du premier Death Wish (1974). Au cours des années Reagan, Bronson fait donc le job en s’illustrant dans quelques polars hargneux, brutaux, extrêmes (et parfois fun) que les adeptes du bon goût et du politiquement correct ont toujours réprouvé. Car au fil du temps, des péloches comme Un Justicier dans la ville 2 (1982), Le Justicier de minuit (1983), Le Justicier de New York (1985) et La Loi de Murphy (1986) ont acquis une petite dimension subversive devenue beaucoup plus rare de nos jours… Quoi qu’il en soit, à l’époque, le public n’a pas encore lâché notre moustachu et continue à l’applaudir dans les salles lorsqu’il fait le ménage à sa façon. Pour fuir cette routine infernale, Charlie accepte en 1986 d’être à contre-emploi dans le téléfilm Act of Vengeance (derrière ce titre trompeur se cache en réalité un biopic sur le syndicaliste Jock Yablonski) et livre en 1991 une prestation bouleversante dans The Indian Runner de Sean Penn. Des sorties de route remarquables mais échouant à faire oublier que « dans l’exécution de la justice, il n’y a pas de meilleur exécuteur que BRONSON ! »

Bien qu’il en ait tout l’air, L’Enfer de la violence (The Evil that men do en VO, les fans d’Iron Maiden apprécieront) ne sort pas du larfeuille de Menahem Golan et Yoram Globus. Pour autant, le film ne s’écarte pas de la formule qui marche et offre au « Machine-Gun Kelly » de Roger Corman du sur mesure. Dans ces circonstances, il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le fidèle J. Lee Thompson s’occupe une nouvelle fois de la mise en scène (de 1976 à 1989, il a dirigé Bronson à neuf reprises, de Monsieur St. Ives à Kinjite, sujets tabous). Pas plus surprenant de retrouver à la production un certain Pancho Kohner, le propre agent de l’acteur, ni Jill Ireland, Madame Bronson à la ville. Côté script, c’est également du tout cuit : Holland (Charles the great), un ex-tueur professionnel, sort de sa retraite pour « s’occuper » du Dr Molloch (Joseph Maher, vu aussi dans… J’ai épousé une extra-terrestre), un tortionnaire œuvrant pour les dictatures sud-américaines. Ce qui permet à L’Enfer de la violence de frapper très fort dès sa séquence d’ouverture : devant un parterre de généraux, le bon médecin dispense un cours sur la torture et se sert d’un opposant au régime pour passer de la théorie à la pratique (le pauvre hère reçoit des décharges électriques dans les burnes). Une entrée en matière assez glauque qui instille le malaise et annonce le torture porn avec vingt ans d’avance. Le malaise se poursuit quelques minutes plus tard avec le témoignage vidéo des victimes de Molloch dont les propos, très éprouvants, glacent le sang. Si l’horreur se fait aussi palpable, c’est qu’elle s’inspire d’une sinistre et révoltante réalité, celle des sévices commis par les juntes militaires d’Amérique latine avec le concours de la CIA. Une toile de fond politique qui apporte un plus non négligeable à l’ensemble et n’est pas anodine à l’heure où un cowboy réac siège à la Maison Blanche…

Bien que ce contexte particulier le distingue sans peine du tout-venant, The Evil that men do n’a pourtant pas la prétention de vouloir marcher sur les pas d’un Costa-Gavras ou d’un Oliver Stone. Néanmoins, voir une pure bande d’exploitation manipuler des thèmes aussi graves que controversés, donne un caractère résolument trash à ce « mal que font les hommes » (et ce sans toutefois nager dans les mêmes eaux crapoteuses qu’un Ilsa, She Wolf of the SS). Le point culminant est atteint lors d’un climax sauvage où la vindicte populaire s’exprime sans détour… Assurément l’un des grands moments d’une œuvre peu avare en prouesses borderlines et autres fulgurances typiques de l’entertainment malpoli des eighties. Car, dans l’application de sa tâche, Bronson met du cœur à l’ouvrage, notamment lorsqu’il balance dans le vide l’un des sbires de Molloch avec un tuyau d’incendie autour du cou (le pendu n’est autre que Jorge Luke, acteur mexicain ayant également fréquenté La Chèvre de Francis Veber et La Vengeance du serpent à plumes de Gérard Oury !). Hallucinant aussi ce passage dans lequel le père Buchinsky tord littéralement la bite d’un grand dadais un peu trop entreprenant avec le premier rôle féminin (Theresa Saldana, jadis épatante dans le Crazy Day de Zemeckis, se retrouve ici à jouer les sidekicks). Troublante cette scène où le même se planque sous le lit de la frangine de Molloch alors que cette dernière s’apprête à batifoler avec une autre nana (le monteur coupe juste avant que l’étreinte n’ait lieu, dommage). Marrante celle voyant notre justicier caresser la pogne d’un mec porté sur le libertinage afin de l’attirer dans un plan à trois en forme de guet-apens (et hop, un poignard dans la gorge). Des petites choses qui font la différence et font souffler un vent de folie sur cette production pas si classique que ça.

Mais là où L’Enfer de la violence marque des points, c’est lors de son dernier acte situé en plein désert. Les très beaux extérieurs mexicains transforment un polar transgressif en western racé à la Sam Peckinpah (toute proportion gardée). Des membres corrompus de l’ambassade américaine se lancent aux trousses du duo Bronson/Saldana et finissent avec une bastos de fusil à pompe dans le buffet (John Glover, le milliardaire du deuxième Gremlins, est l’un des infortunés). Les conséquences d’un magnifique duel dans un bar miteux, instant de grâce bien sec et violent comme il faut. Le regard magnétique du grand Charles et la sentence qui l’accompagne méritent de figurer parmi les hauts faits du cinoche hard boiled. La preuve que le comédien et son metteur en scène peuvent encore susciter l’enthousiasme, ce qui n’a pas toujours été le cas durant leur collaboration (cf. le mollasson Le Messager de la mort, 1988). Signe qui ne trompe pas, Bronson fait même référence à l’un de ses personnages les plus fameux, le Bishop de l’excellent Le Flingueur, en lui empruntant ici sa faculté de lire sur les lèvres. Quant à J. Lee Thompson, il mène sa barque avec efficacité mais sans jamais vraiment chercher à insuffler du style à son travail. Pourtant, le bonhomme en est capable : à l’occasion du slasheresque Le Justicier de minuit, il avait su faire preuve de dynamisme dans la composition de ses plans. Malgré tout, The Evil that men do reste un bon B frontal et sulfureux, pas exempt de tout reproche (des défauts techniques et autres maladresses sont à noter de-ci de-là), mais vraiment sympa à redécouvrir. Il serait donc temps de réhabiliter certains exploits bronsoniens des furieuses 80’s qui, à force de flatter les bas instincts des spectateurs (comment oublier le jusqu’au-boutisme destructeur de Death Wish 2 et 3 ?), ont trop longtemps été rejetés par les cinéphiles…

The Evil That Men Do. De J. Lee Thompson. États-Unis. 1984. 1h30. Avec : Charles Bronson, Theresa Saldana, Joseph Maher…