LES SEINS DE GLACE (Georges Lautner, 1974)

Les_Seins_de_glaceFICHE TECHNIQUE Les seins de glace. De Georges Lautner. France/Italie. 1974. 1h44. Avec : Alain Delon, Mireille Darc et Claude Brasseur (et Nicoletta Machiavelli, belle du western italien : Navajo Joe, Le dernier face à face…). Genre : thriller. Sortie France : 28/08/1974. Maté à la téloche le lundi 2 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Scénariste pour la télévision, François Rollin (Claude Brasseur) se rend sur le littoral méditerranéen, espérant que la Côte d’Azur lui apportera l’inspiration qui lui fait défaut. Lors d’une promenade sur une plage déserte, il fait la connaissance de la triste et mystérieuse Peggy Lister (Mireille Darc), que son casque d’or, son manteau de fourrure et ses bottes font étonnamment ressembler à l’héroïne de sa prochaine œuvre. Tout d’abord, la jeune femme fait tout pour l’évincer, pour finir par céder à ses assiduités. Bientôt follement amoureux, François découvre qu’un mystère plane sur la jeune femme, gardée par un cerbère peu sympathique, Albert, et protégée par un énigmatique avocat, Marc Rilson (Alain Delon)… Source : telerama.fr

MON AVIS TÉLÉ Z Aux origines du film de Georges Lautner, une série noire signée Richard Matheson : Someone is bleeding (1953). L’occasion de rappeler que l’illustre romancier a non seulement pondu une pelletée de classiques de la SF et du fantastique (Je suis une légende, L’homme qui rétrécit, Le jeune homme, la mort et le temps) mais qu’en plus, on lui doit des thrillers haut de gamme. Dans cette dernière catégorie, citons également De la part des copains, lui aussi adapté au cinoche comme bon nombre d’écrits du bonhomme. Mais entrons dans le vif du sujet : Les seins de glace est une œuvre remarquable qui noie sa grande classe dans les eaux troubles de la psyché humaine. Le film commence comme un rêve. Celui d’un plumitif spécialisé dans les feuilletons radiophoniques et qui croise son propre fantasme en la personne d’une jeune femme mystérieuse. Le rêve se change en cauchemar au fur et à mesure que le passé de celle-ci se dévoile, un passé trouble ne laissant aucune place pour la romance idyllique. Cette atmosphère vaporeuse, mêlée d’une angoisse sourde, recouvre les personnages d’un linceul blanc comme l’enfer. L’insondable tristesse qui s’en dégage se lit sur le visage des comédiens, Mireille Darc et Alain Delon en tête. La première se hisse au niveau des plus mémorables blondes hitchcockiennes, même si la Deneuve du Répulsion de Polanski n’est pas non plus bien loin. Capable de passer d’un sourire mutin à une crise de peur panique en un clin d’œil, l’actrice fétiche de Lautner se montre aussi émouvante qu’inquiétante et prouve, à l’instar de son metteur en scène, qu’elle peut être aussi à l’aise dans la comédie que dans le drame. La séquence où l’actrice marche à oilpé avec un rasoir à la pogne évoque la belle époque du giallo, suspense à l’italienne dans lequel Éros et Thanatos sont étroitement liés. Le final, d’un jusqu’au-boutisme tragique, résonne comme une délivrance et devient encore plus poignant à l’aune du lien indéfectible qui unissait la regrettée Mireille et le père Delon. Ce dernier, d’une fascinante ambiguïté, est tourmenté par une dualité douloureuse qu’il tente de masquer par son autorité habituelle. Au fond de ses yeux bleus se cache une faiblesse nourrie par ses sentiments envers la Darc (so dark) lady. Face à ce duo ténébreux et torturé, Claude Brasseur constitue une sorte de contrepoint à la noirceur ambiante. Le rôle de François Rollin est à l’image de ce qu’il scribouille : fantaisiste, rocambolesque et décontracté du gland. En niant la vérité pour la façonner à sa guise, il oublie que la vie n’a rien à voir avec la fiction. Pour lui, le retour à la réalité n’en sera que plus dur… Tous les désirs convergent vers l’insaisissable « grande sauterelle » et créent un triangle amoureux où le sacrifice de soi et de l’autre reste la seule issue… Derrière la caméra, Georges Lautner emballe le tout avec un soin et une élégance qui renvoient aux grands films noirs des années 1940. Mettant de côté le ton parodique de ses célèbres comédies policières (Les tontons flingueurs, Ne nous fâchons pas), le réalisateur fait évoluer son savoir-faire coutumier vers un lyrisme discret qui confine souvent au sublime. Et ce n’est pas tout puisqu’il n’hésite pas non plus à jouer avec la paranoïa de son héroïne, tout en flirtant avec le film de trouille (la séquence du parking est un moment de tension très efficace). Le danger et la peur sont d’ailleurs également présents à travers les violons stridents du compositeur Philippe Sarde. Mais là encore, un thème d’une profonde mélancolie l’emporte sur tout le reste et bouleverse durablement l’auditoire. Ce n’est pas une valse, c’est un requiem. 5/6

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Darc, Brasseur, Delon : winter is coming.

LA DIXIÈME VICTIME (Elio Petri, 1965)

01La dixième victime (titre original : La decima vittima). De Elio Petri. Italie/France. 1965. 1h29. Avec : Ursula Andress, Marcello Mastroianni et Elsa Martinelli (que je l’aime dans Il mio corpo per un poker et Una sull’altra…). Genre : science-fiction. Sortie dvd/blu-ray : 12/07/2017 (Carlotta films). Maté en dvd le mardi 22 août 2017.

De quoi ça cause ? Dans un futur proche, les gouvernements en place ont instauré un nouveau jeu mondial, appelé la Grande Chasse. Le principe : un chasseur et une victime, désignés au hasard, doivent s’entre-tuer. La règle n°1 : le chasseur connaît l’identité de sa victime, mais la victime ignore tout de lui. C’est au cours d’une de ces manches que l’Américaine Caroline Meredith (Ursula Andress), en passe de remporter sa dixième victoire consécutive, rencontre sa victime, l’Italien Marcello Poletti (Marcello Mastroianni). Un jeu de séduction s’installe bientôt entre eux. Mais leur attirance est-elle réelle ou calculée ? (source : Carlottavod.com)

Mon avis Télé Z : Avec La dixième victime, Elio Petri aborde le genre de l’anticipation dystopique, avec en prime une toile de fond bien particulière : la chasse à l’homme institutionnalisée. Une œuvre avant-gardiste qui devance une belle brochette de péloches partageant le même thème. Comme dans La course à la mort de l’an 2000 (Paul Bartel, 1975), Rollerball (Norman Jewison, 1975) ou Le prix du danger (Yves Boisset, 1983), l’État impose à ses concitoyens un jeu barbare dans lequel la plupart des participants finissent à la morgue. La légalisation « encadrée » du meurtre est censée contrôler les pulsions des individus et garantir la paix mondiale. La mise en spectacle de la violence, avec ses caméras de télévision enregistrant l’innommable pour le grand public et au nom du fric, met en exergue l’amoralité des médias et de tout un système. Dans La dixième victime, des contrats publicitaires se greffent aux exécutions filmées, les « chasseurs » vantant les mérites d’une marque avant de refroidir leurs victimes. De la télé-réalité, en somme, avec pour seul programme la mort en direct. Et le tout sponsorisé par le thé Ming… Cette décadence d’une civilisation au bout du rouleau permet à Petri de livrer une satire sociale empreinte d’humour noir. L’absurdité de ce monde orwellien est relevée dans diverses scénettes d’un cynisme absolu (un candidat venant de flinguer sa cible dans les règles, est interpellé par un gendarme pour stationnement interdit !). Les valeurs sont inversées et régressent face à la bêtise humaine. La quasi-omniprésence dans le décor du colisée de Rome, suggère que les combats de gladiateurs existent toujours, même s’ils prennent ici une forme différente. Comme quoi, la modernité n’empêche nullement la sauvagerie de se perpétuer. Toutefois, la noirceur du sujet contraste avec la nature résolument « pop » du long-métrage. Pas de doute, La decima vittima transpire les sixties par tous les pores de sa peau. Et ça ne veut pas dire qu’il refoule des dessous-de-bras, bien au contraire. Les costumes bariolés et autres accessoires psychédéliques s’épanouissent dans le rétrofuturisme le plus savoureux et flirtent même parfois avec le gadget bondien (le fameux bustier/arme à feu refera surface dans le tout premier Austin Powers, 1997). Les lumières sont éclatantes, le tempo langoureux, la musique jazzy à souhait. Malgré le concept de traque effrénée sur lequel repose le film, le rythme ne s’emballe jamais et ralentit même quelque peu lorsque Caroline et Marcello se rencontrent. Commence alors un jeu du chat et de la souris où chacun se jauge, où l’un essaie de faire tomber l’autre dans un piège et vice versa. Au final, Ursula Andress et Marcello Mastroianni rivalisent surtout de charme et de séduction et s’affrontent à égalité, ce qui fait plaisir à voir. La première est une pointure dans son domaine (celui de la « chasse ») et ne manque ni d’esprit ni de sex-appeal. Elle n’est en aucun cas le faire valoir du second, ce qui est une bonne chose. Dommage, en revanche, que la splendide Elsa Martinelli doive se contenter d’un emploi secondaire, celui de la maîtresse jalouse de Marcello. Et que le final soit expédié avec désinvolture, comme si Petri se moquait des artifices de son propre film. Mais le réalisateur d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est parvenu avec La dixième victime à mélanger la BD et le cinéma, et à le faire avec une bonne dose de panache et d’à-propos (et ce quelques années avant le Danger : Diabolik ! de Bava et le Barbarella de Vadim, tous deux sortis en 1968). L’une des répliques du film défend même les fumetti en les considérant comme des « classiques ». Tout est dit. 4,5/6

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Ursula Andress prête à faire sa dixième victime ? En tout cas, avec une telle armée, difficile de rater sa cible.

LA LONGUE NUIT DE L’EXORCISME (Lucio Fulci, 1972)

3760147490597La longue nuit de l’exorcisme (titre original : Non si sevizia un paperino). De Lucio Fulci. Italie. 1972. 1h48. Avec : Florinda Bolkan, Barbara Bouchet et Tomas Milian (dans l’une de ses partitions sobres). Genre : giallo/thriller. Sortie dvd/blu-ray : 15/06/2017 (Le chat qui fume). Maté en blu-ray le lundi 24 juillet 2017.

De quoi ça cause ? Début des années 70, dans le sud de l’Italie, un petit village de montagne est plongé dans la terreur : de jeunes garçons se font mystérieusement assassiner et la police semble avoir du mal à identifier le meurtrier. Les pistes sont nombreuses, mais aucune ne semble réellement aboutir. La tension monte au sein de cette petite communauté et les habitants commencent à désigner des coupables. Pendant ce temps, les crimes odieux continuent. (source : lechatquifumedvd.com)

Mon avis Télé Z : Comme son titre français – complètement bidon – ne l’indique pas, Non si sevizia un paperino n’a rien à voir avec L’exorciste de William Friedkin. Il est plutôt question de petits canards (vilains ou pas) que l’on ne devrait pas torturer. Et plus précisément de ce Donald Duck en plastique dont la tête s’est brutalement détachée du reste de son corps. Le symbole d’une enfance à l’espérance de vie très limitée. Et pour cause : nos chères têtes blondes sont ici la cible privilégiée d’un mystérieux assassin. Un sujet bien évidemment inabordable de nos jours. Heureusement, les tabous n’ont jamais fait peur aux glorieuses 70’s. Non si sevizia un paperino ose même l’impensable en confrontant un gamin à la nudité d’une interlocutrice aguicheuse. Il faut voir la fantasmatique Barbara Bouchet – totalement à oilpé – allumer un petit puceau avant que celui-ci ne soit rappelé par sa mère… Troublante et sulfureuse, cette séquence ô combien marquante (en réalité tournée en deux temps, afin d’éviter la rencontre entre l’actrice et son jeune partenaire) laisse pantois mais n’a rien de gratuite. Elle permet surtout de montrer le caractère hautain d’une bourgeoise issue de la ville, prenant un malin plaisir à dominer un garçon frustré par sa condition de fils de villageois. L’occasion pour Lucio Fulci d’opposer deux mondes, l’Italie du Nord et l’Italie du Sud, de confronter le progrès à l’obscurantisme, la modernité à la superstition. Le cinéaste ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre. Quelle que soit leur origine, chaque protagoniste possède ses tares et personne n’échappe à la misanthropie et au pessimisme de l’auteur de Frayeurs. Pas même ce mioche qui – au début du long-métrage – bute un lézard avec son lance-pierre, histoire de tromper son ennui. La cruauté n’attend pas le nombre des années et l’humanité semble gangrenée par la violence dès le plus jeune âge… Thriller rural, Don’t torture a duckling (titre d’exploitation américain) plonge dans l’enfer d’un bled perdu au fin fond de la botte transalpine. Optant pour une véracité flirtant parfois avec le documentaire, Fulci s’imprègne de la tristesse du fait divers. Le ton est grave, le climat étouffant, l’environnement délétère, les actes sordides. Le générique d’ouverture démarre sur une interminable autoroute qui surplombe le village d’Accendura. Le paysage, ainsi défiguré, annonce l’horreur qui va se déchaîner dans les environs, tout en reflétant l’âme hideuse de ses habitants. La justice n’arrivant à rien dans ces lieux où seules prévalent les vieilles traditions, la vindicte populaire finit par s’exprimer de la plus choquante des manières. Plus de quarante après, le lynchage subit par la magnétique Florinda Le venin de la peur Bolkan secoue toujours autant. La brutalité des coups portés et la froideur des assaillants mènent une danse impitoyable située dans un cimetière en ruine. L’utilisation d’une chanson sirupeuse comme musique de contrepoint déstabilise encore plus le spectateur, témoin d’un calvaire dont la frontalité et la viscéralité ne laissent pas indifférent (les saillies gores des futurs Fulci sont déjà présentes, voir notamment L’enfer des zombies, 1979). Le pire est atteint lorsqu’une voiture de vacanciers feint de ne pas voir la victime alors qu’elle est en train d’agoniser au bord de la route… Une preuve supplémentaire du regard féroce que le réalisateur italien porte sur ses contemporains. Égoïstes, ignorants, lâches. Il subsiste dans Non si sevizia un paperino un sentiment d’impuissance face à l’injustice, l’idée que rien ne changera jamais ou ne sauvera l’humanité de sa propre déchéance. Et puis certaines choses ne peuvent se pardonner. À l’image du supplice éprouvant enduré par le personnage de Bolkan, une marginale que l’on surnomme la “sorcière” mais qui n’est rien d’autre qu’une femme incomprise et brisée. La magie noire qu’elle pratique n’est pas plus répréhensible que les fadaises catholiques auprès desquelles s’abreuvent ses concitoyens. Les secondes s’avèrent même bien plus toxiques et dangereuses que la première. Sans en dire davantage, on aura compris que Angustia de silencio (titre espagnol, pour changer) dépasse les limites du simple giallo. Ce qui n’empêche pas Fulci d’orchestrer un modèle de manipulation en jouant admirablement sur la notion de point de vue (le montage s’amuse à nous diriger vers des fausses pistes). Une mécanique solidement charpentée et brillamment stylisée (cadrages obliques, plans truqués grâce à la technique du split screen) qui sert à merveille un discours d’une noirceur insondable mais d’une honnêteté incontestable. Chef-d’œuvre terrassant et d’une audace folle, La longue nuit de l’exorcisme (allez, je vais l’utiliser au moins une fois, ce foutu titre) porte bien la marque de Lucio Fulci, un génie tourmenté qui n’a jamais eu peur de se noyer dans les abysses. 6/6 

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Dans les bois où l’on torture les petits canards, la « sorcière » Florinda Bolkan laisse poindre un sourire équivoque.

À LA RECHERCHE DU PLAISIR (Silvio Amadio, 1972)

71PWp4iiqeL__SL1000_À la recherche du plaisir (titre original : Alla ricerca del piacere). De Silvio Amadio (a dirigé Gloria Guida à quatre reprises). Italie. 1972. 1h40. Avec : Barbara Bouchet, Rosalba Neri et Farley Granger (La corde et L’inconnu du Nord-Express d’Hitchcock). Genre : giallo/thriller/érotique. Sortie dvd/blu-ray : 15/06/2017 (Le chat qui fume). Maté en blu-ray le vendredi 7 juillet 2017.

De quoi ça cause ? Greta Franklin (Barbara Bouchet) part en Italie suite à son embauche comme secrétaire auprès de l’écrivain Richard Stuart (Farley Granger). Mais son but premier est de retrouver Sally, son amie, disparue alors qu’elle occupait le même poste. Eleonora (Rosalba Neri), la femme de Stuart, bisexuelle, lui fait bientôt des avances, puis la drogue pour assouvir ses désirs. Lors d’une soirée, Stuart diffuse un petit film amateur dans lequel Greta reconnaît Sally. Décidée à enquêter sur ce couple sulfureux, elle ne s’aperçoit pas qu’elle tombe dans le piège qu’il lui tend. Un piège dangereux, peut-être même mortel… (source : Lechatquifumedvd.com)

Mon avis Télé Z : Barbara Bouchet et Rosalba Neri. Deux des étoiles les plus brillantes du cinéma bis européen dans le même film. Une affiche qui vend du rêve. Un fantasme vingt-quatre images par seconde. Rien que pour ça, À la recherche du plaisir mérite sa réputation de petit classique. Cette rencontre au sommet représente un véritable choc érotique. La séquence saphique les mettant en scène est peut-être bien la plus belle jamais vue sur un écran. Rosalba la perverse drogue Barbara la douce et la chorégraphie du désir s’emballe. Les corps se laissent aller sur un ralenti enivrant, la musique caresse de ses élans hypnotiques et sensuels cette danse charnelle aux volutes oniriques. Renversant. Astre blond au regard bleu azur, la Bouchet est la femme vêtue de soleil et rayonne jusqu’à l’incandescence. La pellicule brûle, mais brûle de bonheur. La Patrizia de La longue nuit de l’exorcisme endosse ici les frusques d’une nana courageuse dont la quête de vérité et de justice l’emmène sur des sentiers périlleux. Quant à la Rosalba, l’autre muse d’Éros, elle traîne son ardente et affriolante silhouette du côté obscur. Ses yeux excités par la chair et la mort subliment ces ténèbres au fond desquelles se cachent le vice et la duplicité. La Comtesse de Vries de Les vierges de la pleine lune distille un venin au goût d’enfer et de paradis, une saveur d’une irrésistible ambivalence qui ne demande qu’à être dégustée. Une sacrée femme fatale. Les décors vénitiens, aussi flamboyants soient-ils, ne peuvent rivaliser avec ce duo mirifique. Avouons toutefois que Silvio Amadio se sort à merveille de ce thriller qui se rattache au giallo plus pour l’aspect machination de son intrigue que pour l’attirail visuel lié au genre (à quelques exceptions près). À la recherche du plaisir fait davantage penser à une bande gothique moderne, avec sa demeure luxueuse enfouissant ses secrets dans des souterrains interdits aux fouineurs. Le principal lieu de l’action – cette baraque appartenant au couple de bourgeois décadents, Granger/Neri – est cerné par la lagune, cimetière maritime bien pratique pour dissimuler des cachotteries inavouables. Plutôt inspiré, Amadio sait mettre en valeur la part d’ombre et de lumière de Venise et se sert même de celle-ci pour agrémenter sa mise en image (lors d’une réplique en voix off, des plans de la ville se reflètent dans l’eau du canal). Le suspense n’est pas non plus en reste, alimenté par un jeu du chat et de la souris qu’un Farley Granger aussi classieux que manipulateur mène de main de maître (les premières pages de son polar décrivent la réalité de son crime et déstabilisent la Miss Bouchet). Impossible de causer de Alla ricerca del piacere sans évoquer l’excellente musique de Teo Usuelli, dont le travail se révèle aussi important que celui du réalisateur. Lyrique, angoissante et sexy, ses compositions soulignent parfaitement toutes les émotions d’un film où le plaisir se loge aussi bien dans les mirettes que dans les esgourdes. 5/6

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Barbara Bouchet et Rosalba Neri, à la recherche d’un plaisir qu’elles ont visiblement déjà trouvé…

LE CYNIQUE, L’INFÂME, LE VIOLENT (Umberto Lenzi, 1977)

2d-cynique_infame_violent_combo_br.0Le cynique, l’infâme, le violent (titre original : Il cinico, l’infame, il violento). D’Umberto Lenzi. Italie. 1977. 1h38. Avec : Maurizio Merli (disparu en 1989), Tomas Milian (disparu cette année) et John Saxon. Genre : polar/poliziesco. Sortie dvd/blu-ray : 07/04/2017 (The ecstasy of films). Maté en blu-ray le jeudi 8 juin 2017.

De quoi ça cause ? Luigi Maietto, dit « le Chinois » (Tomas Milian), vient de s’évader de prison. Son premier souhait est de faire mordre la poussière au responsable de sa condamnation à vie, l’ex-commissaire de police Leonardo Tanzi (Maurizio Merli), en lui envoyant deux tueurs. En dépit de graves blessures, il se fait passer pour mort et se cache à Rome pour y donner la chasse à son persécuteur. Le Chinois, qui se croit débarrassé, a repris son activité au sein de la pègre organisée, en s’associant au « boss » italo-américain Frank Di Maggio (John Saxon). Tanzi monte un plan machiavélique pour anéantir « le Chinois » en l’opposant à Di Maggio. Une guerre sans merci va commencer. (source : TheEcstasyOfFilms.com)

Mon avis Télé Z : De tous les personnages, difficile de dire qui est réellement le cynique, l’infâme et le violent. Chacune de ces étiquettes pourrait très bien convenir à n’importe quel membre du trio magique du film de Lenzi. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a ici aucun bon mais seulement des brutes et des truands. Le plus cynique ? Sans doute le « Chinois », lui qui fait preuve d’une constante insolence et se fout sans cesse de la gueule de son interlocuteur. Le plus infâme ? Certainement Frank Di Maggio, un caïd de la pègre qui frappe des balles de golf en visant la tronche d’un pauvre gus, et qui envoie ensuite ses molosses finir le travail. Le plus violent ? Il ne reste plus que Leonardo Tanzi, ex-flic aux méthodes expéditives et justicier bien moins tendre qu’un Avengers. Alors que l’Italie subit ses années de plomb, le poliziesco (ou poliziotteschi ou néo-polar italien ou encore eurocrime) retranscrit à l’écran toute la brutalité, l’agitation et la frustration de la société transalpine des 70’s. Le nihilisme d’une époque se retrouve donc dans Le cynique, l’infâme, le violent. La loi du plus fort, du plus friqué et du plus armé domine, la justice ne parvient plus à protéger les plus faibles. La séquence d’ouverture montre une Rome qui n’a plus rien à voir avec La dolce vita. Les rues sont gangrenées par l’insécurité et nul n’est à l’abri d’une agression. Dans ce monde sauvage et viril jusqu’au bout du canon, les femmes n’ont pas le beau rôle et se font soit tabasser, soit défigurer (les scènes choc sont une constante dans le genre). Mais les ordures qui commettent ces atrocités finissent par le payer. Pour ramener un peu d’ordre dans le chaos ambiant, Maurizio Merli se la joue inspecteur Harry et lutte contre la violence par la violence. Le scénario nous le présente d’abord à la retraite ou suspendu (ce n’est pas très clair), passant son temps libre à corriger des polars pour une maison d’édition. Ensuite, l’ex-commissaire enquête pour son propre compte et s’amuse à monter ses ennemis les uns contre les autres. Et pour arriver à ses fins, Tanzi n’hésite pas à perpétrer un casse ! Comme quoi, même si l’intrigue est parfois cousue de fil blanc (on a parfois l’impression que notre homme remonte un peu trop facilement la piste des bad guys), celle-ci sait au moins faire preuve d’ironie. Dans un emploi qu’il maîtrise à merveille (cf. Brigade spéciale ou Opération casseur), Merli – regard d’acier, mâchoire serrée – se montre plus vénère que jamais (au bout d’un moment, on ne compte plus les pains qu’il distribue). Face au blond moustachu, un autre cador du poliziesco : Tomas Milian. Plus sobre que d’ordinaire, le bonhomme se distingue par des répliques sarcastiques qu’il déclame avec un aplomb extraordinaire (du grand art en la matière !). Et il n’y a que Milian pour paraître à la fois pouilleux et classieux, comme si le Cuchillo de Colorado et Saludos hombre essayait de se prendre pour le Michael Corleone du Parrain. Toujours au rayon casting, John Saxon – dans l’une de ses nombreuses escapades italiennes – représente la cerise sur le gâteau et achève de faire d’Il cinico, l’infame, il violento un polar solide comme un roc. Spécialiste du genre, Umberto Lenzi mène tout ce petit monde avec son efficacité coutumière et trouve un allié de poids en la personne du compositeur Franco Micalizzi, dont le score funky colle si bien aux images. Mais dans ce type de cinoche badass et nerveux, la musique n’est pas là pour adoucir les mœurs. 4,5/6

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Tomas Milian en mauvaise posture : on trouve toujours plus cynique, infâme et violent que soi.

ZEDER (Pupi Avati, 1983)

zeder-locandinaZeder. De Pupi Avati. Italie. 1983. 1h40. Avec : Gabriele Lavia (présent dans trois Argento : Les frissons de l’angoisse, Inferno et Le sang des innocents), Anne Canovas et Paola Tanziani. Genre : thriller/fantastique. Sortie dvd/blu-ray : 07/04/2017 (The ecstasy of films). Maté en blu-ray le samedi 20 mai 2017.

De quoi ça cause ? Stefano (Gabriele Lavia), jeune journaliste, retrouve par hasard un document bien étrange, se référant aux travaux de Paolo Zeder. Incrédule, mais poussé par la curiosité, Stefano enquêtera inlassablement afin de retrouver les auteurs de ce document. Il lui faudra démêler le vrai du faux d’évènements inexplicables et sans lien apparent les uns avec les autres. Il deviendra tour à tour spectateur, acteur et victime d’une histoire pleine de rebondissements sanglants. Et si Paolo Zeder, l’illuminé, avait découvert l’inexplicable ? (source : TheEcstasyOfFilms.com)

Mon avis Télé Z : En ce début de 80’s, Zeder prouve que le cinoche de genre all’italiana est encore vivant. Si, dans ce domaine, le pays de Serpieri entame son crépuscule à la même période, Pupi Avati continue à marquer le fantastique de son empreinte. Après La maison aux fenêtres qui rient (giallo traumatisant de 1976), le cinéaste relate son obsession pour la mort et surtout pour ce qu’il peut encore subsister après celle-ci. Un thème qui rapproche Avati d’un Fulci, mais sur la forme le premier prend ses distances avec le second. Aux fulgurances gores de l’auteur de Frayeurs, le Pupi préfère jouer la carte de la suggestion façon Tourneur (la séquence de la piscine renvoie ici au sublime La féline, 1942). Les ellipses permettent au spectateur d’imaginer le pire et seul le résultat des forfaits du mal est montré à l’image (l’intro, gothique à souhait, située dans une grande demeure aux sous-sols crapoteux, en est un bel exemple). Cela dit, Zeder s’autorise ponctuellement quelques meurtres brutaux, sans pour autant renier les partis pris, plus sensitifs que démonstratifs, de la mise en scène. La figure du zombie ne répond pas davantage aux canons en vigueur mais fait pourtant froid dans le dos. La preuve avec ce visage cadavérique que diffuse un moniteur vidéo, faciès d’outre-tombe dévoilant soudainement sa bouche édentée pour éclater d’un rire sardonique. Un passage d’autant plus cauchemardesque que le mort-vivant en question se déplace telle une silhouette spectrale défiant toute notion de temps et d’espace (plus flippant encore : ses regards caméra qui s’adressent autant au héros qu’au spectateur). D’autres effets filent la chair de poule comme ce sol qui semble être remué de l’intérieur et ces soupirs malsains digne de la sorcière putride de Suspiria… La présence d’une ancienne colonie planquée en pleine campagne ne nous rassure pas plus. Avati utilise judicieusement la puissance d’évocation de cette étrange structure en béton, dont les murs fissurés dissimulent un terrible secret (le bâtiment, authentique, ne donne vraiment pas envie de visiter l’endroit). Si l’on peut regretter que le script n’exploite pas suffisamment le passif des lieux (un cureton surnommé le « défroqué » y côtoyait des enfants), le film apporte de l’épaisseur à l’horreur ambiante en convoquant la part d’ombre de l’humanité, celle qui mène irrémédiablement au chaos. Avant d’en arriver là, le réalisateur a pris soin de développer une intrigue mystérieuse, prenant comme point de départ un message caché dans une machine à écrire. Le reste se montre à la hauteur avec une enquête mêlant l’ésotérisme à la science, tout en faisant référence aux croyances mythologiques. Un programme original dont la vision de l’au-delà s’affranchit de toute foutaise chrétienne, ce qui n’est pas anodin pour une péloche transalpine. La photographie de Franco Delli Colli transcende également la morbidité et le désespoir qui suintent par tous les pores de Zeder. Une œuvre ô combien singulière, située quelque part entre Réincarnations (Gary Sherman, 1981) et Simetierre (Mary Lambert, 1989). 4,5/6

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Le téméraire Gabriele Lavia refuse de rouler un palot à l’une des nombreuses victimes de Zeder…

TROPIQUE DU CANCER (Edoardo Mulargia & Gian Paolo Lomi, 1972)

791849tropique01Tropique du Cancer (titre original : Al tropico del Cancro). De Edoardo Mulargia et Gian Paolo Lomi. Italie. 1972. 1h34. Avec : Anita Strindberg, Anthony Steffen (également co-scénariste du film) et Gabriele Tinti. Genre : thriller/giallo. Sortie dvd/blu-ray : 01/04/2017 (Le chat qui fume). Maté en blu-ray le samedi 29 avril 2017.

De quoi ça cause ? Vivant depuis de nombreuses années à Port-au-Prince, le Docteur Williams (Anthony Steffen) traîne une réputation de fabricant de drogue. Sa dernière création est un puissant hallucinogène permettant de plonger dans un univers érotique ouvrant sur ses désirs les plus secrets. Peacock, énorme fortune de l’île, pédophile notoire, convoite la formule, tout comme un certain Murdock, fraîchement arrivé en ville. Après avoir caché son invention, Williams voit débarquer un vieil ami, Fred Wright (Gabriele Tinti) et son épouse, la sublime Grace (Anita Strindberg). Commence alors une série de règlements de comptes de plus en plus violents, tandis que Grace, au son des tambours vaudous, découvre ses désirs enfouis. (source : Lechatquifumedvd.com)

Mon avis Télé Z : Un giallo sous les sunlights des tropiques, voilà qui est original. Si Haïti constitue pour le vacancier lambda une destination de rêve, Tropique du Cancer préfère transformer « la perle des Antilles » en enfer du vice. La chaleur n’adoucit pas les mœurs et les cadavres pourrissent toujours plus vite au soleil. Edoardo Mulargia et Gian Paolo Lomi tirent le meilleur parti de leur décor exotique et soulignent l’inquiétante étrangeté des lieux. La baraque du docteur Williams aurait appartenu au docteur Moreau ou au comte Zaroff, que cela ne nous étonnerait pas (le personnage joué par Tinti fait même référence à la demeure de la famille Addams). À Port-au-Prince, le mysticisme et la magie noire dominent les ombres et ont de quoi filer des cauchemars aux touristes. À la manière d’un documentaire, les réalisateurs saisissent sur le vif un stupéfiant rituel vaudou, à la fin duquel des femmes à oilpé et en transe se bagarrent pour choper les couilles d’un taureau sacrifié. La crudité du mondo movie est ici convoquée, tout comme dans la scène se déroulant dans un abattoir (les défenseurs de la cause animale sont priés de passer leur chemin et de se mater plutôt Belle et Sébastien). Dans ces terres ravagées par l’esclavage et la dictature, rien d’étonnant à ce que des types louches s’y disputent une toute nouvelle drogue. L’intrigue tourne autour de cette fameuse substance illicite et invite à la fiesta la figure typique du tueur giallesque. Les codes visuels et narratifs du genre sont donc bel et bien respectés (un peu trop peut-être). Le suspense fonctionne même si l’assassin ne se montre pas toujours très créatif dans l’art de la mise à mort (exception faite du supplice infligé à la victime défigurée dans une usine). Le duo Mulargia/Lomi se rattrape avec une parenthèse érotico-onirique renvoyant directement à l’ouverture du Venin de la peur de Fulci. Le plus beau passage de Tropique du Cancer où l’excellente Anita Strindberg succombe à ses fantasmes moites. Outre la présence ô combien solaire de la suédoise, le film jouit de la participation de solides comédiens tels qu’Anthony Steffen (sobre et tourmenté), Gabriele Tinti (tantôt cool, tantôt vénère) et Umberto Raho (en second couteau d’exception). Du beau linge pour un giallo à l’atmosphère particulière, assez conventionnel par bien des aspects, mais très plaisant et joliment charpenté. 4,5/6

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Anita Strindberg, emportée par ses désirs et tétanisée par la peur.

LE SAUVAGE (Jean-Paul Rappeneau, 1975)

19798540Le sauvage. De Jean-Paul Rappeneau. France/Italie. 1975. 1h43. Avec : Catherine Deneuve, Yves Montand et Dana Wynter (premier rôle féminin de L’invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel). Genre : comédie/aventure. Sortie France : 23/11/1975. Maté à la téloche le lundi 17 avril 2017.

De quoi ça cause ? Las de la vanité parisienne, Martin (Yves Montand), créateur de parfums, s’est exilé sur une île d’Amérique latine. Un jour qu’il est de passage à Caracas, sa nuit est troublée par l’irruption de Nelly (Catherine Deneuve), volcanique jeune femme fuyant son fiancée. Elle propose à Martin de lui vendre un Toulouse-Lautrec, emprunté à son patron, en guise de salaire s’il l’aide à rentrer en France. Celui-ci accepte. Soulagé, il regagne son île où il a la surprise de retrouver Nelly. (source : Allociné.fr)

Mon avis Télé Z : À la fois comédie vaudevillesque et film d’aventure exotique, Le sauvage est tout d’abord la rencontre de deux stars au sommet. D’une beauté irradiante, Catherine Deneuve se montre très à l’aise dans un registre léger et prouve qu’elle ne peut être réduite à cette présumée froideur qui lui colle à la peau. Impulsive et imprévisible mais aussi libre et indomptable, la comédienne défend avec une énergie communicative un personnage semant un joyeux bordel sur son passage. Les hommes lui courent après sans jamais la rattraper, et pour cause : elle se déplace tel un tourbillon et achève les mâles rien qu’avec son dos dénudé. Car depuis Belle de jour, nous savons que le dos de Catherine Deneuve est le dos le plus érotique du cinéma. Face à ce pur fantasme sur pellicule, Yves Montand joue les baroudeurs au passé mystérieux, avec dans les yeux un brin de pétillance et une touche de tendresse. Une sacrée prestance, comme d’hab. Entre engueulade homérique et réconciliation soudaine, entre coup fourré et attirance mutuelle, le duo fonctionne à merveille. Il nous offre, lors d’un deuxième acte insulaire, un numéro mémorable qui, en contrepartie, ralentit légèrement le rythme effréné d’une première demi-heure démarrant sur les chapeaux de roues. Rien de bien méchant cependant, Le sauvage ayant plus d’une corde à son arc, comme la rigueur d’un Jean-Paul Rappeneau n’hésitant pas à multiplier les lieux de tournage pour servir son histoire (le Venezuela, les Bahamas, les îles Vierges, New York, Saint-Laurent-des-Bois, dans l’Eure). Il n’en faut pas plus pour faire de cette bien plaisante péloche un bel exemple de ce cinoche populaire made in France, très en forme au milieu des 70’s. 4/6

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Catherine Deneuve, la magnifique sauvageonne du film de Rappeneau.