DEUX YEUX MALÉFIQUES : les regards qui tuent

Après avoir collaboré sur le film de revenant ultime (Le Lac des morts-vivants ? Non, Zombie !), Dario Argento et George A. Romero se retrouvent une petite dizaine d’années plus tard pour les besoins de Deux yeux maléfiques. Un double programme conçu autour de l’œuvre d’Edgar Allan Poe et chapeauté par le réalisateur de Suspiria. L’idée ? Chacun se charge d’adapter l’une des nouvelles du maître de la littérature gothique. Tandis que l’italien s’occupe du Chat noir, l’américain opte pour La Vérité sur le cas de M. Valdemar. Au départ, le projet se montrait même plus ambitieux puisqu’il devait également réunir d’autres « masters of horror » : Stephen King, John Carpenter et Wes Craven. Mais l’indisponibilité de ces derniers (on parlera plutôt de refus en ce qui concerne King : il ne veut plus rien shooter après sa mauvaise expérience sur Maximum Overdrive) contraint Argento à revoir sa copie. N’ayant pas plus de chance avec Clive Barker et Richard Stanley, le maestro doit faire le deuil du film à sketches qu’il a en tête. En revanche, il peut toujours compter sur son pote Romero… Production transalpine tournée à Pittsburgh (le fief de l’auteur de Martin), Two Evil Eyes ne satisfait pas totalement Big George. La postprod’ étant délocalisée au pays du giallo, il n’a pas eu le temps de fignoler certains effets (l’environnement sonore le laisse notamment sur sa faim). Quoi qu’il en soit, Due Occhi Diabolici ne rencontrera le succès ni en Italie ni aux États-Unis. En France, il ne sera pas davantage plébiscité malgré un passage au festival d’Avoriaz en 1991… 

Et pourtant, Deux yeux maléfiques est un rendez-vous avec la peur qu’il serait bien dommage de manquer. Dans la filmo respective de nos deux immenses cinéastes, il n’a rien d’un vilain petit canard. Il est vrai que, à l’orée des 90’s, la carrière de Romero et d’Argento commence un peu à battre de l’aile. L’âge d’or des années 70/80 s’éloigne tout doucement. L’ami George subit l’échec commercial du génial Incidents de parcours (aka Monkey Shines, 1988) et l’amico Dario emballe le plus qu’inégal Trauma (1992). Mais ceux qui ont révolutionné le fantastique et l’horreur ne sauraient avoir honte de Two Evil Eyes. Leurs relectures contemporaines des écrits de Poe se démarquent habilement des adaptations de Corman (huit récits en « costumes » s’étalant de 1960 à 1965); et en particulier de L’Empire de la terreur (1962), une anthologie comprenant déjà une version ciné du Chat noir et de La Vérité sur le cas de M. Valdemar. Et pour mener à bien Deux yeux maléfiques, le duo Argento/Romero a su s’entourer des meilleurs : Pino Donaggio (compositeur fétiche de De Palma, également derrière le score de Trauma), Tom Savini (magicien des trucages gores ayant taché de sang la plupart des pépites romeriennes) et une flopée d’actrices et d’acteurs qui méritent le respect (Adrienne Fog Barbeau, Tom Halloween III Atkins, John Haute Sécurité Amos, Harvey Saturn 3 Keitel, Sally Best of the Best Kirkland…). Des atouts parmi tant d’autres qui font de Due Occhi Diabolici une pièce macabre digne de ses glorieux géniteurs.

Deux yeux maléfiques s’ouvre sur des images captées par Argento sur les lieux de vie et de mort d’Edgar Allan Poe (des plans dévoilant l’intérieur de la maison et la tombe du romancier). Après cette courte intro en forme d’hommage au « Corbeau », c’est à Romero que revient l’honneur de déclencher les hostilités horrifiques. Celui à qui l’on doit le surprenant The Amusement Park (un trésor longtemps considéré comme perdu mais désormais visible) se penche donc sur le cas de M. Valdemar. Au quart de tour ? Pas vraiment puisque le bonhomme en question est un vieillard mourant que manipulent son épouse (la grande Barbeau) et l’amant de celle-ci. Le couple adultère utilise l’hypnose afin de falsifier le testament du malade et lui siphonner toute sa fortune. Mais lorsque le père Valdemar passe l’arme à gauche, sa voix revient de l’au-delà pour tourmenter les deux escrocs… Le segment de Romero ressemble à un épisode des Contes de la crypte dirigé par Hitchcock. Dans ce thriller aux enjeux crapuleux, le « roi des morts-vivants » cultive le suspense et suscite la frousse, bascule le réel (déjà bien sordide) dans un ailleurs hanté par des entités menaçantes (elles se font appelées « Les Autres » mais n’ont pas le visage de Nicole Kidman). Au passage, un savoureux « They’re coming for you, Jessica » (clin d’œil à Night of the Living Dead) se fait entendre, des transfuges de Creepshow (1982) se donnent à nouveau la réplique et le script peut aussi s’apprécier comme une satire sociale où la cupidité mène inéluctablement au pire. Pas de doute, nous sommes bien chez le regretté George Romero. Bon sang, qu’est-ce qu’il nous manque…

Contrairement à La Vérité sur le cas de M. Valdemar, Le Chat noir a maintes fois été caressé au cinéma. Après les versions d’Edgar G. Ulmer, Sergio Martino ou encore Lucio Fulci, c’est au tour de Dario Argento d’adopter le matou diabolique (petite précision : il n’a qu’une seule queue et non neuf). Grand admirateur de Poe, le papa de la « Troisième Mère » cite à plusieurs reprises les travaux du célèbre écrivain. Le personnage principal se nomme Roderick Usher, la lame infernale du Puits et le pendule reprend du service, un portrait de Baudelaire (traducteur de Poe) sert de décoration murale… Un fan, le Dario. Avec une bonne dose d’humour noir, son Gatto nero assiste à la frénésie meurtrière d’un photographe à l’inspiration morbide (Keitel, malsain à souhait). En outre, l’ancien compagnon de Daria Nicolodi s’autorise une parenthèse onirique des plus inspirées (un cauchemar sur fond de rite moyenâgeux) et, à travers la présence de Martin Balsam, se paye une référence à Psychose (l’ex-détective privé Arbogast pénètre chez le tueur mais renonce cette fois-ci à monter les escaliers, on ne l’aura pas deux fois). Mais surtout, Dario Argento ne recule devant aucun défi technique. Les mouvements d’appareil sont toujours autant acrobatiques, à commencer par les visions subjectives du fameux minou ou le très gros plan accompagnant la chute d’une clé. Étourdissant, à l’image de ces coups de feuille de boucher d’une violence inouïe… Romero, Argento : deux inégalables conteurs d’histoires extraordinaires.

Due Occhi Diabolici/Two Evil Eyes. De George A. Romero et Dario Argento. Italie/États-Unis. 1990. 2h00. Avec : Adrienne Barbeau, Harvey Keitel, Madeleine Potter

LA MORT EN DIRECT (Bertrand Tavernier, 1980)

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Condamnée par une maladie incurable, Katherine Mortenhoe est contactée par le directeur d’une chaîne de télévision, Vincent Ferriman, qui souhaite en faire la vedette de son show La mort en direct. Katherine accepte la proposition, empoche l’argent, puis prend la fuite. Roddy, le réalisateur de l’émission, qui est capable de diffuser tout ce qu’il voit grâce à une caméra implantée dans le cerveau, se lance à sa poursuite. Mais alors qu’il a gagné la confiance de Katherine et qu’il la filme à son insu, il est bientôt ébranlé par les sentiments qu’il éprouve pour elle… Source : arte.tv/fr

Un film de science-fiction, le seul de Bertrand Tavernier. Encore que le genre se fasse ici très discret et n’est justifié que par son idée de départ. Le réalisateur de La Vie et rien d’autre n’a pas besoin d’investir dans des décors futuristes et moult effets spéciaux pour nous faire croire à son histoire. Avec simplicité et sans chichis, les deux premières séquences lui suffisent pour exposer au spectateur de quoi il retourne. Un dispositif de mise en scène qui s’efface au profit des personnages et prend le contrepied de celui – intrusif, voyeuriste – testé par Roddy, l’homme caméra. Deux regards qui s’opposent et parfois se chevauchent, notamment à l’occasion de brèves visions subjectives et de prises de vues effectuées à la steadicam (le directeur de la photo, Pierre-William Glenn, prouve sa maîtrise de l’outil lors d’une poursuite effrénée en plein marché bondé). Le cinéma et la télévision s’affrontent, le premier pointant du doigt les dérives de la seconde. Car le monde de La Mort en direct n’est pas seulement celui de demain, c’est aussi celui d’aujourd’hui. Visionnaire, le film annonce l’avènement d’une real TV qui flatte les bas instincts du public en s’immisçant dans l’intimité d’autrui. Quoi de plus sensationnaliste que de filmer 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, l’agonie d’une personne condamnée ? Quelles sont les limites ? Quand l’audimat explose, il n’y en a aucunes (voir aussi l’excellent Network de Sidney Lumet pour s’en convaincre). À ce jour, TF1 et M6 (et tant d’autres) ont bien réussi à faire de la survie et de l’avilissement de l’individu un jeu et un spectacle familial… Sans foi ni loi, cette soi-disant téléréalité n’est que mensonge et manipulation. Chez Tavernier, Katherine Mortenhoe apprend sa participation à l’émission Death Watch devant un panneau publicitaire. Dupée par son propre médecin, elle est filmée à son insu et subit une pression médiatique constante. Son espace privé se réduit comme une peau de chagrin. Afin de distraire les masses (et faire un max d’audience et de blé), sa liberté lui est arrachée. Sous le prétexte fallacieux de vouloir capter l‘authenticité, le studio de télévision derrière ce coup monté, transforme l’existence de Katherine en simulacre. Les suppôts du petit écran ne reculent devant rien pour amener leur proie à se confier, s’épancher. Et apparemment, telle une mafia qui ne dit pas son nom, ils ont les moyens de vous faire parler : pognons, hommes de main, hélicoptères… Si, contrairement au crime organisé, la téloche ne vous tue pas directement, elle prend néanmoins plaisir à exhiber votre souffrance devant la terre entière. Dans une société d’images vidées de toute substance, que faire ? S’échapper. Se battre. En d’autres mots : niquer le système. Pas facile quand ledit système avance masqué pour mieux flouer sa cible. Bien que la relation Katherine/Roddy démarre sur une imposture, les choses se corsent lorsque l’expérience cathodique débouche sur un amour impossible. Trois ans avant le magnétoscope humain de Vidéodrome, Harvey Keitel joue les caméras vivantes et shoote, enregistre ce qu’il voit, encore et toujours, jusqu’à se brûler les ailes. En voix off, son épouse (formidable Thérèse Liotard) tente de lever le voile sur cet homme mystérieux, dont les seules certitudes restent ce besoin de solitude et cette peur que les feux s’éteignent. Dans un Glasgow en ruine (symbole d’un avenir sans espoir), Romy Schneider rétame le cœur. Dès ces premiers instants où elle apprend sa fin imminente, la passante du Sans-Souci transmet au spectateur une émotion qui ne va plus le lâcher. Sombre et déchirant, le film de Tavernier fait écho au destin tragique de la comédienne. Avec une grâce teintée de détresse, elle saisit la vérité qui se cache derrière la fiction et traverse le long-métrage tel un ange brisé mais pas anéanti. « Dis-leur que je n’ai pas fui » lance-t-elle à Max von Sydow avant de quitter la scène. (Re)voir La Mort en direct rappelle à quel point l’irremplaçable Romy manque au 7ème art…

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La Mort en direct. De Bertrand Tavernier. France/Allemagne. 1980. 2h05. Avec : Romy Schneider, Harvey Keitel et Harry Dean Stanton. Maté à la téloche le 18/02/18.