BLADE RUNNER 2049 (Denis Villeneuve, 2017)

Blade-Runner-2049-Poster-Sylvia-HoeksFICHE TECHNIQUE Blade Runner 2049. De Denis Villeneuve. États-Unis/Royaume-Uni/Canada. 2017. 2h44. Avec : Ryan Gosling, Harrison Ford et Ana de Armas (et même ce vieux briscard d’Edward James Olmos). Genre : science-fiction. Sortie France : 04/10/2017. Maté en salle le samedi 14 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? En 2049, la société est fragilisée par les nombreuses tensions entre les humains et leurs esclaves créés par bio-ingénierie. L’officier K (Ryan Gosling) est un Blade Runner : il fait partie d’une force d’intervention d’élite chargée de trouver et d’éliminer ceux qui n’obéissent pas aux ordres des humains. Lorsqu’il découvre un secret enfoui depuis longtemps et capable de changer le monde, les plus hautes instances décident que c’est à son tour d’être traqué et éliminé. Son seul espoir est de retrouver Rick Deckard (Harrison Ford), un ancien Blade Runner qui a disparu depuis des décennies… Source : allocine.fr

MON AVIS TÉLÉ Z Adulte, intelligent, ambitieux et risqué : des adjectifs de plus en plus étrangers à Hollywood lorsqu’il s’agit de miser sur un projet maousse. Et qui conviennent parfaitement à Blade Runner 2049 qui non seulement s’affranchit de la norme actuelle, mais succède avec brio à un classique aussi prestigieux qu’intimidant. Bon point et pas des moindres : cette suite en est véritablement une et n’a rien d’un objet opportuniste et paresseux censé capitaliser sur un mythe cinématographique toujours vivace. La volonté du film de Denis Villeneuve est bel et bien de prolonger – visuellement et thématiquement – l’univers créé il y a plus de trente ans par une équipe touchée par la grâce. La continuité est d’autant plus remarquable qu’elle ne cherche jamais à se mesurer à l’immesurable ni à refaire bêtement ce qui a déjà fait ses preuves. À une petite exception près (la reprise d’un extrait de la BO de Vangelis), Blade Runner 2049 n’envoie jamais de clin d’œil appuyé et complice au fan du chef-d’œuvre de Sir Ridley. Pendant presque trois heures, rien ne vient parasiter la cohérence à toute épreuve qui caractérise l’entreprise. Le futur de 2049 perpétue de manière plausible celui de 2019. Si ces rues surpeuplées, ce ciel pollué et ces gigantesques écrans publicitaires nous sont familiers (un tableau qui n’a jamais cessé de hanter la SF depuis 1982), les effets visuels modernes permettent également d’en approfondir la périphérie, tout en multipliant les décors. Mais pas question d’étouffer l’histoire et les personnages sous une multitude de trucages numériques racoleurs. Les SFX ne sont jamais aussi efficaces que lorsqu’ils ne se voient pas, servent le film et non l’inverse. Une approche réfléchie qui met en valeur un design souvent impressionnant, marqué par un esthétisme digne de celui de son aîné (l’antre de Wallace, le repaire de Deckard). Quant à la photographie de Roger Deakins, elle fait honneur à celle de Jordan Cronenweth et pousse même encore plus loin les expérimentations expressionnistes de ce dernier (jamais les ombres n’ont été éclairées de cette façon, c’est hallucinant). Et pour ce qui relève de la réalisation, Blade Runner 2049 porte bien la signature de Villeneuve. Des travellings aériens dépeignant un panorama apocalyptique (pensez au désert mexicain de Sicario ou aux plans d’ensemble nous montrant l’ovni de Premier Contact vu d’un hélicoptère) à la virtuosité discrète d’une mise en scène refusant toute esbroufe, le canadien n’a visiblement pas laissé son style au vestiaire. Celui-ci est également présent dans le script où des enjeux aux conséquences universelles trouvent dans le parcours des protagonistes une résonance intime. Ainsi, les réponses aux questions (très dickiennes) que se pose le blade runner campé par Ryan Gosling, ont des répercussions aussi bien sur la société dans laquelle il évolue que sur lui-même. Dans ce monde sinistre où la vie n’est qu’un simulacre (mis à part son job pour le LAPD, le quotidien de K n’est qu’une parodie conjugale à la Her) et la vérité une cicatrice (et ce autant pour les êtres humains que pour leurs doubles synthétiques), seule la souffrance est réelle. C’est autour de cette douleur d’exister, de penser et de douter que s’articule toute l’intrigue de ce deuxième Blade Runner. Sans oublier la quête d’un espoir toujours possible et capable de changer les choses. En mieux. Ou en pire. Question de point de vue… Car les émotions ne sont plus l’apanage d’une humanité au bout du rouleau. Même tuer fait ressortir la rage qui se cache au fond de la répliquante Luv, incarnée avec force par la Néerlandaise Sylvia Hoeks. Sa beauté glaciale et son sadisme sous-jacent auraient fait merveille chez son compatriote Paul Verhoeven. Pour sa part, Ana de Armas – l’une des deux révélations féminines du Knock Knock d’Eli Roth – représente les derniers vestiges d’une douceur et d’une compassion qui ne sont plus qu’un lointain souvenir. Même prisonnier du virtuel, le spectateur ne peut que se laisser absorber par les yeux d’Ana. Des yeux qui, pour citer Aragon, sont si profonds que l’on y perd la mémoire. Blade Runner 2049 : un peu de poésie dans un monde de brutes. 5/6

Ana De Armas
Ana de Armas, fantasme désarmant et fuyant de l’an 2049…

BLADE RUNNER (Ridley Scott, 1982)

MV5BMTkwMjI0MDg0M15BMl5BanBnXkFtZTgwMzMwMDY3MTE@._V1_SY1000_CR0,0,661,1000_AL_FICHE TECHNIQUE Blade Runner. De Ridley Scott (juste après son adaptation avortée de Dune). États-Unis/Hong Kong/Royaume-Uni. 1982. 1h50. Avec : Harrison Ford, Sean Young et Rutger Hauer. Genre : science-fiction. Sortie France : 15/09/1982. Maté à la téloche le dimanche 9 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Los Angeles, 2019. Fuyant la Terre, de moins en moins vivable, l’humanité a colonisé une partie de l’espace, et s’est dotée d’esclaves : des androïdes appelés « répliquants », car proches de l’être humain. Après la révolte de certains des plus perfectionnés, les Nexus 6, génération dotée d’une force et d’une intelligence surhumaines, on a proscrit leur usage et une unité policière d’élite, les « Blade Runners », a eu mission de les éliminer. Quand un petit groupe de ces hors-la-loi débarque dans la mégalopole, Rick Deckard (Harrison Ford), un Blade Runner démissionnaire, devenu flic privé, est contraint par son ancien patron de reprendre du service. Son enquête débute au siège de la puissante firme Tyrell, qui a conçu ces répliquants « plus humains que l’humain ». Source : arte.tv/fr

MON AVIS TÉLÉ Z De par leur aura unique et la magie qu’ils dégagent, certains films défient le temps et embrassent l’immortalité. Visionnage après visionnage, année après année, Blade Runner continue d’éblouir la rétine, à l’image de cet œil qui reflète le chaos urbain qu’il observe. Des flammes dansent avec la nuit profonde, des buildings immenses écrasent l’horizon, des enseignes lumineuses aveuglent des fourmis humaines. L’enfer ainsi décrit provoque un orgasme oculaire, la laideur de cette mégalopole crasseuse, asphyxiante et oppressante revêtant à l’écran une étrange et fascinante beauté. Notre esprit entre en totale immersion dans ce véritable film-univers où chaque élément semble flotter dans les airs en suivant les notes du score de Vangelis. Une musique aux vibrations planantes, composée de rêveries sensuelles et hypnotiques, et dont la grâce ferait chialer un terminator. L’ampleur, l’élégance et la précision extrêmes du mouvement cinématographique trahissent chez Ridley Scott un sens de l’esthétique entré depuis dans la légende. La photographie de Jordan Cronenweth participe aussi à cet élan magistral en faisant de chaque plan un tableau vivant où l’ombre et la lumière ne s’opposent pas mais fusionnent. Le design général  de Blade Runner (SFX, décors, costumes) déploie des fastes visuels qui constituent une source d’émerveillement indémodable et d’inspiration inépuisable. À l’image, chaque détail compte, rien n’est laissé au hasard, tout est cohérent, crédible. L’art de la prestidigitation, l’allié majeur de la suspension d’incrédulité, permet de croire à l’incroyable. Si la forme suffit à elle seule à faire du film de Scott un chef-d’œuvre visionnaire, le fond n’est pas non plus en reste et propose de vertigineuses réflexions sur l’identité humaine et ses développements synthétiques. Asservis par l’homme, des androïdes tentent d’échapper à leur condition en partant à la recherche de leurs origines. Conscients que leur temps est compté, ils cherchent un moyen de prolonger leur existence. Les robots veulent tout simplement continuer à vivre car, comme nous, ils ont peur de mourir. Comme nous, ils ressentent des émotions et ont du mal à supporter la perte d’un proche. Au final, les machines se montrent plus humaines que les humains eux-mêmes. Du coup, notre sympathie penche plus pour la bande à Roy Batty que pour celui qui les traque. Désabusé, cynique et brutal, Rick Deckard tient davantage du sale type que du héros positif façon Han Solo ou Indiana Jones. Tuant sans remords la danseuse Zhora de plusieurs bastos dans le dos, le chasseur de répliquants n’est plus que l’ombre de lui-même et n’a d’humain que la carcasse. Le mystère entourant la véritable nature de Deckard apporte une touche d’ambiguïté supplémentaire à un monde dans lequel les repères deviennent flous. C’est au contact de Rachel et de Batty que le flic retrouve son âme, non pas auprès de ses « semblables ». Si l’intelligence est artificielle, elle possède aussi un cœur et peut même pleurer. L’apothéose est atteinte lors de la confrontation finale entre le blade runner et son adversaire, le premier – médusé – assistant au dernier souffle du second. Avant de succomber au sommeil, Batty lègue à la civilisation qui l’a rejeté un héritage miraculeux : l’espoir. L’ultime réplique – inoubliable – de Rutger Hauer sublime la mort de son personnage en lui faisant côtoyer, juste une dernière fois, les étoiles et les chimères qu’elles évoquent… Tout au long de Blade Runner, le magnétisme du Martin de La chair et le sang crève l’écran et le réduit en miettes. Il y a chez lui un mélange d’innocence et de sauvagerie, d’enfance et d’animalité, qui se retrouve aussi chez la superbe Daryl Hannah (ses dévastateurs talents de gymnaste sont dans toutes les mémoires). Et que dire de la bouleversante mélancolie qui se cache dans les yeux dorés de Sean Young (bon sang, quelle classe !), répliquante malgré elle mais capable de sauver la gueule d’un mec complètement usé. Dans Blade Runner, tout est si (néo)noir et en même temps si aérien. Contrairement à l’existence du commun des mortels, la puissance d’évocation de ce monument obscur et céleste ne se perdra jamais dans l’oubli. 6/6

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Rutger Hauer : un ange déchu sentant la fin venir. Dommage qu’il doive mourir mais c’est notre lot à tous.