SEPT MORTS SUR ORDONNANCE (Jacques Rouffio, 1975)

18463816Sept morts sur ordonnance. De Jacques Rouffio (à voir aussi : Le sucre, La passante du Sans-Souci). France/Allemagne/Espagne. 1975. 1h44. Avec : Michel Piccoli, Gérard Depardieu et Jane Birkin. Genre : thriller. Sortie France : 03/12/1975. Maté à la téloche le dimanche 28 mai 2017.

De quoi ça cause ? Après avoir exercé un temps au Maroc, le docteur Pierre Losseray (Michel Piccoli) a rejoint l’hôpital public d’une petite ville de province, où ses talents de chirurgien ont fait sa réputation. Inquiet de la baisse régulière du nombre d’opérations dans la clinique qu’il dirige d’une main de fer, le vieux professeur Brézé (Charles Vanel), entouré par ses trois fils et son gendre, voudrait le convaincre de rejoindre son établissement. Mais comme l’avait fait quinze ans auparavant l’un de ses confrères, le docteur Berg (Gérard Depardieu), Losseray résiste aux pressions du puissant mandarin. Quand, remis d’un infarctus, Losseray reprend le chemin du bloc, des doutes sur son état de santé fournissent une arme redoutable au clan Brézé… (source : Arte.tv/fr)

Mon avis Télé Z : Plus de quarante ans après sa sortie, Sept morts sur ordonnance interpelle toujours autant. S’inspirant d’un fait divers survenu à Reims dans les années 60 (le suicide de deux chirurgiens à quinze ans d’intervalle), le scénario de Georges Conchon traite d’un double cas de harcèlement moral, infligé à deux praticiens faisant de l’ombre à un notable influent. Construit comme un thriller, la structure du film met en parallèle le destin de deux hommes inconnus l’un pour l’autre, mais dont le destin tragique est amené à se répéter. Les flashbacks s’intègrent au récit de façon naturelle et abrupte, une approche très « film noir » qui décuple le suspense de l’intrigue. À ce titre, la première de ces séquences rétrospectives – d’une violence inouïe – provoque un véritable choc sur le spectateur qui s’habitue progressivement à ce chamboulement narratif (les évènements du passé ne sont pas toujours chronologiques). Dès lors, le film de Jacques Rouffio déroule sa mécanique implacable et explose lors d’une conclusion sans appel et d’une grande amertume. Le milieu hospitalier (et d’une manière générale, professionnelle) peut être cruel, surtout quand celui-ci est dirigé par un clan, une mafia dont le pouvoir abusif et les manipulations insidieuses brisent non seulement les individus mais aussi leur famille. Souffrance au travail, autoritarisme de la hiérarchie, corruption des élites : des sujets plus que jamais d’actualité, les marques d’une société vérolée de l’intérieur. Entre de mauvaises mains, la Santé tue. Et pas seulement les patients. Car Sept morts sur ordonnance fixe, sans dévier du regard, l’horrible vérité qui se cache derrière toute réalité : tandis que les braves meurent en silence, les salauds dorment en paix. La férocité et la lucidité d’un Costa-Gavras ne sont pas loin, et à l’instar du réalisateur de Section spéciale, Rouffio en profite pour convoquer les pires heures de l’histoire française (un dialogue fait référence au passé de collabo du père Brézé). Comme pour montrer que, même après la guerre, celle-ci se prolonge toujours sous une forme différente… Juste et puissante, l’interprétation fait honneur à cette œuvre frontale et engagée. Piccoli et Depardieu campe avec brio des chirurgiens dont la combativité s’étiole face la pression exercée sur eux. En face, Charles Vanel joue les patriarches obséquieux et réellement vénéneux, une vieille ordure intouchable n’hésitant pas à broyer les autres pour son propre intérêt. Et n’oublions pas la grande Jane Birkin dont l’adorable frimousse a rarement été aussi malmenée à l’écran. 5/6

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Quand la peur recouvre d’ombres les yeux de sweet Jane.

LE SAUVAGE (Jean-Paul Rappeneau, 1975)

19798540Le sauvage. De Jean-Paul Rappeneau. France/Italie. 1975. 1h43. Avec : Catherine Deneuve, Yves Montand et Dana Wynter (premier rôle féminin de L’invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel). Genre : comédie/aventure. Sortie France : 23/11/1975. Maté à la téloche le lundi 17 avril 2017.

De quoi ça cause ? Las de la vanité parisienne, Martin (Yves Montand), créateur de parfums, s’est exilé sur une île d’Amérique latine. Un jour qu’il est de passage à Caracas, sa nuit est troublée par l’irruption de Nelly (Catherine Deneuve), volcanique jeune femme fuyant son fiancée. Elle propose à Martin de lui vendre un Toulouse-Lautrec, emprunté à son patron, en guise de salaire s’il l’aide à rentrer en France. Celui-ci accepte. Soulagé, il regagne son île où il a la surprise de retrouver Nelly. (source : Allociné.fr)

Mon avis Télé Z : À la fois comédie vaudevillesque et film d’aventure exotique, Le sauvage est tout d’abord la rencontre de deux stars au sommet. D’une beauté irradiante, Catherine Deneuve se montre très à l’aise dans un registre léger et prouve qu’elle ne peut être réduite à cette présumée froideur qui lui colle à la peau. Impulsive et imprévisible mais aussi libre et indomptable, la comédienne défend avec une énergie communicative un personnage semant un joyeux bordel sur son passage. Les hommes lui courent après sans jamais la rattraper, et pour cause : elle se déplace tel un tourbillon et achève les mâles rien qu’avec son dos dénudé. Car depuis Belle de jour, nous savons que le dos de Catherine Deneuve est le dos le plus érotique du cinéma. Face à ce pur fantasme sur pellicule, Yves Montand joue les baroudeurs au passé mystérieux, avec dans les yeux un brin de pétillance et une touche de tendresse. Une sacrée prestance, comme d’hab. Entre engueulade homérique et réconciliation soudaine, entre coup fourré et attirance mutuelle, le duo fonctionne à merveille. Il nous offre, lors d’un deuxième acte insulaire, un numéro mémorable qui, en contrepartie, ralentit légèrement le rythme effréné d’une première demi-heure démarrant sur les chapeaux de roues. Rien de bien méchant cependant, Le sauvage ayant plus d’une corde à son arc, comme la rigueur d’un Jean-Paul Rappeneau n’hésitant pas à multiplier les lieux de tournage pour servir son histoire (le Venezuela, les Bahamas, les îles Vierges, New York, Saint-Laurent-des-Bois, dans l’Eure). Il n’en faut pas plus pour faire de cette bien plaisante péloche un bel exemple de ce cinoche populaire made in France, très en forme au milieu des 70’s. 4/6

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Catherine Deneuve, la magnifique sauvageonne du film de Rappeneau.

CAMILLE CLAUDEL (Bruno Nuytten, 1988)

affiche_9_juinCamille Claudel. De Bruno Nuytten. France. 1988. 2h47. Avec : Isabelle Adjani (césarisée pour ce film en 89), Gérard Depardieu et Laurent Grévill. Genre : drame/biopic. Sortie France : 07/09/1988. Maté à la téloche le dimanche 3 avril 2017.

De quoi ça cause ? Jour et nuit, la jeune Camille Claudel (Isabelle Adjani) s’adonne à sa passion, la sculpture. Son rêve : entrer dans l’atelier du célèbre Auguste Rodin (Gérard Depardieu). Quand enfin elle parvient à le rencontrer, elle l’impressionne par son talent et son enthousiasme. Le sculpteur engage comme apprentie celle qui va devenir sa maîtresse. Au faîte de sa gloire, cet homme d’âge mûr se réjouit d’avoir trouvé une égérie qui ravive son imagination et dont il signe bientôt les œuvres… (source : Arte.tv/fr)

Mon avis Télé Z : À l’instar du rôle qu’elle interprète, Isabelle Adjani s’abandonne corps et âme à son art. Comme si elle ressentait dans sa chair la passion incontrôlable qui animait Camille Claudel. Ce destin tragique, qui commence dans l’illumination et s’achève dans la déchéance, trouve un écho puissant dans le jeu fiévreux et viscéral d’Adjani. C’est si peu dire que la comédienne sublime son personnage, un génie de la sculpture consumé par ses sentiments et dévoré par la folie. Camille Claudel, femme libre refusant les diktats d’une société étriquée, n’a pas besoin de dieu ou de maître pour faire son chemin. Pourtant, elle en rencontre un, de maître, Rodin, sculpteur renommé et respecté (Depardieu, « taillé » pour le rôle et écrasant de présence). Une rencontre artistique doublée d’une liaison amoureuse, un mélange tumultueux qui mène souvent à l’autodestruction. Dès lors, créer devient une souffrance, à l’image du corps contorsionné des modèles posant pour le couple. Dans le marbre, se fige la douleur. Recherchant constamment la lueur se tapissant dans les ténèbres, la lumière du chef op Pierre Lhomme cristallise les émotions et dévoile avec précision les reliefs de la chair nue que des mains d’artistes transforment en volume de pierre. À ce propos, notons que Bruno Nuytten est surtout réputé pour sa solide expérience de directeur de la photo acquise grâce à une quarantaine de films (et pas des moindres : Les valseuses, Possession, Tchao pantin…). S’il n’a réalisé que trois longs-métrages pour le cinéma, Nuytten peut s’enorgueillir d’avoir rendu à l’insoumise Camille Claudel les honneurs qu’elle méritait et d’avoir offert au 7ème art hexagonal de la fin des 80’s, une œuvre aussi imposante que nécessaire. 5/6

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Isabelle Adjani : « Je lui ai dit [à Bruno Nuytten, ndlr] que j’aimerais me servir du corps de Camille Claudel pour pouvoir incarner mon propre désarroi, mon cri. »

GRAVE (Julia Ducournau, 2016)

GRAVEGrave (une bête de festoches, ce film : Cannes, Gérardmer…). De Julia Ducournau. France/Belgique. 2016. 1h38. Avec : Garance Marillier, Ella Rumpf et Joana Preiss (mais aussi Laurent Lucas et Bouli Lanners). Genre : horreur. Sortie France : 15/03/2017. Maté en salle le lundi 20 mars 2017.

De quoi ça cause ? Dans la famille de Justine (Garance Marillier) tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature. (source : Madmovies.com)

Mon avis Télé Z : Dans Grave, l’appétit cannibale de Justine est la conséquence de son environnement social. En se pliant aux règles avilissantes du bizutage, elle est contrainte de renoncer à ses principes pour rentrer dans le rang. La véritable violence du film se trouve dans cette exploration d’un microcosme fascisant qui oblige tous les étudiants à se ressembler, à marcher d’un même pas (on se croirait davantage à l’armée que chez les vétos). Après moult humiliations, la singularité de l’héroïne va progressivement se transformer en monstruosité, la consommation de barbaque animale laissant bientôt la place à une attirance malsaine (et vorace) pour le corps humain. Le twist final apporte un éclairage supplémentaire à ce dérèglement alimentaire et, plus particulièrement, à la douloureuse rivalité opposant deux frangines liées par un terrible secret. Derrière chaque mastication, se cache une réalité destructrice où les pulsions dominent une société assumant mal son goût pour le sang (les smartphones sont toujours prêts à filmer la violence, réflexe mortifère d’une jeunesse anesthésiée par l’uniformisation). Dans la peau desquamante d’une ado en pleine mutation, Garance Marillier trouble, secoue, stupéfie, impressionne. Quand elle convoite la chair de son voisin, son regard change du tout au tout et finit par transpercer l’écran (jugez-en par vous-même en zieutant l’affiche ci-dessus). La moindre réplique et le moindre geste sont le résultat d’une implication totale de la part de la jeune comédienne. Une évidence saute alors aux mirettes : son jeu – d’une justesse folle et d’une intensité rare – n’a pas d’équivalent dans le cinoche francophone actuel. La direction d’actrices de Julia Ducournau y est aussi pour beaucoup, le talent de la réalisatrice abreuvant tous les aspects de son long-métrage. La maîtrise du récit et de sa mise en images laisse sur le cul et fait de Grave le digne héritier des premiers cauchemars organiques de Cronenberg. 5/6

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Grave : une altération du corps et de l’esprit flirtant avec Éros et Thanatos.

COMPARTIMENT TUEURS (Costa-Gavras, 1965)

Compartiment_tueurs_grandeCompartiment tueurs. De Costa-Gavras (qui a aussi tourné aux États-Unis : Missing, La main droite du diable, Music box, Mad city). France. 1965. 1h29. Avec : Yves Montand, Simone Signoret et Jean-Louis Trintignant. Genre : polar. Sortie France : 17/11/1965. Maté à la téloche le mercredi 15 mars 2017.

De quoi ça cause ? Une passagère d’une voiture-couchettes d’un train Marseille-Paris est retrouvée étranglée. Par la suite, plusieurs des autres occupants du compartiment où elle se trouvait sont assassinés, alors que la police tente de recueillir le témoignage de chacun. À la police judiciaire, l’inspecteur Grazziani (Yves Montand) et son assistant Jean-Loup Gabert sont sommés de mettre fin rapidement à cette vague de crimes… (source : Wikipedia.org)

Mon avis Télé Z : Pour son premier long-métrage, Costa-Gavras fait déjà preuve d’une maîtrise certaine. Si le futur auteur de L’aveu n’aborde pas encore les aspects politiques et sociaux de son cinéma, Compartiment tueurs n’en mérite pas moins sa place en première classe. Co-écrit par Sébastien Japrisot (d’après son roman, ce qui explique la qualité des dialogues), le script convoque d’abord une belle brochette de suspects, tous liés au meurtre mystérieux d’une Pascale Roberts toute jeune (et au regard troublant). Les choses se compliquent lorsque lesdits suspects se font flinguer un à un, ce qui réduit au fur et à mesure la liste des assassins potentiels. Comme chez Agatha Christie, la révélation de l’identité du vrai coupable est surprenante, la course-poursuite finale venant conclure une intrigue aux ramifications multiples. À cet art consommé du suspense, ajoutons le soin apporté par Costa-Gavras à l’image (un noir et blanc joliment stylisé) et à la mise en scène (la silhouette insaisissable du tueur au silencieux : une image qui aurait pu être celle d’un krimi ou d’un giallo). Cette ambiance de commissariat parisien du milieu des années 1960 – avec ses « gueules » qu’on interroge (excellent numéro de Charles Denner) et ses flics tantôt décontractés, tantôt nerveux – apporte aussi un cachet considérable à l’ensemble. Autre atout de Compartiment tueurs : son casting ciselé jusqu’au moindre petit rôle. Outre des têtes d’affiche qui en imposent (Montand, Signoret, Mondy, Trintignant, Piccoli), des visages familiers font leur apparition tout au long du film (le spectateur peut d’ailleurs s’amuser à les repérer). Du beau monde, devant comme derrière la caméra (n’oublions pas la très chouette bande originale de Michel Magne). 4,5/6

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Pascale Roberts, première victime du premier long de Costa-Gavras.

MY SWEET PEPPER LAND (Hiner Saleem, 2013)

my-sweet-pepper-land-1131My sweet pepper land. De Hiner Saleem. Kurdistan/France/Allemagne. 2013. 1h26. Avec : Golshifteh Farahani (sublime actrice iranienne à la carrière internationale), Korkmaz Arslan et Suat Usta. Genre : drame. Sortie France : 09/04/2014. Maté à la téloche le jeudi 2 mars 2017.

De quoi ça cause ? Au carrefour de l’Iran, l’Irak et la Turquie, dans un village perdu, lieu de tous les trafics, Baran (Korkmaz Arslan), officier de police fraîchement débarqué, va tenter de faire respecter la loi. Cet ancien combattant de l’indépendance kurde doit désormais lutter contre Aziz Aga, caïd local. Il fait la rencontre de Govend (Golshifteh Farahani), l’institutrice du village, jeune femme aussi belle qu’insoumise… (source : Allociné.fr)

Mon avis Télé Z : Les codes et les thèmes du western sont universels et peuvent s’appliquer aussi bien à Monument Valley que dans les montagnes kurdes. La façon dont My sweet pepper land s’approprie le genre est plus que rafraîchissante. Les décors naturels invitent au voyage, même si ce voyage n’est pas de tout repos. Face à des « truands » imposant leur loi à tout un village, il faut un « bon », un incorruptible qui n’a pas peur de se dresser contre eux. Quelque part entre Charles Bronson (pour son côté taciturne et imperturbable) et Henry Fonda (pour la droiture infaillible de son personnage), Korkmaz Arslan se montre épatant en shérif intègre qui ne demande qu’à faire son job dans les règles. Son courage impressionne lorsque, maître de lui-même, il défie l’autorité du parrain local. En découle une tension palpable alimentée par une violence sourde qui menace à tout moment d’exploser (et qui n’explosera – physiquement – qu’à la dernière bobine). Et puis il y a toute la grâce et la hardiesse de Govend, femme indépendante à qui on voudrait arracher le droit d’enseigner. Confrontée à l’injustice patriarcale, elle ne laisse ni les trafiquants ni sa fratrie lui dicter sa conduite (autre figure féminine forte présente dans le film : les combattantes kurdes planquées dans le maquis et toujours prêtes à se battre). Résolument frondeurs, Govend et Baran entrent en résistance contre une société rétrograde et hypocrite où les vieilles traditions ont la vie dure. Ode à la liberté et à des lendemains meilleurs, My sweet pepper land peut se définir comme un western romantique et humaniste, enrichi par un contexte politique particulier (l’indépendance du Kurdistan irakien après la chute de Saddam Hussein). Quant à la merveilleuse Golshifteh Farahani, l’extrême conviction de son jeu (ses talents de musicienne s’expriment aussi lors de passages bouleversants où ses mains caressent le hang, son instrument) finit par emporter l’adhésion. Et le cœur du spectateur. 5/6

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Golshifteh Farahani, le trésor d’une terre aride où il faut se battre pour exister.