MANDY : Nic Cage aux Enfers

La Mandy en question n’a pas embrasé vos magnétoscopes dans les 80’s (L’Initiation de Mandy avec Traci Lords) ni fait craquer tous les mectons du coin (All the Boys Love Mandy Lane avec Amber Heard). Non, la Mandy qui nous intéresse ici (soit l’excellentissime Andrea Riseborough) est une artiste vivant paisiblement dans les bois avec son bûcheron d’homme, un dénommé Red (ce putain de Nic Cage !). La divine idylle s’interrompt brutalement lorsque débarquent le fanatique Jeremiah Sand (le très très bon Linus Roache : Vikings, Homeland) et sa bande de tarés. La secte accro aux bondieuseries extrêmes et aux partouzes sous substances hallucinogènes kidnappe Mandy pour en faire une disciple. Mais celle-ci se montre peu réceptive à cette tentative d’endoctrinement et se fout de la gueule de Sand qui n’arrive pas à faire lever sa p’tite teub d’illuminé. Conséquence : Mandy est brûlée vive sous les yeux de son compagnon, impuissant. Au supplice atroce infligé à l’être aimé, le veuf Red va répondre par une vengeance implacable… Derrière ce pur pitch de revenge movie se trouve un certain Panos Cosmatos, réalisateur d’un premier long métra(n)ge énigmatique : Beyond the Black Rainbow (2010). Mandy, le deuxième effort du fiston de George Pan Cosmatos (artisan ayant fait exploser du Viet belliqueux dans Rambo II : la mission et flinguer du malfrat givré dans Cobra) propose lui aussi une expérience de cinéma out of this world. Et franchement, vous auriez tort de ne pas venir vous perdre dans ces montagnes hallucinées…

Des plans amples et aériens survolant la forêt wallonne (Mandy a été tourné en Belgique), une bande-son planante et mélancolique bercée par le morceau Starless de King Crimson : le générique d’ouverture possède la saveur des paradis artificiels, de ceux qui font d’abord du bien et ensuite du mal. Du bien, à l’image du couple formé par Mandy et Red, deux êtres coupés du monde, enfermés dans un rêve, blottis l’un contre l’autre dans une nuit étincelante et fragile. Du mal, lorsque la peste fanatique surgit des abîmes pour détruire tout ce qui respire à la surface, faucheuse impitoyable jouissant sur les flammes comme un démon en rut. Tantôt magique, tantôt cauchemardesque, les tableaux de Panos Cosmatos se payent un look de bad trip aux contours poétiques. Les couleurs tranchent le réel comme une lame (le rouge sang éclaire autant qu’il éclabousse) et enlumine le cadre à coups de teintes saturées (Mater Suspiriorum apprécierait). Le cinéaste et son chef op Benjamin Loeb accouchent de visions saisissantes, n’hésitant pas à verser dans l’animation (à l’ancienne, façon le mythique Métal Hurlant) et à composer des plans iconiques très hard rock style (le tigre rugissant dans les ténèbres, avec une immense lune comme seul témoin). Pas de doute, l’enfer est bien plus beau sous LSD. Et il l’est encore davantage grâce au score énorme de Jóhann Jóhannsson (disparu l’an dernier à l’âge de 48 ans) qui livre là une partition hantée par des échos spectraux et torturés. Ses riffs abrasifs, ses beats obsédants et ses nappes synthétiques envoûtantes s’accordent parfaitement avec les délires graphiques de Cosmatos junior.

Cette esthétique shootée à l’acide et baroque jusqu’aux tripes montre surtout à quel point son metteur en scène aime les univers barrés et la came horrifico-fantastique. Son Mandy est une authentique bande Bis alignant les concepts les plus jouissifs. À la horde sauvage menée par ce grand malade de Jeremiah/Roache (ses pétages de plomb évoquent d’ailleurs le Dennis Hopper de Blue Velvet), s’ajoute une autre source d’emmerdes encore plus dégénérée : des bikers cénobites revisités à la manière d’un Terry Gilliam ! Connaissant ses classiques qui tachent, le Panos s’offre aussi  un hommage à The Texas Chainsaw Massacre 2 (est-ce que l’indispensable combo dvd/blu-ray du Chat Qui Fume trône en ce moment même sur vos étagères ?) via un duel à la tronçonneuse bien furibard comme il se doit. Autre fulgurance qui poutre : la hache entièrement chromée que forge Red/Cage dans la douleur, instrument de vengeance semblant sortir de l’esprit d’un Giger fortement influencé par l’heroic fantasy. À la suite de quoi, le titre « Mandy » s’affiche sur l’écran en arborant une typo qui n’aurait pas dépareillé sur la pochette d’un skeud de black metal (un branchage aliénant s’échappe de chaque lettre). Un effet qui a de la gueule ! Tout comme cette séquence où ce bon vieux Bill Duke (à tout jamais dans nos cœurs grâce à Commando et Predator) disserte avec sa badass attitude coutumière sur les obstacles attendant notre héros. Voir ce genre de choses fait immanquablement partie des petits bonheurs de la vie…

Mais la folie et la puissance de Mandy se nourrissent également du travail de Nicolas Cage qui, entre deux ou trois  DTV anonymes, s’illustre dans des projets plus singuliers et habités (d’autres exemples récents ? Le  Joe de David Gordon Green ou le Mom and Dad de Brian Taylor). Pour Panos Cosmatos, l’acteur se lâche comme jamais, laisse exploser de nouveau sa fibre genresque décomplexée (remember le chouettos Hell Driver) tout en flirtant dangereusement avec la twilight zone (qui a vu Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans sait de quoi je cause). Il faut le voir entrer en transe lorsque la rage et le désespoir le bouffent intégralement pour comprendre à quel point Cage peut être possédé, allumé, cramé (instant paroxystique : après le meurtre de sa compagne, Nic déambule chez lui sans falzar, entre dans sa salle de bain, s’envoie une bouteille de vodka, s’assied sur les chiottes et se met à hurler comme un damné). Cette émotion exacerbée et autodestructrice laisse encore moins indifférent lorsque la beauté lunaire d’Andrea Riseborough vient dissiper les ombres. Vêtue d’un t-shirt de Black Sabbath ou de Mötley Crüe, lectrice de romans de SF, peintre à l’imagination épique : comment ne pas avoir le béguin pour Mandy ? C’est bien simple : si on était chez Rob Zombie, ce personnage à la sensibilité gothique/rock serait interprété par la bombe Sheri Moon… Quant à Linus Roache, il semble être taillé pour incarner les bad guys, à tel point qu’il pourrait bien devenir le nouveau Mark Strong. Je ne peux donc que vous inciter à mater ce Mandy, mix psychotronique entre Mad Max et The Crow, doté en prime d’une atmosphère qui n’appartient qu’à lui. C’est quand même plus excitant que d’aller chercher des œufs en chocolat dans le jardin, non ?

Mandy. De Panos Cosmatos. États-Unis/Belgique. 2018. 2h01. Avec : Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Linus Roache…

PANDORA (Albert Lewin, 1951)

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En 1930, en Espagne, au large d’Esperanza, des pêcheurs remontent dans leurs filets deux corps sans vie. Geoffrey Fielding, un archéologue britannique, découvre que l’une des victimes est son amie Pandora Reynolds. Il se remémore le pouvoir d’envoûtement de cette belle chanteuse, notamment auprès de l’un de ses prétendants, Reggie Demarest, qui s’est suicidé par amour pour elle peu de temps auparavant, laissant ainsi le champ libre au séduisant coureur automobile Stephen Cameron. Fielding se souvient aussi qu’un jour, alors qu’elle se promenait avec le pilote, Pandora aperçut un yacht au large. Intriguée, elle le rejoignit à la nage et rencontra à son bord le mystérieux Hendrik Van der Zee, occupé à peindre le portrait de la mythique Pandore, dont le visage ressemblait trait pour trait au sien… Source : arte.tv/fr

Deux mythes pour un film de légende. Soit celui du Hollandais volant et de Pandore, des récits fabuleux réunis dans une œuvre moderne et intemporelle. Une rencontre comme seul le cinéma peut l’imaginer, la concrétiser, la magnifier. Le plus fameux des vaisseaux fantômes, hanté pour l’éternité par le maudit Hendrik Van der Zee (James Mason), croise Pandora Reynolds (Ava Gardner), une femme convoitée par toute la population masculine. Tous les sept ans, le navigateur condamné à perpète peut quitter la mer et rompre le fil du temps. Pour briser sa malédiction, il doit trouver celle qui serait prête à mourir d’amour pour lui. Peut-être la Miss Reynolds dont la beauté fait trembler tous ceux qui l’entourent ? Extraordinaire à plus d’un titre, la love story au centre de Pandora est une aventure fantastique dans tous les sens du terme. Le scénario ne fait aucun mystère de la nature surnaturelle de Van der Zee et dévoile même les origines de son malheur lors d’un flashback en costumes. Survenus deux siècles auparavant, ces événements sont narrés en voix off par le principal intéressé lisant son propre bouquin à l’époque contemporaine. L’imaginaire se mêle alors à la réalité et fait également de Pandora Reynolds la possible réincarnation d’une déesse infernale (la toile peinte par le marin déchu reprend les traits d’Ava Gardner et la représente avec la célèbre boîte aux mille et un fléaux). Cette relation à nulle autre pareille ne peut avoir qu’une issue tragique et sublime. Comme l’annonce la première séquence du film, la fatalité semble marquer de son sceau l’existence de ses deux protagonistes. Autour d’eux mais aussi malgré eux, la mort se déploie et fait de l’amour un sentiment destructeur. Avant de connaître l’errance infinie pour avoir défié Dieu, Van der Zee assassine sa dulcinée et commet l’irréparable sur un terrible malentendu (il la croyait infidèle, elle ne l’était pas). Quant à Pandora, ses soupirants sont prêts à tout pour attirer son attention, y compris à tuer (voire à se foutre en l’air). Son intimidante et fascinante beauté, sans doute échappée d’un autre monde, brûle le commun des mortels jusqu’à l’os… Cette valse funèbre devrait logiquement se dérouler dans un cadre gothique, glacial, lugubre. Au lieu de cela, le discret Albert Lewin (peu de longs en tant que réal mais un regard fin et subtil que le 7ème art n’oubliera pas) plonge la noirceur de son propos dans un environnement estival, solaire, diurne. On s’attend à débouler en enfer et nous voilà au paradis. Le village espagnol d’Esperanza – avec son littoral, ses pêcheurs, ses baraques de bord de mer – offre à Pandora un décor inattendu et une atmosphère singulière. Rien que le nom de l’endroit (« espoir » dans la langue de Nieves Navarro) contraste avec la mélancolie reliant tous les personnages. Les séquences de flamenco, de corrida ou de course automobile constituent autant de parenthèses dans la vie de ce microcosme éloigné des préoccupations de l’existence. L’insouciance ambiante cohabite avec l’étrangeté de certains lieux, comme cette plage parsemée de statues antiques, vestiges de l’Histoire ignorés par les touristes et les fêtards. Ou cet horizon maritime squatté par un vieux galion attendant paisiblement une possible libération. À ce titre, la contribution esthétique du chef op Jack Cardiff (qui n’a jamais vu sa photo sur Le Narcisse noir ne peut saisir totalement le mot « perfection ») se montre inestimable. La flamboyance des images, soutenue par une science incroyable du cadre, caresse les étoiles et enchante littéralement le spectateur (l’effet Technicolor !). La céleste Ava Gardner n’y est pas non plus pour rien. Sa splendeur est telle que la comédienne semble sortir tout droit de nos songes les plus dingues. Avec ses airs de divinité descendue sur terre pour faire souffrir les hommes, la Kitty Collins de The Killers nous laisse carrément bouche bée et émeut lorsque ses yeux trahissent un peu de compassion pour ceux qui l’admirent. Si belle que l’on ne pourrait oser l’aimer, comme le dit Apollinaire dans son poème 1909… C’est bien là le drame d’un James Mason tourmenté par un affreux dilemme : doit-il laisser Pandora se sacrifier pour lui ? La délivrance de son âme doit-elle se faire à ce prix ? Ni vivant ni mort, seulement captif d’un châtiment auquel il s’est résigné, le capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers brille jusque dans les moindres nuances de son jeu. Du travail d’orfèvre, à l’image d’un chef-d’œuvre qui n’a jamais cessé de prouver son immortalité.

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Pandora and the Flying Dutchman. D’Albert Lewin. Royaume-Uni. 1951. 2h02. Avec : Ava Gardner, James Mason et Nigel Patrick. Maté à la téloche le 25/06/18.

ROBE DE SANG (Tobe Hooper, 1990)

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En transformant une cape rouge découverte dans une malle en une superbe robe de soirée, une belle étudiante tombe sous le coup d’une malédiction plusieurs fois centenaire. Diaboliquement séduisante, elle se métamorphose sous son influence maléfique en une dangereuse prédatrice… Source : movinside.fr

Celles et ceux qui, dans les nineties, ont eu le droit de veiller tard pour mater « Les Jeudis de l’angoisse » (M6) se souviennent peut-être de Robe de sang aka I’m Dangerous Tonight aka Red Evil Terror. Un téléfilm confié à Tobe Hooper au moment où sa carrière vacille (cette dernière ne reprendra du poil de la bête qu’au milieu des années 2000 avec le très honorable diptyque  The Toolbox Murders/Mortuary). Si l’âge d’or du Texan commence quelque peu à s’éloigner (1974-1986 : douze ans de bonheur s’étalant sur nos écrans fantastiques), le réalisateur de Lifeforce sait encore mener un projet jusqu’à son terme, quand bien même celui-ci ne lui permet pas de se surpasser. Sa commande cathodique, Hooper l’emballe avec savoir-faire à défaut d’y mettre un max de passion. Cette histoire de fringue aztèque s’emparant du corps et de l’esprit de ses hôtes peut se voir comme une version textile du Christine de Big John (toute proportion gardée, bien sûr). Un argument surnaturel pas plus mauvais qu’un autre, sorti tout de même d’une nouvelle de Cornell Woolrich (dont les écrits ont donné au cinéma Fenêtre sur cour ou La Sirène du Mississipi, ce qui n’est pas rien). Les producteurs et scénaristes Bruce Lansbury et Philip John Taylor (deux spécialistes de la fiction TV, surtout le premier) n’ont pas salopé leur adaptation. En premier lieu, leur script évite de tomber dans un schéma répétitif, piège tendu par la nature slasheresque de son sujet (les meurtres se succèdent autour de la fameuse robe, qui plus est dans un milieu estudiantin et des banlieues pavillonnaires – mais pas que). Loin de se contenter d’une seule protagoniste, la malédiction se transmet en réalité d’un individu à un autre, par simple contact avec l’étoffe maudite (on peut également songer au génial Hidden de Jack Sholder). À mi-parcours, le scénar en profite aussi pour développer une intrigue secondaire qui – de manière habile – relance l’ensemble de plus belle (une fille en rouge assassine des mecs pour se payer sa dose de junkie, un rôle tenu par la grande Dee Hurlements Wallace !). Dommage que la plupart des personnages pâtissent d’une caractérisation assez primaire, voire stéréotypée (la cousine bimbo, le sportif bellâtre, le flic blasé – ce dernier étant campé par cette vieille baderne de R. Lee Ermey, la pilule passe plutôt bien). Cependant, Amy (l’héroïne interprétée par Mädchen Amick) bénéficie d’un traitement un peu à part puisqu’elle ne se résume pas seulement à sa beauté virginale. C’est avant tout son intelligence qui lui permet de combattre les effets destructeurs du mal, c’est grâce à la force de son esprit qu’elle peut résister à cette attraction fatale. Un bon point, surtout dans le cadre étriqué d’une prod télé. Car, comme chacun sait, les limites imposées par la petite lucarne empêchent tout débordement (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui). Il faut donc s’accommoder de quelques filets de sang et de deux ou trois notes sexy assez frileuses. Toujours ça de pris. Avouons toutefois que cette timidité horrifico-érotique prévisible ne nuit pas trop à Robe de sang. Conscient du caractère modeste de l’entreprise, Tobe Hooper ne se laisse pas aller pour autant. Les séquences nocturnes jouissent d’un soin particulier, la fin ouverte fait preuve d’une ironie tout à fait inattendue et le cinéaste s’amuse à citer les classiques des années 70/80 (des plans de Terminator et d’Halloween sont repris tels quels), tout en faisant un petit clin d’œil à sa propre filmo (le visage crispé de la grand-mère en fauteuil roulant renvoie aux grandes heures de la famille tronçonneuse). Mais le point fort de I’m Dangerous Tonight demeure son casting extrêmement plaisant, composé d’habitué·e·s du fantastique, de vétérans du Bis, de gueules de porte-bonheur et de beautés évanescentes ou létales. Outre les susmentionné·e·s Dee Wallace et R. Lee Ermey, notons la présence fugace de William Berger. Cette figure marquante du cinoche pop européen (Le Dernier face à face, L’île de l’épouvante) joue ici les anthropologues lors d’une intro dévoilant un joli sarcophage à la Indiana Jones. Pour sa part, Anthony Perkins se voit offrir un emploi plus consistant. Seulement, ses interventions sporadiques dans le récit s’avèrent curieusement agencées (l’acteur, en fin de carrière, peine à trouver sa place dans le film). Quant à la toute jeune Mädchen Amick, elle constitue le véritable trésor de ce Robe de sang. La Shelly de Twin Peaks se montre très douée pour la comédie, passant avec assurance de l’étudiante réservée à la bombe incendiaire. Et puis, plus craquante que la Mädchen, tu meurs ! De quoi faire fondre le p’tit cœur de boucher de notre cher Leatherface.

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I’m Dangerous Tonight. De Tobe Hooper. États-Unis. 1990. 1h28. Avec : Mädchen Amick, Dee Wallace et Anthony Perkins. Maté en dvd le 28/05/18.

LE BAISER DU VAMPIRE (Don Sharp, 1963)

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Lors de leur voyage de noce, un jeune couple perdu dans un petit village d’Europe centrale accepte l’invitation du mystérieux Comte Ravna dans son château. Ils vont découvrir, lors d’un mémorable bal masqué, que la lugubre demeure abrite une secte vampirique. Source : dvdfr.com

Le Baiser du vampire commence fort : un homme débarque à un enterrement, se recueille un instant puis saisit soudainement une pelle qu’il enfonce en plein milieu d’un cercueil. Le geste est brutal, choquant, inattendu. Et d’un point de vue cinématographique, claque sévère. Il s’agit de l’une de ces fameuses séquences prégénériques chères à la Hammer, entrées en matière dans lesquelles la couleur est annoncée : noire comme la nuit, rouge comme le sang… Conçu au départ pour devenir le troisième Dracula du studio britannique (après Le Cauchemar de Dracula et Les Maîtresses de Dracula), le film de Don Sharp prend une autre forme suite au refus de Christopher Lee et Peter Cushing de participer au projet. Exit également Terence Fisher, temporairement en froid avec la firme au marteau après quelques échecs commerciaux (Les Deux visages du docteur Jekyll et Le Fantôme de l’opéra en tête). Même sans le trio magique de l’épouvante anglaise, The Kiss of the vampire parvient à s’inscrire dans la continuité de ses glorieux prédécesseurs. Le gothique flamboyant s’y exprime de la plus belle des manières et replonge le spectateur dans une époque révolue où la terreur se faisait classieuse. Pour s’en convaincre, il suffit de voir la direction artistique – riche en détails fabuleux – de Bernard Robinson et la photographie – aux couleurs éclatantes, même dans les ténèbres – d’Alan Hume. À l’instar d’un Freddie Francis succédant à Fisher sur la saga des Frankenstein, Don Sharp ne démérite pas et apporte même d’agréables petites variantes à un scénario s’amusant à redistribuer les rôles. En lieu et place du comte hématophage imaginé par Bram Stoker, on trouve le mordant docteur Ravna, notable louche craint par les gens du coin. Face à lui, ce soûlard de professeur Zimmer joue les Van Helsing de garde mais sur un registre plus tourmenté. Autour de ces deux antagonistes, aucun archétype du genre n’a été oublié : victimes potentielles se jetant dans la gueule du vampire et tentant d’en sortir, château dominant les environs et dissimulant un terrible secret, malédiction imposant le silence et répandant sa tragédie auprès de villageois soumis à la terreur… On a beau connaître la musique, quand elle est bonne, on peut l’écouter en boucle. Car la griffe Hammer, c’est une atmosphère particulière et unique. Une fragrance nostalgique, celle des cinoches de quartier et de leurs grandes toiles peintes, promesses d’effroi jamais démenties. Une célébration des mythes intemporels où le romantisme se mêle au macabre, Eros à Thanatos. Et une subversion planquée derrière le classicisme. Dans Le Baiser du vampire, les forces du mal apparaissent bien souvent comme libératrices. L’aristocratie décadente, jouisseuse et rebelle de Ravna ne vaut-elle pas mieux que cette petite bourgeoisie victorienne engoncée dans son conformisme ? La scène où l’oie blanche Marianne est hypnotisée par l’interprétation au piano du fiston Ravna, trahit chez l’auditrice un désir d’émancipation aussi moral qu’érotique. Zimmer fait même appel à la magie noire pour stopper son ennemi juré, ce qui vient brouiller la frontière entre l’ombre et la lumière. Combattre le mal par le mal, voilà qui entame le manichéisme souvent à l’œuvre dans ce type d’histoire. Et qui donne lieu à une attaque de chauves-souris plutôt bien fichue malgré quelques ficelles visibles à l’œil nu. Un climax spectaculaire dynamisé par un montage décuplant l’impact d’un morceau de bravoure initialement prévu pour The Brides of Dracula. Si la séquence évoque Les Oiseaux d’Hitchcock, il est bon de préciser que le Sharp a bien été tourné avant. Autre grand moment de The Kiss of the vampire : un bal masqué fréquenté par des goules raffinées et servant de piège à humains. L’influence majeure de Roman Polanski pour son hilarant Le Bal des vampires. Parmi les bonnes idées du long-métrage, notons également le côté « suspense et machination » du script, aspect intervenant lorsque le pauvre Edward de Souza se voit nier par son entourage la vérité sur l’enlèvement de son épouse. Les thrillers écrits par Jimmy Sangster pour la Hammer ne sont pas loin (Hurler de peur, Paranoiac…). Montrer le vampirisme comme une secte fait là aussi partie de ces petites choses qui font les grands films. Et ce n’est pas la froideur exquise du Ravna campé par Noel Willman qui me contredira. Ni son inoubliable trio d’Hammer girls. Dans le rôle de Sabena, la fille du châtelain diabolique, Jacquie Wallis inspire la volupté tout en restant secrète et d’une sobriété exemplaire. Avec un temps de présence à l’écran assez limité, la succube Isobel Black réussit à marquer les esprits et à donner un goût savoureux à la perversité. Quant à la délicieuse Jennifer La Femme reptile Daniel, jeune mariée offerte à la concupiscence du Diable, sa blondeur irradie comme le soleil et calcine le cœur des suceurs de sang. Hammer forever !

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The Kiss of the vampire. De Don Sharp. Royaume-Uni. 1963. 1h28. Avec : Jennifer Daniel, Noel Willman et Isobel Black. Maté en dvd le 17/03/18.

LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE (Dominique Rocher, 2018)

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En se réveillant ce matin dans cet appartement où la veille encore la fête battait son plein, Sam doit se rendre à l’évidence : il est tout seul et des morts-vivants ont envahi les rues de Paris. Terrorisé, il va devoir se protéger et s’organiser pour continuer à vivre. Mais Sam est-il vraiment le seul survivant ? Source : madmovies.com

Derrière ce titre poétique, se cache un zombie flick made in France. À moins que ce ne soit plutôt des infectés, puisque lesdits zombies – joyeusement convulsifs et étonnamment muets – peuvent encore courir pour choper leurs proies. Une fâcheuse manie acquise avec 28 jours plus tard et L’Armée des morts (sans oublier L’Avion de l’apocalypse d’Umberto Lenzi, avec un peu plus de vingt ans d’avance). Mais peu importe, puisque le pourquoi du comment n’intéresse pas Dominique Rocher. Les origines de l’apocalypse sont volontairement éludées. De prime abord, on pourrait trouver curieux que le héros de La Nuit a dévoré le monde ne songe un seul instant à allumer la télé ou son smartphone pour savoir ce qu’il se passe. À la place, il préfère consulter les messages d’adieux gardés en mémoire sur les portables de celles et ceux qui sont morts et revivent malgré eux. Sortant tout juste d’une rupture que l’on imagine douloureuse, Sam trouve dans cette solitude imposée par le chaos une façon de prendre sa revanche sur sa vie d’avant. D’être enfin peinard, libre, loin des autres et de leurs règles sociales étouffantes. Avec rigueur et sans aucune digression, le premier acte décrit les rouages de la survie en milieu hostile (sécurisation du périmètre, recherche de bouffe, installation d’un nouveau chez-soi). La topographie des lieux est constamment lisible, ce qui prouve la maîtrise de son réalisateur en matière de gestion de l’espace. Un savoir-faire utile lorsque l’on décide de rester en huis clos pendant près de quatre-vingt-dix minutes. Car l’action de La Nuit a dévoré le monde se déroule entièrement dans un immeuble Haussmannien et ne montre de Paris qu’une rue et un panorama plus général vu d’un toit-terrasse. Minimaliste et efficace, le film prend le parti d’adopter le point de vue de son protagoniste sans jamais le quitter d’une semelle. Jeune homme ordinaire plongé dans une situation extraordinaire, Robinson Crusoé à la sauce Je suis une légende, Sam est d’emblée le type de personnage auquel le spectateur s’identifie, ce que facilite grandement l’interprétation convaincante du Norvégien Anders Danielsen Lie. La bonne idée du script est aussi de montrer les effets du temps qui passe sur ce dernier, de faire défiler les saisons qui – fatalement – amènent avec elles des difficultés de plus en plus grandes. Rester planqué ne change rien à l’affaire : l’hiver finit toujours par venir. Le froid, la dépression, la folie sont là pour nous rappeler à l’ordre. On ne peut pas se mettre à l’écart de la fin du monde et faire comme si de rien n’était. Pensant pouvoir refaire leur vie dans un centre commercial, les survivants du Dawn of the Dead de Romero se laissaient déjà berner par cette illusion. Conserver son humanité et aller de l’avant ne vont pas de soi quand, à l’extérieur, tout part en couille. Voilà les deux principaux enjeux au cœur du long-métrage de Dominique Rocher. Traitant son sujet au premier degré et sans esbroufe postmoderniste, le cinéaste ne prend jamais le genre de haut et se permet même de contrecarrer nos attentes de cinéphage. La Nuit a dévoré le monde ne suit pas la trame zombiesque habituelle, au risque de faire légèrement stagner le récit à mi-parcours. Rien de méchant, l’originalité de l’entreprise est à ce prix. D’autant plus que, question mise en scène, Rocher fait preuve d’inspiration et livre quelques beaux moments. Comme ces funérailles improvisées par Sam après s’être retenu de balancer un corps par la fenêtre. Ou l’étrange « amitié » liant le bonhomme au non-mort Denis Lavant. Ou encore l’apparition de l’admirable Golshifteh Farahani dont la simple voix ferait rebattre le palpitant de n’importe quel zomblard. Ses répliques en français, étreintes sonores relevées d’un accent léger et aérien, caressent nos écoutilles. Son irruption tardive dans le récit constitue à la fois une accalmie et un mirage pour celui qui est probablement le dernier homme sur terre. Peu présente à l’écran, Golshifteh aurait donné une autre dimension à l’ensemble si elle avait tenu le rôle principal. Mais on ne va pas refaire le film. De toute manière, un seul regard suffit à la comédienne pour dissiper les ténèbres et illuminer La Nuit a dévoré le monde. En tout cas, bonne nouvelle : le cadavre du fantastique hexagonal bouge encore.

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La Nuit a dévoré le monde. De Dominique Rocher. France. 2018. 1h34. Avec : Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani et Denis Lavant. Maté en salle le 13/03/18.

LA FORME DE L’EAU (Guillermo del Toro, 2017)

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Muette et esseulée, Elisa Esposito est engagée comme agent d’entretien dans une base militaire de haute sécurité. Dans un laboratoire qu’elle doit nettoyer, elle découvre une créature en captivité, terrifiée et affaiblie, avec laquelle elle noue secrètement des liens. Apprenant les intentions du dirigeant Richard Strickland, qui souhaite euthanasier son prisonnier pour analyser ses entrailles, Elisa requiert l’aide de son voisin Giles pour mettre en place un dangereux plan d’évasion… Source : madmovies.com 

Marqué au fer rouge par la découverte durant sa jeunesse de L’Étrange créature du lac noir, Guillermo del Toro rend avec La Forme de l’eau un vibrant hommage à ce classique de la Universal. Une passion que le Abe Sapien du diptyque Hellboy trahissait déjà. Mais le cinéaste va beaucoup plus loin en développant la love story réciproque que ne pouvait s’autoriser le film de Jack Arnold. De fait, le dernier Guillermo s’avère plus proche d’un conte façon La Belle et la Bête que d’un monster flick traditionnel, et retrouve toute la puissance et l’émotion des mythes dans lesquels l’amour est capable d’exploser tous les carcans. Avec une sincérité, un brio et une maturité à toute épreuve, notre homme s’éloigne tout doucement de ses souvenirs cinéphagiques et s’approprie son œuvre comme seuls les grands cinéastes savent le faire. À l’heure où le syndrome Disney a parfois tendance à ruiner l’imaginaire hollywoodien, The Shape of Water fait preuve d’une liberté de ton salutaire, ce qui témoigne du caractère éminemment adulte et personnel de l’entreprise. Adulte, personnel mais aussi osé, puisque le film n’hésite pas à sexuer ses personnages, à les incarner totalement en leur donnant une libido à explorer et des désirs à assouvir. La masturbation matinale d’Elisa, dévoilée avec un naturel et un humour désarmant, nous rend la protagoniste immédiatement attachante et authentique. Du côté des ombres, l’autoritaire Strickland se livre pour sa part à un violent missionnaire avec son épouse soumise, symbole de l’attirance brutale du bonhomme pour l’héroïne muette. D’abord et surtout romantique, la relation entre cette dernière et l’amphibien prend même une tournure érotique inattendue, lorsque – derrière un rideau de douche – la peau et l’écaille se frottent l’une à l’autre. Le genre de digression charnelle que ne peut accepter une société cadenassée par une intolérance déguisée en principe moral. Car s’il convoque l’imagerie d’une Amérique rétro fleurant bon la nostalgie (les 60’s servent ici de toile de fond), del Toro ne dénonce pas moins le conservatisme qui gangrène toute une époque. Le rêve qui permet aux marginaux de transcender leur existence a bien du mal à émerger quand la ségrégation raciale interdit aux noirs de consommer au comptoir d’un snack, quand l’homosexualité engendre le rejet et la haine, quand les femmes sont considérées comme des citoyennes de seconde zone. La guerre froide noie sous sa paranoïa et son bellicisme la différence de ceux qui refusent de s’agenouiller devant la sainte bombe. Les véritables « monstres » portent un uniforme ou un costard, écoutent ou donnent des ordres, obéissent au nom d’une quelconque idéologie politique. Ou font jouer leur matraque électrique. Libertaire et humaniste, le réalisateur de Crimson Peak en profite pour défendre les minorités, les opprimés et apporte une dimension sociale à une histoire fantastique dans tous les sens du terme. L’affection que porte le Mexicain pour l’homme poiscaille et ses complices n’est pas feinte. Il parvient à rendre palpable la solitude de chacun, souligne leur capacité à rester digne dans l’adversité. Et cela sans tomber dans le piège du manichéisme et sans naïveté aucune (une certaine pression hiérarchique peut expliquer – en partie – l’attitude néfaste de Strickland, le chercheur/espion soviétique fait preuve de compassion). Même la nature sauvage de la créature n’est pas éludée (mais rassurez-vous, aucun matou n’a été maltraité durant le tournage…). Et nous ne serions pas tout à fait dans un film de Guillermo del Toro sans le soin, la rigueur et l’inventivité qui caractérisent chaque décor. Ce qui se vérifie dès les premières minutes avec ce superbe travelling descendant, partant de l’appartement d’Elisa pour finir dans la grande salle d’un cinoche de quartier, là où les lumières s’éteignent pour embrasser dans l’obscurité des songes nourris de péplums et de comédies musicales… Les petits pas de danse improvisés par Sally Hawkins dans les couloirs de son immeuble, prouvent à eux seuls que la comédienne a parfaitement su capter toute la magie de La Forme de l’eau. Mêlant l’espièglerie à l’innocence, la hardiesse à la générosité, la vaillance à la mélancolie, l’instit de Be Happy vous donne tout simplement l’envie de plonger avec elle dans les profondeurs de l’océan. Pas de doute, le monde est meilleur au fin fond des abysses.

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The Shape of Water. De Guillermo del Toro. États-Unis. 2017. 2h03. Avec : Sally Hawkins, Michael Shannon et Octavia Spencer. Maté en salle le 24/02/18.

A GHOST STORY (David Lowery, 2017)

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Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité. Source : allocine.fr

Une ghost story pas comme les autres, hantée par un fantôme pas comme les autres. Dans son genre, le film de David Lowery ne ressemble à rien de connu (vous voyez Casper et Wendy ? Et bien ça n’a rien à voir). Si le jeune cinéaste donne à son spectre un look ultra familier et économique (un drap blanc et deux trous noirs), il lui fait vivre une expérience à nulle autre pareille. L’au-delà selon A ghost story répond à ses propres codes, invente son propre langage (voir à ce propos, la façon dont les esprits communiquent entre eux). Mais là où les choses deviennent fascinantes, c’est lorsque l’espace et le temps envoient bouler nos repères. Partant d’un postulat aussi intime qu’universel (un couple, une baraque, un deuil), les événements prennent progressivement une tournure existentielle et cosmogonique. Le récit s’aventure alors plus loin que prévu et part délicatement rejoindre l’infini, bousculant ainsi nos attentes. L’audace est payante puisque le spectateur est embarqué dans un voyage temporel procurant un vertige sensitif absolument étourdissant. Vu à travers le regard d’un fantôme coincé entre deux univers, A ghost story parvient à faire d’un figurant dissimulé sous une longue étoffe, un personnage à part entière. Mieux encore, les émotions affleurent à travers le tissu, sa peine et sa colère deviennent évidentes, son errance résonne dans un vide inconsolable. Dans ce cas de hantise observé de l’intérieur, les vivants et les morts cohabitent ensemble tant bien que mal, tous séparés par un mur invisible, tous condamnés à se perdre dans l’oubli et à être zappés par la mémoire du monde. Le présent comme seul cadeau, la poussière comme seul héritage… Les partis pris formels de Lowery participent grandement au caractère rare et précieux de l’ensemble. L’utilisation d’un format inhabituel (le 1.33 : son image carré, ses bords arrondis) apporte un soupçon de poésie et d’étrangeté à cette histoire fantastique dans tous les sens du terme. Les plans, souvent fixes et contemplatifs, respirent à leur propre rythme et s’épanouissent dans une grammaire cinématographique étrangère aux modes actuelles. La caméra semble saisir ce qu’il y a de définitif, de crucial dans le silence et l’obscurité, débusque la gravité et la beauté se cachant derrière le quotidien le plus banal. Chaque plan est un tableau savamment composé dans lequel une silhouette spectrale à la fois inquiétante et attachante déambule dans une nuit éternelle. Le montage reste fluide, jouant habilement avec les ellipses au fur et à mesure que le temps passe, repasse, avale les âmes et les souvenirs. Ainsi, une simple révélation vient changer la donne lors du final et éclaire le premier acte sous un jour nouveau et résolument tragique… Voilà pourquoi A ghost story n’est pas l’exercice de style froid et prétentieux que l’on aurait pu craindre. C’est un chef-d’œuvre remuant aussi bien la caboche que la poitrine, une histoire de fantôme mais aussi d’amour, une réflexion sur ce qui nous lie et ce que nous laissons – ou pas – après notre disparition. Son romantisme déchirant l’est encore davantage lorsque Rooney Mara dévore soudainement une tarte non pas par faim mais par désespoir, ou quand elle écoute le testament musical de Casey Affleck, son amant du Texas (le soundtrack composé par Daniel Hart est par ailleurs magnifique). Comme dans Her ou Carol, les yeux mélancoliques de Rooney remplissent les ombres creuses d’une lumière de clair de lune.

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A ghost story. De David Lowery. États-Unis. 2017. 1h32. Avec : Rooney Mara, Casey Affleck et Liz Franke. Maté en salle le 24/12/17.

ÇA (Andrés Muschietti, 2017)

513263_jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxFICHE TECHNIQUE Ça (titre original : It). D’Andrés (ou Andy) Muschietti. États-Unis. 2017. 2h15. Avec : Bill Skarsgård, Sophia Lillis et Jaeden Lieberher. Genre : fantastique/horreur. Sortie France : 20/09/2017. Maté en salle le 7 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? À Derry, dans le Maine, sept gamins ayant du mal à s’intégrer se sont regroupés au sein du « Club des Ratés ». Rejetés par leurs camarades, ils sont les cibles favorites des gros durs de l’école. Ils ont aussi en commun d’avoir éprouvé leur plus grande terreur face à un terrible prédateur métamorphe qu’ils appellent « Ça »… Car depuis toujours, Derry est en proie à une créature qui émerge des égouts tous les 27 ans pour se nourrir des terreurs de ses victimes de choix : les enfants. Bien décidés à rester soudés, les Ratés tentent de surmonter leurs peurs pour enrayer un nouveau cycle meurtrier. Un cycle qui a commencé un jour de pluie lorsqu’un petit garçon poursuivant son bateau en papier s’est retrouvé face-à-face avec le Clown Grippe-Sou (Bill Skarsgård)… Source : allocine.fr

MON AVIS TÉLÉ Z Pas de doute, le Ça 2017 fait largement oublier la première adaptation du roman de Stephen King. Surévaluée, cette dernière ne doit son statut d’œuvre culte qu’à la nostalgie des ex-ados qui l’ont jadis découverte sur M6. Non pas que la chose soit honteuse, loin de là, mais elle souffre quand même de toutes les tares inhérentes à sa nature de téléfilm (les plus embêtantes : sa facture mainstream et son casting fadasse, à l’exception de Tim Curry et Annette O’Toole). Le film d’Andy Muschietti vient enfin rendre justice au fameux pavé du binoclard du Maine, même si le premier ne s’autorise pas à aller aussi loin que le second (peut-être étaient-ce les intentions de Cary True detective Fukunaga, avant de se faire remplacer par le réal de Mamá ?). Mais peu importe puisque ce nouveau Ça embrasse son sujet avec force et se montre par ailleurs assez violent pour un long-métrage impliquant des mioches. À ce propos, la séquence d’ouverture a de quoi surprendre et remuer, le spectateur n’ayant plus l’habitude de voir nos chères têtes blondes (mal)traitées de la sorte… Pour une péloche de major company, It ne ménage pas toujours son audience et se révèle parfois physiquement éprouvant. Cette approche viscérale aurait été vaine sans la densité psychologique du script. L’idée de scinder l’ensemble en deux parties distinctes est plutôt judicieuse, tant elle permet de développer les personnages et la nocivité de leur environnement. Dédié à l’enfance des « losers », ce premier segment de 2h15 (une durée plutôt inhabituelle pour un film d’horreur) prend le temps de caractériser chaque membre du club, de les faire exister et de rendre leur mal-être palpable. Ce parti pris est bel et bien le plus approprié puisque Grippe-Sou –  l’incarnation du Mal absolu – se nourrit des peurs, des faiblesses et des doutes de ses victimes. Impossible de ne pas avoir de l’empathie pour ces gosses harcelés par des brutes épaisses, endeuillés par la perte d’un proche, persécutés par un père abusif ou enchaînés par une mère possessive. Dans ce sombre tableau, la cellule familiale en prend un sacré coup. Les parents sont soit absents, soit perturbés. Rien d’étonnant lorsqu’un clown maléfique sème le chaos dans le même bled depuis plusieurs générations… L’écriture – assez subtile – est vraiment l’un des points forts du film. À l’instar du gamin en surpoids du Super 8 de J.J. Abrams, celui de Ça n’est pas réduit à une simple caricature façon Choco dans Les Goonies (dans lequel le « p’tit gros » de service ne faisait que bouffer et chouiner). Ici, le rôle  de Ben n’a rien d’ingrat et n’est pas là pour attiser les moqueries. Petit génie qui s’ignore, il fréquente la bibliothèque municipale où ses recherches mettent le reste de la bande sur la bonne voie. Mieux, son âme de poète ne laisse pas insensible Beverly. Seule fille du groupe, cette dernière est pourtant la plus courageuse et la plus téméraire du lot. Et aussi la plus attachante. La jeune Sophia Lillis est à cet égard admirable et on comprend aisément pourquoi elle se retrouve au centre d’un triangle amoureux. C’est dire à quel point l’éblouissante rouquine nous manquera dans le second volume, consacré à l’âge adulte de nos héros en culottes courtes… Logiquement, cette grande aventure – aussi romantique que traumatique – s’achève sur un crève-cœur, et ce aussi bien pour nous que pour ces enfants obligés de grandir trop vite… Pour conclure, ajoutons que pour une péloche se déroulant à la fin des 80’s, Ça ne joue jamais la carte de la référence geek à outrance. Une qualité par les temps qui courent et dont fait preuve ce que l’on peut considérer comme le meilleur film horrifique avec des mômes vu depuis un bail. 5/6

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La révélation Sophia Lillis doit affronter ses peurs face à un boogeyman particulièrement cauchemardesque…

COLOSSAL (Nacho Vigalondo, 2016)

05FICHE TECHNIQUE Colossal. De Nacho Vigalondo. Canada/États-Unis/Espagne/Corée du Sud. 2016. 1h49. Avec : Anne Hathaway, Jason Sudeikis (la barbe lui donne ici des faux airs de Chuck Norris) et Dan Stevens. Genre : fantastique. Sortie France : 27/07/2017 (e-Cinéma). Maté à la téloche le dimanche 24 septembre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Gloria (Anne Hathaway) est une jeune new-yorkaise sans histoire. Mais lorsqu’elle perd son travail et que son fiancé la quitte, elle est forcée de retourner dans sa ville natale où elle retrouve Oscar (Jason Sudeikis), un ami d’enfance. Au même moment, à Séoul, une créature gigantesque détruit la ville, Gloria découvre que ses actes sont étrangement connectés à cette créature. Tout devient hors de contrôle, et Gloria va devoir comprendre comment sa petite existence peut avoir un effet si colossal à l’autre bout du monde… Source : allocine.fr

MON AVIS TÉLÉ Z De nos jours, on ne s’étonne plus de retrouver directement en dvd/blu-ray ou en VOD des œuvres se distinguant par leur originalité. Voir Colossal sur petit écran ne m’étonne donc pas. Ce qui ne m’empêche pas de trouver dommage que la distribution des films en salle soit aussi standardisée. Des propos qui relèvent de la vieille rengaine, me direz-vous. Cela dit, qu’un cinéaste aussi inventif que Nacho Vigalondo ait pu financer un tel projet est déjà en soi un miracle. Le long-métrage existe, il est visible et – en 2017 – c’est une victoire pour les artistes qui se contrefoutent des modes et des diktats des majors. Pourtant, à première vue, Colossal semble profiter du succès des récentes réappropriations hollywoodiennes du kaiju eiga, le film de monstre à la japonaise. Cependant, Vigalondo n’emprunte pas le même chemin que Pacific Rim ou le dernier remake de Godzilla. Le cinéaste espagnol détourne plutôt le genre pour lui donner une couleur plus intime et décalée. L’histoire commence en effet comme une (fausse) comédie romantique qui, par la suite, prend la forme d’un drame sentimentalo-surnaturel. Les relations entre les personnages s’obscurcissent lorsqu’une extraordinaire découverte révèle leur vrai visage. Une étrange autant que stimulante dichotomie s’opère alors entre le retour chaotique de la principale protagoniste dans son bled natal et les spectaculaires apparitions d’une gloumoute géante en plein Séoul. Dès lors, deux échelles interagissent entre elles, l’une humaine, l’autre… colossale, la première ayant la responsabilité de ce qui se passe dans la seconde. Une façon pour Gloria (Anne Hathaway, convaincante en girl next door), jeune femme un peu paumée et en manque de repères, de combattre ses vieux démons et de s’affirmer. Ses décisions peuvent sauver des milliers de vies à l’autre bout de la planète et l’amènent à se conduire comme une héroïne silencieuse. Face aux parasites qui ne la comprennent pas et la tirent vers le bas, nous comprenons vite que les « méchants » du film ne sont pas ceux que l’on croit. Se présentant d’abord comme un gars charmant et sympathique, Oscar (Jason Sudeikis, dans un registre qui l’éloigne de ses emplois habituels dans la comédie U.S.) n’est en fait rien d’autre qu’un type autoritaire et frustré par sa condition. Ce cliché de la romcom (au départ) se transforme rapidement en salaud ordinaire dont le sexisme latent est un défi de plus lancé à l’encontre de Gloria. Dans le même temps, celle-ci affronte sa « némésis » comme s’il s’agissait d’un vilain de comic book movie, à la différence que les super-pouvoirs sont ici détenus par leur double kaijuesque. Ne laissant rien au hasard question écriture, Vigalondo peut se reposer sur la suspension d’incrédulité du spectateur pour crédibiliser l’incroyable. Par le biais d’un flashback aux images superbement évocatrices et d’un modus operandi ludique lié aux irruptions des créatures sud-coréennes, le bonhomme parvient à livrer une œuvre fantastique dans tous les sens du terme. Le climax, aussi inattendu qu’ingénieux, en constitue une preuve supplémentaire. Pour en arriver là, le réalisateur de Timecrimes (2007) a veillé à ce que l’équilibre entre ressorts psychologiques et saillies spectaculaires reste stable. Pas de destructions massives ostentatoires dans Colossal, mais des passages aussi brefs que marquants dont le but est avant tout de servir l’histoire et non pas d’épater la galerie. Les effets visuels n’en sont pas moins soignés et rivalisent avec le plus nanti des blockbusters (sans compter la réussite que représente le design du titan de Gloria). Malgré sa visibilité réduite dans l’Hexagone, il faut donc découvrir le petit dernier de super Nacho. Pourquoi ? Parce que rares sont devenues les péloches de genre qui, tout en faisant un pas de côté salutaire et payant, témoignent d’une réelle envie de cinéma. 4,5/6

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Dans Colossal, les problèmes d’Anne Hathaway prennent des proportions gigantesques…

HIGHLANDER (Russell Mulcahy, 1986)

MV5BMjc3YmU3MzQtNTA4OC00ZjljLWFmODAtZDU1YzY5ZTNkZDU3XkEyXkFqcGdeQXVyNTAyODkwOQ@@__V1_Highlander (pour l’instant, cinq films au total). De Russell Mulcahy. États-Unis/Royaume-Uni. 1986. 1h51. Avec : Christophe Lambert, Roxanne Hart et Clancy Brown. Genre : fantastique. Sortie France : 26/03/1986. Maté à la téloche le dimanche 30 juillet 2017.

De quoi ça cause ? New York, années 1980. Russell Nash (Christophe Lambert) n’est pas un antiquaire ordinaire : il a vu le jour en Écosse, au XVIe siècle. Nash, né Connor MacLeod, est un Immortel et, comme ses pareils, ni la vieillesse ni la maladie ne peuvent l’atteindre. Seul un autre Immortel peut le tuer en le décapitant. C’est par son mentor, Juan Sanchez Villa-Lobos Ramirez (Sean Connery), un Égyptien né en 896 avant. J.-C., que Nash/MacLeod a appris en quoi consiste la mission des Immortels : conquérir une récompense suprême, le Prix, qui ne peut être attribuée qu’à un seul. Un redoutable guerrier, Kurgan (Clancy Brown), a déjà éliminé la plupart de ses concurrents… (source : Arte.tv/fr)

Mon avis Télé Z : Dès les premières minutes, un plan sidère les mirettes : un long travelling s’envole tel un oiseau pour débusquer Christophe Lambert parmi la tribune du Madison Square Garden. Des prouesses visuelles comme celles-ci, Highlander en regorge. Obsédé par la belle image, Russell Mulcahy se livre à un exercice de style incroyablement dynamique. Son but : nous en mettre plein les yeux, ce que son sujet – fantastique dans tous les sens du terme – autorise et pas qu’un peu. L’auteur de Razorback s’amuse avec sa caméra et accouche d’une authentique BD live. Les immortels (pas ceux de l’Académie française, hein) sont iconisés comme s’ils s’agissaient de super-héros (ce qu’ils sont, d’une certaine manière) et s’affrontent dans des duels homériques où l’épée est reine. Lors de chaque face-à-face, le décor finit en miettes, totalement pulvérisé, ce qui donne une idée de la puissance des coups portés par les combattants (sans parler de toute cette énergie dévastatrice qui soulève littéralement le vainqueur, le fameux « Quickening » ou « accélération » dans la langue de Brigitte Lahaie). Le climax voit carrément une gigantesque enseigne lumineuse s’effondrer avec ses tubes de néon qui explosent et ses gerbes d’étincelles qui crépitent (catastrophe provoquant même une inondation, histoire de rendre la séquence encore plus dantesque). Soulignant l’esthétique urbaine et nocturne dans laquelle évolue le film, les éclairages bleutés de la photo de Gerry Fisher renvoient surtout à la beauté et à la force de l’acier. D’ailleurs, voir des mecs en découdre avec une lame à une époque où les flingues s’avèrent plus efficaces pour liquider son adversaire, créer un savoureux décalage. C’est là toute l’originalité de cet Highlander dont le script ambitieux mélange l’Écosse du XVIe et la grosse pomme des 80’s, le passé et le présent, l’ancien et le moderne. Les enjeux s’étalent sur plusieurs siècles et, pour relater le parcours de l’énigmatique Russell Nash/Connor MacLeod (Conrad dans la VF), de nombreux (et passionnants) flashbacks sont intégrés au récit à intervalles réguliers. Il ressort de ces retours en arrière un sentiment tragique faisant de l’immortalité une malédiction, de l’éternité une damnation. Pour celui qui ne peut pas mourir, le temps ne semble jamais s’écouler. Pire, il interdit toute relation amoureuse avec celle dont les heures sont inéluctablement comptées. Bluffant lorsqu’il aborde les aspects les plus spectaculaires de sa mise en scène, Russell Mulcahy se montre aussi inspiré par les passages intimistes et fignole de saisissants tableaux romantiques. La vieillesse et la mort de la première épouse de Connor – remarquable Beatie Edney – serrent le cœur du spectateur, émotion décuplée par l’utilisation de la chanson Who wants to live forever de Queen. Indissociable du succès de Highlander, le groupe de rock britannique offre une véritable signature musicale au long-métrage et l’accompagne tout du long, à la manière d’un vidéo-clip (les années 1980 sont aussi celles de la chaîne de télé américaine MTV). Un exercice dans lequel Mulcahy s’est beaucoup illustré et qui – dans la péloche qui nous intéresse – ne tourne jamais à la démonstration gratuite. En revanche, si l’on devait émettre des réserves, celles-ci concerneraient la prestation d’un Christophe Lambert qui peine à rivaliser avec le charisme de Sean Connery (qui flamboie en mentor plein de panache) et de Clancy Brown (génial en méchant obscène et « terminatoresque »). Les quelques punchlines de Totophe tombent même à plat et ne parviennent pas à faire de lui un héros cool et taillé pour porter une saga culte sur ses épaules. Roxanne Hart est, pour sa part, pas mieux lotie, son rôle servant surtout de prétexte à une love story des plus superficielles. Mais peu importe, Highlander reste un fleuron des années Starfix, une pépite conçue à une époque où l’inventivité dominait le cinéma de l’imaginaire. 5/6

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Christophe Lambert contre Clancy Brown : il ne peut en rester qu’un.