ANGEL, LA TRILOGIE : cinéma de minuit

Célébrer sur support dvd et blu-ray les grandes heures de l’ère VHS : tel est le credo de la fameuse « Midnight Collection » de Carlotta Films. Après The Exterminator (aka Le Droit de tuer – pas le Joel Schumacher, le Glickenhaus), À armes égales (pas le Ridley Scott, le Frankenheimer), Maniac Cop (pas le Xavier Dolan, le Lustig) ou encore Frankenhooker (du seul et unique Henenlotter), c’est au tour de la saga Angel de rejoindre cette furieuse anthologie. Durant les glorieuses 80’s (et à l’instar du Ms .45 de Ferrara), la trilogie de Robert Vincent O’Neil et Tom DeSimone a su féminiser un genre d’ordinaire très viril : le vigilante movie. Alors ne perdez pas de temps et venez vite faire la connaissance de l’intrépide Angel (pas le vampire, la justicière). 


BONNE ÉLÈVE LE JOUR, BONNE P… LA NUIT

Le Pitch. Molly Stewart (Donna Wilkes), 15 ans, mène une double vie. Lycéenne modèle le jour, elle devient à la nuit tombée Angel, une prostituée officiant sur Hollywood Boulevard. Alors qu’un dangereux tueur en série fait son apparition dans les rues de Los Angeles, assassinant sauvagement deux de ses amies, Angel refuse de céder à la peur… Source : Carlotta Films.

Avec son concept particulièrement gratiné (lycéenne le jour, prostituée la nuit), Angel s’annonce comme une pure péloche d’exploitation. Surprise, ce polar urbain distribué aux States par New World Pictures (l’une des boîtes fondées par Roger Corman) n’est pas du genre à se livrer au racolage. Au lieu d’explorer les contours les plus sordides de son sujet, Robert Vincent O’Neil préfère capter sur le vif la faune des rues chaudes de L.A. Également créateur de la série Lady Blue (un « Dirty Harry » au féminin animé par la rouquine Jamie Rose), le réalisateur s’attache à faire vivre une bande de marginaux hauts en couleur. Autour de notre tapineuse encore mineure (Donna Wilkes, Jaws 2) s’agitent un vieux cowboy d’opérette (Rory Calhoun, Le Colosse de Rhodes), un trav n’ayant pas sa langue dans sa poche (Dick Shawn, Les Producteurs) et une logeuse déglinguée (Susan Tyrrell, Conte de la folie ordinaire). La solidarité règne au sein de cette famille de déclassées usant leurs godasses sur les étoiles du « Walk of Fame ». Mais Hollywood ne fait plus rêver grand monde, à part peut-être les touristes… Ne cachant pas son affection pour ses losers magnifiques, Robert Vincent O’Neil prend le temps de caractériser chaque personnage (et de diriger ses comédiens, tous formidables). Surtout, il n’élude en rien les circonstances qui peuvent mener une gamine de 15 ans sur le trottoir. Toutefois, Angel ne peut se résumer à un drame psychologique et touchant. Cet aspect s’amalgame parfaitement avec les interventions plus brutales d’un tueur en série bien vicelard (John Diehl, Deux flics à Miami). Un psychopathe mutique et glacial qui fait flirter l’ensemble avec le thriller extrême (façon New York, deux heures du matin), voire le film d’horreur (à la Maniac). En plus d’être un revenge movie inhabituel, Angel peut aussi s’enorgueillir d’une musique extra et d’une photo sensas (la première est signée Craig Thief Safan, la seconde Andrew Sale temps pour un flic Davis). Pas besoin d’être un ange pour apprécier le résultat.

Angel. De Robert Vincent O’Neil. États-Unis. 1983. 1h29. Avec : Donna Wilkes, Susan Tyrrell, Rory Calhoun…


ANGEL EST DE RETOUR… POUR SE VENGER !

Le Pitch. Désormais étudiante en droit, Molly Stewart (Betsy Russell) a définitivement tiré un trait sur son passé de prostituée. Son seul lien avec cette époque révolue est le lieutenant Andrews, l’homme qui lui a sauvé la vie il y a quatre ans et dont elle est restée très proche. Lorsque ce dernier se fait assassiner en service, Molly décide de partir à la recherche du meurtrier sous les traits d’Angel… Source : Carlotta Films.

N’y allons pas par quatre chemins : Angel 2 : la vengeance est une suite offrant la plus jubilatoire des prolongations. Robert Vincent O’Neil et son coscénariste Joseph M. Cala ont veillé à ce que le charme de l’original opère encore. Avec les mêmes qualités d’écriture, les auteurs recréent la dynamique du premier volet tout en cédant sans complexe aux sirènes du « bigger and louder ». Car cet Avenging Angel (en VO) démarre fort, très fort. Sur un morceau électrisant de Bronski Beat (« Why ? » interprété par Jimmy Somerville), des hommes de main déboulent dans un appart pour trouer leurs cibles à coups de fusil à pompe. Le rythme musical, la puissance de feu à la Peckinpah et le montage sans chichis convoquent le meilleur du B des 80’s. Plus d’action donc, mais aussi plus d’humour. Ce qui s’avère tout de suite plus casse-gueule. N’ayez crainte, ce nouvel ingrédient s’intègre naturellement au reste. Si les genres se complètent aussi harmonieusement, c’est parce que les protagonistes d’Angel sont (presque) tous de retour. Parmi nos laissés pour compte favoris, Rory Calhoun (alors en fin de carrière) demeure certainement le plus allumé, le plus attachant. En simili Bronco Billy faisant chanter ses tromblons comme au temps du Far West, le Harry Weston de La Rivière sans retour émeut autant qu’il file la banane. Avec lui, et ses autres camarades de jeu, affleure l’idée que le monde change en laissant pas mal de gens sur le carreau et aux mains d’individus toujours plus crapuleux. En réalité, La Vengeance de l’ange (autre titre français) prend fait et cause pour les déshérités de L.A et sonde le fossé social les séparant de ceux qui les exploitent (les charognards sont ici des gangsters pleins aux as s’accaparant les biens immobiliers du quartier). Ah, j’oubliais : entretemps, Angel a changé de visage. Plus sexy et moins enfantine que Donna Wilkes (le producteur Sandy Howard a préféré remplacer cette dernière plutôt que de l’augmenter), la très convaincante Betsy Russell (future régulière de la saga Saw) prouve à son tour que la Cité des Anges n’a jamais aussi bien porté son nom.

Avenging Angel. De Robert Vincent O’Neil. États-Unis. 1984. 1h30. Avec : Betsy Russell, Rory Calhoun, Susan Tyrrell…


ELLE A PRIS GOÛT À LA VENGEANCE

Le Pitch. Molly Stewart (Mitzi Kapture) est installée à New York où elle est photographe. Lors d’un vernissage, elle croit reconnaître parmi la foule sa mère disparue. Après avoir obtenu quelques informations sur cette Gloria Rollins, Molly décide de la confronter et s’envole pour Los Angeles. Sa mère lui apprend que Michelle, sa petite sœur dont elle ignorait l’existence, court actuellement un grand danger. Le soir même, Gloria est retrouvée morte… Source : Carlotta Films.

Tôt ou tard, il fallait bien que la franchise se casse la binette, que la magie s’étiole, que nos espoirs s’envolent. Avec Angel 3 : le chapitre final (c’est faux, il y en aura encore un quatrième), tout ce qui faisait le sel des opus précédents n’est plus de mise. Le regard singulier du duo O’Neil/Cala s’efface au profit d’un polar tristement impersonnel. L’absence de cœur, de truculence et de folie se fait cruellement sentir, tout comme celle des amis freaks de Molly « Angel » Stewart. D’outsiders folklos, les personnages deviennent chez Tom DeSimone (le nouveau réalisateur/scénariste) des archétypes fadasses (mention spéciale au flirt de l’héroïne, un sidekick sans intérêt). La continuité étant brisée, on ne reconnaît plus notre ange de la vengeance (on la retrouve photographe de presse alors qu’elle était sur le point de devenir avocate dans Avenging Angel). Rouillé dans ses moindres ressorts, le script sort de son chapeau troué une maman et une frangine. S’ensuit une enquête routinière débutant dans le milieu du porno (l’occasion d’apercevoir le minou, euh… je veux dire le minois, d’Ashlyn Gere) et s’achevant en plein trafic de femmes. La mise en scène purement fonctionnelle de Tom DeSimone (Garnier ? « Ça m’est égal » répond Fabienne) donne l’impression de se mater un épisode de Rick Hunter. Le plaisir éprouvé à la découverte de son Hell Night (1981), un chouette slasher avec Linda Blair, n’est donc pas au rendez-vous. Ce qui n’empêche pas DeSimone de faire un peu d’auto-promo dans Angel 3 : l’affiche de son hallucinant Reform School Girls (1986) décore le mur de l’un des intérieurs du film… Et quid de Mitzi Kapture, la troisième Angel ? Si la comédienne des Dessous de Palm Beach ne s’en sort pas si mal, elle peine cependant à faire oublier ses devancières. Également présents au générique de ce « final chapter » mensonger, Maud Adams (Rollerball), Richard Roundtree (Shaft) et Dick Miller (l’acteur fétiche de Joe Dante) ne parviennent pas davantage à sauver les meubles. Encore un coup de ces fichus Gremlins…

Angel III : The Final Chapter. De Tom DeSimone. États-Unis. 1988. 1h39. Avec : Mitzi Kapture, Maud Adams, Richard Roundtree…

DEUX YEUX MALÉFIQUES : les regards qui tuent

Après avoir collaboré sur le film de revenant ultime (Le Lac des morts-vivants ? Non, Zombie !), Dario Argento et George A. Romero se retrouvent une petite dizaine d’années plus tard pour les besoins de Deux yeux maléfiques. Un double programme conçu autour de l’œuvre d’Edgar Allan Poe et chapeauté par le réalisateur de Suspiria. L’idée ? Chacun se charge d’adapter l’une des nouvelles du maître de la littérature gothique. Tandis que l’italien s’occupe du Chat noir, l’américain opte pour La Vérité sur le cas de M. Valdemar. Au départ, le projet se montrait même plus ambitieux puisqu’il devait également réunir d’autres « masters of horror » : Stephen King, John Carpenter et Wes Craven. Mais l’indisponibilité de ces derniers (on parlera plutôt de refus en ce qui concerne King : il ne veut plus rien shooter après sa mauvaise expérience sur Maximum Overdrive) contraint Argento à revoir sa copie. N’ayant pas plus de chance avec Clive Barker et Richard Stanley, le maestro doit faire le deuil du film à sketches qu’il a en tête. En revanche, il peut toujours compter sur son pote Romero… Production transalpine tournée à Pittsburgh (le fief de l’auteur de Martin), Two Evil Eyes ne satisfait pas totalement Big George. La postprod’ étant délocalisée au pays du giallo, il n’a pas eu le temps de fignoler certains effets (l’environnement sonore le laisse notamment sur sa faim). Quoi qu’il en soit, Due Occhi Diabolici ne rencontrera le succès ni en Italie ni aux États-Unis. En France, il ne sera pas davantage plébiscité malgré un passage au festival d’Avoriaz en 1991… 

Et pourtant, Deux yeux maléfiques est un rendez-vous avec la peur qu’il serait bien dommage de manquer. Dans la filmo respective de nos deux immenses cinéastes, il n’a rien d’un vilain petit canard. Il est vrai que, à l’orée des 90’s, la carrière de Romero et d’Argento commence un peu à battre de l’aile. L’âge d’or des années 70/80 s’éloigne tout doucement. L’ami George subit l’échec commercial du génial Incidents de parcours (aka Monkey Shines, 1988) et l’amico Dario emballe le plus qu’inégal Trauma (1992). Mais ceux qui ont révolutionné le fantastique et l’horreur ne sauraient avoir honte de Two Evil Eyes. Leurs relectures contemporaines des écrits de Poe se démarquent habilement des adaptations de Corman (huit récits en « costumes » s’étalant de 1960 à 1965); et en particulier de L’Empire de la terreur (1962), une anthologie comprenant déjà une version ciné du Chat noir et de La Vérité sur le cas de M. Valdemar. Et pour mener à bien Deux yeux maléfiques, le duo Argento/Romero a su s’entourer des meilleurs : Pino Donaggio (compositeur fétiche de De Palma, également derrière le score de Trauma), Tom Savini (magicien des trucages gores ayant taché de sang la plupart des pépites romeriennes) et une flopée d’actrices et d’acteurs qui méritent le respect (Adrienne Fog Barbeau, Tom Halloween III Atkins, John Haute Sécurité Amos, Harvey Saturn 3 Keitel, Sally Best of the Best Kirkland…). Des atouts parmi tant d’autres qui font de Due Occhi Diabolici une pièce macabre digne de ses glorieux géniteurs.

Deux yeux maléfiques s’ouvre sur des images captées par Argento sur les lieux de vie et de mort d’Edgar Allan Poe (des plans dévoilant l’intérieur de la maison et la tombe du romancier). Après cette courte intro en forme d’hommage au « Corbeau », c’est à Romero que revient l’honneur de déclencher les hostilités horrifiques. Celui à qui l’on doit le surprenant The Amusement Park (un trésor longtemps considéré comme perdu mais désormais visible) se penche donc sur le cas de M. Valdemar. Au quart de tour ? Pas vraiment puisque le bonhomme en question est un vieillard mourant que manipulent son épouse (la grande Barbeau) et l’amant de celle-ci. Le couple adultère utilise l’hypnose afin de falsifier le testament du malade et lui siphonner toute sa fortune. Mais lorsque le père Valdemar passe l’arme à gauche, sa voix revient de l’au-delà pour tourmenter les deux escrocs… Le segment de Romero ressemble à un épisode des Contes de la crypte dirigé par Hitchcock. Dans ce thriller aux enjeux crapuleux, le « roi des morts-vivants » cultive le suspense et suscite la frousse, bascule le réel (déjà bien sordide) dans un ailleurs hanté par des entités menaçantes (elles se font appelées « Les Autres » mais n’ont pas le visage de Nicole Kidman). Au passage, un savoureux « They’re coming for you, Jessica » (clin d’œil à Night of the Living Dead) se fait entendre, des transfuges de Creepshow (1982) se donnent à nouveau la réplique et le script peut aussi s’apprécier comme une satire sociale où la cupidité mène inéluctablement au pire. Pas de doute, nous sommes bien chez le regretté George Romero. Bon sang, qu’est-ce qu’il nous manque…

Contrairement à La Vérité sur le cas de M. Valdemar, Le Chat noir a maintes fois été caressé au cinéma. Après les versions d’Edgar G. Ulmer, Sergio Martino ou encore Lucio Fulci, c’est au tour de Dario Argento d’adopter le matou diabolique (petite précision : il n’a qu’une seule queue et non neuf). Grand admirateur de Poe, le papa de la « Troisième Mère » cite à plusieurs reprises les travaux du célèbre écrivain. Le personnage principal se nomme Roderick Usher, la lame infernale du Puits et le pendule reprend du service, un portrait de Baudelaire (traducteur de Poe) sert de décoration murale… Un fan, le Dario. Avec une bonne dose d’humour noir, son Gatto nero assiste à la frénésie meurtrière d’un photographe à l’inspiration morbide (Keitel, malsain à souhait). En outre, l’ancien compagnon de Daria Nicolodi s’autorise une parenthèse onirique des plus inspirées (un cauchemar sur fond de rite moyenâgeux) et, à travers la présence de Martin Balsam, se paye une référence à Psychose (l’ex-détective privé Arbogast pénètre chez le tueur mais renonce cette fois-ci à monter les escaliers, on ne l’aura pas deux fois). Mais surtout, Dario Argento ne recule devant aucun défi technique. Les mouvements d’appareil sont toujours autant acrobatiques, à commencer par les visions subjectives du fameux minou ou le très gros plan accompagnant la chute d’une clé. Étourdissant, à l’image de ces coups de feuille de boucher d’une violence inouïe… Romero, Argento : deux inégalables conteurs d’histoires extraordinaires.

Due Occhi Diabolici/Two Evil Eyes. De George A. Romero et Dario Argento. Italie/États-Unis. 1990. 2h00. Avec : Adrienne Barbeau, Harvey Keitel, Madeleine Potter

TRILOGIE VICE ACADEMY : c’est presque pareil !

À la question « Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ? », ces grands malades de chez Pulse Vidéo ont répondu par un coffret blu-ray de Vice Academy 1, 2 et 3. Une saga culte aux États-Unis, comptant six péloches au total et détenant quelques armes de séduction massive : Ginger Lynn (l’étoile la plus brûlante du porno US, ex aequo avec Traci Lords), Linnea Quigley (l’une des plus fameuses Scream Queens de la vallée des plaisirs) et Elizabeth Kaitan (une autre souveraine du Bis des années 80/90 et non des moindres). Les téléspectateurs français se souviennent peut-être d’une diffusion sur « La Cinq » d’un certain Sexy Academy. Il s’agissait en réalité du premier Vice Academy ! Aujourd’hui, ces comédies potacho-policières jouissent d’une restauration exceptionnelle et vous donnent rendez-vous au poste le plus proche. Alors, prêt à revêtir (et à dévêtir) l’uniforme ?


WHERE NICE GIRLS BECOME VICE GIRLS

Comme son titre l’indique, Vice Academy est un rip-off sexy de Police Academy. Si, question humour, les deux films partagent la même « finesse », il n’en est pas de même lorsqu’on lâche le mot « standing ». À l’instar de ses collègues Fred Olen Ray, Jim Wynorski, David DeCoteau et Christophe Honoré, Rick Sloane (également auteur d’un sous-Gremlins intitulé Hobgoblins) donne dans le cheap décomplexé du soutif et compense le manque de brouzoufs en faisant jaillir devant nos délicates mirettes les délices les plus déviants. Certes, la fameuse académie de police ne comprend qu’une dizaine d’élèves (dont un seul mec, une tête de gland), les flingues ont l’air de jouets provenant d’un magasin GiFi (le plastoc, c’est fantastoc !) et la musique synthétique ferait passer Orelsan pour Jean-Sébastien Bach (tout en restant plus écoutable que du Orelsan). Mais grâce à la splendide copie de Pulse Vidéo, Vice Academy bénéficie d’une patine visuelle plus que correcte (les séquences tournées en extérieur et de nuit profitent joliment des lumières de la ville). En revanche, on ne peut qu’être déçu par la place secondaire laissée à Ginger Lynn. Pas de duo chic et choc avec Linnea Quigley, pas de buddy movie avant de faire ses prières du soir. Cela n’empêche pas les deux starlettes de rivaliser de charme. L’atomique Ginger s’avère remarquable en fille à papa, formidable en chipie incendiaire, fantastique en garce qu’on aime haïr. Quant à l’adorable Linnea, elle rend son espièglerie absolument irrésistible… Les voir intégrer la « vice squad » (dans des conditions toutefois moins rudes que chez Gary Sherman), cette brigade des mœurs jadis fréquentée par la « flic » Edwige Fenech et infiltrée par Max Pécas, demeure assez réjouissant. N’oublions pas non plus la performance topless de la brune Karen Murder Weapon Russell. Qu’on se le dise : pour détourner l’attention d’un type qui vous tient en joue, rien n’est plus efficace qu’une poitrine voluptueuse…

Vice Academy. De Rick Sloane. États-Unis. 1989. 1h29. Avec : Linnea Quigley, Ginger Lynn (ou Ginger Lynn Allen), Karen Russell


TWICE THE COMEDY, TWICE THE VICE 

Seul opus de la saga à être sorti chez nous en VHS, Vice Academy 2 est à Vice Academy 1 ce que Le Parrain, 2ème partie est au premier Parrain : une suite qui surpasse l’original, une œuvre épique et monumentale, un pan de l’histoire du cinéma. J’en fais trop ? Sans doute. Mais si c’est un petit pan pour l’Homme, c’est aussi un grand pan pour Rick Sloane ! Avec cet épisode plus fun et mieux charpenté, celui qu’on ne peut confondre avec Coppola corrige les défauts du film précédent et ne commet pas deux fois la même erreur : Ginger Lynn se voit enfin confier un rôle aussi important que celui de Linnea Quigley. Contraintes de faire équipe malgré leurs différends, la Trashy Lady et l’Hollywood Chainsaw Hooker s’associent pour combattre le crime dans les faubourgs de L.A. Plus affriolantes que Tango et Cash, nos deux flics « amie-amie » pas si « nulles » que ça vont devoir unir leurs forces pour contrecarrer les plans machiavéliques de Spanish Fly. Une méchante en cartoon, sorte d’effeuilleuse burlesque échappée d’une prod Troma. Mais avant de céder à la franche rigolade, sachez que la bougresse menace d’empoisonner toute l’eau de la « cité des anges » ! Pour écarter un tel danger, l’aide de BimboCop (la frangine fauchée de RoboCop) ne sera pas de trop. Un engin « mi femme, mi machine, 100% camelote » campé en chair et en toc par la culturiste Teagan Clive (l’androïde intersidéral, et sidérant, d’Alienator). Cependant, la bonne humeur ne serait pas aussi contagieuse sans ce dialogue immortel pondu par le Prévert d’Hollywood Boulevard : « – Spanish Fly, prépare-toi à rencontrer le Créateur ! – Jean-Paul Gaultier est là ? ». À cet échange qui tue, ajoutons les étincelles provoquées par le couple Lynn/Quigley, des « Charlie’s angels » du Bis capables d’émoustiller un mur en béton armé et de faire marrer un condamné à mort. Des nanas aguichantes et poilantes mais qui ne se laissent pas marcher sur les pieds : elles ridiculisent au passage un collègue macho, un gros mytho dont les attributs tiennent davantage de la « saucisse cocktail » que de la « grosse matraque ». Girl powa’ !

Vice Academy Part 2. De Rick Sloane. États-Unis. 1990. 1h33. Avec : Linnea Quigley, Ginger Lynn, Jayne Hamil


FOR A GOOD TIME… CALL A COP !

Ce troisième volet ne perd pas de temps pour justifier l’absence de Didi (Mrs. Quigley. L’Australienne ?). Dès la première séquence, on nous apprend qu’elle « vole désormais de ses propres ailes ». Heureusement, le père Sloane a plus d’un tour dans son sac et fait aussitôt apparaître Candy (Elizabeth Kaitan)… la sœur de Didi ! Et vous savez quoi ? C’est aussi une « vice cop » ! Par la moustache de Charles Bronson ! L’Hongroise Elizabeth Kaitan (vue dans Slave Girls from Beyond Infinity, Assault of the Killer Bimbos, Roller Blade Warriors et autres friandises chères à Thierry Frémaux et Pierre Lescure) joue ici les ravissantes idiotes avec un indéfectible sens du devoir (et une bonne dose de second degré). Le sourire éclatant et le gun bien en pogne, la Kaitan continuera à « protéger et servir » dans les Vice Academy suivants. Ce qui ne sera pas le cas de Ginger Lynn. Ce numéro trois constitue donc sa dernière enquête au sein de la police des mœurs. Dommage. Pour l’heure, notre Ginger s’infiltre en taule le temps d’une intro rendant hommage aux « Women In Prison flicks » (avec lesbienne/camionneuse peu commode et matonne sévère) et, une fois sortie de cette galère, s’envoie une ribambelle de fions avec Elizabeth Kaitan (certaines réparties sont très amusantes). Mais si Vice Academy Part 3 parvient à atteindre des sommets d’excentricité, c’est parce qu’il n’hésite pas à flirter avec le « comic book movie » de seconde zone. Bad girl à la tignasse verte, Malathion ressemble à la sœur cachée et ultra flashy du Joker (ou à une Harley Quinn de chez « The Asylum », au choix). Un rôle tenu par Julia Parton (la cousine de Dolly, la chanteuse de country, pas la brebis clonée) avec la sobriété exemplaire de Jim Carrey et Tommy Lee Jones dans Batman Forever. Planquez vos miches : Malathion sera de retour dans Vice Academy 4 ! Quant à Vice Academy 3, y a pas à dire, c’est quand même autre chose que L’Arme Fatale 3

Vice Academy Part 3. De Rick Sloane. États-Unis. 1991. 1h28. Avec : Ginger Lynn, Elizabeth Kaitan, Julia Parton

Join The « VICE ACADEMY » FAN CLUB

P.O. Box 480593

Los Angeles, Ca 90048

UNDER THE SKIN : elle est d’ailleurs

Les ufologues cinéphiles vous le diront : Under the Skin entre aisément dans la catégorie OFNI (Objet Filmique Non Identifié). Car, si les extraterrestres ont souvent envahi le cinéma (même les gendarmes de Saint-Tropez n’ont pas été épargnés), rares sont les péloches du troisième type à être aussi singulière que celle de Jonathan Glazer. Réinventer les grands motifs de la SF, quitte à flirter avec l’abstraction, est le défi que s’est lancé le réalisateur de Birth (starring Nicole Kidman). Qui n’a pas déjà aperçu dans son télescope un engin spatial s’apprêtant à atterrir dans nos contrées ? Qui n’a pas encore croisé des « choses » animées de mauvaises intentions, comme des clowns tueurs venus de l’espace ou des extra sangsues ? La plupart d’entre nous, je présume. Pourtant, les premières images d’Under the Skin nous immergent d’emblée dans l’inconnu. Des cercles fabuleux et des rayons C brillent dans les ténèbres intersidérales, un œil s’ouvre à l’univers en gros plan, une voix tente d’assimiler un nouveau langage. Seul le poète peut imaginer l’infini et le représenter comme dans un rêve. Certes, aller aussi loin que l’insurpassable 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick reste impossible. Mais tout là-haut, au-delà de nos songes les plus fous, Glazer sait que quelque chose nous échappe, nous effraie, nous éblouit… Cette sublime intro hypnotise le spectateur. La suite va le sortir de sa zone de confort pour le précipiter dans des abîmes qui lui sont étrangement familiers…

Lorsque la couleur est enfin tombée du ciel, les lumières s’éteignent brutalement. Nous faisons alors la connaissance de notre « visiteuse » (il ne s’agit pas de Tabatha Cash, bande de p’tits coquins). Who goes there ? Une alien revêtant les formes avantageuses de Scarlett Johansson afin de séduire les mecs. Elle ne veut pas copuler avec eux, elle veut seulement voler leur peau. Littéralement, façon Leatherface. Pourquoi ? Nous ne le saurons jamais. Jonathan Glazer entretient volontairement le mystère et laisse à notre esprit le soin de combler les trous. L’inexplicable s’épanouit davantage dans les ombres… et les recoins les plus sordides de Glasgow. Le cinéaste choisit pour son héroïne stellaire le plus morne des décors, celui d’une Écosse anti-carte postale où la grisaille domine. L’approche quasi documentaire adoptée lors de certaines séquences contribue à fondre l’extraordinaire dans l’ordinaire, l’irréel dans le réel. Une froideur clinique contamine lentement le récit et finit même par provoquer le malaise (pour ça, rien de tel que la vue d’un bébé abandonné sur une plage déserte et chialant à chaudes larmes face à une mer agitée). Sorte d’épisode d’X-Files shooté par Bresson, Under the Skin n’hésite pas à faire basculer cette réalité dans le fantastique pur. Ensorcelés par « ScarJo », des queutards à oilpé se noient progressivement dans les eaux sépulcrales d’une twilight zone plongée dans un noir monochrome. Conçu comme un ballet charnel et morbide, ce piège pour collectionneuse d’épidermes flotte dans l’air vicié du plus soyeux des cauchemars.

Ces parenthèses surréalistes ne sont pas l’unique source dans laquelle Under the Skin puise toute son étrangeté. Son pouvoir de fascination, il le tient également de sa tête d’affiche. Retrouver Scarlett Johansson dans une proposition de cinéma aussi rugueuse produit un décalage insolite, une délicieuse incongruité. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir une star de cette envergure évoluer dans un cadre aussi âpre. D’où un contraste saisissant entre la représentante du glamour hollywoodien et cette œuvre hors-norme. Sans « la jeune fille à la perle » de Peter Webber, Under the Skin ne serait pas tout à fait le même. Plus avenante que le Blob (mais pas moins létale), Scarlett se transforme en obscur objet de désir et promène sa grâce somnambulique au volant d’une camionnette d’occaz. Sur la route, la veuve noire attire les quidams dans ses filets, feint ses émotions et referme aussitôt son visage… Donner vie à ce qui demeure impassible, à ce qui n’est pas humain nécessite de jouer encore plus avec son corps, son aura, sa manière d’être au monde. Qu’elle soit entièrement synthétique (le cyborg de Ghost in the Shell), réduite à des prouesses exclusivement vocales (l’IA de Her) ou qu’elle vienne tout simplement d’ailleurs, la comédienne impose sa présence. Chez Glazer, Johansson se dévoile comme jamais, expose sa nudité en toute innocence (le passage où elle contemple son reflet dans le miroir, examine ses courbes, teste ses articulations, est bouleversant). Sous la peau de la Dano-américaine se cache un météore qui s’illumine dans la nuit.

Le merveilleux n’a pourtant pas sa place dans Under the Skin. Retraçant le parcours meurtrier d’une mangeuse d’homme d’outre-espace, le film s’apparente dans sa première partie à une version expérimentale de La Mutante (faut-il rappeler que la bestiole de ce B passable a été créée par le grand H.R. Giger ?). À mi-parcours, Jonathan Glazer prend un virage narratif passionnant. L’apparition d’un individu au faciès difforme (lointain cousin du John Merrick d’Elephant Man) vient brouiller les repères de la « body snatcher ». Cette confrontation la pousse à s’interroger sur son apparence, à questionner sa différence, à considérer son environnement. Parce qu’on ne peut donner du sens à l’insensé, parce qu’il n’y a rien de plus perturbant que d’être étranger à soi-même, la protagoniste s’égare dans des landes aussi brumeuses que sa quête existentielle. On aurait pu la croire aussi conquérante et redoutable que la Mathilda May de Lifeforce, il n’en est rien : Scarlett Johansson partage davantage de points communs avec le monstre de Frankenstein. Elle a peur. Elle est seule. Mais se retrouve à trois millions d’années-lumière de chez elle (si ce n’est plus). À l’optimisme d’un E.T., Under the Skin lui oppose une vérité occultée par les contes de fées : celle qui semblait être exceptionnelle s’avère en définitive aussi fragile et pathétique que nous. Errer dans les Highlands de Sir Sean ne fait pas forcément de vous une guerrière immortelle.

Under the Skin. De Jonathan Glazer. Royaume-Uni/États-Unis/Suisse. 2014. 1h48. Avec : Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Michael Moreland…

LE RETOUR DES MORTS-VIVANTS 3 : l’amour ne meurt jamais

Re-Animator 2 n’a laissé qu’un seul regret à Brian Yuzna : celui de ne pas avoir suffisamment montré sa « fiancée de Frankenstein » (Kathleen Kinmont, héritière trash d’Elsa Lanchester). De cette frustration est née l’idée de faire d’une « living dead girl » le principal attrait du Retour des morts-vivants 3 (l’affiche du film traduit à merveille cette note d’intention). Il n’en fallait pas plus pour apporter un peu de sang neuf à une franchise démarrant de fort belle manière (Le Retour des morts-vivants, 1985) mais ternie par une suite poussive (Le Retour des morts-vivants 2, 1988). Si le troisième volet partage le même univers que ses prédécesseurs (mais sans en reprendre les personnages), il opère néanmoins un brutal changement de ton. À l’orientation comique des films de Dan O’Bannon et Ken Wiederhorn, Yuzna préfère une approche plus premier degré, voire carrément dark. La preuve avec le pitch of the dead qui suit. Deux jeunes tourtereaux, Curt (J. Trevor Edmond) et Julie (Melinda Clarke), ont un accident de bécane. Alors que le premier s’en tire avec quelques égratignures, la seconde rend l’âme à même le bitume. Totalement dévasté, Curt s’introduit avec le corps de sa dulcinée dans la base militaire où son colonel de père est affecté. Là, ce dernier teste sur des macchabées les effets de la Trioxine, un gaz qui réveille les morts… et sert à faire revenir Julie à la vie. Mais pas pour le meilleur, juste pour le pire…

Que faisiez-vous entre le 1er et le 6 février 1994 ? Vous n’étiez pas au festival Fantastic’Arts de Gérardmer par hasard ? Si oui, vous vous souvenez peut-être que le prix de public avait été décerné au Retour des morts-vivants 3. En ce temps-là, les zomblards n’avaient plus vraiment la cote mais, deux ans après le dantesque Braindead de Peter Jackson, le père Yuzna parvenait à tirer son épingle (sanguinolente) du jeu. Depuis, le récent blu-ray du Chat qui Fume a prouvé que le film n’a pas été oublié. Tant mieux puisque Return of the living dead 3 demeure l’une des franches réussites du moustachu (le déjà cité Bride of Re-Animator et le méchamment satirique Society font aussi partie du peloton de tête). En abordant l’art de la putrescence sous l’angle de la love story tragique, Brian Yuzna drape son œuvre d’une singulière étoffe. L’amour impossible au cœur du récit, impossible parce que les vivants et les morts ne sont pas censés occuper le même monde, pourrit comme la carcasse d’un pendu au soleil mais atteint la transcendance lors d’un final de toute beauté. Le jusqu’au-boutisme de ce romantisme noir dresse le même constat que le traumatisant Simetierre de Mary Lambert : ne pas accepter la perte, aussi injuste soit-elle, d’un être cher engendre inévitablement son lot de malheurs… Dans les deux cas, un baiser « contre nature » vient clore les débats, abolir les frontières, ébranler les normes, sceller les destins. Love never dies.

L’autre mérite du Retour des morts-vivants 3, c’est qu’il ne cache rien de la souffrance physique et psychique de Julie. L’automutilation qu’elle s’inflige est même justifiée. Consciente de son inexorable décomposition, la jeune femme réfrène ses pulsions cannibales en suppliciant sa chair, se fait du mal pour ne pas en faire aux autres. Sa faim s’apaise lorsqu’elle se taillade ou s’enfonce des bris de verre sous la peau. Dans les bras impuissants de Curt, Julie sent son corps la lâcher, lutte contre elle-même, tente de repousser l’instant fatidique où elle ne sera plus qu’une bête sauvage. Dans cette chronique de la douleur, le processus de zombification devient une longue agonie, à l’image du calvaire subi par Le Mort-vivant de Bob Clark. Reflet d’une détresse palpable et d’un chaos charnel, le look cadavérique de Julie inspire des émotions contradictoires. Effroyablement attirante, elle est Eros lacérant Thanatos, l’expression d’un désir nécrophile (un trouble également provoqué par Anna Falchi dans le très pertinemment nommé Dellamorte Dellamore). Que le sexe léchouille les nombreuses plaies de cette héroïne décadente est somme toute assez logique : la miss aurait très bien pu avoir sa place parmi les créatures sadomasos d’Hellraiser… D’une fébrilité émouvante, prenant le contre-pied du cliché de la victime féminine, Melinda (ou Mindy) Clarke incarne l’une des icônes les plus marquantes du « body horror ». Dommage que le reste de sa carrière (le zinzin Killer Tongue, l’embarrassant Spawn et un bon paquet d’épisodes de série TV) ne soit pas à la hauteur de cette performance…

Si Melinda a ici si belle allure, c’est notamment grâce aux maquillages d’une référence en la matière : Steve Vidéodrome Johnson. Ses collègues des effets spéciaux (des pointures comme Chris Nelson ou Wayne Toth) ne sont pas en reste et créent de saisissants cauchemars organiques (mention spéciale à ce zombie difforme qui s’anime soudainement et se déchire la couenne). Toutefois, en raison d’un budget ric-rac, certains trucages peinent à convaincre (les fausses têtes pâtissent d’un rendu bien trop grossier pour faire illusion). Des défauts, Le Retour des morts-vivants 3 en compte d’autres : câbles scénaristiques, figurants à la ramasse, musique cheapo-synthétique… Mais la capacité d’adaptation, le sens du rythme et la générosité gore de Yuzna parviennent à faire oublier ces quelques scories. Puisant son inspiration dans le style baroque des EC Comics (comme son compère Stuart Gordon) et le Day of the dead de Romero, le réalisateur montre les conséquences de l’ingérence militaire dans la recherche scientifique. S’ensuit des expériences interdites menées par une Sarah Douglas exquise en officier fourbe et cruel. Portant élégamment l’uniforme, avec en prime un petit côté Ilsa dans le regard, la comédienne nous rappelle qu’elle a été l’une des grandes « méchantes » des 80’s (Superman 2, Conan le Destructeur, V). Chez Yuzna, elle symbolise l’irresponsabilité des adultes (c’est-à-dire l’armée) face à une jeunesse rejetée et contrainte de fuir dans des égouts aussi délabrés que le corps de Julie. « Engagez-vous » qu’ils disaient.

Return of the living dead 3. De Brian Yuzna. États-Unis. 1993. 1h37. Avec : Melinda Clarke, J. Trevor Edmond, Sarah Douglas

AVA : atomique rousse

Nous avions quitté Jessica Chastain – la flamboyance faite femme – avec les périssables X-Men : Dark Phoenix et Ça : Chapitre 2. Nous la retrouvons aujourd’hui à l’affiche d’Ava (non, il ne s’agit pas d’un remake du Léa Mysius). Contrairement aux deux premiers, le troisième n’atterrit pas dans les multiplexes mais directement en SVOD. Saloperie de Covid oblige. Pas grave, on s’en contentera. Même si rien ne vaut les salles obscures, les plateformes de streaming réservent parfois quelques surprises. Récemment, Netflix nous a balancé une bourrinade éreintante dans laquelle Golshifteh Farahani joue avec un lance-roquettes (Tyler Rake), du fantastique british croisant intelligemment drame migratoire et terreur crasseuse (His House) ou encore un chouette buddy movie à l’ancienne pondu par un émule de Shane Black (Le Collecteur de dettes 2). Bien sûr, le catalogue de la société au gros « N » rouge comporte également son lot de demi-molles (The Old Guard et Enola Holmes que les excellentes Charlize Theron et Millie Bobby Brown ne sauvent que partiellement). Et qu’en est-il de ce prometteur Ava ? Disons que, à l’instar du X-Men et du Ça cités plus haut, le film ne se montre guère à la hauteur de son actrice principale. Mais surtout, il prouve une chose : que rien ne peut ternir l’aura de la toujours impeccable Jessica Chastain…

Voir la révélation de The Tree of Life en train de botter des culs fait partie de ces petits bonheurs qui ne se refusent pas. Pas de bol, ce n’est pas Ava qui nous fera sauter de joie. Malgré toute l’admiration que l’on porte à notre astre roux, impossible de ne pas tirer la tronche devant ce DTV qui ne dit pas son nom. Son pitch digne d’une prod « Nu Image » (une super tueuse devient la cible de ses commanditaires et ne se montre pas franchement coopérative) trahit d’emblée le peu d’ambition qui anime le projet. L’absence de point de vue de son réalisateur, Tate Taylor, ne vient pas arranger les choses. Pourtant, dans le joli La Couleur des sentiments, le gus a offert à la Miss Chastain un très beau rôle de desperate housewife. Dans l’honorable La Fille du train, il a su faire d’Emily Blunt une belle pocharde. Ici, il ne prend même plus la peine de diriger ses comédiens (on ne sait jamais si Colin Farrell est bon ou mauvais), se contente de cadrer des décors ternes (à l’exception d’une boîte de nuit/tripot éclairée avec les néons de John Wick), laisse la seconde équipe se démerder avec les diverses empoignades (ce qui ne suffit pas à nous faire croire aux aptitudes martiales de John Malkovich)… Déjà bien faiblard question suspense et adrénaline, Ava s’enlise encore un peu plus en frayant avec le psychodrame familial ultra convenu. Caractérisés à la truelle, les proches de l’héroïne sont ainsi réduits à des clichetons ambulants…

Il ne faut donc pas s’attendre à jubiler devant une nouvelle bombe à la Atomic Blonde (ou quand le magnétisme de la Furiosa fait péter le mur de Berlin sur une BO new wave/synthpop endiablée) ou à la Piégée (la « fight girl » Gina Carano caresse de ses coups de latte cet excitant spy movie signé Soderbergh). Cela dit, et c’est un exploit, Jessica Chastain parvient à ne pas être impactée par le marasme ambiant. Ava ne valant que pour sa présence, on peut alors dire que l’essentiel est sauf. Puisque l’entreprise ne lui permet pas de s’épanouir en tant qu’action woman, lady Jessica mise tout sur la psychologie de son personnage. Elle lui apporte une dose de fragilité, un soupçon de doute, une pincée de tragédie. Ex-alcoolo en quête de sens, Ava demande à ses victimes ce qu’elles ont bien pu faire pour mériter ça. Pire, la flingueuse pro se laisse envahir par des pulsions autodestructrices. Lors d’une tentative de suicide, la Lucille Sharpe de Crimson Peak retrouve l’intensité de l’une des scènes les plus marquantes de L’Arme fatale (souvenez-vous de ce passage où Mad Mel est sur le point de se faire sauter le caisson). Ce qui n’empêche pas Jessica Chastain de nous sortir le grand jeu quand la situation l’exige (c’est toujours un régal de la voir arborer des dessus chics – ah, cette robe rouge !). Rendons-nous à l’évidence : même dans un écrin en carton, la rousse atomique irradie tout ce qui l’entoure.

Ava. De Tate Taylor. États-Unis. 2020. 1h36. Avec : Jessica Chastain, Colin Farrell, Geena Davis

3 FROM HELL : appetite for destruction

On les avait laissés au volant de leur Cadillac rouillée, le corps transformé en passoire par les forces de l’ordre… Les antihéros de The Devil’s Rejects ne pouvaient rêver plus belle sortie de route que ce final à la Bonnie & Clyde, accompagné par le Free Bird des Lynyrd Skynyrd… S’il y a bien une chose qui ne nous surprend plus, c’est que le mal ne meurt jamais. Celui qui, par deux fois, s’est frotté au Michael Myers du mythique Halloween ne peut que connaître ce refrain par cœur. Parce qu’ils ont la peau dure, nos rejetons du diable ont survécu. De toute façon, l’enfer peut bien attendre : il y a encore tellement à faire sur Terre… Après un séjour à l’hosto, un détour par la case prison et une inévitable évasion, les « 3 from hell » se livrent de nouveau à leur passe-temps favori : semer le chaos sur leur passage et en tirer un max de plaisir. Mais sans le Captain Spaulding (Sid Haig), [attention spoiler] le clown sinistre n’ayant pu échapper à la peine capitale [fin du spoiler]… Dans le but de reformer un trio digne de ce nom (c’est-à-dire apocalyptique), Baby (Sheri Moon Zombie) et Otis (Bill Moseley) sont rejoints par leur demi-frère, Foxy (Richard Brake) alias « le loup-garou de minuit »…

Que l’argument initial de 3 From Hell soit tiré par les cheveux crasseux d’un metalleux importe finalement peu. Vingt bastos dans le buffet ne sauraient venir à bout des « lords of chaos » de Rob Zombie. Ce dernier semble lui-même s’amuser de cette résurrection inattendue. L’intro du film nous expose la situation à travers des extraits de reportage TV et des commentaires de journalistes déconcertés par la « seconde chance » offerte à des tueurs aussi frappadingues. Posant sa caméra dans l’établissement pénitentiaire où ont été incarcérées les girls de la tristement célèbre secte Manson, le cinéaste tatoué montre au passage comment le voyeurisme médiatique alimente la fascination du public pour les serial killers (un phénomène abordé de manière définitive par Oliver Stone dans son chef-d’œuvre hallucinatoire, Tueurs nés). La partie « Women In Prison » de 3 From Hell reste d’ailleurs la plus convaincante de l’ensemble, avec son face-à-face sexuellement (et violemment) tendu entre une matonne perverse et une foutrement turbulente Baby…

Interprétée par la grande Dee Wallace (La Colline a des yeux, Hurlements, E.T., CujoFantômes contre fantômes : qui dit mieux ?), la matonne en question ne se prénomme pas Greta pour rien (une référence qui ne passe pas inaperçue auprès des admirateurs de la regrettée Dyanne Thorne, « tortionnaire » pour Jess Franco dans un WIP de 1977). Amoureux du cinoche de genre et d’exploitation, l’auteur de l’hilarant trailer grindhouse Werewolf Women of the SS (« …and Nicolas Cage as Fu Manchu ! ») n’oublie pas d’offrir un caméo au Austin Stoker d’Assaut et au Clint Howard de Messe Noire (le premier enfile le costume d’un présentateur de JT, le second celui d’un clown malchanceux). Le dernier acte situé au Mexique ne doit donc rien au hasard et convoque aussi bien Peckinpah que Santo, la légende de la lucha libre. Malheureusement, le résultat ressemble davantage au calamiteux Desperado 2 qu’au sublime Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia… Car avoir bon goût ne suffit pas. Si, globalement, l’indigence budgétaire se devine aisément (rien n’est plus disgracieux que des CGI cheapos), l’absence de tension et le manque de passion finissent par tirer 3 From Hell vers le bas…

Handicapée par un script paresseux, l’entreprise tient bien plus du remake que de la véritable suite. En tentant de reproduire le miracle The Devil’s Rejects, Zombie se retrouve dans une impasse créative et n’a visiblement pas grand-chose à raconter. Cette nouvelle chevauchée sauvage peine à s’incarner, à décoller, à s’enflammer. Faute d’enjeux dramatiques vraiment solides, le récit avance laborieusement, se traîne jusqu’à son dénouement. Juste avant le climax, un twist frelaté fait surgir une poussive histoire de vengeance comme un poil douteux dans votre cerveza. Flirtant avec l’auto-parodie (Jeff Daniel Phillips en fait des caisses en pathétique directeur de zonzon), les antagonistes de 3 From Hell s’avèrent tout aussi inconsistants et font bien pâle figure face au shérif borderline campé par William Justice Sauvage Forsythe dans l’épisode précédent. Bref, le petit dernier de Robert Cummings s’impose d’emblée comme le canard boiteux de sa filmo. De quoi pousser les détracteurs du mal-aimé 31 (démarquage pourtant inspiré du Massacres dans le train fantôme de Tobe Hooper) à réviser leur jugement…

Malgré la déception, 3 From Hell nous offre l’occasion d’admirer le génial Sid Haig le temps d’une ultime séquence (l’acteur rend son dernier souffle pendant le tournage, obligeant le Rob à revoir sa copie). Alléluia : son remplaçant se montre largement à la hauteur, la trogne patibulaire de Richard Brake s’intégrant parfaitement à l’univers « hillbilly » du père Zombie. Car on ne peut pas reprocher au réal de La Maison des mille morts de se foutre de son casting. Les acteurs (surtout les principaux) croient en ce qu’ils font et prennent même leur panard. Aux côtés du toujours aussi fringant (et cramé) Bill Moseley, l’indispensable Sheri Moon jubile comme une malade. Du fond de sa cellule, elle allume la maman du p’tit Elliott  (la danse linguale de la blonde fait saliver la gardienne Dee Wallace), redevient une gamine devant la chorégraphie onirique d’une ballerine à tête de chat (son époux à la ville est par ailleurs plutôt doué dans ce domaine, voir aussi les envolées fantasmagoriques de Halloween 2 et The Lords of Salem), tire à l’arc comme une Apache (et ne rate jamais sa cible). La candeur vénéneuse de Baby Firefly nous tend un piège, ses yeux d’illuminée nous capturent dans leur folie. Divine mais dangereuse, elle n’hésiterait pas à nous scalper tout en riant aux éclats… Y a pas à dire, Sheri Sheri est toujours aussi cool. Et puis qui d’autre peut marcher avec autant de classe sur du Suzi Quatro ? Personne. Because she’s « the wild one ».

Grâce à ses « rebuts », 3 From Hell échappe donc au naufrage absolu. Et même s’il n’apparaît pas en pleine possession de ses moyens, Rob Zombie reste fidèle à son style abrasif et malpoli, ne cherche pas à adoucir ou à rendre plus mainstream son cinéma. Ses dialogues crus, ses gueules de porte-bonheur, sa violence frontale peuvent en témoigner. En outre, faire de ses protagonistes des individus sans foi ni loi, jouer avec la morale en empêchant les spectateurs de s’identifier aux personnages, nous administrent une dose appréciable d’inconfort et d’ambivalence. Et à ce niveau-là, de nos jours, il y a de quoi être en manque (du moins dans le monde de l’imaginaire)… Nul doute que notre homme saura retrouver toute sa puissance artistique. Intègre et indépendant, le membre le plus talentueux du « Splat Pack » n’a pas besoin de tapis rouge cannois ni de grande sortie dans les salles pour s’exprimer. Il continuera son chemin, même avec quelques dollars dans les poches de sa veste à patches. Le passionnant making of de 90 minutes présent sur le blu-ray hexagonal de 3 From Hell nous réconcilie déjà avec le rockeur à la caméra. Bientôt, les flammes de l’enfer rougeoieront comme avant. « I suggest you get ready to burn, motherfuckers ! »

3 From Hell. De Rob Zombie. États-Unis. 2019. 1h56. Avec : Sheri Moon Zombie, Bill Moseley, Richard Brake

BLUE STEEL : way of the gun

Nouvelle recrue de la police new-yorkaise, Megan Turner (Jamie Lee Curtis) effectue sa première ronde de nuit sans Gérard Lanvin ni Eddy Mitchell. Pendant sa pause café sans Véronique Jannot, la « rookie » s’aperçoit qu’un voyou est en train de braquer une supérette. Arme au poing, elle débarque sur les lieux et somme le malfaiteur (Tom Sizemore à ses débuts) de poser son 44 Magnum. Mais le bonhomme refuse d’obtempérer et vise Megan, ce qui contraint cette dernière à lui tirer dessus. Plaqué au sol, Eugene Hunt (Ron Silver), un témoin de la scène, profite de la confusion pour subtiliser ledit Magnum. Une fois dehors, il ne tardera pas à s’en servir et à pourrir la vie de la Miss Turner… Un an avant Le Silence des agneaux de Jonathan Demme, Blue Steel confronte déjà une « bleue » à un psychopathe. Si, contrairement à sa devancière, l’agent Starling roule pour le FBI, les deux jeunes femmes connaissent un baptême du feu pour le moins traumatisant. En guise d’intro, et avant d’affronter le réel, chacune a le droit à son épreuve de mise en situation ou à sa séance d’entraînement. Leur passage de la théorie à la pratique s’opère néanmoins de manière brutale, nos héroïnes s’exposant au danger pour les besoins d’une enquête dont elles ne sortiront pas indemnes…

Produit par Edward R. Pressman et Oliver Stone (deux noms impliqués dans le Conan de Milius), Blue Steel s’amorce comme une incursion réaliste dans le rude quotidien de la police américaine (à l’instar du formidable The New Centurions de Richard Fleischer, 1972). Avec la subtilité et la richesse d’écriture qui la définissent, Kathryn Bigelow dresse le portrait d’une flic fière de son uniforme, mais en butte à l’incompréhension de son entourage et à la condescendance de ses supérieurs. Forte par nature, Megan Turner ne se laisse jamais abattre et ne manque ni d’humour ni de répartie. Si la cinéaste montre la difficulté pour une femme d’évoluer dans un monde d’hommes, elle le fait sans schématisme militant, sans sacrifier la caractérisation de ses personnages masculins (voir comment l’inspecteur joué par Clancy « Kurgan » Brown passe du statut de sale con à celui d’allié intime). Mais peu importe le grade ou le genre : lorsque l’on crèche à New York, la ville demeure votre principale ennemie. Elle vous écrase sous son poids, vous abandonne dans son dédale de béton et d’acier, vous inflige son chaos. Et prendre de la hauteur ne sert à rien. Faussement romantique, une balade nocturne en hélico (d’envoûtants plans aériens donnent une image presque irréelle de Big Apple) revient hanter les nuits de Megan… Pas de doute, vivre à NY est un cauchemar.

En se concentrant sur le face-à-face psychologique entre une gardienne de l’ordre et un harceleur de la pire espèce, en laissant le second gangrener l’existence de la première, Blue Steel aurait pu se perdre parmi les nombreux thrillers domestiques de la période fin 80/début 90. Il n’en est rien. Le troisième long de la reine Bigelow se distingue du tout-venant et transcende littéralement son sujet. La puissance et la précision du point de vue de sa réalisatrice font de ce jeu du chat et de la souris, un magistral exercice de style. L’utilisation récurrente des gros plans décuple l’intensité d’une situation périlleuse et déjà tendue à l’extrême (cf. le champ-contrechamp à travers lequel Eugene Hunt révèle son vrai visage à Megan). Le profil du malade mental ne correspond pas davantage aux standards habituels. Incarnant un trader schizo issu des beaux quartiers, le saisissant Ron Silver (le psy de Barbara Hershey dans L’Emprise) devient à l’écran un type stressé par son job et fasciné par la mort. Le « passage à l’acte » constitue pour lui un moyen de relâcher la pression tout en se prenant pour Dieu. Enlevant son costume d’homme civilisé pour mieux réveiller la « bête », Hunt est avant tout le produit des années fric, le suppôt d’un capitalisme carnassier dévorant (flinguant) ses semblables. Si, aux yeux de la société, il n’est qu’un citoyen au-dessus de tout soupçon, ce loup de Wall Street reste pourtant un redoutable american psycho…

Et dans le genre « tueur bien atteint du bocal », Eric Red – le coscénariste de Blue Steel et du Near Dark de la même Bigelow – s’y connaît un max, puisqu’on lui doit également le script du sensationnel Hitcher (1986). La rencontre entre Megan et Eugene ne peut alors qu’être musclée, enragée, impitoyable. Au centre du conflit, deux conceptions de la violence s’opposent. Celle de la policière qui utilise la force pour protéger et servir contre celle, aveugle et arbitraire, que le cinglé déchaîne pour assouvir ses pulsions. Au-delà même de cette question, ce sont deux visions du monde, deux Amériques, deux classes sociales qui s’entredéchirent. La relation Turner/Hunt se fait le symbole d’un pays divisé, irréconciliable. La guerre semble le seul langage que ces deux êtres provenant de milieux différents comprennent. Sont-ils alors si dissemblables ? En brisant le sombre miroir que lui tend son antagoniste, en refusant de se noyer au fond des abysses, l’agent Turner doit se battre pour rester du bon côté de la loi. Même si pour cela, elle n’a pas d’autre choix que de contourner les règles. Une idée de la justice que sa hiérarchie obtuse et l’avocat cynique de Hunt ne partagent pas (la référence à Dirty Harry ne se limite pas à la simple présence du calibre .44). Une logique westernienne qui culmine lors d’un duel final se déroulant aux frontières de l’aube…

Le générique d’ouverture annonce la couleur : des plans macros caressent le bleu acier d’un Smith & Wesson sous tous les angles. Ces images séduisantes, pour ne pas dire fétichistes, ne cherchent nullement à glamouriser un instrument de mort. Au contraire, il s’agit pour Bigelow d’illustrer la toute-puissance létale d’une arme et de sous-entendre que celle-ci domine toujours son propriétaire et non l’inverse. De fait, les coups de feu nourris durant l’ultime morceau de bravoure de Blue Steel ont quelque chose de sauvage et d’inéluctable. Lorsque l’on suit la voie des armes, personne n’échappe à son destin. C’est canarder ou se faire canarder… Nerveux et viscéral, le climax constitue un sacré moment d’action. Inutile de tergiverser : l’impératrice Kathryn est une grande esthète de la violence, au même titre qu’un Peckinpah (le film culte de la Dame n’est pas The Wild Bunch pour rien). Soutenu par la partition quasi terminatoresque de Brad Fiedel, ce gunfight reste une percutante leçon de cinéma (nous ne sommes pas ici dans un blockbuster tout public : les impacts de balle éclatent la chair en formant un geyser de sang). Et montre à quel point la femme derrière Point Break est l’égale d’un McTiernan ou d’un Cameron… D’une trempe tout aussi remarquable, Jamie Lee Curtis – habituée aux aliénés depuis Halloween – nous transmet sa force, nous fait partager ses peurs, nous touche par sa sensibilité et en impose par la détermination de son regard. Certains prédateurs n’ont qu’à bien se tenir.

Blue Steel. De Kathryn Bigelow. États-Unis. 1990. 1h40. Avec : Jamie Lee Curtis, Ron Silver, Clancy Brown

« Je ne crois pas trop au concept de film féminin ou masculin. Pour moi, il y a avant tout des cinéastes… Par ailleurs, considérer les films d’action comme masculins et les films intimistes comme féminins, c’est peut-être un cliché qu’il faut battre en brèche et j’y travaille. »

Kathryn Bigelow

HELLRAISER TRILOGY : flesh for fantasy

Comme il n’y a pas de mal à se faire du bien et que tout réside dans la chair, replongeons-nous dans l’enfer des tortures initié par Clive Barker : Hellraiser. Parmi les dix opus que compte la saga (on appelle ça une décalogie), seuls les trois premiers ont bénéficié d’une « cult’ édition » chez ESC. Un bien beau coffret dvd/blu-ray sorti il y a maintenant deux ans (même au purgatoire, le temps file aussi vite qu’une chaîne à crochet) et mettant à l’honneur les meilleurs méfaits de la bande à Pinhead. Et lorsque l’on apprend que Mad Movies concocte actuellement un futur hors-série dédié à l’auteur de Cabal, on se dit qu’il y a vraiment de quoi mourir d’amour enchaîné… 

« NOUS VOUS DÉCHIRERONS L’ÂME ! »         HELLRAISER : LE PACTE- 1987

Le Pitch. En possession d’une boîte à énigmes, le dépravé Frank Cotton (Sean Chapman) amène à lui les Cénobites, créatures de l’au-delà qui le mettent au supplice de souffrances infinies. De retour du royaume des morts, il reprend peu à peu forme humaine grâce à sa maîtresse et belle-sœur, Julia (Clare Higgins), prête à toutes les abominations par amour pour lui… Source : ESC Distribution

L’horreur subversive et malsaine vous manque au point de vous arracher la peau ? Alors enfilez votre plus belle combi en latex et goûtez sans modération aux vices et sévices de Hellraiser : le Pacte. Soit le tout premier long de l’écrivain Clive Barker qui, pour l’occase, adapte sa propre nouvelle (The Hellbound Heart, 1986). Et s’impose également à l’écran comme un conteur à l’imagination singulière, secouante et radicale… Car le « lord of illusions » ne se contente pas de mêler le sexe et le gore à la façon d’un banal slasher. Il crée un univers inédit dans lequel s’amalgament le désir et la peur, la douleur et le plaisir, la jouissance et la souffrance, la vie et la mort. Ses mystérieux Cénobites, « démons pour certains, anges pour d’autres », ne constituent pas seulement une authentique vision de cauchemar. S’ils inspirent bel et bien la terreur, ces monstres venus de l’Enfer transpirent aussi la dépravation (le look fétichiste qu’ils arborent en font des croquemitaines sadomasos). Le récit a d’ailleurs l’intelligence de ne pas trop les dévoiler, ce qui rend leurs apparitions encore plus tétanisantes (on n’oublie pas sa première rencontre avec Pinhead, silhouette silencieuse et tapie dans l’ombre, « clou » du spectacle dès le début du film).

Mais le plus pervers d’entre tous est un homme. Ou du moins ce qu’il en reste. En activant les mécanismes d’un cube étrange (et au design remarquable), le sadien Frank finit littéralement en mille morceaux puis renaît en écorché assoiffé de sang. Si sa chair lui manque, c’est uniquement pour continuer d’assouvir ses plus bas instincts. Pour retrouver sa forme humaine, il lui faut décupler sa part de bestialité. Autrement dit, il doit tuer pour baiser et baiser pour tuer… Hellraiser en profite au passage pour dézinguer de l’intérieur la notion même de famille, de couple et d’une manière générale toute idée de conformisme, de normalité. Aucune once de frilosité mais beaucoup d’audace dans le regard que Barker pose sur ses contemporains. Outre l’adultère « déviant » auquel se livre Julia (Clare Higgins, merveilleuse d’ambivalence) avec Frank, son pelé de beau-frère, le Britannique n’hésite pas à faire de ce dernier un oncle libidineux prêt à abuser de sa nièce Kirsty (Ashley Laurence, l’une des plus convaincantes final girls des 80’s). Bien qu’il se positionne au-delà du Bien et du Mal, le père de Candyman ne cache jamais sa préférence pour les attraits du second…

La bonne morale n’est pas la seule à être malmenée dans Le Pacte. Il y a aussi le corps, victime de mutations craspecs et de supplices extrêmes dignes d’un David Cronenberg ou d’un Lucio Fulci. Les stupéfiants effets physiques et les maquillages de Bob Keen (déjà à l’œuvre sur Lifeforce) laissent bouche bée et achèvent de faire d’Hellraiser une expérience organique fulgurante, une référence incontournable du « body horror ». Pourtant, Barker sait aussi suggérer l’innommable quand il le faut (la caméra épouse habilement le point de vue de Julia qui ne peut regarder en face les gueuletons saignants de Frank). Et donne parfois aux images une ampleur expressionniste (l’arrivée des Cénobites dans notre dimension est accompagnée par des faisceaux de lumière bleutée transperçant les murs), bien aidé en cela par le score orchestral (et magistral) de Christopher Young… Coup de maître d’un génie du fantastique, choc esthétique et sensitif, bombe crapoteuse et transgressive, cet Hellraiser inaugural marque encore au fer rouge celles et ceux qui osent invoquer notre chère « tête d’épingle »…


« JE SUIS LA REINE FUNESTE »                      HELLRAISER 2 : LES ÉCORCHÉS – 1988

Le Pitch. Bien qu’elle survive aux Cénobites, Kirsty Cotton (Ashley Laurence) se retrouve internée dans un hôpital psychiatrique dont le responsable, le Dr Channard (Kenneth Cranham), se livre à de cruelles expériences, dans l’espoir de percer les secrets de l’autre monde. Il y réussit si bien qu’il ressuscite Julia Cotton (Clare Higgins) qui, aux enfers, règne en maîtresse absolue… Source : ESC Distribution

Autant le dire d’emblée : Hellraiser 2 : les Écorchés est une suite foutrement miraculeuse, le digne successeur d’une œuvre unique et a priori insurpassable. Si Clive Barker passe ici la main à Peter Wishmaster Atkins (au scénario) et à Tony Ticks Randel (à la mise en scène), il reste à l’origine de l’histoire du script et fait partie du staff des producteurs. Sa marque imprègne donc ce nouveau volet et prolonge, autant qu’il développe, les enjeux de son glorieux aîné… Après une entame relatant les événements survenus dans l’épisode précédent (l’occasion de revoir celui qui a refusé de rempiler : Andrew « Scorpio » Robinson) et le retour de la survivante Kirsty (la toujours aussi excellente Ashley Laurence, fausse aliénée et vraie battante), cet Hellbound scelle un nouveau « pacte » entre une humanité décadente et des Cénobites toujours aussi avides de chair fraîche. Mais il le fait en redistribuant intelligemment les cartes. Julia Cotton (Clare Higgins, hallucinante maîtresse des abysses) joue maintenant les écorchées en quête d’épiderme, incarne les dominatrices sans pitié ni limites et n’est plus soumise à qui que ce soit. Ce pauvre Frank, désormais captif des limbes et ne pouvant plus rivaliser avec son ancienne amante, n’a qu’à bien se tenir…

Il faut alors à notre souveraine du chaos un partenaire à sa hauteur, un autre dément qui partagerait sa soif de destruction. Elle le trouve en la personne de l’abominable docteur Channard (l’Écossais Kenneth Cranham), savant fou accro à l’occultisme et directeur d’un hôpital psychiatrique dont les sous-sols secrets annoncent les pires cauchemars de L’Échelle de Jacob. L’impressionnante résurrection de Julia (le sang d’un malchanceux la fait sortir d’un matelas crasseux dans lequel elle était « emprisonnée ») marque les débuts d’une liaison dangereuse placée sous le signe de La Fiancée de Frankenstein. Belle comme une planche anatomique d’André Vésale, les yeux sans visage et les nerfs (littéralement) à vif, la miss Cotton est bientôt recouverte d’un bandage censé dissimuler sa monstruosité… avant qu’un « régime spécial » ne lui donne enfin les traits de la vénéneuse Clare Higgins… C’est aussi la première fois que l’on découvre le capitaine Eliott Spencer. Un officier de l’armée britannique qui, après avoir fait joujou avec la fameuse boîte-puzzle, est transformé en Cénobite. Son nom ? Pinhead (Doug Bradley, fidèle au poste)…

Si, encore une fois, nos créatures vicelardes et sadiques n’ont qu’un temps de présence réduit à l’écran (ce qui n’amoindrit en rien leur charisme mortifère et lubrique), elles nous font en revanche carrément entrer dans leur monde. La grande nouveauté de ce deuxième Hellraiser est ce perturbant séjour en Enfer qui rompt avec le décor presque ordinaire du Pacte (une baraque à l’allure gothique, paumée quelque part en banlieue). La mythologie de la saga s’étend au fur et à mesure que l’on pénètre dans ce labyrinthe à l’architecture surréaliste (des perspectives infinies, des dédales tentaculaires et aucune échappatoire). Dans ce théâtre escherien, tous les chemins mènent au dieu Leviathan (un immense losange rotatif surplombant les lieux) et sèment d’inoubliables tableaux dantesques (des corps de femme en extase s’agitent sous des linceuls blancs tachés de sang)… L’originalité, l’inventivité, l’inspiration sont donc toujours de mise dans Les Écorchés et les ébats suintants entre Eros et Thanatos sublimés avec un égal bonheur. Plus baroque, plus fou, plus épique que le classique de Barker, Hellraiser 2 n’a rien à envier à son illustre prédécesseur et se doit d’être vu dans sa version intégrale, disponible sur le blu-ray (mais pas le dvd, attention) de chez ESC.


« IL N’Y A PAS DE BIEN, IL N’Y A PAS DE MAL, IL N’Y A QUE LA CHAIR ! »                                          HELLRAISER 3 – 1992

Le Pitch. Chef des Cénobites, Pinhead (Doug Bradley) s’arrache à sa prison, un totem qu’expose Monroe (Kevin Bernhardt) dans l’antichambre de son night-club. Après avoir fait de nouveaux adeptes et pris le dessus sur son sauveur, Pinhead affronte un adversaire inattendu et redoutable : l’homme qu’il fût avant de vendre son âme au diable et de basculer dans les ténèbres… Source : ESC Distribution

Après quatre ans d’absence, Pinhead is back on the screen et entre de plein fouet (!) dans les années 1990. Mauvais signe : les frères Weinstein, des margoulins de la pire espèce, commencent à poser leurs paluches sur la franchise via leur société Dimension (entre-temps, la New World Pictures de Roger Corman – présente sur les chapitres antérieurs – met la clé sous la porte). Autre changement ? Le tournage ne se déroule plus au pays de Samantha Fox (l’Angleterre) mais s’effectue désormais chez Marilyn Chambers (les States). De son côté, Clive Barker semble prendre ses distances avec son bébé (et pour cause : son Hellraiser 3 – projet ambitieux situé en Égypte ancienne – n’a pas été retenu). Le scénario de Peter Atkins et Tony Randel tente néanmoins de raccrocher les wagons avec Le Pacte et Les Écorchés (retour du capitaine Spencer et du pilier des âmes, référence aux archives du docteur Channard, témoignage de Kirsty retranscrit par un moniteur vidéo). Narrativement, le film d’Anthony Hickox s’insère de manière cohérente dans la grande histoire racontée par ses pairs de la perfide Albion. Mais en traversant l’Atlantique, ce troisième opus opère un virage qui va décontenancer les fans de la première heure…

Avec Hellraiser III : Hell on Earth, la fascination exercée jusqu’ici par la saga s’émousse. L’horror show se fait moins dérangeant, plus mainstream. Le cadre urbain adopté par le long-métrage donne à la direction artistique un aspect aussi banal que daté, sensation renforcée par des personnages à la caractérisation lambda et un casting fadasse (Terry Farrell ne parvient pas à nous faire oublier Ashley Laurence, l’interprète de Kirsty étant réduite ici à faire de la figuration). En outre, l’entreprise ne se montre pas suffisamment virtuose pour masquer ses carences budgétaires, comme le prouvent cette apocalypse discount (l’Enfer sur terre se déchaîne… dans une seule rue) et des images de synthèse balbutiantes (on n’est pas chez James Cameron). L’effroi au premier degré descend aussi d’un étage lorsqu’il s’agit d’offrir à Pinhead toute la place qu’il mérite. Devenu une icône du genre, « face de clous » se la joue maintenant boogeyman et sort quelques punchlines façon Freddy Krueger. Le prix à payer pour le voir sortir de l’ombre et foutre le boxon. Si le rôle toujours campé par l’indispensable Doug Bradley perd de sa superbe, il faut néanmoins admettre que sa parodie de la crucifixion du p’tit Jésus reste jouissive…

Les temps changent, le ton aussi. Car Hellraiser 3 verse volontiers dans le gore festif. De nouveaux Cénobites revêtent une allure délirante et deviennent de redoutables machines à tuer (mention spéciale au lanceur de CD tranchant !), une tête explose dans un hosto et en fout partout (souvenir d’un examen au « scanner » cronenbergien ?), Pinhead se lâche dans une boîte de nuit et orchestre un massacre homérique (de quoi rendre jalouse Carrie). Tandis que les adorateurs de Leviathan crient au sacrilège, les autres profitent du spectacle… Spectacle qui ne fonctionnerait pas aussi bien sans le savoir-faire de son réalisateur Anthony Hickox (également auteur des chouettes Waxwork et Full Eclipse). Un bon artisan du bis qui ne manque pas d’idées et s’autorise même quelques parenthèses oniriques dans les tranchées de la Première Guerre mondiale et sur les champs de bataille du Vietnam (des passages qui détonnent avec le reste mais apportent une touche d’étrangeté en prime)… Musicalement, c’est aussi le grand chambardement. Le hard rock’n’roll s’invite sur scène (Motörhead en tête) et relègue au second plan les compositions oubliables de Randy Miller (n’est pas Christopher Young qui veut)… Bref, un film qui fait rugir le grand Lemmy Kilmister ne peut pas être mauvais. Surtout si on compare cet Hellraiser 3 avec les suites à venir…


Hellraiser. De Clive Barker. Royaume-Uni. 1987. 1h33. Avec : Ashley Laurence, Clare Higgins, Andrew Robinson…

Hellbound : Hellraiser II. De Tony Randel. Royaume-Uni. 1988. 1h39. Avec : Ashley Laurence, Clare Higgins, Kenneth Cranham…

Hellraiser III : Hell on Earth. D’Anthony Hickox. États-Unis/Royaume-Uni. 1992. 1h36. Avec : Terry Farrell, Doug Bradley, Paula Marshall…

« Il venait d’ouvrir la porte à des plaisirs dont une poignée d’humains à peine connaissait l’existence, sans parler d’y avoir goûté – des plaisirs qui redéfiniraient les paramètres de la sensation, le libérant de la terne ronde dans laquelle désir, séduction, déception l’emprisonnaient depuis l’adolescence »

Clive Barker, Hellraiser

BLUE VELVET : le marchand de sable est un clown en sucre

« She wore blue velvet
Bluer than velvet was the night »

C’est un monde étrange. Jeffrey Beaumont (Kyle MacLachlan) trouve dans un champ une oreille humaine décomposée. Il décide de mener son enquête et de retrouver à qui appartient l’esgourde sans corps. Sa voisine Sandy Williams (Laura Dern), fille de flic, lui révèle l’identité d’une suspecte : Dorothy Vallens (Isabella Rossellini), une chanteuse de night-club. En ni une ni deux, Jeffrey parvient à s’introduire chez cette dernière afin de récolter quelques indices. Il découvre alors une femme perturbée et malmenée par le plus cinglé des malfrats, Frank Booth (Dennis Hopper)… Bienvenue à Lumberton, Caroline du Nord. « La ville du bois où l’on n’est pas de bois ».

Cette fois-ci, il a eu le final cut. En d’autres termes : le droit de regard sur le montage définitif de son œuvre. Après la conception douloureuse et l’échec commercial de Dune (qui, en l’état, reste un grand space opera des 80’s), David Lynch ne compte plus se laisser empapaouter par ce forban de Dino De Laurentiis. Mais les deux hommes sont contractuellement liés par un second projet. Sur ce coup-là, le mogul consent à accorder au cinéaste un minimum de liberté artistique. La contrepartie ? Un salaire réduit pour Lynch et un budget limité pour Blue Velvet. Et c’est ainsi que les rouges-gorges prirent leur envol.

C’est un monde étrange à jamais figé dans un songe cotonneux. Une banlieue pavillonnaire où il fait bon vivre. Des pompiers souriants saluent la communauté et veillent sur elle. Le soleil darde ses rayons sur des tulipes d’un jaune éclatant. La voix douce et rassurante de Bobby Vinton résonne dans les cœurs… L’Amérique éternelle en somme. En fait, ce monde est trop beau pour être vrai. Le simulacre provoque la crise cardiaque d’un père de famille s’écroulant sur sa pelouse. La caméra en profite alors pour s’enfoncer dans les entrailles de la terre. Elle y débusque ce qui bouge sous la façade et à l’intérieur de chacun d’entre nous : des cancrelats grouillants qui menacent à tout moment de remonter à la surface…

En un plan macro-spéléologique, David Lynch arrache le vernis qui recouvre cette vision d’une société sortant tout droit d’un spot publicitaire. Une fois ces images idylliques et superficielles détournées, la carte postale cramée, l’auteur d’Inland Empire plonge son jeune héros dans un univers beaucoup plus sombre et dangereux. Des rideaux de velours bleu s’ouvrent sur la scène d’un théâtre cauchemardesque. Coincé dans le placard de Dorothy, Jeffrey joue les voyeurs et découvre la face cachée de son bled d’enfance. Un bled qui renferme des désirs noirs et des plaisirs interdits. Des pulsions de sexe et de mort qui titillent notre Hercule Poirot en herbe…

Qu’il le veuille ou non, le p’tit Beaumont dresse un pont entre le Lumberton paradisiaque et le Lumberton infernal. Luttant contre sa propre monstruosité, il est écartelé entre la lumière et l’ombre, entre la virginale Sandy et la troublante Dorothy. Lynch s’amuse d’ailleurs à alterner les contraires, à former un contraste en passant d’une séquence à l’autre. L’étreinte brutale et malsaine à laquelle se livrent Dorothy et Frank (« Baby wants to fuck ! ») précède l’évocation romantique et naïve d’un rêve que Sandy relate à Jeffrey (« Et les rouges-gorges tournoyaient, laissant derrière eux une lumière d’amour aveuglante »). D’un corps-à-corps sadomaso à une love story bourgeonnant comme une rose, il n’y a qu’un pas.

Si Jeffrey se lance dans des investigations de plus en plus périlleuses, c’est donc avant tout pour flatter ses bas instincts. Plus pervers que curieux, l’adulescent tente de réprimer le Frank Booth qui sommeille en lui. Et s’il ne valait pas mieux que ce foutu psychopathe ? L’hypocrisie sociale dans laquelle se réfugie le protagoniste le protège des ténèbres qui grondent à l’extérieur comme à l’intérieur de son esprit. Mais pour combien de temps ? Le happy end constitue, à ce propos, un leurre énorme. Si la paix semble à nouveau régner sur cette petite ville de province, un rouge-gorge – symbole de l’amour triomphant – s’apprête à dévorer un répugnant cafard. Signe que le chaos flotte toujours dans la nuit, que des secrets inavouables se tapissent encore dans chaque foyer.

Dans Blue Velvet, David Lynch varie les tons, tord les mythes et sublime, autant qu’il dévoie, le thriller. Le genre idéal pour répandre le mystère, jongler avec les illusions, manier l’ambiguïté, manipuler le spectateur et l’immerger dans l’inconnu. Le réalisateur d’Elephant Man applique les règles hitchcockiennes aussi bien qu’un De Palma. Il sait se montrer ludique et ne manque pas d’idées pour muscler le suspense (cf. le coup du talkie-walkie lors du climax). À partir d’un élément incongru (une oreille coupée), le script déroule les fils d’une intrigue agencée à la perfection et étonnante de bout en bout. La linéarité n’est qu’apparente puisque tous les chemins conduisent au Lynchland. Un territoire distordu, vertigineux et fascinant…

Film noir glam et rétro (mais avec quelque chose qui ne tourne pas rond), le quatrième long du roi David matérialise des fugues poético-surréalistes qui n’appartiennent qu’à lui. Les conséquences d’un règlement de comptes prennent la forme d’un tableau morbide, les lèvres rouges de Dorothy expriment en très gros plan les délices de la soumission, un souffle funeste fait vaciller la flamme d’une bougie, un ralenti convulsif transforme un râle en cri bestial… Des motifs obsessionnels à travers lesquels s’épanouissent des personnages au bord de la folie (ou dedans jusqu’au cou). Cogneur incontrôlable et mélomane sensible, crapule shootée à l’oxygène et accro au sexe déviant, Dennis Hopper a rarement été aussi survolté, fêlé, ravagé. Ses pétages de plombs, jouissifs et dérangeants, relèvent du grand art. « I’ll fuck anything that moves ! »

Fausse femme fatale, diva des bas-fonds, sex-symbol fragile, Isabella Rossellini camoufle sous sa perruque une femme manipulée, fracassée, traumatisée. Son attirance pour la jouissance doloriste en fait bien plus qu’une simple victime. Puisqu’elle aime qu’on lui fasse mal, l’envoûtante brune ne peut entrer dans la catégorie « demoiselle en détresse ». Si le héros veut la sauver, il doit s’abandonner à elle totalement et embrasser sa part obscure. Soleil de nuit chantant langoureusement sur la scène d’un cabaret, astre décadent adepte de la punition charnelle, nudité meurtrie déambulant crûment dans la rue, Isabella Rossellini donne au bleu des teintes indélébiles et des reflets capiteux. Dans le tout aussi indispensable Sailor et Lula (1990), elle incarnera une Perdita Durango encore plus torride que le désert… 

Comme tout Lynch qui se respecte, Blue Velvet fonctionne comme une symphonie de sensations. La bande originale mélange les signatures musicales et fait naître différentes émotions (thème aux accents herrmanniens signé Badalamenti, standards des sixties invitant à guincher, air céleste et planant offert par le timbre délicat de Julee Cruise…). Question évasion sonore, l’apport du sound designer Alan Splet a également son importance. Un bruit de fond à peine perceptible, un murmure sourd et continu, achève de faire basculer le film dans une réalité parallèle, un cauchemar éveillé. Ces vibrations singulières trouvent leur équivalent formel dans le flamboiement nocturne élaboré par le directeur photo Frederick Elmes. Ses clairs-obscurs sont de ceux qui se diffusent dans l’espace pour créer des étoiles.

« Tu aimes me toucher ? Touche-moi. Frappe-moi. »

Dans l’œuvre sans égale de David Lynch, Blue Velvet occupe une place à part. Les expérimentations d’Eraserhead se glissent dans un récit plus classique en apparence, et accouchent d’un modèle que le maître ne cessera jamais de façonner : celui du thriller inquiétant et soyeux où tout peut arriver. Les mystères de Twin Peaks sont déjà là (MacLachlan enquêtera à nouveau, mais pour le FBI cette fois), les bandes jaunes de l’autoroute perdue commencent à défiler sous nos yeux et le panneau « Mulholland Dr. » se profile à l’horizon. Mais pour l’heure, le voyage continue. Un voyage parsemé de fulgurances sensorielles et d’énigmes extraordinaires, avec à l’arrivée une expérience cinématographique absolument inouïe.

Blue Velvet. De David Lynch. États-Unis. 1986. 2h00. Avec : Isabella Rossellini, Kyle MacLachlan, Dennis Hopper