SHOWGIRLS (Paul Verhoeven, 1995)

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Court vêtue et ultramaquillée, Nomi débarque à Las Vegas avec la rage de danser. Après s’être fait détrousser, cette jeune femme impulsive trouve une vraie amie en Molly, qui l’héberge dans son mobil-home. Habilleuse sur le show du casino Stardust, sa copine l’introduit dans les loges des danseuses. Nomi est fascinée. Pour l’instant strip-teaseuse dans un club miteux, elle ronge son frein. Cristal, la vedette du Stardust, qui a repéré sa plastique impeccable et son énergie de tigresse, se livre alors à un jeu pervers : un jour elle l’humilie, le suivant elle la fait auditionner. Bientôt, Nomi fait ses débuts en pleine lumière… Source : arte.tv/fr

Incompris et conspué à sa sortie, Showgirls est un film à réhabiliter d’urgence. L’amalgame récurrent opéré entre l’œuvre et ce qu’elle montre a encore porté préjudice à une œuvre visionnaire. Une fâcheuse manie à laquelle le réalisateur de bombes à fragmentation comme Spetters ou Starship Troopers est malheureusement habitué. Car Paul Verhoeven regarde l’humanité telle qu’elle est. Il ne se soucie guère d’une quelconque morale qui, parfois, a tendance à simplifier les choses en opposant deux camps bien distincts : le bien et le mal. Chez le cinéaste, les deux se confondent, voire s’annulent mutuellement. Alors qu’elle souhaite seulement prendre sa revanche sur une vie qui n’a pas toujours été tendre avec elle, Nomi se laisse peu à peu corrompre par Las Vegas et finit par se comporter comme une vraie garce. Le rêve américain a un prix et les places au soleil sont chères. Pour être célèbre et plein aux as, il faut accepter de perdre son âme. Devant la caméra du Batave, la ville du péché ressemble à un cloaque clinquant où le sexe est un produit comme un autre, un enfer de strass et de paillettes où la femme n’est qu’un objet asservi aux plaisirs masculins. Rares sont les cinéastes à avoir montré l’outrance et l’obscénité avec autant d’honnêteté et de radicalité. Avec Showgirls, Verhoeven met le nez de l’oncle Sam dans sa propre merde et lui renvoie sa laideur en pleine face. Mais il ne le fait pas sans son ironie coutumière : au détour d’un plan, une enseigne lumineuse annonce l’arrivée du petit Jésus (« Jesus is coming soon »). Comme quoi, au royaume du stupre, la religion a aussi sa place. Rien d’étonnant quand on pense au puritanisme d’une certaine Amérique qui prie par-devant et baise (et flingue) par-derrière. Baiser, dans le sens de s’envoyer en l’air et trahir son prochain. Car à Sin City, la duperie et l’ambivalence règnent en maître. Entre amitié et rivalité, attraction et répulsion, la relation entre la débutante Nomi et la star Cristal a un goût de venin. Une saveur viciée qui se retrouve dans les rapports entre les hommes de pouvoir, les suppôts du showbiz, les clients fortunés et ces nanas dansant à oilpé pour faire bander tout ce beau monde. Bien avant l’affaire Weinstein, le script de Joe Basic Instinct Eszterhas dévoile les abus sexuels perpétrés en coulisses par des fumiers influents. Quand ils n’incitent pas les femmes à se prostituer, ils les violent en toute impunité, n’hésitant pas à casquer pour étouffer leurs crimes. Franchement, c’est pas la classe à Vegas. Et pas davantage à Hollywood. Car, en filigrane, c’est aussi de la mecque du cinéma dont il s’agit ici, industrie qui – de la même manière – exploite les corps et brise les rêves. Le film ne se clôt-t-il pas sur un panneau directionnel annonçant Los Angeles dans tant de kilomètres ? On imagine alors Nomi tenter sa chance là-bas et surmonter encore et toujours les mêmes obstacles… Ironie du sort, Elizabeth Berkley a vu sa carrière tuée dans l’œuf suite à l’échec critique et commercial de Showgirls. Le film aurait dû la propulser sous les feux de la rampe, il la rendra tricarde auprès des studios. Une injustice qui montre bien le sexisme en vigueur dans un milieu bien plus vénal qu’artistique. Pourtant l’actrice n’a ici pas froid aux yeux et se démène comme une possédée (ses effeuillages au « Cheetah Club » embrasent les sens), ne cachant rien de son anatomie ni de son talent pour la comédie. Son jeu apporte pas mal de nuances à son personnage, une fille à l’âme fêlée mais au caractère bien trempé, une battante dotée d’une force intérieure qui l’a protégée du miroir aux alouettes, même si au passage elle s’est laissée berner par lui. Une performance à saluer, au même titre que ce film cru, frénétique et hautement corrosif. Maudit certes, mais surtout essentiel.

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Showgirls. De Paul Verhoeven. États-Unis. 1995. 2h11. Avec : Elizabeth Berkley, Gina Gershon et Kyle MacLachlan. Maté à la téloche le 22/01/18.