SBALLATO, GASATO, COMPLETAMENTE FUSO : Edwige Fenech, l’aventure idéale

En avril dernier disparaissait dans l’indifférence générale un artiste de génie : Enzo Sciotti. Ses affiches de films ont pourtant nourri l’imaginaire des esthètes du monde entier. Son trait à la fois réaliste et baroque, ses bleus intenses et pénétrants, lui ont permis d’élever l’horreur, l’action et l’érotisme au rang des beaux-arts, de transcender n’importe quelle péloche, de vendre du rêve quel que soit le film. On doit à Sciotti pas moins de 3000 posters (mamma mia ! Un record ?). Cette œuvre phénoménale fait la part belle aux classiques de genre, aux pépites du Bis et à tant d’autres joyeusetés filmiques. Des exemples ? Evil Dead, Maniac, Velluto Blu (aka Blue Velvet), Phenomena, Lo Squartatore di New York, La Montagna del dio cannibale, Démons, Maximum Overdrive, La Retape (L’Alcova en VO)… Je vous laisse compléter la liste en recherchant vous-mêmes les 2991 autres références ! Et comme le prouve le visuel de Sballato, gasato, completamente fuso, sachez que la commedia sexy all’italiana est aussi passée sous son divin pinceau. En transformant Edwige Fenech, Gloria Guida, Lilli Carati, Barbara Bouchet, Nadia Cassini ou Anna Maria Rizzoli en fantasmes dotés de couleurs éclatantes, le regretté Enzo Sciotti est parvenu à capturer toute l’extravagance et la sensualité de ce cinéma échappé d’un temps révolu…

Dans les pages du fanzine « Toutes les couleurs du Bis », Stéphane Erbisti juge Sballato, gasato, completamente fuso (An Ideal Adventure à l’international) « médiocre » et « insignifiant », considère qu’il « se traîne en longueur et nous plonge dans l’ennui ». Pour ma part, je ne serai pas aussi sévère : sans constituer un incontournable des salles de quartier ou des vidéo-clubs, le long-métrage de Steno n’a rien de désagréable et séduit sans peine les fondus d’Edwige Fenech. Le problème, c’est que le film n’est jamais sorti en France et qu’il a fallu attendre Netflix pour le découvrir. Au passage, la plateforme rebaptise la bête Un Pari de dingues (pourquoi pas). Une nouvelle identité qui ne s’est pas contentée de traduire le titre original (« fou, bizarre, complétement cinglé »)… En quoi consiste alors ce déraisonnable « pari » ? Moquée et sous-estimée, la journaliste Patrizia Reda (Edwige Fenech) aspire à plus de reconnaissance de la part de ses pairs. Dans ce but, elle insiste auprès de son rédac chef, Eugenio Zafferi (Enrico Maria Salerno), pour qu’il lui confie la prochaine une. Afin de motiver son boss, la malicieuse et ambitieuse Patrizia lui propose un deal : si elle foire son papier, elle s’offrira à lui… Puisque l’article en question porte sur les fantasmes de l’italien lambda, la fesse se retrouve donc au centre des débats. L’enquête de l’héroïne sert de prétexte à une succession de saynètes cocasses, toutes situées en dessous de la ceinture. Faut dire que là où Edwige passe, le mâle trépasse… de désir !

Mais au début des années 1980, le cinéma italien entame son crépuscule. Pendant que ce Berlusconnard de Silvio flingue la culture en déféquant dans la boîte crânienne de ses compatriotes (ses chaînes de télé annoncent une nouvelle ère méphitico-cathodique), l’âge d’or des sixties/seventies s’éloigne. Après Sballato, gasato, completamente fuso, Edwige Fenech ne tournera plus que deux autres longs pour le grand écran (Vacanze in America en 1984 et Le Tueur de la pleine lune en 1988) et se réfugiera dans le petit (elle y sera également productrice). Grand spécialiste de la comédie transalpine (il est l’auteur, dès la fin des années 1940, d’une flopée de « Totò »), Stefano Vanzina (alias Steno) emballe ici sa dernière œuvre d’importance avant de tirer sa révérence en 1988… Cette « fin d’une époque » se ressent dans Sballato, gasato, completamente fuso. L’élan potache se fait beaucoup plus timide, le geste troupier moins dévastateur. Même la nudité ne se montre pas aussi systématique qu’auparavant. Cette apparente « sobriété » donne l’impression que l’entreprise ne se repose plus sur ses gags mais plutôt sur son scénario. Un signe de « maturité » ? Pas vraiment. Une forme d’essoufflement alors ? Certainement. Mais on peut aussi y déceler la survivance d’un style qui n’a pas encore lâché son dernier rire…

Pour sa quatrième et ultime collaboration avec la reine de la sexy comédie (après Amori miei, Dottor Jekyll e gentile signora et La Patata bollente), Steno offre à la Miss Fenech le rôle d’une femme des années 80 (« mais femme jusqu’au bout des seins » comme le chantait Michel Sardouille). La modernité de Patrizia Reda permet surtout au réal de Société anonyme anti-crime (poliziesco dispo chez Artus Films) de brocarder (gentiment) le machisme qui sévit dans le petit monde de la presse écrite. Perçue comme un objet sexuel incapable de pondre un bon article, la reportrice volontaire de Sballato, gasato, completamente fuso ne doit pas seulement combattre les préjugés de ses collègues masculins : elle doit aussi constamment calmer leurs ardeurs. Des préoccupations féministes inattendues (et bienvenues) qui trouvent néanmoins leurs limites lors d’une conclusion très « romcom » (au final, tout rentre dans l’ordre conjugal…). Reconnue davantage pour sa beauté incendiaire que pour ses talents dramatiques, la Signora Wardh de Sergio Martino ne peut que s’identifier à son personnage. Consciente de son image et de l’émoi qu’elle provoque, Edwige Fenech n’en demeure pas moins une authentique comédienne. N’a-t-elle pas su s’extraire momentanément du Bis pour participer aux films de Tognazzi (Cattivi pensieri), Risi (Je suis photogénique) et Sordi (Moi et Catherine) ?

Chez Steno, l’inoubliable « insegnante » dégage une classe folle, charme toute l’assistance et se plaît à donner la réplique à son partenaire d’Amori miei, le toujours impec Enrico Maria Salerno (également réalisateur d’un superbe mélo avec Florinda Bolkan, L’Adieu à Venise). Seul point noir au tableau : l’insupportable chauffeur de taxi interprété par Diego Abatantuono. Difficile de ne pas être irrité par son accent à couper au couteau et par son cabotinage jacasseur (dans ce registre, n’est pas Lino Banfi qui veut…). Heureusement, Sballato, gasato, completamente fuso compte quelques grands moments dignes de l’humour fripon made in Italy. Jugez plutôt. Le temps d’un songe impudique, notre Edwige se change en nonne effeuilleuse… Lors d’une course-poursuite rocambolesque, elle passe d’un véhicule à l’autre et tombe systématiquement sur des allumés de la braguette (dont un sosie de « Er Monnezza », l’un des persos fétiches de Tomás Milián)… Le passage le plus fendard ? Celui où la Fenech interviewe un cinéaste timbré du nom de Brian De Pino (quand l’auteur de Pulsions fusionne avec son compositeur). Là, les clins d’œil fusent : la musique parodie les BO de Zombie et Profondo Rosso, le poster de L’Au-delà (conçu par Sciotti !) s’affiche sur un mur, les fantômes de Shining refont surface… De bien bonnes références pour une facétie affriolante qui saura ravir les aventuriers du cinoche perdu.

Sballato, gasato, completamente fuso. De Steno. Italie. 1982. 1h35. Avec : Edwige Fenech, Diego Abatantuono, Enrico Maria Salerno

LES RENDEZ-VOUS DE SATAN : pourquoi ces étranges gouttes de sang sur le corps d’Edwige ?

Sorti en Italie durant l’été 1972, Les Rendez-vous de Satan ne débarque dans les salles françaises qu’en… 1979. Une exploitation tardive qui, pour couronner le tout, s’accompagne d’un titre n’entretenant aucun rapport avec le film. En effet, le prince des ténèbres ne montre pas le bout d’une corne dans ce giallo qui n’a rien de surnaturel. Nos distributeurs se sont-ils souvenus de Toutes les couleurs du vice, un suspense diabolique plongeant Edwige Fenech dans un cauchemar à la Rosemary’s baby ? Ont-ils eu l’intention de grappiller les dernières miettes du succès de L’Exorciste ? Ou alors se sont-ils dit que Pourquoi ces étranges gouttes de sang sur le corps de Jennifer ? – traduction littérale du titre original – serait bien trop long et pas assez évocateur ? Allez savoir… Mais au fond, peu importe. Du moment que la faucheuse ne zappe pas son rencard, le Malin peut bien rester aux abonnés absents…

Dans Perché quelle strane gocce di sangue sul corpo di Jennifer ?, deux nanas succombent à la folie meurtrière d’un mystérieux cinglé (il a des gants, le visage masqué et un scalpel bien aiguisé). Un double assassinat commis, non pas dans la rue Morgue, mais dans un immeuble de standing appartenant à l’architecte Andrea Antinori (George Hilton). Plus tard, le gars propose à deux mannequins dans la dèche de loger dans l’un de ses apparts, à condition qu’elles acceptent de poser pour une pub. Marilyn Ricci (Paola Quattrini) et Jennifer Osterman (Edwige Fenech) ne se font pas prier et emménagent illico presto, sans toutefois s’imaginer qu’elles mettent ainsi leur vie en danger…

Tourné en plein âge d’or du thriller all’italiana, Les Rendez-vous de Satan naît sous la plume experte dErnesto Gastaldi. Un scénariste chevronné et un fin connaisseur des rouages giallesques (on lui doit également les scripts de Si douces, si perverses, La queue du scorpion, Torso…). Au sein d’une intrigue où tout le monde est suspect, il sème les fausses pistes, s’amuse avec des apparences forcément trompeuses, dévoile des mœurs licencieuses, décrit les crimes d’un psycho killer et rebat les cartes lors du twist final. Rien ne manque à l’appel, pas même les références aux classiques du suspense latin. Le look du tueur et la noyade dans un bain mortel évoquent Six femmes pour l’assassin; tandis qu’une pauvre victime tailladée dans un ascenseur renvoie à L’Oiseau au plumage de cristal (une scène tranchante qui ne laissera pas non plus indifférent le De Palma de Pulsions).

Mais avoir bon goût en matière de cinoche ne suffit pas. Sans vouloir se mesurer à Bava et Argento sur le terrain de la virtuosité, Giuliano Carnimeo parvient à tirer son épingle du jeu. Spécialiste du western sarcastique (voir le génial Bonnes funérailles, amis, Sartana paiera pour s’en convaincre), Anthony Ascott (de son pseudo) utilise des zooms et des plans larges, passe avec aisance d’un espace clos (les sous-sols du building sont le théâtre d’une fatale partie de cache-cache) à un espace extérieur (les rues très fréquentées de Gênes distillent elles aussi l’angoisse). Pour son unique incursion dans le giallo, le cinéaste transalpin aborde le genre comme s’il évoluait sur les plateaux d’Almería; et ce sans oublier de ciseler les contours les plus noirs et délétères de son sujet. Ce qui n’est pas antinomique avec une bonne dose d’humour, surtout si elle s’intègre parfaitement à l’ensemble (le portrait cocasse des enquêteurs de la police ne parasite jamais la gravité de leurs investigations).

Pour flatter la rétine, Carnimeo peut compter sur l’œil affûté de son chef opérateur Stelvio Massi. En technicien aussi compétent qu’inspiré, ce dernier fait éclore de subtiles touches de couleurs en se servant des décors et des accessoires. Une façon de contourner les contraintes esthétiques d’un tournage hivernal, période où la palette chromatique est un peu moins éclatante. Le plus bel exemple demeure la première apparition d’Edwige Fenech. Amenant avec elle une lumière égale à sa splendeur, c’est-à-dire éblouissante, la comédienne s’essaye au body painting lors d’une séance photo se déroulant dans un studio aux murs jaunes (une pose mythique qui a d’ailleurs fait la couv du tout premier numéro du fanzine « Toutes les couleurs du Bis »). Superbe ! Tout comme ce flashback onirique décrivant la partouze menée par le gourou d’une secte d’esclaves sexuels. Des effets kaléidoscopiques y fragmentent la poitrine offerte et recouverte d’iris de la même Edwige, offrande florale faite à une déesse enivrée par l’extase… Un grand moment d’érotisme feutré qui n’est pas sans rappeler le sabbat orgiaque et cauchemardesque de l’excellentissime Toutes les couleurs du vice

Les ténèbres se font également aguichantes lorsque la showgirl Carla Brait (corps montrant des traces de violence charnelle chez Sergio Martino et guerrière du Bronx en devenir) lance un défi à son public de mâles : celui qui parviendra à la « dompter » sur scène aura une récompense. Dans une pénombre savamment éclairée, notre panthère se lance alors dans une joute sensuelle qu’elle domine de bout en bout, chorégraphie envoyant valdinguer un pauvre gus trop sûr de lui… À ces instants élaborés avec soin et inventivité, s’ajoute une intrigante séquence post-climax. Cette fin ouverte, que chacun peut interpréter à sa façon, constitue en tout cas une conclusion des plus originales (non, je ne spoilerai pas…).

Si Les Rendez-vous de Satan gagne à être connu, c’est aussi grâce à la musique de Bruno Nicolai. Son thème est un chef-d’œuvre à lui tout seul, ballade entraînante n’ayant rien à envier au dieu Morricone (l’auteur de l’Estasi dell’oro et celui du score des Inassouvies de Franco ont par ailleurs souvent bossé ensemble). Lumineuse, fougueuse et romantique, cette mélodie imparable rompt avec les standards habituels du giallo (mais rassurez-vous, le reste de la composition se montre fertile en sonorités anxiogènes). De quoi transcender le film de Carnimeo, ce que contribue également à faire l’inflammable présence d’Edwige Fenech…

Fille sauvage, vierge folichonne, ingénue perverse et Emma Bovary durant les sweet sixties, la brune fantasmatique devient la reine du giallo à l’orée des seventies. Sous la houlette du maestro Bava, notre Edwige se paye le plus spectaculaire des trépas en incarnant l’une des cinq « poupées » de L’Île de l’épouvante (1970). La révélation – sidérante comme une apparition divine – se fait néanmoins avec la trilogie « vicieuse » de Sergio Martino. Dans L’Étrange vice de Mme Wardh (1971), Toutes les couleurs du vice (1972) et Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé (1972), la più bella donna del mondo nous atomise sur place. Les deux premiers lui offrent l’opportunité de transformer un emploi de scream queen en performance d’actrice, le troisième de briller de mille feux dans un registre plus trouble et vénal. La bombe anatomique est aussi à l’origine d’un véritable choc thermique dans le Nue pour l’assassin d’Andrea Bianchi (1975). La preuve ? Dans les bonus du dvd paru chez « Neo Publishing », Nino Castelnuovo – son partenaire à l’écran – avoue avoir eu du mal à cacher une méchante érection lors du tournage d’une scène avec la Fenech !

Dans Perché quelle strane gocce di sangue sul corpo di Jennifer ?, la future toubib du régiment reprend le rôle de victime qu’elle a déjà tenu dans Lo strano vizio della signora Wardh et Tutti i colori del buio. Mais, en chemin, elle n’a pas oublié son charisme, son élégance, son talent. Dansant avec le diable au clair de lune, Edwige traduit à nouveau cette émotion particulière qui se dégage de ses yeux noisette lorsque la peur l’étreint. Encore une fois, l’étoile du soir n’a besoin que d’un seul regard pour nous décrocher la mâchoire… Une évidence s’impose : la beauté de la dame sert d’écrin à son jeu d’actrice. Et ça, Giuliano Carnimeo l’a très bien pigé. Un an plus tard, et outre le long-métrage qui nous intéresse, il le prouve plus que jamais en dirigeant la souveraine de nos rêves éveillés dans L’Emprise des sens. Dans ce mélodrame criminel par trop méconnu, la sublime Fenech provoque le coup de foudre autant qu’elle nous tire des larmes…

Qu’elle soit menacée par une lame infernale ou par la concupiscence des hommes, qu’elle soit prof ou flic, juge ou putain, la bella Antonia de Mariano Laurenti nous fait toujours croire à son personnage. C’est en cela qu’elle est grande… Dès lors, dans Les Rendez-vous de Satan, on comprend pourquoi la séduisante Annabella Incontrera (l’un des agréments, aux côtés d’Edwige, de La vie sexuelle de Don Juan) s’acharne à lui faire des avances; pourquoi l’espiègle Paola Quattrini (l’épouse de Renzo Montagnani dans Aldo fait ses classes) en fait sa meilleure amie et pourquoi George Hilton (six péloches en commun avec l’interprète de Jennifer) ne peut se passer d’elle. Moi non plus d’ailleurs. Une folle envie d’aimer Edwige Fenech me saisit à l’évocation du film de Carnimeo. Un giallo pas aussi puissamment érotique (ni même aussi bien ficelé) que les opus martiniens, mais qui permet à la Vénus du Bis de nous faire une fois de plus tourner la caboche…

Perché quelle strane gocce di sangue sul corpo di Jennifer ? De Giuliano Carnimeo. Italie. 1972. 1h34. Avec : Edwige Fenech, George Hilton, Paola Quattrini

« Edwige’s eyes cast a spell on me
Edwige’s eyes, queen of Giallo movies »

Cathedral, Edwige’s Eyes (2010)