WALL STREET (Oliver Stone, 1987)

Wall_StreetFICHE TECHNIQUE Wall Street. D’Oliver Stone (entre Platoon et Talk Radio). États-Unis. 1987. 2h01. Avec : Michael Douglas, Charlie Sheen et Daryl Hannah. Genre : drame. Sortie France : 10/02/1988. Maté à la téloche le dimanche 5 novembre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? À Wall Street, en pleine euphorie boursière des années 1980, Bud Fox (Charlie Sheen), un jeune et ambitieux courtier, parvient à approcher Gordon Gekko (Michael Douglas), un trader diabolique, qu’il vénère et qui l’initie bientôt à ses méthodes, entre adrénaline, spéculation carnassière et déluge de dollars. Grisé de flirter avec les sommets, Bud fournit à son mentor des informations sur la compagnie d’aviation où travaille son père, mécanicien et syndicaliste, avant de réaliser que son vautour de maître n’a cessé de le manipuler… Source : arte.tv/fr

MON AVIS TÉLÉ Z Pour son cinquième long en tant que réalisateur, Oliver Stone dégomme un autre mythe américain, celui du pouvoir de l’argent. Le milieu dépeint par le cinéaste est la résultante d’un libéralisme décomplexé, d’un capitalisme triomphant, d’une dérégulation à tout-va. Pour les cowboys de Reagan, seul le profit peut rendre à l’Amérique sa grandeur. Les biftons se baladent constamment d’une poche à une autre, on spécule comme si sa vie en dépendait, même si au passage on encule la classe moyenne, les gagne-petit. Il faut aller plus loin, plus vite, ne jamais s’arrêter, reculer les limites, miser de plus en plus gros, jouir du cash et chier des lingots, posséder tout et tout le monde. La démesure comme mantra. Tel est le sens de la marche effrénée de la bourse new-yorkaise. Pourtant, croire que l’accomplissement de l’individu se mesure à son compte en banque est une erreur. C’est l’illusion dans laquelle tombe le jeune Bud Fox, simple courtier voyant en Gordon Gekko – golden boy plus proche du rapace que de l’homme – un modèle de réussite. En signant un pacte faustien avec le second, le premier renie son propre père au profit d’un autre, enterre ses origines familiales et ouvrières pour un rêve en toc. Pour le bleu-bite, plus dure sera la chute. Wall Street suit donc l’ascension et la dégringolade d’un gamin ambitieux mais ayant de la merde dans les mirettes. Dans ce récit initiatique gangrené par le cynisme, la duperie et l’avidité, la présence du mécano syndicaliste joué par Martin Sheen (le padre de Buddy dans le film, vrai padre de Charlie dans le civil) apporte un contrepoint moral à l’ensemble. Car jouer avec le fric d’autrui a des conséquences, des gens risquant leur job pour enrichir les requins de la finance. Et puisque l’argent appelle l’argent, se compromettre dans l’illégalité devient inévitable. Se vautrer dans ce piège n’est pas le propre de la fiction, loin de là, cette dernière s’inspirant de la réalité et non l’inverse. Car des 80’s à aujourd’hui, les scandales de corruption ayant éclaboussé la bourse américaine ne manquent pas (souvenez-vous des « exploits » de Bernard Madoff survenus il y a quelques années). En relatant les dérives de son temps, Wall Street annonce aussi celles à venir. Une société enivrée par l’excès et aveuglée par son arrivisme finit toujours par imploser… Au sommet de ce système vénal, trône un prince nommé Gordon Gekko. Machiavélique et carnassier, le trader est une bête parvenant toujours à ses fins. Il séduit, il manipule, il trahit, il dévore. Personne ne lui résiste. C’est un winner, un self-made-man comme les affectionne l’oncle Sam. L’éthique ? Rien à foutre. Pour lui, la cupidité s’avère vitale, nécessaire (la fameuse réplique « Greed is good »). Un rôle en or pour le fiston Douglas qui, à l’écran, se défonce comme jamais et prend visiblement son pied à incarner un magnifique salopard. En face, le Charlie Sheen des années 1980 (celui de L’aube rouge et de Platoon) n’est pas mal non plus et ne démérite pas face à un partenaire aussi charismatique. Seules les femmes tirent un peu la tronche, et pour cause : l’empire du flouze est dirigé par les hommes, pour les hommes. Dans la peau de la petite copine de Sheen junior, Daryl Hannah fait ce qu’elle peut, prisonnière qu’elle est d’un rôle aussi ingrat que secondaire (les goûts de décoratrice de son personnage reflètent bien l’excentricité de toute une époque). Pire en ce qui concerne Sean Young dont la présence à l’image ne dépasse guère les cinq minutes. Daryl Hannah et Sean Young, deux réplicantes de Blade Runner bien plus humaines que les boursicoteurs sans foi ni loi du financial district. 4,5/6

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Charlie Sheen, Daryl Hannah, Martin Sheen et Michael Douglas. Wall Street, ton univers impitoyable.

LE CHAT (Pierre Granier-Deferre, 1971)

MV5BMWI1YTRhZGEtOTkyMC00ZGEwLTkzOGMtODI2N2VlYjdiYWE1XkEyXkFqcGdeQXVyMjQzMzQzODY@__V1_FICHE TECHNIQUE Le Chat (d’après Georges Simenon). De Pierre Granier-Deferre. France/Italie. 1971. 1h26. Avec : Jean Gabin, Simone Signoret et Annie Cordy. Genre : drame. Sortie France : 24/04/1971. Maté à la téloche le lundi 16 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Le vieux Julien Bouin (Jean Gabin), typographe à la retraite, et sa femme Clémence (Simone Signoret), une ancienne trapéziste qu’un accident a rendue boiteuse, ont apparemment cessé de s’aimer, et même de se supporter. Ils ne s’adressent plus la parole depuis longtemps, mais s’obstinent à vivre ensemble dans un sinistre pavillon de Courbevoie, menacé de démolition. En fait, leurs relations ont commencé à se dégrader le jour où Julien a ramené à la maison un chat perdu et reporté toute son affection sur l’animal. Clémence a tout de suite pris le matou en grippe. Un jour, folle de jalousie, elle l’a abattu. Depuis, Julien et Clémence se contentent de ruminer leur haine réciproque… Source : telerama.fr

MON AVIS TÉLÉ Z La fin d’une époque vue à travers le duel entre deux monstres sacrés au crépuscule de leur carrière. Casque d’or et Gueule d’amour appartiennent au temps jadis. La belle équipe a perdu de sa splendeur. Adieu les beaux jours, seul demeure le désordre et la nuit. Bientôt, les chemins de la haute ville ne mèneront plus qu’au cimetière… L’amour, cette grande illusion. Dans Le Chat, Simone Signoret et Jean Gabin ne peuvent plus se supporter. Chacun reproche à l’autre le goût aigre de son existence. Chacun dort de son côté, chacun bouffe à sa place. Quand ils s’adressent la parole, c’est pour s’envoyer des fions, s’engueuler. Le duo infernal s’écharpe au milieu des gravats, au son des pelleteuses. À la décrépitude du lien conjugal répond un décor en ruine, un quartier en démolition. Dans un avenir proche, les travaux balaieront la baraque vétuste des vieux et emporteront ces derniers avec, enterrés à jamais sous ce petit bout de Paname. Le symbole est fort : l’environnement des protagonistes s’écroule en même temps que leur relation. Leurs souvenirs s’ensevelissent sous les débris. Parfois, un simple détail entraîne un flashback, essaimant par-ci par-là les bribes d’un bonheur perdu. Le parfum amer des odeurs d’antan rend la chute encore plus difficile. Face à une jeunesse impossible à retrouver, face à ces regrets qui vous rongent jusqu’à la tombe, le chat devient un enjeu dérisoire, l’ultime excuse pour se foutre sur la tronche. Mais la simple présence du matou accélère la dégradation des rapports entre les époux Bouin. C’est que l’animal a le poil funeste et les moustaches narquoises. Confortablement installé dans son panier, il nargue la pauvre Clémence et s’amuse à compter les points. Le félin provoque la jalousie de la mère Bouin et rend complètement gaga son mari. Dans les deux cas, il révèle ce qu’il y a de plus pathétique dans ce couple à la dérive. L’absurde s’invite alors dans la tragédie et accentue encore plus la noirceur de la situation. La structure non-linéaire du récit permet de montrer comment les choses se sont aggravées (à cause d’un minou, donc), même si ce n’était pas forcément mieux avant. Au fond, ce n’est rien d’autre que la vieillesse qui a éloigné les anciens amants. Cette acharnement à vivre ensemble malgré la haine de l’autre, apparaît comme un renoncement. Il est bien trop tard pour aller voir ailleurs, il faut aller jusqu’au bout. Jusqu’à ce que la mort nous sépare. Bien décidé à voir la vérité en face même si elle n’est pas jolie jolie, Le Chat pulvérise les clichés publicitaires liés au troisième âge et au mariage. Le premier est un naufrage, le second une arnaque. Qu’une œuvre aussi cruelle bénéficie de la présence de stars telles que Signoret et Gabin, montre que le cinéma français de l’époque pouvait aussi sortir de son petit confort. Le face-à-face entre les deux comédiens décuple la puissance du propos. Mention spéciale à la Thérèse Raquin de Marcel Carné dont le personnage a ramené de son passé un handicap amplifiant son désenchantement. La sobriété et la solidité de la mise en image de Pierre Granier-Deferre sont aussi à souligner, tout comme la présence d’Annie Cordy qui – un an après Le passager de la pluie avec Bronson – se frotte encore à des fauves. 5/6

Le chat Year: 1971 Director: Pierre Granier-Deferre Simone Signoret
Simone Signoret s’apprêtant à flinguer le chat de la discorde…

BOYS DON’T CRY (Kimberly Peirce, 1999)

07FICHE TECHNIQUE Boys don’t cry. De Kimberly Peirce (autre long : Carrie, la vengeance avec Chloë Grace Moretz). États-Unis. 1999. 1h53. Avec : Hilary Swank, Chloë Sevigny et Peter Sarsgaard. Genre : drame. Sortie dvd : 24/04/2002 (20th Century Fox). Maté en dvd le samedi 26 août 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Teena Brandon (Hilary Swank) a vingt ans. Victime d’une « crise d’identité sexuelle », Teena a toujours voulu être un garçon. Elle décide un jour d’abandonner son passé et débarque à Falls City, sous l’apparence de « Brandon », un jeune homme aux cheveux courts. Très vite adopté par la communauté de jeunes du coin, « Brandon » tombe amoureux de Lana (Chloë Sevigny), et de cette nouvelle vie à laquelle ses amis l’aident à croire enfin… Source : dvdfr.com

MON AVIS TÉLÉ Z De la difficulté d’être différent dans une société intolérante. Dans cette Amérique oubliée de tous, terre désolée où la misère et l’errance étouffent toutes aspirations, chacun essaie de s’en sortir. Avec plus ou moins de bonheur. Teena, elle, veut juste aimer et être aimée en retour. Être acceptée pour ce qu’elle veut être : un homme. C’est ce qu’elle ressent en son for intérieur, au plus profond de son cœur et de ses tripes. Pour s’intégrer parmi la faune locale – piliers de bar, ex-taulards, mômes en perdition – Teena doit cacher sa vraie nature et redoubler de virilité. Elle est Brandon, un gars qui n’a pas peur de jouer au rodéo à l’arrière d’un pick-up ou de provoquer la police sur le bitume. Elle, devenue « il », relève les défis d’un monde qui n’est pas prêt de lui faire des cadeaux. Si ce n’est Lana, celle pour qui Teena/Brandon est prête à braver les interdits et les mauvaises fréquentations… En filigrane, Boys don’t cry raconte aussi comment les promesses d’une relation amoureuse finissent dans les larmes et le sang. Un amour situé au-delà des « genres » et de toutes autres considérations, si puissant qu’il déclenche une bombe à retardement. La bêtise humaine fait sauter ce qu’elle ne comprend pas et emporte dans sa déflagration les rêves des enfants. Les amants se projettent souvent dans un ailleurs qu’ils ne peuvent atteindre… Visiblement, Kimberly Peirce éprouve une sincère compassion pour son héroïne à qui elle voudrait tant offrir la possibilité de vivre comme elle l’entend, loin des préjugés et de la haine. Mais l’honnêteté intellectuelle – qui se doit d’être fidèle à la réalité – impose d’aborder son sujet avec le plus grand respect pour ses personnages. Nous ne sommes pas dans une péloche glam et superficielle dont le seul but est de veiller au confort du spectateur. Boys don’t cry est une histoire vraie. Et comme toutes les histoires vraies, celle-ci se révèle aussi belle et touchante qu’elle peut être âpre et choquante. Le dernier acte – bouleversant et vraiment éprouvant pour les nerfs – fait écho à la violence que subissent encore aujourd’hui les femmes, lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres du monde entier. Est-ce à dire que Peirce a signé là une œuvre militante ? Par la force des choses, oui. Parce qu’elle a su montrer le courage d’un individu qui n’a jamais renoncé à être lui-même. Et ce malgré les insultes et les coups. Quoi qu’il en soit, la réalisatrice ne juge personne même si elle se place évidemment du côté de Brandon. À Falls City, les filles préfèrent chanter au karaoké plutôt que de bosser à l’usine, les mecs picolent en traînant par-ci, par-là. Les plus lucides se demandent comment ils vont bien pouvoir s’évader de ce bled paumé. Mais ce n’est pas d’un patelin que Teena veut s’échapper, c’est de son propre corps. Aussi compliqué pour elle que de faire changer les mentalités et les lois d’un système conservateur… La performance de l’ex-« Miss karaté kid » (c’était à ses débuts, en 1994) est pour beaucoup dans l’émotion que dégage Boys don’t cry. La transformation physique est une chose, mais Hilary Swank est parvenue à faire ressortir toute la bonté d’un personnage dont la fragilité du corps et la volonté de l’esprit ne font qu’un. Une union inébranlable à laquelle la future « Million dollar baby » donne toute la mesure de son talent. Et impossible d’oublier le regard lumineux et plein d’espoir de la comédienne lorsque celle-ci croise l’envoûtante Chloë Sevigny. Cette dernière possède ici (et dans chacun de ses films) un « je-ne-sais-quoi » qui vous rend dingue. Un halo sensuel et captivant ondoie constamment autour d’elle. La Sevigny attise le désir et fait pleurer les garçons. Et les filles. 5/6

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Chloë Sevigny et Hilary Swank en pleine passion interdite…

HER (Spike Jonze, 2013)

266766_jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxHer. De Spike Jonze. États-Unis. 2013. 1h57. Avec : Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson et Rooney Mara (sans oublier une autre actrice d’exception : Amy Adams). Genre : drame. Sortie France : 19/03/2014. Maté à la téloche le mercredi 19 juillet 2017.

De quoi ça cause ? Theodore (Joaquin Phoenix) se sent seul. Il se remet mal de son divorce et sa belle plume ne sert qu’à pallier les défauts de communication de ses contemporains. Écrivain public numérique, il rédige à la demande des messages enamourés ou des souhaits émus d’anniversaire de mariage. Abruti par sa vie divisée entre travail, jeux vidéo et sexe froid, il découvre, au cours d’une mise à jour, que tous ses appareils high-tech disposent d’un nouveau système d’exploitation, qui prend la voix délicatement éraillée de Scarlett Johansson. Conçue pour s’adapter et évoluer, cette intelligence artificielle le trouble : elle perçoit les sentiments humains avec précision et subtilité, comprend l’art, la beauté, l’humour, la tristesse, la nuance et, surtout, l’amour. Theodore s’engage dans une relation qui le dépasse… (source : Arte.tv/fr)

Mon avis Télé Z : Si Her se déroule dans un futur (très) proche, il parle surtout du présent. Le film n’a pas besoin d’anticiper l’avenir à outrance pour le rendre crédible. Loin d’un Metropolis ou d’un Blade runner, la SF chez Spike Jonze se fait discrète et se réduit à quelques nouveautés technologiques qui verront le jour sans doute demain. Les gratte-ciels qui écrasent Theodore de leur hauteur nous sont familiers : il s’agit des mêmes qui, aujourd’hui, soulignent la solitude des anonymes. L’intelligence artificielle peut-elle remplir le vide affectif ? Dans un premier temps, Her semble répondre à cette question par l’affirmative. Encore que l’illusion – même si elle procure au départ un certain bien-être – ne dure pas longtemps. Un peu comme dans les relations humaines, finalement. Tourmenté par une séparation qu’il n’arrive pas à digérer, Theodore est passé à côté de sa vie. Des flashs de l’être aimé assaillent son esprit. Le bonheur n’est plus qu’un souvenir. Il est inconsolable. Mieux vaut fuir la réalité lorsqu’elle fait mal. Lorsque l’on ne peut plus mettre des mots sur nos propres sentiments. Pourtant, Theodore écrit des lettres pour les autres, c’est son job et il est plutôt doué pour cela. Des lettres intimes, personnelles qui démontrent à quel point il connaît le cœur humain. Mais le sien reste une énigme, un peu comme l’envoi de toutes ces missives en papier, support étrangement encore en vie à l’heure de la dématérialisation à tout-va. Le tour de force de Her ? Construire une œuvre autour d’un dialogue entre un mec paumé et une voix féminine. Portée par la performance vocale de Scarlett Johansson (qui en profite aussi pour pousser la chansonnette), l’IA devient progressivement une arme de séduction massive devant laquelle Theodore ne résiste pas bien longtemps. Est-ce qu’un programme informatique, aussi évolué soit-il, peut ressentir des émotions ? Peut-on entamer une relation sérieuse avec une voix ? L’esprit prévaut-il sur le corps ? Quelle que soit la réponse à ces questions, rien n’efface cette mélancolie ancrée au fond des yeux de Joaquin Phoenix (le Commode du Gladiator de Ridley Scott est encore une fois extraordinaire). Jonze ne juge jamais son protagoniste et le regarde avec compassion. La tendresse du cinéaste pour son héros sensible et lunaire se glisse également dans les couleurs chaudes de la photographie de Hoyte Van Hoytema. Une façon de tromper la douce amertume d’un film dont le dénouement constitue un véritable crève-coeur. Comment peut-il en être autrement quand le visage de Rooney Mara s’échappe peu à peu de vos songes tristes (des bribes du passé de Theodore, prises sur le vif façon Terrence Malick) ? Quand la mélodie pleine de charme et de bienveillance de Scarlett Johansson menace à tout moment de sombrer dans le silence ? Quand la ville contemple votre chagrin avec indifférence et que – malgré une société de plus en plus « connectée » – nous nous sentons de plus en plus seuls ? Dans Her, l’amour est un rêve qui nous dépasse et se délite dans un coucher de soleil. 4,5/6

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Joaquin Phoenix et Rooney Mara : au bout de la rue, le couple n’est déjà plus qu’une illusion…

LES RUNAWAYS (Floria Sigismondi, 2010)

19486521Les Runaways (titre original : The Runaways). De Floria Sigismondi. États-Unis. 2010. 1h42. Avec : Kristen Stewart, Dakota Fanning (que l’on voit aujourd’hui beaucoup moins sur les écrans et c’est bien dommage) et Michael Shannon. Genre : drame/biopic. Sortie dvd/blu-ray : 20/01/2011 (Metropolitan vidéo). Maté en dvd le lundi 10 avril 2017.

De quoi ça cause ? Los Angeles, 1975. Joan Jett (Kristen Stewart) et Cherie Currie (Dakota Fanning), deux adolescentes rebelles, se rencontrent et deviennent les figures emblématiques de ce qui se révélera être le plus célèbre des groupes de glam rock féminin, les Runaways. Après une irrésistible ascension dans une Californie en ébullition créative, ces deux jeunes stars légendaires vont ouvrir la voie aux générations futures de femmes musiciennes. Sous l’influence de leur imprésario, l’excentrique Kim Fowley (Michael Shannon), voici l’histoire vraie de jeunes filles qui en se cherchant, vont toucher leurs rêves et changer la musique pour toujours. (source : Allociné.fr)

Mon avis Télé Z : Quand le rock devient le symbole du passage à l’âge adulte et de l’émancipation des femmes. L’exploit des Runaways est double. Tout d’abord, ces filles ont su donner un sens à leur jeunesse (celui de la création et de la révolte), alors qu’elles n’avaient que quinze ans. Ensuite, elles sont parvenues à s’imposer auprès d’une industrie musicale machiste et ont montré le chemin aux futures rockeuses (le mouvement « Riot grrrl » du début des années 1990 en est un bel exemple). Le film s’attarde aussi sur les effets du mode de vie « sexe, drogue et rock’n’roll » sur des adolescentes en quête de repères et souhaitant en découdre avec le monde. Mais ce sont surtout les trajectoires différentes de Joan Jett et Cherie Currie qui intéressent Floria Sigismondi. Pour la première, la musique est le rêve de toute une vie, une passion qui nécessite une implication totale, le garde-fou d’une société pas tendre avec les filles rebelles. Pour la seconde, les Runaways lui permet avant tout de fuir une situation familiale chaotique et se sert de la célébrité pour cacher sa détresse. La force de conviction de la brune finit par s’écraser sur les doutes de la blonde, la collision détruisant en même temps les promesses d’une relation plus amoureuse qu’amicale. Le final aigre-doux résonne alors comme un crève-cœur (la chanson Love is pain, composée par Jett, semble être dédiée à Currie). Signalons également les performances dramatiques, scéniques et vocales de Kristen Stewart et Dakota Fanning, deux brillantes comédiennes s’étant beaucoup investies dans leur rôle (leurs reprises des morceaux des Runaways sont juste phénoménales, Cherry bomb en tête). Bien entendu, la bande originale électrise nos esgourdes et nous fait taper du pied tout du long. On sort de ce très beau biopic avec l’envie de s’envoyer les skeuds des Runaways et, surtout, avec l’idée que les femmes sont faites pour régner sur le rock’n’roll. 5/6

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Les Runaways en action : les nanas aussi ont le droit de jouer de la gratte et d’hurler dans un micro. « Hello daddy, hello mom, i’m your ch ch ch ch cherry bomb! »

CAMILLE CLAUDEL (Bruno Nuytten, 1988)

affiche_9_juinCamille Claudel. De Bruno Nuytten. France. 1988. 2h47. Avec : Isabelle Adjani (césarisée pour ce film en 89), Gérard Depardieu et Laurent Grévill. Genre : drame/biopic. Sortie France : 07/09/1988. Maté à la téloche le dimanche 3 avril 2017.

De quoi ça cause ? Jour et nuit, la jeune Camille Claudel (Isabelle Adjani) s’adonne à sa passion, la sculpture. Son rêve : entrer dans l’atelier du célèbre Auguste Rodin (Gérard Depardieu). Quand enfin elle parvient à le rencontrer, elle l’impressionne par son talent et son enthousiasme. Le sculpteur engage comme apprentie celle qui va devenir sa maîtresse. Au faîte de sa gloire, cet homme d’âge mûr se réjouit d’avoir trouvé une égérie qui ravive son imagination et dont il signe bientôt les œuvres… (source : Arte.tv/fr)

Mon avis Télé Z : À l’instar du rôle qu’elle interprète, Isabelle Adjani s’abandonne corps et âme à son art. Comme si elle ressentait dans sa chair la passion incontrôlable qui animait Camille Claudel. Ce destin tragique, qui commence dans l’illumination et s’achève dans la déchéance, trouve un écho puissant dans le jeu fiévreux et viscéral d’Adjani. C’est si peu dire que la comédienne sublime son personnage, un génie de la sculpture consumé par ses sentiments et dévoré par la folie. Camille Claudel, femme libre refusant les diktats d’une société étriquée, n’a pas besoin de dieu ou de maître pour faire son chemin. Pourtant, elle en rencontre un, de maître, Rodin, sculpteur renommé et respecté (Depardieu, « taillé » pour le rôle et écrasant de présence). Une rencontre artistique doublée d’une liaison amoureuse, un mélange tumultueux qui mène souvent à l’autodestruction. Dès lors, créer devient une souffrance, à l’image du corps contorsionné des modèles posant pour le couple. Dans le marbre, se fige la douleur. Recherchant constamment la lueur se tapissant dans les ténèbres, la lumière du chef op Pierre Lhomme cristallise les émotions et dévoile avec précision les reliefs de la chair nue que des mains d’artistes transforment en volume de pierre. À ce propos, notons que Bruno Nuytten est surtout réputé pour sa solide expérience de directeur de la photo acquise grâce à une quarantaine de films (et pas des moindres : Les valseuses, Possession, Tchao pantin…). S’il n’a réalisé que trois longs-métrages pour le cinéma, Nuytten peut s’enorgueillir d’avoir rendu à l’insoumise Camille Claudel les honneurs qu’elle méritait et d’avoir offert au 7ème art hexagonal de la fin des 80’s, une œuvre aussi imposante que nécessaire. 5/6

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Isabelle Adjani : « Je lui ai dit [à Bruno Nuytten, ndlr] que j’aimerais me servir du corps de Camille Claudel pour pouvoir incarner mon propre désarroi, mon cri. »

MY SWEET PEPPER LAND (Hiner Saleem, 2013)

my-sweet-pepper-land-1131My sweet pepper land. De Hiner Saleem. Kurdistan/France/Allemagne. 2013. 1h26. Avec : Golshifteh Farahani (sublime actrice iranienne à la carrière internationale), Korkmaz Arslan et Suat Usta. Genre : drame. Sortie France : 09/04/2014. Maté à la téloche le jeudi 2 mars 2017.

De quoi ça cause ? Au carrefour de l’Iran, l’Irak et la Turquie, dans un village perdu, lieu de tous les trafics, Baran (Korkmaz Arslan), officier de police fraîchement débarqué, va tenter de faire respecter la loi. Cet ancien combattant de l’indépendance kurde doit désormais lutter contre Aziz Aga, caïd local. Il fait la rencontre de Govend (Golshifteh Farahani), l’institutrice du village, jeune femme aussi belle qu’insoumise… (source : Allociné.fr)

Mon avis Télé Z : Les codes et les thèmes du western sont universels et peuvent s’appliquer aussi bien à Monument Valley que dans les montagnes kurdes. La façon dont My sweet pepper land s’approprie le genre est plus que rafraîchissante. Les décors naturels invitent au voyage, même si ce voyage n’est pas de tout repos. Face à des « truands » imposant leur loi à tout un village, il faut un « bon », un incorruptible qui n’a pas peur de se dresser contre eux. Quelque part entre Charles Bronson (pour son côté taciturne et imperturbable) et Henry Fonda (pour la droiture infaillible de son personnage), Korkmaz Arslan se montre épatant en shérif intègre qui ne demande qu’à faire son job dans les règles. Son courage impressionne lorsque, maître de lui-même, il défie l’autorité du parrain local. En découle une tension palpable alimentée par une violence sourde qui menace à tout moment d’exploser (et qui n’explosera – physiquement – qu’à la dernière bobine). Et puis il y a toute la grâce et la hardiesse de Govend, femme indépendante à qui on voudrait arracher le droit d’enseigner. Confrontée à l’injustice patriarcale, elle ne laisse ni les trafiquants ni sa fratrie lui dicter sa conduite (autre figure féminine forte présente dans le film : les combattantes kurdes planquées dans le maquis et toujours prêtes à se battre). Résolument frondeurs, Govend et Baran entrent en résistance contre une société rétrograde et hypocrite où les vieilles traditions ont la vie dure. Ode à la liberté et à des lendemains meilleurs, My sweet pepper land peut se définir comme un western romantique et humaniste, enrichi par un contexte politique particulier (l’indépendance du Kurdistan irakien après la chute de Saddam Hussein). Quant à la merveilleuse Golshifteh Farahani, l’extrême conviction de son jeu (ses talents de musicienne s’expriment aussi lors de passages bouleversants où ses mains caressent le hang, son instrument) finit par emporter l’adhésion. Et le cœur du spectateur. 5/6

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Golshifteh Farahani, le trésor d’une terre aride où il faut se battre pour exister.

TURKISH DÉLICES (Paul Verhoeven, 1973)

turkish_delicesTurkish délices (titre original : Turks fruit). De Paul Verhoeven. Pays-Bas. 1973. 1h43. Avec : Monique van de Ven (découverte, pour ma part, dans les pages de Starfix, via un sujet sur Amsterdamned), Rutger Hauer et Dolf de Vries. Genre : drame. Sortie dvd : 16/11/2004 (Metropolitan vidéo, coffret Paul Verhoeven). Maté en dvd le samedi 4 février 2017.

De quoi ça cause ? Dans le contexte de la libération sexuelle, Erik (Rutger Hauer), sculpteur bohème, vit une relation passionnée et tumultueuse avec Olga (Monique van de Ven), issue d’une famille conservatrice. (source : Madmovies.com)

Mon avis Télé Z : La face tragique de la révolution sexuelle des 70’s ou quand l’insouciance vit ses dernières heures. Les amants maudits de Turkish délices, grands gamins épris de liberté et crachant à la gueule de l’establishment, voient leurs rêves s’écraser contre le mur des réalités. Réalités du monde des adultes, de la petite bourgeoisie, des hypocrites que Verhoeven se plaît à dynamiter en exposant la vérité des corps. Corps chargés de soutenir des existences faites de sang, de foutre, de merde, de vomi et de larmes. Ceux qui continuent à se voiler la face en croyant au p’tit Jésus et à l’immaculée conception sont ici priés (!) de laisser leur tartufferie aux vestiaires des peine-à-jouir. Sans jamais imposer au spectateur un quelconque jugement moral, le réalisateur du récent Elle préfère shooter la vie telle qu’elle est, traversée de légèreté et de gravité, de beauté et de cruauté. La fatalité finit néanmoins par l’emporter, la mort marquant de son empreinte tout le long-métrage. Des signes avant-coureurs annoncent dès la première séquence l’issue inévitable d’une relation où l’amour, aussi fort soit-il, ne peut rien face à la maladie. Funèbre, cru et parfois poétique (cf. le nouvel envol d’une mouette recueillie et soignée par Erik), Turks fruit fait partie de ces films qui vous marquent au fer rouge, vous assènent un coup de boule émotionnel (une constante chez Paul Verhoeven). L’interprétation effervescente de Rutger Hauer et celle – déchirante, magique, terrible – de Monique van de Ven (dont c’est ici le premier long) achèvent de faire de cette puissante et subversive love story, un chef-d’œuvre. 6/6

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La magnifique Monique van de Ven, la révélation des délices turcs de Paul Verhoeven.