LE TRIO INFERNAL : horreur au pays de Marcel Pagnol

trio-infernal-1974

À l’origine du premier long-métrage de Francis Girod, on trouve le genre de fait divers bien glauque que le cinéma français contemporain n’oserait même plus adapter. Dans les années 1920, à Marseille, un éminent avocat – Georges-Alexandre Sarrejani, dit Sarret – s’associe (et s’accouple) avec deux frangines allemandes – Philomène et Catherine Schmidt – pour se livrer à l’escroquerie à l’assurance-vie. Le mode opératoire est bien rodé : il fait marier une ou l’autre de ses amantes avec un vieillard quasi moribond, fait passer une visite médicale à un complice se faisant passer pour ledit vieillard et assassine ensuite l’époux floué. Après quoi, il ne reste plus qu’à toucher le pactole. Mais plus le trio infernal se montre cupide, plus ses actes gagnent en ignominie. À vouloir surenchérir dans l’innommable, les monstres finissent toujours par provoquer leur chute… Mon enquête criminelle façon Pierre Bellemare s’arrête là, je vous laisse découvrir par vous-mêmes comment cette sinistre affaire s’est terminée. Solange Fasquelle l’a d’ailleurs relatée dans un roman paru en 1972 et déjà intitulé Le Trio infernal.

À l’arrivée, cela donne aussi le genre de film borderline que le cinéma français contemporain n’oserait même plus concevoir. Imaginez un peu : deux stars à leur sommet (Romy Schneider et Michel Piccoli), deux producteurs respectés (Raymond Les Choses de la vie Danon et Jacques L’Armée des ombres Dorfmann) et même Hollywood comme partenaire (via la Fox), tous réunis pour mettre en chantier une œuvre déviante, corrosive, encline à déstabiliser le public hexagonal des 70’s. À l’époque, Le Trio infernal ne ressemble à rien de connu (du moins chez nous). Pourtant, un an auparavant, le tout aussi iconoclaste La Grande bouffe avait déjà su montrer la voie menant au scandale. Et rien de tel qu’une bonne dose de chahut pour apporter un peu de pub gratos. À Cannes, les festivaliers sont choqués. En Allemagne, les bonnes sœurs qui ont élevé Romy lui adressent une lettre ouverte exprimant leur incompréhension. Comment Sissi pouvait-elle se compromettre dans une telle débauche ? Justement, Le Trio infernal n’est rien de moins que le « suicide de Sissi ». C’est en tout cas grâce à cette formule que Girod parvient à convaincre la comédienne de le suivre à bord de son Objet Filmique Non Identifié.

Dès les premières minutes, durant lesquelles Sarret reçoit en grande pompe la légion d’honneur militaire, le film se place sous le signe de la satire. Ce type à qui l’élite rend hommage n’est rien d’autre qu’un psychopathe en puissance. Notable au-dessus de tout soupçon, le meurtrier magouilleur se sert de sa position et de ses connaissances en matière de lois pour commettre dans l’ombre des bassesses lui permettant de s’enrichir davantage. Le portrait de cette période de l’entre-deux-guerres est féroce et sans appel, seuls les salauds parvenant à tirer profit de la misère ambiante. Et l’ambition de Sarret ne s’arrête pas là puisqu’il brigue également une carrière politique (non sans avoir au préalable fait chanter son principal rival afin de lui prendre sa place) et risque fort de parvenir à ses fins (sa réputation n’est plus à faire). La fortune sourit aux plus odieux ! Il y a du Buñuel et du Chabrol dans cette description d’une bourgeoisie dépravée, décadente et jouissant d’une impunité inhérente à son rang social. On peut également voir dans la relation déliquescente unissant Sarret à ses deux partners in crime, le symbole de la fragilité du lien franco-allemand à l’aube du nouveau chaos qui s’annonce.

Mais ce qui fait toute la singularité du Trio infernal, c’est sa nature de comédie noire, le ton sarcastique qu’il adopte pour relater une histoire des plus sordides. Sensation renforcée par la musique presque « guillerette » de Morricone, le compositeur prenant les images à contre-pied sans oublier toutefois d’en souligner le caractère funeste à travers quelques notes inquiétantes. Le jeu des comédien·ne·s participe grandement à ce décalage et en rajoute jusqu’au malaise. Michel Piccoli (Sarret) se montre savoureux dans l’outrance, donne dans la démesure et s’épanouit clairement dans la fange immorale de son personnage. En gros, il s’amuse comme un p’tit fou ! Quant à Romy Schneider, elle n’hésite pas à prendre des risques afin de tenir le rôle le plus sombre de sa carrière. Constamment à la lisière de la folie, conjuguant à merveille le vice et la mélancolie, la future « banquière » du même Girod laisse exploser sa part de ténèbres et  se révèle aussi sublime que vénéneuse. La moins connue Mascha Gonska n’est pas en reste et achève ce trio où chacun rivalise de vénalité.

Vénalité atteignant son point culminant avec LA séquence d’anthologie du film, celle voyant Sarret dissoudre à l’acide sulfurique des cadavres stockés dans une baignoire (mais le plus trash reste encore ce qui suit ladite séquence, je n’en dirais pas plus…). Le réalisme craspec de ce grand moment d’horreur peut soit déclencher un rire nerveux, soit provoquer la sidération (ou les deux). Cette parenthèse putride au sein du récit témoigne à elle toute seule de la dimension sulfureuse de ce Trio infernal, subversion pelliculée qui ose non pas le massacre à la tronçonneuse mais le carnage au vitriol. Si l’année 1974 est aussi celle du chef-d’œuvre de Tobe Hooper, c’est surtout le Blue Holocaust de Joe D’Amato qui est ici convié, mais avec un peu d’avance (l’outrage thanatophilique du signore Massaccesi ne sortira dans les salles italiennes qu’en 1979). Faire le pont entre la prod française de luxe et l’exploitation transalpine, voilà l’un des exploits de cette farce macabre et grinçante, péloche extrême et transgressive sortant le spectateur de sa zone de confort pour mieux lui faire comprendre que la vie n’est pas plus belle sur la canebière…

107-romy-schneider-theredlist

Le Trio infernal. De Francis Girod. France/Italie/Allemagne. 1974. 1h40. Avec : Romy Schneider, Michel Piccoli, Mascha Gonska…

LA MOGLIE PIÙ BELLA et NORTH COUNTRY : seule contre tous

Il faut une bonne dose de courage pour s’élever contre l’injustice. Surtout lorsqu’on fait partie des opprimées. Être une femme, issue de surcroît de la classe laborieuse, fait de votre vie un combat permanent. Si vous trimez là où la mafia terrorise son prochain, vous devenez la candidate idéale au mariage forcé (Ornella Muti dans La Moglie più bella aka Seule contre la mafia). Si vous bossez dans une mine pour pouvoir gagner votre croûte, les hommes vous font comprendre que vous n’êtes pas à votre place (Charlize Theron dans North Country aka L’Affaire Josey Aimes). La Moglie più bella et North Country : une péloche italienne des 70’s et une américaine des années 2000. Deux films, deux origines, deux époques, mais la même histoire vraie : celle d’une femme défiant seule contre tous un système inique et patriarcale.

34307999773_285b41582a_b

La diffusion sur France 3 de Seule contre  la mafia nous rappelle que la programmation du « Cinéma de Minuit » est à surveiller de près, sous peine de passer à côté d’une petite perlouze. Ça serait tout de même dommage de louper un Damiano Damiani, non ? Si on lui doit le western zapatiste El Chuncho ou le deuxième opus de la saga Amityville, le cinéaste s’est surtout spécialisé dans le polar à forte connotation politique et sociale. Avec en prime un thème récurrent, celui de la mafia et de ses influences néfastes sur la société italienne. Des titres comme La Mafia fait la loi, Confession d’un commissaire de police au procureur de la république ou encore Perché si uccide un magistrato s’inscrivent dans cette tendance. Sans oublier, bien entendu, Seule contre la mafia.

Ce film de Damiani n’est donc pas seulement une fiction. Il s’inspire du calvaire enduré dans les années 1965-66 par Franca Viola, une jeune femme originaire d’Alcamo en Sicile. De condition modeste, elle se fiance à un mafieux du coin mais finit par rompre son engagement envers lui. Pour contraindre Franca au mariage, ledit mafieux la kidnappe et la viole. Mais la victime n’en reste pas là : elle porte plainte, fout un procès au derche de son ravisseur et l’envoie en tôle. Ce « fait divers » a connu en son temps un fort retentissement en Italie. Contre vents et marées, Franca Viola s’est opposé à la tradition sicilienne autorisant les hommes à enlever les femmes qu’ils veulent épouser. Elle a refusé de se marier avec le type qui l’a violée. Elle a rejeté l’idée absurde selon laquelle son honneur serait bafoué si elle ne se laissait pas passer la bague au doigt par celui qui l’a déflorée. Il y a des conventions sociales qui ne peuvent être tolérées…

Dans Seule contre la mafia, Damiano Damiani décrit une société gangrenée par la misère, le crime organisé et les vieilles coutumes bien rances. Il montre sa protagoniste, Francesca (une toute jeune mais déjà remarquable Ornella Muti), suer sang et eau pour quelques kopecks et vivre dans une déprimante cité ouvrière. Il dénonce l’arrogance d’une petite frappe de la « Cosa nostra », Vito Juvara (une enflure avec la gueule d’ange d’Alessio Orano) qui dispose comme bon lui semble de l’existence d’une jeune femme. Il révèle les mentalités d’une Italie profonde intolérante au moindre changement, que ce soit du côté de la population (cf. la terrible séquence où les « mammas » rossent une ado prenant fait et cause pour Francesca) ou de celui des institutions (les Carabiniers traitent la même Francesca avec beaucoup de condescendance lorsque celle-ci vient faire sa déposition).

Chronique sociale et pamphlet féministe, La Moglie più bella croise le drame féroce et engagé avec les conventions du poliziesco, l’autre nom du néo-polar à l’italienne (« Hier, j’ai vu un poliziesco » fera à coup sûr son petit effet lors de votre repas de noël, pensez-y). Même si le Damiani n’appartient pas à la veine trash et hard-boiled du genre (qui s’est pris dans les gencives un Roma a mano armata ou un Big Racket sait de quoi je cause), on a tout de même le droit à la rivalité opposant deux familles de gangsters et des assassinats chelous commis en pleine rue. Et le tout sur une musique du grand Ennio Morricone, ce qui reste une inestimable plus-value artistique. Quant à la divine Ornella, la femme la plus belle du titre original, elle tient ici son premier rôle au cinéma. Peut-être son plus beau, son plus fort, ex æquo avec celui de Cass, l’ange brisé du sublime Conte de la folie ordinaire… Modèle de cinoche populaire aux préoccupations sociales et humanistes, Seule contre la mafia ne peut laisser de marbre et rend compte du long chemin qu’il reste (encore) à parcourir pour atteindre la liberté, l’égalité et la sororité/fraternité.

north-country

En 1975, Lois Jenson est l’une des rares femmes à bosser dans une mine américaine. Pendant de nombreuses années, elle encaisse l’hostilité de ses collègues masculins qui lui font subir un bizutage des plus avilissants. En 1984, elle entame une longue bataille judiciaire contre son employeur, la Eveleth Taconite Company dont l’inertie profite clairement à ses agresseurs. S’ensuit un recours collectif (ou « class action » en anglais), procédure permettant à un groupe de personnes de poursuivre son entreprise (entre autres). Si le verdict n’est rendu qu’en 1998 (mieux vaut tard que jamais), Lois Jenson remporte néanmoins le procès dont l’issue a permis de mieux encadrer les questions liées au harcèlement sexuel au travail et, surtout, de protéger les femmes pouvant en être victimes.

Dans le film de Niki Caro (réalisatrice néo-zélandaise à qui l’on doit The Zookeeper’s Wife avec Jessica Chastain), Lois Jenson s’appelle Josey Aimes et prend les traits de la charismatique Charlize Theron. La Furiosa de Mad Max : Fury Road nous livre ici une performance remarquable, preuve s’il en est que la comédienne fait partie de celles qui s’investissent totalement dans leur rôle. Sa beauté sert aussi son personnage (joué plus jeune par Amber Heard) puisque la Miss Aimes se voit reprocher d’attirer les mecs et d’avoir une vie sentimentale instable (comme si être séparée d’un conjoint brutal et se retrouver seule avec deux gosses était de sa faute). Charlize n’a donc pas besoin de s’enlaidir pour rendre crédible cette nana qui, pour joindre les deux bouts, accepte un job qui l’expose à l’intolérance et à la bêtise crasse de ses contemporains.

Insulte, intimidation, menace, moquerie : voilà le quotidien d’une femme qui n’a pas voulu rester à sa place et faire un « taf de femme ». Sans parler des remarques et des comportements salaces qui n’ont qu’un seul but : rabaisser Josey Aimes et lui enlever toute dignité. Ce qu’elle supporte est proprement révoltant et correspond bien à un certain état d’esprit, celui d’une Amérique tellement profonde qu’elle reste clouée à des schémas sociaux archaïques. En plantant sa caméra dans une bourgade du Minnesota, Niki Caro offre un cadre rugueux et authentique à son histoire, n’hésitant pas à montrer en plan large des montagnes neigeuses convergeant toutes vers la mine du coin, monstre industriel jurant avec le paysage. La population locale est en bonne partie à l’image de cette usine : figée, glaciale et indifférente à ce qui l’entoure.

Outre les attaques sexistes essuyées par son héroïne, le plus choquant dans North Country reste encore la loi du silence régnant sur cette petite ville des États-Unis. Josey Aimes comprend bien vite que changer les choses n’est pas sans conséquences. Elle est incomprise, rejetée, isolée. Mais l’émotion du long-métrage provient aussi de son acharnement à vouloir gagner sa place dans la société (très belle séquence que celle où elle plaide sa cause dans une salle pleine de beaufs en colère). Œuvre militante et jamais manichéenne (les hommes n’y sont pas tous des connards), L’Affaire Josey Aimes mêle adroitement le drame humain au film de prétoire (avec en guise de conclusion un twist révélant une fêlure cachée dans l’âme de sa protagoniste) et approche son sujet avec beaucoup de conviction. Le film à voir pour comprendre ce que représentent réellement les violences sexuelles faites aux femmes dans le cadre du travail.

La Moglie più bella. De Damiano Damiani. Italie. 1970. 1h48. Avec : Ornella Muti, Alessio Orano, Tano Cimarosa…

North Country. De Niki Caro. États-Unis. 2005. 2h06. Avec : Charlize Theron, Frances McDormand, Woody Harrelson… 

GOLSHIFTEH FARAHANI, LA FILLE DU SOLEIL

1266095_jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx

La magnifique Golshifteh Farahani fait partie de ces rares et précieuses comédiennes qui, par leur seule présence, éblouissent les ténèbres. Elle est un astre. Assurément une fille du soleil. Elle est l’aurore, l’aube immuable qui se lève encore et toujours, même quand l’humanité se déchire et se meurt. Dans le film d’Eva Husson, les rayons lumineux peinent à traverser l’écran de fumée noircissant le ciel. Les collines sont là, et le resteront bien après nous, indifférentes au combat que les femmes sont contraintes de mener contre les fous d’Allah. Parfois, le vent se lève et souffle sur les souvenirs du passé, instants brisés d’une existence qui ne sera plus jamais la même. Souvent, il apporte avec lui le chaos, la douleur, la mort. Soit les maîtres-mots des barbares du sinistre état islamique dont le seul but est d’anéantir la femme, la vie, la liberté.

Le regard de Golshifteh Farahani raconte une histoire. Il est le monde et son reflet le plus lucide. Il traduit toute l’horreur d’un conflit et s’impose comme une forme inaltérable de résistance. La tristesse, la fatigue, la colère mais aussi la force, le courage, la révolte se lisent dans ses yeux. Un seul plan suffit à l’actrice franco-iranienne pour posséder, percer puis rétamer le cœur du spectateur. Son visage vaut tous les discours. En cristallisant et en sublimant l’enfer qui l’entoure, Golshifteh Farahani nous emporte avec elle dans sa lutte. Une lutte soutenue par des femmes qui ont un jour décidé de ne plus être des victimes, ont pris les armes pour que la peur change enfin de camp. En face, les djihadistes font dans leur froc puisque – selon leurs croyances – être tué par une femme empêche l’accession au paradis. Le symbole est fort : les fanatiques les plus misogynes voient leur volonté d’expansion contrariée par celles qu’ils considèrent comme des êtres inférieurs…

L’héroïne de Syngué sabour – Pierre de patience constitue donc le choix idéal pour le rôle de Bahar, ancienne avocate que de tragiques événements transforment en guerrière d’exception. Un modèle pour son bataillon surnommé « Les Filles du Soleil », des combattantes kurdes rescapées des exactions commises par l’EI. Le sujet du film renvoie au calvaire subi par le peuple yézidi lors des massacres survenus en août 2014 à Sinjar, une région du Kurdistan irakien. Les hommes sont exécutés en pleine rue, les jeunes garçons kidnappés en vue d’en faire de futurs kamikazes, les femmes et leurs gamines réduites à l’esclavage sexuel. S’ensuit la bataille de Sinjar à l’issue de laquelle les forces kurdes et la coalition parviennent à reprendre le territoire aux barbus. Cette victoire a lieu un 13 novembre 2015, au moment où l’engeance islamiste frappe le Bataclan et les terrasses de café…

En s’inspirant de ces faits, Eva Husson intègre le récit de ces soldates dans la grande Histoire. La bravoure et le sacrifice de ces femmes ne peuvent être enterrés sous les gravats. Leurs exploits ne doivent pas se perdre dans l’oubli. Faire face à la cruauté des extrémistes religieux est un acte héroïque. L’œil de la réalisatrice est résolument engagé, humaniste, féministe. Elle se fait le témoin des atrocités perpétrées au nom de dieu et célèbre la détermination de ces lionnes des montagnes à faire reculer l’obscurantisme. Photographiant la vérité au péril de sa vie, Mathilde – la correspondante de guerre jouée par Emmanuelle Bercot – traduit à l’écran cette volonté de révéler au monde entier ce qu’il se passe loin de chez nous. Informer et raconter, regarder en face pour mieux faire réagir à défaut de pouvoir réellement changer les choses, telle est la mission de ces journalistes à jamais marquées par leurs reportages. Sur ce thème, Les Filles du Soleil rejoint des longs-métrages comme Under Fire (Roger Spottiswoode, 1983), Salvador (Oliver Stone, 1986) ou encore Harrison’s Flowers (Elie Chouraqui, 2000).

Les cicatrices physiques et psychologiques de ses protagonistes se manifestant également dans le feu de l’action, Husson n’oublie pas de livrer avec sa dernière œuvre un authentique film de guerre. Elle s’attarde sur les divergences stratégiques opposant Bahar à ses collègues masculins. Elle montre l’ennemi prêt à se faire sauter la tronche en sortant d’un tunnel, une école prise en otage et un môme hésitant à se servir de sa kalash. La guerre, c’est l’irruption de la mort, n’importe où, n’importe quand, n’importe comment. Le plus beau dans Les Filles du Soleil, c’est encore cette rage de vivre qui subsiste au milieu des flammes, cette volonté implacable de ne pas céder un seul pouce de terrain aux salauds en noir. La voix off du générique de fin, celle de Mathilde, résonne d’ailleurs bien au-delà du film et ne peut que nous bouleverser. Les Filles du Soleil : un hommage vibrant à toutes les combattantes, sans exception. Indispensable.

thumb_59342_media_image_926x584

Les Filles du Soleil. D’Eva Husson. France/Belgique/Géorgie. 2018. 1h51. Avec : Golshifteh Farahani, Emmanuelle Bercot, Zübeyde Bulut…

« Chacune de nous doit se demander : « combien de temps vais-je tenir ? Si un ennemi vient, serais-je capable d’appuyer sur la détente ? ». La réponse est oui. Vous êtes capable de tout. Votre seule présence ici est une victoire. Le seul fait de refuser l’oppression est une victoire. Se battre est une victoire. C’est à l’ennemi d’avoir peur de nous. Car nous n’avons peur de personne ! Quand ils entendent nos voix de femmes, ils ont peur. Nous avons connu le pire. Qu’est-ce qui peut être pire ? C’est la seule chose qu’ils aient réussi à tuer : notre peur. Pour chaque sœur capturée, une guerrière est née. C’est ça qu’ils ne pourront jamais saisir : notre rage de vivre. – Qu’allons nous faire aujourd’hui ? – NOUS BATTRE ! – Qu’allons nous faire aujourd’hui ? – NOUS BATTRE ! – La victoire ou la victoire ! – LA VICTOIRE OU LA VICTOIRE ! – Qui va montrer l’exemple ? – NOUS ! Ensemble, nous serons plus forte que la peur ! La Femme, la Vie, la Liberté ! – LA FEMME, LA VIE, LA LIBERTÉ ! »

Golshifteh Farahani face à ses soldates dans Les Filles du Soleil.

SUR LA PLAGE DE CHESIL (Dominic Cooke, 2018)

On-Chesil-Beach-Banner-Poster

1962. Dans une Angleterre encore corsetée par des conventions sociales étouffantes, Florence et Edward, la petite vingtaine, viennent de se marier. Aussi inexpérimentés l’un que l’autre, ils passent leur première nuit ensemble dans un hôtel guindé sous l’œil un rien moqueur du personnel. Totalement tétanisés à l’idée de faire le moindre faux-pas, ils se souviennent, chacun, de leur rencontre. Florence, brillante violoniste élevée dans une famille fortunée et conservatrice, était tombée sous le charme d’Edward, aspirant écrivain issu d’un milieu plus modeste… Source : marsfilms.com

Cette plage-là n’est pas défigurée par le tourisme de masse et n’invite ni à la baignade ni à la bronzette. Elle n’a pour ainsi dire rien d’estival ou de festif. Si cette adaptation d’un roman de Ian McEwan est sortie sur nos écrans en plein mois d’août, elle n’entre absolument pas dans la catégorie « film d’été ». Les badauds ramollis par la canicule n’assisteront pas à « un amour de vacances, une histoire sans lendemain », comme le chantait ce grand poète de Christophe Rippert (le bellâtre de Premiers Baisers, l’une des sitcoms infâmes produites au début des 90’s par le groupe terroriste AB). Cette plage-là, celle de Chesil, sert plutôt de décor à une romance maudite et écrasée dans l’œuf. Sur la côte du Dorset, un couple est peu à peu englouti par des nuages gris chargés d’amertume. Le vent les fouette, la marée les emporte, l’horizon les rejette. Au loin, la ligne droite ne représente plus l’infini, le bout du monde, toutes les possibilités : elle trace un trait sur l’avenir de nos jeunes amoureux. Comment en est-on arrivé là ? Pour répondre à cette question, On Chesil Beach se tourne vers le passé et illustre via de nombreux flashbacks le récit d’une relation mort-née. Derrière cette love story pleine de promesses se cache un douloureux secret que le film suggère et ne révèle jamais au grand jour. Ce non-dit se développe comme des métastases venant ronger de l’intérieur Florence et Edward. La difficulté de lever le tabou sur le drame subi par la première entraîne une incompréhension de la part du second. Une erreur de jugement à mettre sur le compte d’une jeunesse fougueuse et impulsive mais qui doute aussi énormément d’elle-même. La tournure désastreuse que prend la lune de miel des deux protagonistes n’est donc pas seulement due à la maladresse et au trac de celles et ceux qui passent à l’acte pour la première fois. Elle est également imputable à cette société conservatrice où la parole a encore du mal à se libérer. Lors du dernier acte, les sauts dans le temps ne se font plus en arrière mais en avant et donnent un sens tragique aux événements survenus sur la plage de Chesil. Les épreuves du passé et les choix du présent peuvent parfois sceller des destins de manière irréversible… Dans le foudroyant Reviens-moi (un autre film tiré d’un bouquin de McEwan), une méprise lourde de conséquence étouffe déjà une passion naissante et va jusqu’à chambouler puis détruire l’existence des amants incarnés par Keira Knightley et James McAvoy. Le chef-d’œuvre de Joe Wright compte d’ailleurs dans ses rangs une quasi débutante de 13 berges : Saoirse Ronan. Près de dix ans plus tard, la petite est devenue grande, pour ne pas dire immense. Après nous avoir régalé en ado rebelle dans l’excellent Lady Bird, nous retrouvons la comédienne en violoniste rayonnante et généreuse mais prisonnière d’un traumatisme qui la stresse et la paralyse. Voir Saoirse répandre autant de grâce tout en étant soumise à un tel tourment, relève pour le spectateur du crève-cœur le plus carabiné. L’admirer en train de donner la réplique à Billy Howle (lui aussi remarquable) devient un spectacle bouleversant, à plus forte raison quand l’interprétation s’avère d’une justesse bluffante. Comme quoi, une scène uniquement animée par des actrices et des acteurs donnant tout ce qu’ils ont dans le bide et exprimant des émotions aussi intimes que dévastatrices, vaut bien tous les effets spéciaux du monde (surtout ceux, désincarnés, de la plupart des blockbusters actuels). Lorsque l’éblouissant minois de la miss Ronan s’illumine ou s’obscurcit, pas besoin de trucages pour que la magie affleure. Sa délicatesse, ainsi que sa part d’ombre, sont également celles d’un film aussi élégant dans sa forme (la photo de Sean Bobbitt rivalise de beauté avec son actrice principale) que désespéré dans son fond. Chronique d’un gâchis annoncé, On Chesil Beach nous lâche sur le sable (ou plutôt les galets) avec les mirettes humides et le palpitant calciné.

on_chesil_beach_2_-_photo_courtesy_of_bleeker_street_media

On Chesil Beach. De Dominic Cooke. Royaume-Uni. 2018. 1h50. Avec : Saoirse Ronan, Billy Howle et Emily Watson. Maté en salle le 26/08/18.

L’ÉTÉ EN PENTE DOUCE (Gérard Krawczyk, 1987)

w13s

Après avoir rencontré la pulpeuse Lilas, qu’il a troquée avec son petit ami en titre en échange d’un lapin, Fane, un semi-marginal, décide de changer de vie. À cet effet, la première chose qu’il entreprend est de quitter la banlieue sordide où il végète et de retourner dans son village natal. Il emménage dans la maison familiale, dont il vient d’hériter et où vit encore son frère Mo, un demeuré. Il ne parvient toutefois pas à écrire plus de trois lignes du roman policier dont il projetait de tirer ses revenus et doit affronter aussi bien les basses manœuvres de ses voisins, des garagistes soucieux de racheter sa maison, que la légèreté de la trop belle Lilas… Source : telerama.fr

C’est l’été de Pauline Lafont. Celui, torride, qui annonce une carrière prometteuse. Après quelques rôles secondaires effectués dans l’ombre de ses camarades (Les Planqués du régiment, Papy fait de la résistance, Vives les femmes !, Poulet au vinaigre…), la fille cadette de Bernadette accède enfin au firmament. Dans cette adaptation d’un bouquin de Pierre Pelot, Pauline se révèle devant la caméra de Gérard Krawczyk. Sa lumière irradie alors le cinoche français, son feu n’est pas prêt de s’éteindre. Mais la belle saison est de courte durée. À peine le temps de soigner sa droite pour Godard et de nous filer Deux minutes de soleil en plus, que l’hiver est déjà là. Et bien sûr, le salopard est en avance. C’est pourtant au mois d’août de l’année 1988 que Pauline Lafont fait sa mortelle randonnée. Après avoir gravi les échelons du 7ème art, elle chute accidentellement du haut d’une montagne. Dix putains de mètres et la vie s’arrache. Sale destin… Celle qui aura à tout jamais vingt-cinq ans, s’est offerte avec le rôle de Lilas une part d’éternité. L’incendiaire héroïne de L’Été en pente douce n’a d’ailleurs qu’un modèle : Marilyn Monroe. Une star disparue trop tôt, comme l’inoubliable Pauline dont la blondeur cristallise elle aussi tous les fantasmes. Car la jeune comédienne n’a pas froid aux mirettes et dévoile ses courbes affolantes avec un naturel qui laisse pantois. L’émoi que provoque la sensualité débordante de la miss Lafont mérite de figurer dans une anthologie de l’érotisme gaulois, aux côtés de Valérie Kaprisky dans L’Année des méduses et de Béatrice Dalle dans 37°2 le matin. Et que dire de ce débardeur rose qui, à lui tout seul, augmente encore plus la température ambiante… Mais derrière l’effervescence d’un corps et le rayonnement d’un si beau visage, il y a dans le regard de son actrice principale un soupçon de tragédie, celui des poupées cassées et des grands soirs qui n’arrivent jamais. Son rêve, plutôt modeste, de se marier et d’avoir des gosses, montre qu’elle n’attend de la vie seulement le minimum. N’y voyons pas là, un manque d’ambition. C’est juste que Lilas a saisi depuis longtemps que vouloir davantage est une illusion. Elle sait que la vie est « un gros tas de merde avec des fleurs qui poussent dessus » (pour citer le dessinateur Vuillemin). Être prise pour autre chose qu’une pute quand on est une femme attirante ? Mission impossible lorsqu’on débarque dans un village où chacun épie son voisin et le juge selon sa propre morale. Dans son tableau d’une France bien enfoncée dans son trou du cul, Krawczyk dépeint toute la vilenie d’un microcosme rongé par l’intolérance, la frustration, la jalousie, la connerie. Mis à part son trio de tête (Lilas, son mec Fane et le frangin attardé de celui-ci, Mo), la faune locale n’est guère sympathique. Mention spéciale à Voke (Guy Marchand, joliment mesquin), garagiste beau parleur et comploteur qui ne recule devant aucune bassesse pour agrandir son affaire. Et surtout, à ce gros beauf de Shawenhick (Jean-Paul Lilienfeld, plus vrai que nature) qui battait Lilas lorsqu’ils étaient encore ensemble. Et le soleil, indifférent au merdier qu’il est en train de cramer, cogne très fort sur la caboche de tout ce petit monde. La chaleur attise la haine, stimule la bêtise et exacerbe les tensions. La photo de Michel Cénet retranscrit parfaitement le climat moite et poisseux qui règne dans ce morceau d’Hexagone pourri de l’intérieur. Dans ce désespoir crasseux et ces rêves contrariés, on retrouve aussi les traces du romancier Jim Thompson. Dommage, dès lors, que L’Été en pente douce n’en emprunte pas totalement la férocité et la noirceur. Exploiter davantage les zones d’ombre de Lilas aurait peut-être abouti à un final plus radical que celui existant. Si le film ne peut donc rivaliser avec L’Été meurtrier, on peut néanmoins le remercier d’avoir fait briller sous nos yeux l’étoile filante Pauline Lafont. Le reste du casting se montre aussi à la hauteur, avec notamment les performances de Jean-Pierre Bacri (impeccable en loser cachant sous sa sueur un palpitant gros comme ça) et de Jacques Villeret (épatant, attachant, émouvant : l’une de ses plus belles prestations). Et puis il s’agit du meilleur long-métrage d’un gus ayant commis dans les années 2000 des aberrations produites par Luc Besson (Taxi 2, 3 et 4, Wasabi, Fanfan la Tulipe : n’en jetez plus !). C’est un peu comme si Uwe Boll avait réalisé Forrest Gump, bien avant ses King Rising et autre BloodRayne.

L-ete-sera-t-il-desaxe-c-est-le-decryptage-de-Claire_exact1900x908_l

L’Été en pente douce. De Gérard Krawczyk. France. 1987. 1h36. Avec : Pauline Lafont, Jacques Villeret et Jean-Pierre Bacri. Maté à la téloche le 29/07/18.

SUR LA ROUTE DE MADISON (Clint Eastwood, 1995)

291a80b71a8984367b789151c06b3157

À la mort de leur mère, Francesca Johnson, Carolyn et Michael apprennent qu’elle a demandé à être incinérée, et découvrent aussi, à travers son journal intime, un chapitre secret de sa vie. L’été 1965, alors que son mari, fermier de l’Iowa, et ses enfants se rendaient à un comice agricole, Francesca a rencontré Robert Kincaid, un photoreporter égaré, à la recherche d’un vieux pont couvert du comté à immortaliser pour National Geographic. Afin de mieux l’orienter, Francesca l’a accompagné. Le début d’une parenthèse de quatre jours qui les a marqués l’un et l’autre à jamais. Source : arte.tv/fr

Lors de sa carrière, Clint Eastwood a souvent alterné les projets perso avec d’autres plus commerciaux. Pourtant, scinder son œuvre en deux – avec d’un côté les films populaires et de l’autre ceux dits d’auteur – se révèle bien trop simpliste. Tout d’abord parce que l’expression « film d’auteur » ne veut rien dire lorsqu’elle est utilisée pour s’opposer au cinéma grand public. Quand il shoote L’Épreuve de Force ou Sudden Impact, Eastwood est un auteur insufflant son style et sa personnalité à des longs-métrages de studio (la Warner en l’occurrence). Et ensuite parce que la richesse évidente du parcours de l’intéressé défie toute tentative de classement binaire. À la sortie de Sur la route de Madison, beaucoup ont été surpris de voir Dirty Harry associé à un mélo. C’est oublier que – tout au long des 80’s – le bonhomme avait su faire évoluer son image à travers des réussites comme Bronco Billy, Honkytonk Man ou encore Bird. Au début des années 1990, un film somme vient faire éclater toute la puissance crépusculaire et la maturité artistique du grand Clint : Impitoyable. Dans ce même mouvement, Un monde parfait et Sur la route de Madison imposent un cinéaste en pleine possession de ses moyens et de plus en plus lucide quant à la fugacité de l’existence. Aujourd’hui, personne ne peut nier la pertinence de voir Eastwood aux commandes de The Bridges of Madison County. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le dernier des géants raconte une histoire d’amour impossible. Il faut remonter assez loin pour retrouver les prémisses de l’adaptation du roman de Robert James Waller. Dans Breezy (1973), troisième mise en scène du cavalier solitaire, une différence d’âge et de statut social compromet l’idylle entre un architecte quinqua (William Holden) et une jeune hippie (Kay Lenz). Comme quoi, bien avant les premiers oscars et l’actuel consensus critique, Clint savait déjà diriger une romance digne de ce nom. À la différence que Sur la route de Madison s’avère beaucoup plus poignant que son aîné. Car en seulement quatre jours, Francesca Johnson et Robert Kincaid se sont aimés pour toute une vie. Tout se joue le temps d’une parenthèse éternelle, avant que les sentiments de nos deux amants ne se transforment en cendre. Leur relation, cruellement éphémère, commence à peine qu’elle doit déjà se terminer. Dès le départ, cette union impose un sacrifice. Pour Francesca, il s’agit de quitter sa famille et de partir avec son photographe bien-aimé. Ou le laisser filer et retrouver sa condition de femme au foyer. Mais une telle décision implique aussi les autres. Faire table rase du passé et changer le présent peut avoir des conséquences sur ses proches, surtout dans l’Amérique conservatrice de 1965. Dans ce contexte, réaliser ses rêves a un prix. Aux yeux de cette fermière de l’Iowa, Robert représente la liberté qu’elle n’a jamais eu. Captive d’une ruralité bien trop tranquille, Francesca voit aussi dans cette rencontre l’occasion de rompre avec l’ennui qui la ronge en silence depuis tant d’années. À ce titre, elle sait que la banalité du quotidien peut faner les plus belles chimères. Ces quatre jours resteront donc son secret le plus précieux, un souvenir inaltérable que rien ne pourra ternir. Meryl Streep souligne avec une immense délicatesse les espoirs et les désillusions de son personnage, magnifie les différentes variations d’un désir qui monte, étreint et finit par consumer. À l’écran, ses échanges avec Clint Eastwood relèvent de l’alchimie. Les dialogues sont ciselés et laissent les émotions affleurer comme une caresse. Chaque mot sonne juste, chaque geste est décisif. La pureté de la mise en scène capte l’essentiel et ne rate rien du drame inconsolable qui se joue. Les quelques notes au piano du morceau Doe Eyes de Lennie Niehaus cristallisent de façon progressive cette love story déchirante et empreinte d’une nostalgie un brin désenchantée (mais pas encore désabusée, comme elle le sera plus tard dans le film le plus noir d’Eastwood : Mystic River). D’une élégance rare et d’une tristesse infinie, Sur la route de Madison nous invite à ne pas passer à côté de notre vie et ce même si la réalité étouffe parfois nos aspirations les plus folles. Alors levons nos verres aux soirées d’autrefois et aux musiques d’ailleurs…

Bridges-of-Madison-County-4-1600x900-c-default

The Bridges of Madison County. De Clint Eastwood. États-Unis. 1995. 2h15. Avec : Meryl Streep, Clint Eastwood et Annie Corley. Maté à la téloche le 15/07/18.

FRIDA (Julie Taymor, 2002)

05

À Mexico, en 1922, Frida est une jeune étudiante en philosophie très attirée par la peinture. Un terrible accident la laisse alitée de longs mois durant – temps qu’elle met à profit pour peindre. Une fois remise, elle montre ses toiles à Diego Rivera, le plus grand peintre du pays, communiste et coureur de jupons notoire. Il lui fait connaître les milieux artistiques et militants, où elle se montre aussi intrépide qu’un homme. Diego ne tarde pas à la demander en mariage, mais la jeune femme pose ses conditions : s’il ne peut «physiologiquement» pas lui rester fidèle, il doit lui jurer une loyauté totale. C’est le départ d’une grande histoire d’amour, d’amitié et de peinture, marquée par des ruptures, des succès, des secrets, des réconciliations et beaucoup d’excès… Source : telerama.fr

Être prise au sérieux, se faire accepter par ses pairs et ne pas sombrer dans l’oubli : pour une femme, s’imposer comme peintre (ou plus généralement comme artiste) n’a pas toujours été facile. Faire partie des « ni vues ni connues » (d’après le titre d’un indispensable bouquin dénonçant l’invisibilisation des femmes dans plusieurs domaines) alors que l’on appartient aux « culottées » (comme les qualifie la géniale Pénélope Bagieu dans ses BD), relève de la plus profonde iniquité. Mais le génie réussit parfois à démolir le mur des conventions. Celui de Frida Kahlo (1907-1954) s’est forgé une place ici-bas, son style reconnaissable entre mille ayant marqué l’histoire de l’art. Encore que cela ne se soit pas fait sans douleur. Un accident d’autobus lui laisse de graves séquelles et la cloue au plumard pour un bon bout de temps. Le corps immobilisé, brisé et emplâtré, elle fait de nombreux allers-retours sur la table d’opération. De cette souffrance qui ne la quitte plus, Frida en tire l’inspiration nécessaire pour créer. Ses cicatrices extérieures et intérieures guident ses pinceaux sur la toile. Elle y met toutes ses tripes, abandonne ses peines à l’imagination et constitue une forme de catharsis sublimant ses blessures intimes et corporelles. Ça, Julie Taymor l’a bien compris. Son point de vue épouse celui de son héroïne et teinte l’écran de couleurs aussi vives que tourmentées. Des parenthèses fantasmagoriques et surréalistes s’inspirent directement de l’univers pictural de l’artiste mexicaine. Des tableaux s’animent et traversent le miroir, des statuettes délaissent leur pose poétique et se mettent à bouger, des squelettes échappés del día de los muertos jouent les médecins pour sauver Frida, Diego Rivera se prend pour le King Kong de 1933 et sème la panique à New York… La réalité devient un rêve et vice versa. Certaines images sont carrément renversantes, notamment celles intégrant Salma Hayek à l’intérieur même des œuvres de Kahlo. Parmi les nombreuses fulgurances oniriques et graphiques que comptent le long-métrage, mentionnons celle voyant la comédienne s’envoler dans les airs comme dans la toile The Dream (The Bed). De par ses choix de mise en scène, Taymor traduit toute la magie indissociable des ténèbres de Frida. Car malgré toutes les épreuves qu’elle a dû surmonter, la mexicaine reste une force de la nature animée par une putain de fougue. Cette femme talentueuse et insoumise offre à Salma Hayek un rôle en or dans lequel elle s’est beaucoup investie. La passion avec laquelle la Santanico Pandemonium d’Une nuit en enfer s’approprie son personnage mérite d’être applaudie. L’actrice a même poussé la chansonnette pour l’occasion (la BO d’Elliot Goldenthal est par ailleurs un bel hommage à la musique du Mexique) et mis ses talents de peintre à contribution (certaines toiles visibles à l’écran sont les siennes). Et n’oublions pas cet instant muy caliente où Salma se lance dans une danse sensuelle avec Ashley Judd… Toutefois, le script aurait gagné à faire un peu moins de place à Diego Rivera (Alfred « Docteur Octopus » Molina), sa relation tumultueuse avec Frida ayant tendance à prendre le pas sur la trajectoire personnelle de cette dernière. Les contradictions politiques et les exigences artistiques du bonhomme sont bien plus approfondies que celles de sa compagne. Alors oui, son importance dans le parcours de son épouse est incontestable. Mais certains évènements ont la fâcheuse manie de reléguer la Kahlo au second plan, voire d’en faire qu’une simple spectatrice (la digression du Rockefeller Center en est le plus symptomatique). On sort du film avec l’impression qu’il nous manque quelques faits marquants sur Frida, surtout ceux liés à son art et à l’impact de celui-ci sur le public. Ses infidélités lesbiennes sont elles aussi traitées de manière anecdotique, ses amantes n’ayant malheureusement jamais le temps d’exister (Saffron Peur Bleue Burrows se fait draguer, caresser la cuisse dans un snack-bar et disparaît au bout de deux minutes). En dépit des directions parfois hasardeuses prises par Frida, ce biopic a au moins le mérite d’éviter tout académisme et de placer sous nos yeux ébahis une Salma Hayek exaltante et charnelle. Et surtout, il donne envie d’admirer le travail et l’engagement d’une icône intemporelle.

06

Frida. De Julie Taymor. États-Unis/Canada/Mexique. 2002. 1h57. Avec : Salma Hayek, Alfred Molina et Geoffrey Rush. Maté en dvd le 12/05/18.

UNE AFFAIRE DE FEMMES (Claude Chabrol, 1988)

une-affaire-des-femmes-copyright-jacques-prayer

Sous l’Occupation. Alors que Paul, son époux, est prisonnier, Marie, la trentaine, survit tant bien que mal avec ses deux enfants, Mouche et Pierrot. Un jour, elle aide une voisine à avorter. Peu à peu, sa réputation de «faiseuse d’anges» la conduit à rendre d’autres services contre paiement. Elle gagne ainsi assez d’argent pour nourrir sa famille et vivre décemment. Elle loue aussi une chambre à une prostituée, Lucie, qui devient bientôt son amie. Mais Marie s’ennuie et prend bientôt un amant, trafiquant et collaborateur, qui va obtenir un poste à Paul lors de sa libération. Celui-ci, ne supportant plus la situation, finit par dénoncer Marie… Source : telerama.fr

Pour avoir pratiqué des avortements clandestins sous la France de Vichy, Marie-Louise Giraud a été condamnée à l’échafaud pour l’exemple. C’est le parcours de cette « faiseuse d’anges » que Claude Chabrol met en lumière dans Une affaire de femmes. Alors que Pétain collabore avec la peste brune et que la guerre continue à vomir ses morts, permettre aux femmes d’interrompre volontairement leur grossesse n’est pas encore à l’ordre du jour. La loi Veil du 17 janvier 1975 est encore loin. En attendant que l’humanisme et le progrès ne viennent changer la société française, celles qui tentent de survivre à l’occupation se démerdent comme elles peuvent et souffrent en silence. Forcées de respirer l’air putride de ces années noires, les épouses, les mamans et les putains redoublent d’efforts pour se faire une place dans un monde sans liberté ni justice. Le réalisateur de Que la bête meure montre sans détour la douleur physique et psychologique de ces femmes contraintes de se compromettre dans l’illégalité pour pouvoir disposer de leur propre corps. Pour ce droit pas encore fondamental en ces temps obscurs, elles mettent leur santé, voire leur vie en péril. Pratiquer un avortement hors du milieu médical et avec des méthodes rudimentaires n’est pas sans risque. Le supplice sanguinolent de Ginette (Marie Bunel), la première à faire appel au service de Marie Latour, témoigne aussi du courage de ces citoyennes allant à l’encontre d’un régime pour qui avorter est un crime passible de la peine capitale. Le cas de Jasmine (Dominique Blanc) s’avère encore plus parlant puisqu’il démontre à quel point le poids des traditions écrase les femmes (« Travail, Famille, Patrie » : telle était la devise du maréchal). Dépressive parce que réduite à l’enfantement depuis son mariage, ladite Jasmine préfère se foutre en l’air plutôt que de se farcir un énième lardon et participer à la repopulation du pays. Mieux vaut crever que de rester une mère au foyer, une ménagère docile passant son temps à trimer sans jamais avoir le choix. Le choix d’être quelqu’un d’autre, de changer de vie. Ce chemin tout tracé, l’héroïne d’Une affaire de femmes décide de ne pas l’emprunter. De prendre son destin en main, d’arrêter de faire la bonniche. Cette égalité qu’on lui refuse, cette émancipation qu’on lui interdit, Marie s’en empare. Ses aspirations et ses actes constituent un magistral doigt d’honneur à l’ordre moral de Vichy. Elle danse au bistrot avec sa meilleure amie, une juive. Elle sympathise avec une prostituée, Lulu (Marie Trintignant), et lui loue une chambre pour ses passes. Elle veut devenir chanteuse et commence par prendre des cours. Elle n’éprouve plus aucun désir pour son mec, Paul (François Cluzet) et part voir ailleurs. Elle aide les femmes qui souhaitent avorter et débute un bizness lucratif. Plus encore que ces activités illicites, ce sont surtout la réussite sociale et l’envie d’indépendance de cette femme hors-norme que l’état collabo ne peut accepter. Pourtant, il y a plus grave et révoltant. Si le système en place reproche à l’avortement la baisse de la natalité, cela ne l’empêche pas d’envoyer des hommes bosser en Allemagne et des enfants juifs dans des camps d’extermination… À cette hypocrisie politique s’ajoute l’influence d’une église catho partageant avec le vieux Pétain la même vision du monde : patriarcale, conservatrice et rétrograde. Juste avant d’avoir la tête tranchée, Marie ne s’y trompe pas et lance une superbe saillie blasphématrice : « Je vous salue Marie pleine de merde, le fruit de vos entrailles est pourri ! ». Une prière à la hauteur de l’œil implacable de Claude Chabrol, cinéaste lucide regardant en face l’une des pages les plus sombres de notre Histoire. L’image finale de cette guillotine – terrifiante, inébranlable et glaciale – vaut à elle seule mille et un discours… Dix ans après Violette Nozière, l’immense Isabelle Huppert retrouve Chabrol et marque encore les esprits. De la belle insouciante et ambitieuse à la détenue abandonnée et résignée à mourir, l’actrice défend avec conviction un rôle et un film d’utilité publique, à montrer dans les écoles et à tous les tartuffes voulant contrôler le corps des femmes. Ce n’est pas seulement une affaire de femmes, c’est une affaire qui nous concerne tous.

une-affaire-de-femme-1988-tire-d-une-histoire-vraie-condamnee-a-mort-pour-aider-des-femmes-a-avorter

Une affaire de femmes. De Claude Chabrol. France. 1988. 1h45. Avec : Isabelle Huppert, Marie Trintignant et François Cluzet. Maté à la téloche le 07/05/18.

BIRDY (Alan Parker, 1984)

Birdy-Alan-Parker

De retour du Vietnam où il a été blessé au visage, Al Columbato est appelé à l’hôpital militaire auprès de son ami Birdy. Muet et totalement apathique, celui-ci vit prostré et se prend pour un oiseau. Le médecin-major Weiss espère que la présence d’Al fera resurgir des souvenirs. En fait, avant même le Vietnam, Birdy était un marginal. Autant Al était exubérant, autant Birdy était réservé, absorbé par sa passion pour les oiseaux. Pourtant, malgré leurs différences très marquées, les deux garçons ont appris lentement à s’apprécier, jusqu’à faire les quatre cents coups ensemble, comme ce jour terrible où ils sont partis capturer des pigeons. C’est un de ces souvenirs, entre autres, qu’Al choisit d’évoquer devant Birdy, dans l’espoir, très mince selon les médecins, de le voir quitter sa torpeur inquiétante… Source : telerama.fr

Après un Midnight Express aussi poignant que vibrant, Alan Parker traite à nouveau du thème de la liberté bafouée avec Birdy. Et quoi de plus libre qu’un oiseau pouvant toucher les nuages et échapper au monde des hommes ? Rien, nous répond le rôle-titre tenu avec sensibilité par Matthew Modine. Il en faut d’ailleurs beaucoup pour pouvoir jouer la passion, surtout quand celle-ci vous emmène jusqu’à la folie. Son personnage n’a qu’une obsession, voler. Il n’a qu’un rêve, devenir un piaf. Un vrai. Lui aussi est enfermé dans une cage. Dans la cellule d’un hôpital psychiatrique, l’engagé Guignol de Full Metal Jacket prend la pose, celle d’un animal blessé, mutique, immobile. Hypnotisé – de jour comme de nuit – par cette fenêtre laissant entrer toute la lumière du ciel, Birdy ne peut s’évader parce que la société l’interdit d’être lui-même. Recourant aux flashbacks, le film d’Alan Parker fait sans cesse l’aller-retour entre un passé où tout était encore possible et un présent aux espoirs brisés. Ce dispositif permet de cristalliser les liens indéfectibles unissant deux mômes de Philadelphie. Birdy et son pote Al, incarné par un Nicolas Cage encore à ses débuts mais déjà très prometteur, ont beau être différents, ça ne les empêchent pas de faire ensemble les quatre cents coups. Les souvenirs qui découlent de cette forte amitié s’avèrent être les seuls remèdes valables contre l’aliénation, là où les blouses blanches de l’armée ne préconiseraient que des cachetons, l’enfermement et plus si affinités… L’humanisme cher au cinéaste britannique s’exprime à travers ce dialogue émouvant entre deux innocences pulvérisées par le Vietnam. Le passage à l’âge adulte est des plus brutaux et s’effectue aux milieux des explosions au napalm et des odeurs de chair brûlée. Rien de telle que la guerre pour faire m(o)ûrir la jeunesse et la confronter à la plus immonde des réalités. Un cauchemar qui, à l’écran, donne lieu à des séquences aussi brèves que puissantes, à l’image de ce cri de rage lâché par un Birdy seul et encerclé par des bombardements cataclysmiques. « Nous étions naïfs » s’exclame Al, troufion défiguré de retour au pays. Toute une génération l’était. Et en a payé la prix fort. En filigrane, Parker dresse le portrait d’une Amérique bernée par ses illusions et n’offrant à ses laissés pour compte aucune alternative d’avenir. L’arrière-plan social du film, où Philadelphie et ses faubourgs n’incitent pas au tourisme, se situe bien loin de la gloriole des 80’s. Les parents des héros triment pour gagner leur vie pendant que leurs rejetons sont contraints de patauger dans un sinistre merdier à l’autre bout de la planète. Le rêve américain, cette grande arnaque. Un destin que le réalisateur d’Angel Heart tente de déjouer par le biais de la poésie. L’utilisation révolutionnaire de la skycam (une première dans l’histoire du cinéma) permet au spectateur de rentrer dans l’esprit de Birdy et de capter son besoin de s’élever dans les airs. La vision subjective est saisissante. Nous volons avec le protagoniste. La musique de Peter Gabriel souligne à merveille cette onirisme pouvant percer le quotidien le plus morne (à noter qu’un extrait de la B.O sera repris tel quel pour Le Syndicat du crime de John Woo). Déjà porté par un duo de comédiens exceptionnels, Birdy bénéficie également de la présence de Karen Young (Les Dents de la mer 4 – La revanche, La Loi criminelle, Meurtres en nocturne), ravissant souvenir des années 1980 qui – malheureusement – doit se contenter ici d’un emploi très secondaire et peu développé. Dommage, aussi, que l’épilogue esquive l’apothéose tragique et émotionnelle tant attendue au profit d’une fin ouverte plus positive où l’enfance semble reprendre ses droits. Mais on ne chipotera pas davantage : Birdy reste une œuvre majeure dans la carrière d’Alan Parker. C’est dire à quel point il faut le (re)découvrir, avec ou sans ailes.

Birdy4

Birdy. D’Alan Parker. États-Unis. 1984. 2h00. Avec : Matthew Modine, Nicolas Cage et Karen Young. Maté à la téloche le 19/03/18.

MUSTANG (Deniz Gamze Ergüven, 2015)

22-mustang.w710.h473.2x

C’est le début de l’été. Dans un village reculé de Turquie, Lale et ses quatre sœurs rentrent de l’école en jouant avec des garçons et déclenchent un scandale aux conséquences inattendues. La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger. Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées. Source : allocine.fr

Tout commence par le geste délateur d’un œil bigot. Ça continue avec le visage austère de la grand-mère et la sévérité de l’oncle. Très vite, la mécanique de l’oppression se met en marche. Après une courte intro où la jeunesse semble vivre ses derniers moments d’insouciance, la transition avec le sort mortifère réservé aux sœurs de Mustang est des plus brutales. On assiste, impuissant et choqué, au cauchemar bien réel qui s’abat sur ces filles dont la seule faute est d’être nées femmes. Les libertés s’amenuisent jusqu’à l’absurde, le domicile familial devenant une véritable taule pour nos jeunes héroïnes. Le conservatisme le plus avilissant, celui directement issu d’un islam rigoriste et sexiste, agit comme un poignard qui laboure la chair et l’âme. Le corps des prisonnières appartient désormais à leurs geôliers. Le summum de l’humiliation est atteint avec ces tests de virginité où la parole des femmes est sans cesse remise en cause, où leur position n’est guère plus enviable que celle d’un animal. Les traditions imposent avec froideur un esclavage qui ne dit pas son nom et participent de cette horreur ordinaire qui s’immisce dans le quotidien des adolescentes. Les mariages arrangés possèdent ce caractère inéluctable qui fait bien souvent de la mort la seule porte de sortie. Le cercueil a des barreaux aux fenêtres, les vieux ont de la merde dogmatique plein les yeux, les enfants attendent un destin sordide en étouffant leurs cris. Le passage à l’âge adulte n’est plus qu’un long crépuscule, les prémisses d’un asservissement prenant fin dans une fosse commune à toutes les femmes victimes de l’obscurantisme. Mais la force de Mustang, c’est de rester solaire et vibrant malgré la noirceur de ce qu’il dénonce. Deniz Gamze Ergüven se rattache constamment à l’envie de vivre de ces jeunes femmes tenaces. À l’écran, le soleil tente toujours une percée dans le décor (la photo capte la lumière à merveille) et se fait le témoin de la résistance qui se met en place dans l’intimité des chambres (cellules) closes. Face à l’injustice et la cruauté de la situation, la révolte gronde et parsème l’ensemble d’instants cocasses et bouleversants où tous les moyens sont bons pour se faire la malle. La référence à L’Évadé d’Alcatraz, classique absolu du film de prison et d’évasion signé Don Siegel, s’avère d’ailleurs des plus pertinentes (le coup des fausses têtes en plâtre et en papier mâché inspire ici nos ados séquestrées). S’échapper ou mourir : il n’y a pas d’autre choix pour des « mustang girls » aussi indomptables que les chevaux sauvages de The Misfits, le chef-d’œuvre funèbre de John Huston. L’énergie qui traverse tout le film est un appel à défendre une liberté si vulnérable qu’elle peut disparaître en un clin d’œil, s’envoler dans la nuit comme des feuilles mortes. Le compositeur Warren Ellis pose quelques discrètes notes mélancoliques sur cette fragilité et la sublime comme il l’avait fait lors de ses précédentes collaborations avec Nick Cave (The Proposition et L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en tête). Saluons également la justesse exceptionnelle et le naturel désarmant de ces cinq jeunes comédiennes dont la conviction, la fraîcheur et la fougue constituent un gigantesque doigt d’honneur aux tartuffes du patriarcat. La direction d’actrice et le soin apporté aux images (on est pas prêt d’oublier ces très beaux panoramas d’Istanbul) font de la talentueuse Deniz Gamze Ergüven une révélation à suivre de très près (notamment à l’occasion de son prochain long, Kings, avec Halle Berry et Daniel Craig). Son éclatant Mustang est bien plus qu’un Virgin Suicides turc, c’est une œuvre d’utilité publique, le témoin précieux d’une dégénérescence, celle impulsée par la gouvernance néfaste du pacha Erdogan. Pendant qu’on bâillonne les femmes, les salauds dorment en paix.

MV5BMjU3MmYxN2MtMzYwNC00MDhiLTkzMzgtMzA5ZGVlYzRjMTgxXkEyXkFqcGdeQXVyMjM2MDA2MDY@._V1_

Mustang. De Deniz Gamze Ergüven. Turquie/France/Allemagne. 2015. 1h33. Avec : Günes Sensoy, Doga Zeynep Doguslu et Elit Iscan. Maté en dvd le 06/02/18.