SUR LA PLAGE DE CHESIL (Dominic Cooke, 2018)

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1962. Dans une Angleterre encore corsetée par des conventions sociales étouffantes, Florence et Edward, la petite vingtaine, viennent de se marier. Aussi inexpérimentés l’un que l’autre, ils passent leur première nuit ensemble dans un hôtel guindé sous l’œil un rien moqueur du personnel. Totalement tétanisés à l’idée de faire le moindre faux-pas, ils se souviennent, chacun, de leur rencontre. Florence, brillante violoniste élevée dans une famille fortunée et conservatrice, était tombée sous le charme d’Edward, aspirant écrivain issu d’un milieu plus modeste… Source : marsfilms.com

Cette plage-là n’est pas défigurée par le tourisme de masse et n’invite ni à la baignade ni à la bronzette. Elle n’a pour ainsi dire rien d’estival ou de festif. Si cette adaptation d’un roman de Ian McEwan est sortie sur nos écrans en plein mois d’août, elle n’entre absolument pas dans la catégorie « film d’été ». Les badauds ramollis par la canicule n’assisteront pas à « un amour de vacances, une histoire sans lendemain », comme le chantait ce grand poète de Christophe Rippert (le bellâtre de Premiers Baisers, l’une des sitcoms infâmes produites au début des 90’s par le groupe terroriste AB). Cette plage-là, celle de Chesil, sert plutôt de décor à une romance maudite et écrasée dans l’œuf. Sur la côte du Dorset, un couple est peu à peu englouti par des nuages gris chargés d’amertume. Le vent les fouette, la marée les emporte, l’horizon les rejette. Au loin, la ligne droite ne représente plus l’infini, le bout du monde, toutes les possibilités : elle trace un trait sur l’avenir de nos jeunes amoureux. Comment en est-on arrivé là ? Pour répondre à cette question, On Chesil Beach se tourne vers le passé et illustre via de nombreux flashbacks le récit d’une relation mort-née. Derrière cette love story pleine de promesses se cache un douloureux secret que le film suggère et ne révèle jamais au grand jour. Ce non-dit se développe comme des métastases venant ronger de l’intérieur Florence et Edward. La difficulté de lever le tabou sur le drame subi par la première entraîne une incompréhension de la part du second. Une erreur de jugement à mettre sur le compte d’une jeunesse fougueuse et impulsive mais qui doute aussi énormément d’elle-même. La tournure désastreuse que prend la lune de miel des deux protagonistes n’est donc pas seulement due à la maladresse et au trac de celles et ceux qui passent à l’acte pour la première fois. Elle est également imputable à cette société conservatrice où la parole a encore du mal à se libérer. Lors du dernier acte, les sauts dans le temps ne se font plus en arrière mais en avant et donnent un sens tragique aux événements survenus sur la plage de Chesil. Les épreuves du passé et les choix du présent peuvent parfois sceller des destins de manière irréversible… Dans le foudroyant Reviens-moi (un autre film tiré d’un bouquin de McEwan), une méprise lourde de conséquence étouffe déjà une passion naissante et va jusqu’à chambouler puis détruire l’existence des amants incarnés par Keira Knightley et James McAvoy. Le chef-d’œuvre de Joe Wright compte d’ailleurs dans ses rangs une quasi débutante de 13 berges : Saoirse Ronan. Près de dix ans plus tard, la petite est devenue grande, pour ne pas dire immense. Après nous avoir régalé en ado rebelle dans l’excellent Lady Bird, nous retrouvons la comédienne en violoniste rayonnante et généreuse mais prisonnière d’un traumatisme qui la stresse et la paralyse. Voir Saoirse répandre autant de grâce tout en étant soumise à un tel tourment, relève pour le spectateur du crève-cœur le plus carabiné. L’admirer en train de donner la réplique à Billy Howle (lui aussi remarquable) devient un spectacle bouleversant, à plus forte raison quand l’interprétation s’avère d’une justesse bluffante. Comme quoi, une scène uniquement animée par des actrices et des acteurs donnant tout ce qu’ils ont dans le bide et exprimant des émotions aussi intimes que dévastatrices, vaut bien tous les effets spéciaux du monde (surtout ceux, désincarnés, de la plupart des blockbusters actuels). Lorsque l’éblouissant minois de la miss Ronan s’illumine ou s’obscurcit, pas besoin de trucages pour que la magie affleure. Sa délicatesse, ainsi que sa part d’ombre, sont également celles d’un film aussi élégant dans sa forme (la photo de Sean Bobbitt rivalise de beauté avec son actrice principale) que désespéré dans son fond. Chronique d’un gâchis annoncé, On Chesil Beach nous lâche sur le sable (ou plutôt les galets) avec les mirettes humides et le palpitant calciné.

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On Chesil Beach. De Dominic Cooke. Royaume-Uni. 2018. 1h50. Avec : Saoirse Ronan, Billy Howle et Emily Watson. Maté en salle le 26/08/18.

L’ÉTÉ EN PENTE DOUCE (Gérard Krawczyk, 1987)

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Après avoir rencontré la pulpeuse Lilas, qu’il a troquée avec son petit ami en titre en échange d’un lapin, Fane, un semi-marginal, décide de changer de vie. À cet effet, la première chose qu’il entreprend est de quitter la banlieue sordide où il végète et de retourner dans son village natal. Il emménage dans la maison familiale, dont il vient d’hériter et où vit encore son frère Mo, un demeuré. Il ne parvient toutefois pas à écrire plus de trois lignes du roman policier dont il projetait de tirer ses revenus et doit affronter aussi bien les basses manœuvres de ses voisins, des garagistes soucieux de racheter sa maison, que la légèreté de la trop belle Lilas… Source : telerama.fr

C’est l’été de Pauline Lafont. Celui, torride, qui annonce une carrière prometteuse. Après quelques rôles secondaires effectués dans l’ombre de ses camarades (Les Planqués du régiment, Papy fait de la résistance, Vives les femmes !, Poulet au vinaigre…), la fille cadette de Bernadette accède enfin au firmament. Dans cette adaptation d’un bouquin de Pierre Pelot, Pauline se révèle devant la caméra de Gérard Krawczyk. Sa lumière irradie alors le cinoche français, son feu n’est pas prêt de s’éteindre. Mais la belle saison est de courte durée. À peine le temps de soigner sa droite pour Godard et de nous filer Deux minutes de soleil en plus, que l’hiver est déjà là. Et bien sûr, le salopard est en avance. C’est pourtant au mois d’août de l’année 1988 que Pauline Lafont fait sa mortelle randonnée. Après avoir gravi les échelons du 7ème art, elle chute accidentellement du haut d’une montagne. Dix putains de mètres et la vie s’arrache. Sale destin… Celle qui aura à tout jamais vingt-cinq ans, s’est offerte avec le rôle de Lilas une part d’éternité. L’incendiaire héroïne de L’Été en pente douce n’a d’ailleurs qu’un modèle : Marilyn Monroe. Une star disparue trop tôt, comme l’inoubliable Pauline dont la blondeur cristallise elle aussi tous les fantasmes. Car la jeune comédienne n’a pas froid aux mirettes et dévoile ses courbes affolantes avec un naturel qui laisse pantois. L’émoi que provoque la sensualité débordante de la miss Lafont mérite de figurer dans une anthologie de l’érotisme gaulois, aux côtés de Valérie Kaprisky dans L’Année des méduses et de Béatrice Dalle dans 37°2 le matin. Et que dire de ce débardeur rose qui, à lui tout seul, augmente encore plus la température ambiante… Mais derrière l’effervescence d’un corps et le rayonnement d’un si beau visage, il y a dans le regard de son actrice principale un soupçon de tragédie, celui des poupées cassées et des grands soirs qui n’arrivent jamais. Son rêve, plutôt modeste, de se marier et d’avoir des gosses, montre qu’elle n’attend de la vie seulement le minimum. N’y voyons pas là, un manque d’ambition. C’est juste que Lilas a saisi depuis longtemps que vouloir davantage est une illusion. Elle sait que la vie est « un gros tas de merde avec des fleurs qui poussent dessus » (pour citer le dessinateur Vuillemin). Être prise pour autre chose qu’une pute quand on est une femme attirante ? Mission impossible lorsqu’on débarque dans un village où chacun épie son voisin et le juge selon sa propre morale. Dans son tableau d’une France bien enfoncée dans son trou du cul, Krawczyk dépeint toute la vilenie d’un microcosme rongé par l’intolérance, la frustration, la jalousie, la connerie. Mis à part son trio de tête (Lilas, son mec Fane et le frangin attardé de celui-ci, Mo), la faune locale n’est guère sympathique. Mention spéciale à Voke (Guy Marchand, joliment mesquin), garagiste beau parleur et comploteur qui ne recule devant aucune bassesse pour agrandir son affaire. Et surtout, à ce gros beauf de Shawenhick (Jean-Paul Lilienfeld, plus vrai que nature) qui battait Lilas lorsqu’ils étaient encore ensemble. Et le soleil, indifférent au merdier qu’il est en train de cramer, cogne très fort sur la caboche de tout ce petit monde. La chaleur attise la haine, stimule la bêtise et exacerbe les tensions. La photo de Michel Cénet retranscrit parfaitement le climat moite et poisseux qui règne dans ce morceau d’Hexagone pourri de l’intérieur. Dans ce désespoir crasseux et ces rêves contrariés, on retrouve aussi les traces du romancier Jim Thompson. Dommage, dès lors, que L’Été en pente douce n’en emprunte pas totalement la férocité et la noirceur. Exploiter davantage les zones d’ombre de Lilas aurait peut-être abouti à un final plus radical que celui existant. Si le film ne peut donc rivaliser avec L’Été meurtrier, on peut néanmoins le remercier d’avoir fait briller sous nos yeux l’étoile filante Pauline Lafont. Le reste du casting se montre aussi à la hauteur, avec notamment les performances de Jean-Pierre Bacri (impeccable en loser cachant sous sa sueur un palpitant gros comme ça) et de Jacques Villeret (épatant, attachant, émouvant : l’une de ses plus belles prestations). Et puis il s’agit du meilleur long-métrage d’un gus ayant commis dans les années 2000 des aberrations produites par Luc Besson (Taxi 2, 3 et 4, Wasabi, Fanfan la Tulipe : n’en jetez plus !). C’est un peu comme si Uwe Boll avait réalisé Forrest Gump, bien avant ses King Rising et autre BloodRayne.

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L’Été en pente douce. De Gérard Krawczyk. France. 1987. 1h36. Avec : Pauline Lafont, Jacques Villeret et Jean-Pierre Bacri. Maté à la téloche le 29/07/18.

SUR LA ROUTE DE MADISON (Clint Eastwood, 1995)

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À la mort de leur mère, Francesca Johnson, Carolyn et Michael apprennent qu’elle a demandé à être incinérée, et découvrent aussi, à travers son journal intime, un chapitre secret de sa vie. L’été 1965, alors que son mari, fermier de l’Iowa, et ses enfants se rendaient à un comice agricole, Francesca a rencontré Robert Kincaid, un photoreporter égaré, à la recherche d’un vieux pont couvert du comté à immortaliser pour National Geographic. Afin de mieux l’orienter, Francesca l’a accompagné. Le début d’une parenthèse de quatre jours qui les a marqués l’un et l’autre à jamais. Source : arte.tv/fr

Lors de sa carrière, Clint Eastwood a souvent alterné les projets perso avec d’autres plus commerciaux. Pourtant, scinder son œuvre en deux – avec d’un côté les films populaires et de l’autre ceux dits d’auteur – se révèle bien trop simpliste. Tout d’abord parce que l’expression « film d’auteur » ne veut rien dire lorsqu’elle est utilisée pour s’opposer au cinéma grand public. Quand il shoote L’Épreuve de Force ou Sudden Impact, Eastwood est un auteur insufflant son style et sa personnalité à des longs-métrages de studio (la Warner en l’occurrence). Et ensuite parce que la richesse évidente du parcours de l’intéressé défie toute tentative de classement binaire. À la sortie de Sur la route de Madison, beaucoup ont été surpris de voir Dirty Harry associé à un mélo. C’est oublier que – tout au long des 80’s – le bonhomme avait su faire évoluer son image à travers des réussites comme Bronco Billy, Honkytonk Man ou encore Bird. Au début des années 1990, un film somme vient faire éclater toute la puissance crépusculaire et la maturité artistique du grand Clint : Impitoyable. Dans ce même mouvement, Un monde parfait et Sur la route de Madison imposent un cinéaste en pleine possession de ses moyens et de plus en plus lucide quant à la fugacité de l’existence. Aujourd’hui, personne ne peut nier la pertinence de voir Eastwood aux commandes de The Bridges of Madison County. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le dernier des géants raconte une histoire d’amour impossible. Il faut remonter assez loin pour retrouver les prémisses de l’adaptation du roman de Robert James Waller. Dans Breezy (1973), troisième mise en scène du cavalier solitaire, une différence d’âge et de statut social compromet l’idylle entre un architecte quinqua (William Holden) et une jeune hippie (Kay Lenz). Comme quoi, bien avant les premiers oscars et l’actuel consensus critique, Clint savait déjà diriger une romance digne de ce nom. À la différence que Sur la route de Madison s’avère beaucoup plus poignant que son aîné. Car en seulement quatre jours, Francesca Johnson et Robert Kincaid se sont aimés pour toute une vie. Tout se joue le temps d’une parenthèse éternelle, avant que les sentiments de nos deux amants ne se transforment en cendre. Leur relation, cruellement éphémère, commence à peine qu’elle doit déjà se terminer. Dès le départ, cette union impose un sacrifice. Pour Francesca, il s’agit de quitter sa famille et de partir avec son photographe bien-aimé. Ou le laisser filer et retrouver sa condition de femme au foyer. Mais une telle décision implique aussi les autres. Faire table rase du passé et changer le présent peut avoir des conséquences sur ses proches, surtout dans l’Amérique conservatrice de 1965. Dans ce contexte, réaliser ses rêves a un prix. Aux yeux de cette fermière de l’Iowa, Robert représente la liberté qu’elle n’a jamais eu. Captive d’une ruralité bien trop tranquille, Francesca voit aussi dans cette rencontre l’occasion de rompre avec l’ennui qui la ronge en silence depuis tant d’années. À ce titre, elle sait que la banalité du quotidien peut faner les plus belles chimères. Ces quatre jours resteront donc son secret le plus précieux, un souvenir inaltérable que rien ne pourra ternir. Meryl Streep souligne avec une immense délicatesse les espoirs et les désillusions de son personnage, magnifie les différentes variations d’un désir qui monte, étreint et finit par consumer. À l’écran, ses échanges avec Clint Eastwood relèvent de l’alchimie. Les dialogues sont ciselés et laissent les émotions affleurer comme une caresse. Chaque mot sonne juste, chaque geste est décisif. La pureté de la mise en scène capte l’essentiel et ne rate rien du drame inconsolable qui se joue. Les quelques notes au piano du morceau Doe Eyes de Lennie Niehaus cristallisent de façon progressive cette love story déchirante et empreinte d’une nostalgie un brin désenchantée (mais pas encore désabusée, comme elle le sera plus tard dans le film le plus noir d’Eastwood : Mystic River). D’une élégance rare et d’une tristesse infinie, Sur la route de Madison nous invite à ne pas passer à côté de notre vie et ce même si la réalité étouffe parfois nos aspirations les plus folles. Alors levons nos verres aux soirées d’autrefois et aux musiques d’ailleurs…

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The Bridges of Madison County. De Clint Eastwood. États-Unis. 1995. 2h15. Avec : Meryl Streep, Clint Eastwood et Annie Corley. Maté à la téloche le 15/07/18.

FRIDA (Julie Taymor, 2002)

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À Mexico, en 1922, Frida est une jeune étudiante en philosophie très attirée par la peinture. Un terrible accident la laisse alitée de longs mois durant – temps qu’elle met à profit pour peindre. Une fois remise, elle montre ses toiles à Diego Rivera, le plus grand peintre du pays, communiste et coureur de jupons notoire. Il lui fait connaître les milieux artistiques et militants, où elle se montre aussi intrépide qu’un homme. Diego ne tarde pas à la demander en mariage, mais la jeune femme pose ses conditions : s’il ne peut «physiologiquement» pas lui rester fidèle, il doit lui jurer une loyauté totale. C’est le départ d’une grande histoire d’amour, d’amitié et de peinture, marquée par des ruptures, des succès, des secrets, des réconciliations et beaucoup d’excès… Source : telerama.fr

Être prise au sérieux, se faire accepter par ses pairs et ne pas sombrer dans l’oubli : pour une femme, s’imposer comme peintre (ou plus généralement comme artiste) n’a pas toujours été facile. Faire partie des « ni vues ni connues » (d’après le titre d’un indispensable bouquin dénonçant l’invisibilisation des femmes dans plusieurs domaines) alors que l’on appartient aux « culottées » (comme les qualifie la géniale Pénélope Bagieu dans ses BD), relève de la plus profonde iniquité. Mais le génie réussit parfois à démolir le mur des conventions. Celui de Frida Kahlo (1907-1954) s’est forgé une place ici-bas, son style reconnaissable entre mille ayant marqué l’histoire de l’art. Encore que cela ne se soit pas fait sans douleur. Un accident d’autobus lui laisse de graves séquelles et la cloue au plumard pour un bon bout de temps. Le corps immobilisé, brisé et emplâtré, elle fait de nombreux allers-retours sur la table d’opération. De cette souffrance qui ne la quitte plus, Frida en tire l’inspiration nécessaire pour créer. Ses cicatrices extérieures et intérieures guident ses pinceaux sur la toile. Elle y met toutes ses tripes, abandonne ses peines à l’imagination et constitue une forme de catharsis sublimant ses blessures intimes et corporelles. Ça, Julie Taymor l’a bien compris. Son point de vue épouse celui de son héroïne et teinte l’écran de couleurs aussi vives que tourmentées. Des parenthèses fantasmagoriques et surréalistes s’inspirent directement de l’univers pictural de l’artiste mexicaine. Des tableaux s’animent et traversent le miroir, des statuettes délaissent leur pose poétique et se mettent à bouger, des squelettes échappés del día de los muertos jouent les médecins pour sauver Frida, Diego Rivera se prend pour le King Kong de 1933 et sème la panique à New York… La réalité devient un rêve et vice versa. Certaines images sont carrément renversantes, notamment celles intégrant Salma Hayek à l’intérieur même des œuvres de Kahlo. Parmi les nombreuses fulgurances oniriques et graphiques que comptent le long-métrage, mentionnons celle voyant la comédienne s’envoler dans les airs comme dans la toile The Dream (The Bed). De par ses choix de mise en scène, Taymor traduit toute la magie indissociable des ténèbres de Frida. Car malgré toutes les épreuves qu’elle a dû surmonter, la mexicaine reste une force de la nature animée par une putain de fougue. Cette femme talentueuse et insoumise offre à Salma Hayek un rôle en or dans lequel elle s’est beaucoup investie. La passion avec laquelle la Santanico Pandemonium d’Une nuit en enfer s’approprie son personnage mérite d’être applaudie. L’actrice a même poussé la chansonnette pour l’occasion (la BO d’Elliot Goldenthal est par ailleurs un bel hommage à la musique du Mexique) et mis ses talents de peintre à contribution (certaines toiles visibles à l’écran sont les siennes). Et n’oublions pas cet instant muy caliente où Salma se lance dans une danse sensuelle avec Ashley Judd… Toutefois, le script aurait gagné à faire un peu moins de place à Diego Rivera (Alfred « Docteur Octopus » Molina), sa relation tumultueuse avec Frida ayant tendance à prendre le pas sur la trajectoire personnelle de cette dernière. Les contradictions politiques et les exigences artistiques du bonhomme sont bien plus approfondies que celles de sa compagne. Alors oui, son importance dans le parcours de son épouse est incontestable. Mais certains évènements ont la fâcheuse manie de reléguer la Kahlo au second plan, voire d’en faire qu’une simple spectatrice (la digression du Rockefeller Center en est le plus symptomatique). On sort du film avec l’impression qu’il nous manque quelques faits marquants sur Frida, surtout ceux liés à son art et à l’impact de celui-ci sur le public. Ses infidélités lesbiennes sont elles aussi traitées de manière anecdotique, ses amantes n’ayant malheureusement jamais le temps d’exister (Saffron Peur Bleue Burrows se fait draguer, caresser la cuisse dans un snack-bar et disparaît au bout de deux minutes). En dépit des directions parfois hasardeuses prises par Frida, ce biopic a au moins le mérite d’éviter tout académisme et de placer sous nos yeux ébahis une Salma Hayek exaltante et charnelle. Et surtout, il donne envie d’admirer le travail et l’engagement d’une icône intemporelle.

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Frida. De Julie Taymor. États-Unis/Canada/Mexique. 2002. 1h57. Avec : Salma Hayek, Alfred Molina et Geoffrey Rush. Maté en dvd le 12/05/18.

UNE AFFAIRE DE FEMMES (Claude Chabrol, 1988)

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Sous l’Occupation. Alors que Paul, son époux, est prisonnier, Marie, la trentaine, survit tant bien que mal avec ses deux enfants, Mouche et Pierrot. Un jour, elle aide une voisine à avorter. Peu à peu, sa réputation de «faiseuse d’anges» la conduit à rendre d’autres services contre paiement. Elle gagne ainsi assez d’argent pour nourrir sa famille et vivre décemment. Elle loue aussi une chambre à une prostituée, Lucie, qui devient bientôt son amie. Mais Marie s’ennuie et prend bientôt un amant, trafiquant et collaborateur, qui va obtenir un poste à Paul lors de sa libération. Celui-ci, ne supportant plus la situation, finit par dénoncer Marie… Source : telerama.fr

Pour avoir pratiqué des avortements clandestins sous la France de Vichy, Marie-Louise Giraud a été condamnée à l’échafaud pour l’exemple. C’est le parcours de cette « faiseuse d’anges » que Claude Chabrol met en lumière dans Une affaire de femmes. Alors que Pétain collabore avec la peste brune et que la guerre continue à vomir ses morts, permettre aux femmes d’interrompre volontairement leur grossesse n’est pas encore à l’ordre du jour. La loi Veil du 17 janvier 1975 est encore loin. En attendant que l’humanisme et le progrès ne viennent changer la société française, celles qui tentent de survivre à l’occupation se démerdent comme elles peuvent et souffrent en silence. Forcées de respirer l’air putride de ces années noires, les épouses, les mamans et les putains redoublent d’efforts pour se faire une place dans un monde sans liberté ni justice. Le réalisateur de Que la bête meure montre sans détour la douleur physique et psychologique de ces femmes contraintes de se compromettre dans l’illégalité pour pouvoir disposer de leur propre corps. Pour ce droit pas encore fondamental en ces temps obscurs, elles mettent leur santé, voire leur vie en péril. Pratiquer un avortement hors du milieu médical et avec des méthodes rudimentaires n’est pas sans risque. Le supplice sanguinolent de Ginette (Marie Bunel), la première à faire appel au service de Marie Latour, témoigne aussi du courage de ces citoyennes allant à l’encontre d’un régime pour qui avorter est un crime passible de la peine capitale. Le cas de Jasmine (Dominique Blanc) s’avère encore plus parlant puisqu’il démontre à quel point le poids des traditions écrase les femmes (« Travail, Famille, Patrie » : telle était la devise du maréchal). Dépressive parce que réduite à l’enfantement depuis son mariage, ladite Jasmine préfère se foutre en l’air plutôt que de se farcir un énième lardon et participer à la repopulation du pays. Mieux vaut crever que de rester une mère au foyer, une ménagère docile passant son temps à trimer sans jamais avoir le choix. Le choix d’être quelqu’un d’autre, de changer de vie. Ce chemin tout tracé, l’héroïne d’Une affaire de femmes décide de ne pas l’emprunter. De prendre son destin en main, d’arrêter de faire la bonniche. Cette égalité qu’on lui refuse, cette émancipation qu’on lui interdit, Marie s’en empare. Ses aspirations et ses actes constituent un magistral doigt d’honneur à l’ordre moral de Vichy. Elle danse au bistrot avec sa meilleure amie, une juive. Elle sympathise avec une prostituée, Lulu (Marie Trintignant), et lui loue une chambre pour ses passes. Elle veut devenir chanteuse et commence par prendre des cours. Elle n’éprouve plus aucun désir pour son mec, Paul (François Cluzet) et part voir ailleurs. Elle aide les femmes qui souhaitent avorter et débute un bizness lucratif. Plus encore que ces activités illicites, ce sont surtout la réussite sociale et l’envie d’indépendance de cette femme hors-norme que l’état collabo ne peut accepter. Pourtant, il y a plus grave et révoltant. Si le système en place reproche à l’avortement la baisse de la natalité, cela ne l’empêche pas d’envoyer des hommes bosser en Allemagne et des enfants juifs dans des camps d’extermination… À cette hypocrisie politique s’ajoute l’influence d’une église catho partageant avec le vieux Pétain la même vision du monde : patriarcale, conservatrice et rétrograde. Juste avant d’avoir la tête tranchée, Marie ne s’y trompe pas et lance une superbe saillie blasphématrice : « Je vous salue Marie pleine de merde, le fruit de vos entrailles est pourri ! ». Une prière à la hauteur de l’œil implacable de Claude Chabrol, cinéaste lucide regardant en face l’une des pages les plus sombres de notre Histoire. L’image finale de cette guillotine – terrifiante, inébranlable et glaciale – vaut à elle seule mille et un discours… Dix ans après Violette Nozière, l’immense Isabelle Huppert retrouve Chabrol et marque encore les esprits. De la belle insouciante et ambitieuse à la détenue abandonnée et résignée à mourir, l’actrice défend avec conviction un rôle et un film d’utilité publique, à montrer dans les écoles et à tous les tartuffes voulant contrôler le corps des femmes. Ce n’est pas seulement une affaire de femmes, c’est une affaire qui nous concerne tous.

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Une affaire de femmes. De Claude Chabrol. France. 1988. 1h45. Avec : Isabelle Huppert, Marie Trintignant et François Cluzet. Maté à la téloche le 07/05/18.

BIRDY (Alan Parker, 1984)

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De retour du Vietnam où il a été blessé au visage, Al Columbato est appelé à l’hôpital militaire auprès de son ami Birdy. Muet et totalement apathique, celui-ci vit prostré et se prend pour un oiseau. Le médecin-major Weiss espère que la présence d’Al fera resurgir des souvenirs. En fait, avant même le Vietnam, Birdy était un marginal. Autant Al était exubérant, autant Birdy était réservé, absorbé par sa passion pour les oiseaux. Pourtant, malgré leurs différences très marquées, les deux garçons ont appris lentement à s’apprécier, jusqu’à faire les quatre cents coups ensemble, comme ce jour terrible où ils sont partis capturer des pigeons. C’est un de ces souvenirs, entre autres, qu’Al choisit d’évoquer devant Birdy, dans l’espoir, très mince selon les médecins, de le voir quitter sa torpeur inquiétante… Source : telerama.fr

Après un Midnight Express aussi poignant que vibrant, Alan Parker traite à nouveau du thème de la liberté bafouée avec Birdy. Et quoi de plus libre qu’un oiseau pouvant toucher les nuages et échapper au monde des hommes ? Rien, nous répond le rôle-titre tenu avec sensibilité par Matthew Modine. Il en faut d’ailleurs beaucoup pour pouvoir jouer la passion, surtout quand celle-ci vous emmène jusqu’à la folie. Son personnage n’a qu’une obsession, voler. Il n’a qu’un rêve, devenir un piaf. Un vrai. Lui aussi est enfermé dans une cage. Dans la cellule d’un hôpital psychiatrique, l’engagé Guignol de Full Metal Jacket prend la pose, celle d’un animal blessé, mutique, immobile. Hypnotisé – de jour comme de nuit – par cette fenêtre laissant entrer toute la lumière du ciel, Birdy ne peut s’évader parce que la société l’interdit d’être lui-même. Recourant aux flashbacks, le film d’Alan Parker fait sans cesse l’aller-retour entre un passé où tout était encore possible et un présent aux espoirs brisés. Ce dispositif permet de cristalliser les liens indéfectibles unissant deux mômes de Philadelphie. Birdy et son pote Al, incarné par un Nicolas Cage encore à ses débuts mais déjà très prometteur, ont beau être différents, ça ne les empêchent pas de faire ensemble les quatre cents coups. Les souvenirs qui découlent de cette forte amitié s’avèrent être les seuls remèdes valables contre l’aliénation, là où les blouses blanches de l’armée ne préconiseraient que des cachetons, l’enfermement et plus si affinités… L’humanisme cher au cinéaste britannique s’exprime à travers ce dialogue émouvant entre deux innocences pulvérisées par le Vietnam. Le passage à l’âge adulte est des plus brutaux et s’effectue aux milieux des explosions au napalm et des odeurs de chair brûlée. Rien de telle que la guerre pour faire m(o)ûrir la jeunesse et la confronter à la plus immonde des réalités. Un cauchemar qui, à l’écran, donne lieu à des séquences aussi brèves que puissantes, à l’image de ce cri de rage lâché par un Birdy seul et encerclé par des bombardements cataclysmiques. « Nous étions naïfs » s’exclame Al, troufion défiguré de retour au pays. Toute une génération l’était. Et en a payé la prix fort. En filigrane, Parker dresse le portrait d’une Amérique bernée par ses illusions et n’offrant à ses laissés pour compte aucune alternative d’avenir. L’arrière-plan social du film, où Philadelphie et ses faubourgs n’incitent pas au tourisme, se situe bien loin de la gloriole des 80’s. Les parents des héros triment pour gagner leur vie pendant que leurs rejetons sont contraints de patauger dans un sinistre merdier à l’autre bout de la planète. Le rêve américain, cette grande arnaque. Un destin que le réalisateur d’Angel Heart tente de déjouer par le biais de la poésie. L’utilisation révolutionnaire de la skycam (une première dans l’histoire du cinéma) permet au spectateur de rentrer dans l’esprit de Birdy et de capter son besoin de s’élever dans les airs. La vision subjective est saisissante. Nous volons avec le protagoniste. La musique de Peter Gabriel souligne à merveille cette onirisme pouvant percer le quotidien le plus morne (à noter qu’un extrait de la B.O sera repris tel quel pour Le Syndicat du crime de John Woo). Déjà porté par un duo de comédiens exceptionnels, Birdy bénéficie également de la présence de Karen Young (Les Dents de la mer 4 – La revanche, La Loi criminelle, Meurtres en nocturne), ravissant souvenir des années 1980 qui – malheureusement – doit se contenter ici d’un emploi très secondaire et peu développé. Dommage, aussi, que l’épilogue esquive l’apothéose tragique et émotionnelle tant attendue au profit d’une fin ouverte plus positive où l’enfance semble reprendre ses droits. Mais on ne chipotera pas davantage : Birdy reste une œuvre majeure dans la carrière d’Alan Parker. C’est dire à quel point il faut le (re)découvrir, avec ou sans ailes.

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Birdy. D’Alan Parker. États-Unis. 1984. 2h00. Avec : Matthew Modine, Nicolas Cage et Karen Young. Maté à la téloche le 19/03/18.

MUSTANG (Deniz Gamze Ergüven, 2015)

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C’est le début de l’été. Dans un village reculé de Turquie, Lale et ses quatre sœurs rentrent de l’école en jouant avec des garçons et déclenchent un scandale aux conséquences inattendues. La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger. Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées. Source : allocine.fr

Tout commence par le geste délateur d’un œil bigot. Ça continue avec le visage austère de la grand-mère et la sévérité de l’oncle. Très vite, la mécanique de l’oppression se met en marche. Après une courte intro où la jeunesse semble vivre ses derniers moments d’insouciance, la transition avec le sort mortifère réservé aux sœurs de Mustang est des plus brutales. On assiste, impuissant et choqué, au cauchemar bien réel qui s’abat sur ces filles dont la seule faute est d’être nées femmes. Les libertés s’amenuisent jusqu’à l’absurde, le domicile familial devenant une véritable taule pour nos jeunes héroïnes. Le conservatisme le plus avilissant, celui directement issu d’un islam rigoriste et sexiste, agit comme un poignard qui laboure la chair et l’âme. Le corps des prisonnières appartient désormais à leurs geôliers. Le summum de l’humiliation est atteint avec ces tests de virginité où la parole des femmes est sans cesse remise en cause, où leur position n’est guère plus enviable que celle d’un animal. Les traditions imposent avec froideur un esclavage qui ne dit pas son nom et participent de cette horreur ordinaire qui s’immisce dans le quotidien des adolescentes. Les mariages arrangés possèdent ce caractère inéluctable qui fait bien souvent de la mort la seule porte de sortie. Le cercueil a des barreaux aux fenêtres, les vieux ont de la merde dogmatique plein les yeux, les enfants attendent un destin sordide en étouffant leurs cris. Le passage à l’âge adulte n’est plus qu’un long crépuscule, les prémisses d’un asservissement prenant fin dans une fosse commune à toutes les femmes victimes de l’obscurantisme. Mais la force de Mustang, c’est de rester solaire et vibrant malgré la noirceur de ce qu’il dénonce. Deniz Gamze Ergüven se rattache constamment à l’envie de vivre de ces jeunes femmes tenaces. À l’écran, le soleil tente toujours une percée dans le décor (la photo capte la lumière à merveille) et se fait le témoin de la résistance qui se met en place dans l’intimité des chambres (cellules) closes. Face à l’injustice et la cruauté de la situation, la révolte gronde et parsème l’ensemble d’instants cocasses et bouleversants où tous les moyens sont bons pour se faire la malle. La référence à L’Évadé d’Alcatraz, classique absolu du film de prison et d’évasion signé Don Siegel, s’avère d’ailleurs des plus pertinentes (le coup des fausses têtes en plâtre et en papier mâché inspire ici nos ados séquestrées). S’échapper ou mourir : il n’y a pas d’autre choix pour des « mustang girls » aussi indomptables que les chevaux sauvages de The Misfits, le chef-d’œuvre funèbre de John Huston. L’énergie qui traverse tout le film est un appel à défendre une liberté si vulnérable qu’elle peut disparaître en un clin d’œil, s’envoler dans la nuit comme des feuilles mortes. Le compositeur Warren Ellis pose quelques discrètes notes mélancoliques sur cette fragilité et la sublime comme il l’avait fait lors de ses précédentes collaborations avec Nick Cave (The Proposition et L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en tête). Saluons également la justesse exceptionnelle et le naturel désarmant de ces cinq jeunes comédiennes dont la conviction, la fraîcheur et la fougue constituent un gigantesque doigt d’honneur aux tartuffes du patriarcat. La direction d’actrice et le soin apporté aux images (on est pas prêt d’oublier ces très beaux panoramas d’Istanbul) font de la talentueuse Deniz Gamze Ergüven une révélation à suivre de très près (notamment à l’occasion de son prochain long, Kings, avec Halle Berry et Daniel Craig). Son éclatant Mustang est bien plus qu’un Virgin Suicides turc, c’est une œuvre d’utilité publique, le témoin précieux d’une dégénérescence, celle impulsée par la gouvernance néfaste du pacha Erdogan. Pendant qu’on bâillonne les femmes, les salauds dorment en paix.

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Mustang. De Deniz Gamze Ergüven. Turquie/France/Allemagne. 2015. 1h33. Avec : Günes Sensoy, Doga Zeynep Doguslu et Elit Iscan. Maté en dvd le 06/02/18.

SYNGUÉ SABOUR – PIERRE DE PATIENCE (Atiq Rahimi, 2012)

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Au pied des montagnes de Kaboul, un héros de guerre gît dans le coma; sa jeune femme à son chevet prie pour le ramener à la vie. La guerre fratricide déchire la ville; les combattants sont à leur porte. La femme doit fuir avec ses deux enfants, abandonner son mari et se réfugier à l’autre bout de la ville, dans une maison close tenue par sa tante. De retour auprès de son époux, elle est forcée à l’amour par un jeune combattant. Contre toute attente, elle se révèle, prend conscience de son corps, libère sa parole pour confier à son mari ses souvenirs, ses désirs les plus intimes… Jusqu’à ses secrets inavouables. L’homme gisant devient alors, malgré lui, sa « syngué sabour », sa pierre de patience – cette pierre magique que l’on pose devant soi pour lui souffler tous ses secrets, ses malheurs, ses souffrances… Jusqu’à ce qu’elle éclate ! Source : allocine.fr

Âpre et sublime, le dialogue sur lequel repose Syngué Sabour n’a rien d’ordinaire. Tout d’abord parce qu’il s’agit davantage d’un monologue et que celui-ci devient, au fur et à mesure des mots et des émotions, une révolution aussi intime qu’universelle. De confidence en confidence, une injustice lacère, un cri éclate et une révolte émerge. Contrainte à survivre en pleine zone de guerre, l’héroïne – dans tous les sens du terme – d’Atiq Rahimi trouve dans la léthargie de son mari l’occasion d’être enfin écoutée. La parole qu’elle prend sans jamais la lâcher est le premier pas vers une possible évasion. Le corps et l’esprit se révèlent et se projettent au-delà des barbelés, là où être une femme n’est plus une punition. Si vivre sous les bombes est difficile, ça l’est encore plus sous une burqa… Entre quatre murs menaçant à tout moment de s’effondrer, un jeu dangereux mais vital permet à une femme invisibilisée et humiliée de prendre sa revanche sur une société patriarcale où les hommes « font la guerre parce qu’ils ne savent pas faire l’amour ». Obnubilés par leur seul plaisir, les soldats d’Allah sont incapables de satisfaire leur partenaire. Triste chair que celle imposée par des gars étrangers au désir féminin et se servant de leur bite comme d’une kalash… Dans Syngué Sabour, le personnage de Golshifteh Farahani revendique le droit de prendre son pied, de disposer de son corps comme elle l’entend. Au détour d’une étreinte aussi délicate que décisive, ses secrets inavouables se transforment en caresses bien réelles, celles d’un jeune factionnaire – atteint de bégaiement et persécuté par les siens – qu’elle guide de ses propres mains. Parmi toutes ces confessions qui résonnent comme autant de cicatrices, l’érotisme transgresse les règles d’un monde où les femmes ne sont que des bouts de viande servant avant tout à procréer. Alors que la religion tend à enfermer le personnage principal dans une réalité étouffante, la mythologie (perse et préislamique) tente plutôt de la délivrer de ses chaînes d’épouse soumise et de mère résignée. La pierre de patience du titre devient pour elle un moyen de se délester du poids des traditions et de ne pas avoir honte de ce qu’elle est. Le film joue sur l’influence – avérée ou non – du caillou magique sur les épanchements de la belle Golshifteh qui – entre lucidité et abandon – semble possédée par un démon sensuel et émancipateur. Cette ambivalence laisse poindre un soupçon de fantastique dans un contexte pas franchement enclin au merveilleux. Mais Syngué Sabour puise surtout sa force dans celle de sa protagoniste, une femme qui n’a pas peur de risquer sa peau pour une liberté aussi fragile que porteuse d’espoir. Un acte de résistance porté à bout de bras par une Golshifteh Farahani touchée par la grâce. Tout le long-métrage s’articule autour de sa performance fiévreuse et poignante. Au fil de répliques qu’elle se donne en réalité à elle-même, l’actrice franco-iranienne nous raconte l’histoire de son personnage, relate ses souvenirs, éclaire son présent et peut-être son avenir. Des révélations qui finissent par faire exploser cette lueur de vie que les dogmes les plus autoritaires ne parviennent pas toujours à éteindre. Lors d’un dernier plan d’une incandescence inouïe, Golshifteh Farahani – regard lascif, lèvres rouge vif et posture langoureuse – nous lance une invitation que l’on ne peut refuser. Et nous fait surtout passer ce message : « Femmes, soyez votre propre prophète ! ».

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Syngué Sabour. D’Atiq Rahimi. Afghanistan/France/Allemagne/Royaume-Uni. 2012. 1h42. Avec : Golshifteh Farahani, Hamidreza Javdan et Hassina Burgan. Maté en dvd le 03/02/18.

SHOWGIRLS (Paul Verhoeven, 1995)

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Court vêtue et ultramaquillée, Nomi débarque à Las Vegas avec la rage de danser. Après s’être fait détrousser, cette jeune femme impulsive trouve une vraie amie en Molly, qui l’héberge dans son mobil-home. Habilleuse sur le show du casino Stardust, sa copine l’introduit dans les loges des danseuses. Nomi est fascinée. Pour l’instant strip-teaseuse dans un club miteux, elle ronge son frein. Cristal, la vedette du Stardust, qui a repéré sa plastique impeccable et son énergie de tigresse, se livre alors à un jeu pervers : un jour elle l’humilie, le suivant elle la fait auditionner. Bientôt, Nomi fait ses débuts en pleine lumière… Source : arte.tv/fr

Incompris et conspué à sa sortie, Showgirls est un film à réhabiliter d’urgence. L’amalgame récurrent opéré entre l’œuvre et ce qu’elle montre a encore porté préjudice à une œuvre visionnaire. Une fâcheuse manie à laquelle le réalisateur de bombes à fragmentation comme Spetters ou Starship Troopers est malheureusement habitué. Car Paul Verhoeven regarde l’humanité telle qu’elle est. Il ne se soucie guère d’une quelconque morale qui, parfois, a tendance à simplifier les choses en opposant deux camps bien distincts : le bien et le mal. Chez le cinéaste, les deux se confondent, voire s’annulent mutuellement. Alors qu’elle souhaite seulement prendre sa revanche sur une vie qui n’a pas toujours été tendre avec elle, Nomi se laisse peu à peu corrompre par Las Vegas et finit par se comporter comme une vraie garce. Le rêve américain a un prix et les places au soleil sont chères. Pour être célèbre et plein aux as, il faut accepter de perdre son âme. Devant la caméra du Batave, la ville du péché ressemble à un cloaque clinquant où le sexe est un produit comme un autre, un enfer de strass et de paillettes où la femme n’est qu’un objet asservi aux plaisirs masculins. Rares sont les cinéastes à avoir montré l’outrance et l’obscénité avec autant d’honnêteté et de radicalité. Avec Showgirls, Verhoeven met le nez de l’oncle Sam dans sa propre merde et lui renvoie sa laideur en pleine face. Mais il ne le fait pas sans son ironie coutumière : au détour d’un plan, une enseigne lumineuse annonce l’arrivée du petit Jésus (« Jesus is coming soon »). Comme quoi, au royaume du stupre, la religion a aussi sa place. Rien d’étonnant quand on pense au puritanisme d’une certaine Amérique qui prie par-devant et baise (et flingue) par-derrière. Baiser, dans le sens de s’envoyer en l’air et trahir son prochain. Car à Sin City, la duperie et l’ambivalence règnent en maître. Entre amitié et rivalité, attraction et répulsion, la relation entre la débutante Nomi et la star Cristal a un goût de venin. Une saveur viciée qui se retrouve dans les rapports entre les hommes de pouvoir, les suppôts du showbiz, les clients fortunés et ces nanas dansant à oilpé pour faire bander tout ce beau monde. Bien avant l’affaire Weinstein, le script de Joe Basic Instinct Eszterhas dévoile les abus sexuels perpétrés en coulisses par des fumiers influents. Quand ils n’incitent pas les femmes à se prostituer, ils les violent en toute impunité, n’hésitant pas à casquer pour étouffer leurs crimes. Franchement, c’est pas la classe à Vegas. Et pas davantage à Hollywood. Car, en filigrane, c’est aussi de la mecque du cinéma dont il s’agit ici, industrie qui – de la même manière – exploite les corps et brise les rêves. Le film ne se clôt-t-il pas sur un panneau directionnel annonçant Los Angeles dans tant de kilomètres ? On imagine alors Nomi tenter sa chance là-bas et surmonter encore et toujours les mêmes obstacles… Ironie du sort, Elizabeth Berkley a vu sa carrière tuée dans l’œuf suite à l’échec critique et commercial de Showgirls. Le film aurait dû la propulser sous les feux de la rampe, il la rendra tricarde auprès des studios. Une injustice qui montre bien le sexisme en vigueur dans un milieu bien plus vénal qu’artistique. Pourtant l’actrice n’a ici pas froid aux yeux et se démène comme une possédée (ses effeuillages au « Cheetah Club » embrasent les sens), ne cachant rien de son anatomie ni de son talent pour la comédie. Son jeu apporte pas mal de nuances à son personnage, une fille à l’âme fêlée mais au caractère bien trempé, une battante dotée d’une force intérieure qui l’a protégée du miroir aux alouettes, même si au passage elle s’est laissée berner par lui. Une performance à saluer, au même titre que ce film cru, frénétique et hautement corrosif. Maudit certes, mais surtout essentiel.

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Showgirls. De Paul Verhoeven. États-Unis. 1995. 2h11. Avec : Elizabeth Berkley, Gina Gershon et Kyle MacLachlan. Maté à la téloche le 22/01/18.

LE GRAND JEU (Aaron Sorkin, 2017)

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La prodigieuse histoire vraie d’une jeune femme surdouée devenue la reine d’un gigantesque empire du jeu clandestin à Hollywood ! En 2004, la jeune Molly Bloom débarque à Los Angeles. Simple assistante, elle épaule son patron qui réunit toutes les semaines des joueurs de poker autour de parties clandestines. Virée sans ménagement, elle décide de monter son propre cercle : la mise d’entrée sera de 250 000 $ ! Très vite, les stars hollywoodiennes, les millionnaires et les grands sportifs accourent. Le succès est immédiat et vertigineux. Acculée par les agents du FBI décidés à la faire tomber, menacée par la mafia russe décidée à faire main basse sur son activité, et harcelée par des célébrités inquiètes qu’elle ne les trahisse, Molly Bloom se retrouve prise entre tous les feux… Source : allocine.fr

Quand la phénoménale Jessica Chastain nous sort le grand jeu (bon, ça c’est fait) ! Une habitude chez la comédienne qui, avec le film d’Aaron Sorkin, trouve encore une fois un rôle à sa mesure. Faut dire que le parcours étonnant de Molly Bloom a de quoi permettre à la Maya de Zero Dark Thirty de briller jusqu’aux confins de l’univers. Et même au-delà… Skieuse pro opérée à douze ans pour une méchante scoliose, « princesse du poker » organisatrice de parties pour la jet set hollywoodienne et new-yorkaise, travailleuse indépendante tabassée par la mafia et coffrée par le FBI, l’héroïne de Molly’s game suit un destin exceptionnel. Pour l’incarner à l’écran, il fallait donc une actrice exceptionnelle. D’une beauté irradiante, aveuglante, que dis-je foudroyante, la Chastain joue à fond la carte du glam et cloue son entourage sur place. Ses postures de déesse des temps modernes se figent de manière aussi naturelle que gracieuse et semblent sortir tout droit d’une toile de maître. La grande classe number one. Un festin visuel. On n’avait pas vu ça depuis Christina Hendricks dans Mad Men. Le regard clair et intense de Jessica Chastain trahit aussi les zones d’ombre planquées dans les profondeurs de son personnage. Depuis l’enfance, Molly sent la peur de l’échec lui tordre le bide. Grandir au sein d’une famille où ne pas être la meilleure est une faute, ne peut que laisser des séquelles (difficile de faire son chemin au milieu d’un père autoritaire et de frangins sportifs de haut niveau et chirurgiens). Néanmoins, la ténacité et la persévérance finissent par payer. Maline et débrouillarde, elle est parvenue à s’imposer dans un univers qu’elle ne connaissait pas (le poker, donc) et que des hommes riches et influents dirigent dans l’ombre et la lumière. Faire sa place dans une telle jungle constitue en soi un exploit. Surtout lorsque l’on est une femme. Malgré ses déboires judiciaires, Molly Bloom reste une battante dont le point de vue s’avère bien plus moral que le monde qui l’entoure. Ses petites libertés prises avec la loi ne sont rien en regard des forfaits commis par les enflures du crime organisée ou les requins de la finance. Contrairement au DiCaprio cynique et dévoyé du Loup de Wall Street, la protagoniste du Grand jeu suscite l’empathie et fait même preuve d’abnégation (elle refuse d’entraîner quiconque dans sa chute). Ce qui n’empêche pas une énergie toute scorsesienne de doper les cent quarante minutes du long métrage. Le rythme s’adapte à celui de sa super nana dont le sens de l’observation inspire le montage et la mise en scène (des cartes à jouer apparaissent à l’écran lors d’une partie décisive). Au son d’une narration en voix off, les images défilent vite et les mots fusent. Le temps passe sans que le spectateur ne s’en rende compte. Dramaturge d’exception, Sorkin met son écriture ciselée au service de ses comédiennes et comédiens. Les échanges entre Jessica Chastain et Idris Elba s’apparentent alors à une véritable leçon de cinéma où le verbe relève aussi du grand spectacle. La figure paternelle jouée par un Kevin Costner complexe et touchant apporte aussi un supplément d’émotion à une œuvre en tout point bluffante. Bref, que vous aimiez ou non le poker, il ne vous reste plus qu’une seule chose à faire : miser gros sur Le Grand jeu et l’époustouflante Jessica Chastain.

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Molly’s Game. D’Aaron Sorkin. États-Unis. 2017. 2h20. Avec : Jessica Chastain, Idris Elba et Kevin Costner. Maté en salle le 07/01/18.