SUSPIRIA 2018 : the witches are back !

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Dans la vie comme dans l’industrie du septième art, rien n’est intouchable, rien n’est sacré. Pas même un chef-d’œuvre immortel de la trempe du Suspiria de Dario Argento. Inutile d’éructer comme un Mélenchon face aux forces de l’ordre ou de vomir ses tripes comme dans Frayeurs de Fulci : aucun classique n’échappe à son remake/reboot/préquelle/suite. Si l’exercice a tout de l’opération commerciale pouvant accoucher d’une catastrophe autant industrielle qu’artistique, il arrive parfois que le miracle ait lieu. Évitant le piège de la facilité et refusant de jouer la carte de la photocopie servile et stérile, le nouveau Suspiria parvient à tirer son épingle du jeu. Pourquoi ? Parce que l’appropriation, pour ne pas dire la réinvention, est ici quasi totale et que Luca Guadagnino offre à son film une vision. Avoir un point de vue quand on s’attelle à une relecture aussi périlleuse que celle-ci s’avère non négligeable. Repenser la bombe d’Argento, c’est aussi une façon de limiter la casse au jeu des comparaisons et de tracer son propre chemin. Et celui emprunté par l’auteur de A bigger splash se montre pour le moins singulier…

Déjà, formellement parlant, Guadagnino tourne le dos à son modèle. Oubliez les fulgurances baroques de 1976 et ses couleurs qui explosent les mirettes. Place au blanc, au noir, au gris. Des nuances plus crues et cafardeuses mais qui n’empêchent nullement le malaise de suinter derrière les images, de distiller un venin insidieux. La grisaille peut elle aussi s’avérer fatale quand elle vous projette dans les limbes. Demandez à l’Isabelle Adjani de Possession. La photo plus réaliste que surréaliste de Sayombhu Mukdeeprom aurait d’ailleurs très bien pu illustrer l’opus apocalyptique de Zulawski. La sinistre présence d’un mur coupant Berlin en deux accentue encore un peu plus cette parenté. Lugubre et menaçante est la voie qui mène aux enfers.

Le fond s’en retrouve aussi complètement chamboulé. Si ce Suspiria 2018 se passe également dans les seventies, il en profite pour donner à l’ensemble un contexte historique, une toile de fond politique. La guerre froide, le terrorisme, la Shoah sont autant de thèmes « adultes » venant se greffer aux malheurs causés dans l’ombre par les sorcières de la Tanz Akademie. Le Mal ne se limite plus aux coulisses d’une école de danse, il se propage aussi dans le monde entier. À l’horreur issue de nos cauchemars les plus fous, s’ajoute celle causée par une humanité constamment tentée par l’autodestruction. Dans un même élan, les personnages s’étoffent, gagnent en épaisseur. Non contente de se sexualiser au passage, la nouvelle Susie Bannion voit également son passé resurgir pour mieux la tourmenter. Le rôle du Dr Klemperer (Lutz Ebersdorf aka… Tilda Swinton !) a même le droit à une intrigue secondaire qui s’intègre parfaitement à l’histoire principale.

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Si cette volonté d’approfondir son sujet donne à l’entreprise une identité solide, le long-métrage se montre narrativement un peu trop gourmand. Avec près de deux heures et demie au compteur, certaines longueurs se font immanquablement sentir. En se débarrassant de l’ADN giallesque de son aîné, Luca Guadagnino ne compte plus sur les meurtres gores à l’arme blanche pour rythmer son œuvre. Les amateurs de sensations fortes pourront même trouver la bête un peu avare en scène choc. Et pourtant, elles sont bien là. Peu nombreuses, il est vrai, mais elles sont franchement marquantes. Ainsi, rarement aura été aussi douloureux le sort jeté à une pauvre victime dont le corps se disloque littéralement sous nos yeux (le réalisateur fait ici preuve d’une belle imagination pour montrer comment la sorcellerie peut nuire à son prochain…). Mémorable à l’instar du sabbat final qui constitue ce que l’on a vu de plus dantesque et démentiel dans le genre depuis un bail (style La Terza madre, mais en moins bis – quoique – et en plus traumatique).

Le climax, et notamment tout ce qui se rapporte à la trajectoire de Susie, demeure la plus belle trahison faite au monument du maestro Dario. Guadagnino ose aller plus loin que son illustre prédécesseur et n’hésite pas épouser les ténèbres dans lesquelles son héroïne finira par s’épanouir. Audacieux, tout comme ces ruptures de ton faisant surgir la mélancolie ou la compassion au sein du chaos. Un basculement sensitif auquel participe grandement la musique envoûtante de Thom Yorke. Son soundtrack, à la fois riche et intimiste, est une indiscutable réussite et ajoute une pierre précieuse à l’édifice. Même constat en ce qui concerne le casting féminin, d’une excellence absolue. Le talent de Dakota Johnson explose enfin à l’écran, Tilda Swinton n’a jamais été aussi fascinante, Mia Goth continue à marquer le fantastique actuel de sa présence et la grande Renée Soutendijk (Spetters, Le Quatrième homme) se rappelle au bon souvenir des fans de Verhoeven. Mais le plus émouvant reste encore l’apparition de Jessica Harper, l’inoubliable chaperon rouge de l’original…

Certes, les allergiques aux films d’horreur arty et intellos, personnels et insolites, préféreront sans doute se retaper l’intégrale de Ma Sorcière bien-aimée (bon courage à eux). Les autres se laisseront certainement séduire par la radicalité d’un remake qui a la bonne idée de s’éloigner de son écrasante référence. Et d’exister par lui-même, de marquer sa différence (et des points) afin de tranquillement s’imposer auprès de son grand frère. Bref, ce Suspiria nouvelle manière est une proposition de cinoche forcément clivante mais totalement habitée, dont les séquences les plus intenses resteront à coup sûr dans les mémoires. Alors, un palot baveux avec Helena Markos, ça vous tente ?

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Suspiria. De Luca Guadagnino. Italie/États-Unis. 2018. 2h32. Avec : Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth…