OPÉRA (Dario Argento, 1987)

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Suite à l’accident de la cantatrice principale, une jeune chanteuse lyrique, Betty, est choisie pour interpréter le rôle de Lady Macbeth dans l’opéra de Verdi, œuvre ayant la réputation de porter malheur. Commence une série de meurtres dans l’entourage de la jeune femme qui se voit poursuivie par un mystérieux fan possessif. Source : lesfilmsducamelia.com

Après un mémorable combo dvd/blu-ray conçu avec gourmandise par Le Chat Qui Fume, Opéra peut de nouveau être admiré dans les meilleures conditions – c’est-à-dire sur la grande toile d’un cinoche – grâce au distributeur Les Films du Camélia. On ne s’en privera pas, d’autant plus que le long-métrage n’avait pas eu droit en son temps à une sortie salle dans l’Hexagone. Ce qui est plutôt aberrant puisqu’il s’agit tout de même d’un Dario Argento. Et pas de n’importe lequel. Ce manque de considération a sans doute plongé la bête momentanément dans l’oubli. Une injustice à réparer donc, la copie amputée de la vieille cassette de chez Gaumont Columbia – parue sous le titre Terreur à l’opéra, collection « Les must de l’épouvante » – ne pouvant décemment plus faire l’affaire… Après avoir produit et co-écrit au milieu des 80’s les deux Démons de Lamberto Bava (relectures jouissives d’Evil Dead), l’auteur de Ténèbres se remet derrière l’objectif pour clamer son amour envers l’art lyrique. Opéra est d’ailleurs né d’une frustration, celle de n’avoir pu monter sa propre version du Rigoletto de Giuseppe Verdi. Une mésaventure incluse dans le script du film via le personnage de Marco (Ian Charleson), transfuge du cinéma d’horreur décrit par les journaux comme un usurpateur n’ayant pas sa place parmi le staff de Lady Macbeth, un autre opéra du même Verdi. Argento en profite alors pour brocarder l’élitisme et le conservatisme d’un milieu peu enclin à mélanger les torchons et les serviettes (sans parler du comportement exécrable de la diva Mara Cecova). En creux, on peut aussi y voir une charge contre une certaine critique bourgeoise et intello pour qui faire peur sur un écran n’a rien de noble (c’était avant qu’une certaine presse ne retourne sa veste et que Dracula 3D ne se retrouve à Cannes). Comme pour fermer le clapet à la tartufferie ambiante, l’Italien étale pendant près de cent minutes toute la maestria dont il est encore capable. Et pour cause : Opéra demeure la pièce la plus généreuse, la plus folle, la plus virtuose de son réalisateur. Bien qu’elle ne surpasse pas le trio magique composé de Profondo Rosso, Suspiria et Inferno, la dixième offrande d’Argento comporte tout de même son lot de prouesses visuelles à faire chialer le De Palma de la grande époque. Fluide et légère, la caméra semble constamment en mouvement. Quand elle ne reproduit pas le point de vue d’un assassin aussi véloce qu’insaisissable, elle vole carrément dans les airs et se prend pour un corbac. À ce titre, les multiples visions subjectives des corvidés restent sacrément vertigineuses. Le tour de force technique est atteint lorsque les volatiles sont jetés à la face d’un public assistant à une représentation. Dario se fait plaisir et semble en avoir les moyens. Passé maître dans l’art de nous scotcher la rétine, le bonhomme en profite pour nous offrir le morceau de bravoure le plus spectaculaire de sa filmo. Soit le meurtre de l’infortunée Daria Nicolodi qui se mange une méchante bastos dans l’œil à travers le judas d’une porte. Mais ce n’est pas fini : la balle sort du crâne de la victime et percute un téléphone. Et tout ça dans un superbe ralenti. Impressionnant ! Rayon gore, le master of horror ne s’est donc pas assagi et orchestre des mises à mort à la brutalité paroxystique (le jeune William Copycat McNamara déguste aussi sévère, voir la photo ci-dessous). Mais l’ingéniosité argentesque n’oublie jamais ces petits détails qui font la différence et apportent une touche ludique là où on ne l’attend pas forcément (voir ce moment où le tueur doit récupérer coûte que coûte sa gourmette coincée dans la gorge de la nana qu’il vient d’occire). Encore plus tordu : le jeu vicelard imposé par le serial killer à l’héroïne. Des aiguilles empêchent la seconde de fermer les yeux pour la contraindre à regarder les forfaits du premier (Orange Mécanique style). Un dispositif troublant, voire dérangeant, qui place automatiquement le spectateur en position de voyeur. (Re)voir Opéra, c’est retrouver toute la dimension transgressive de l’horreur. Et l’époque où le genre s’accordait à merveille avec le heavy metal (celui de Steel Grave en l’occurrence). Encore une fois la bande-son s’avère très riche et mélange les influences, le rock fort côtoyant la musique classique et celle plus atmosphérique et planante de Bill Wyman et Terry Taylor. Le duo avait déjà participé à la BO de Phenomena, dont on retrouve ici la trace lors d’un climax situé dans les alpes suisses. Là encore, la nature se montre plus bienveillante que les hommes et devient un refuge inespéré. En sauvant un lézard d’une situation inconfortable, l’attachante Cristina Marsillach effectue un geste d’une bonté inattendue. À moins qu’il ne s’agisse de l’ultime lueur d’espoir d’une femme appelée à sombrer dans la folie, à l’instar d’Asia Argento dans Le Syndrome de Stendhal ? L’ambiguïté de ce final bucolique laisse à penser que le sang des innocents peut encore couler…

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Opera. De Dario Argento. Italie. 1987. 1h47. Avec : Cristina Marsillach, Ian Charleson et Daria  Nicolodi. Maté en salle le 21/07/18.