LA MORT EN DIRECT (Bertrand Tavernier, 1980)

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Condamnée par une maladie incurable, Katherine Mortenhoe est contactée par le directeur d’une chaîne de télévision, Vincent Ferriman, qui souhaite en faire la vedette de son show La mort en direct. Katherine accepte la proposition, empoche l’argent, puis prend la fuite. Roddy, le réalisateur de l’émission, qui est capable de diffuser tout ce qu’il voit grâce à une caméra implantée dans le cerveau, se lance à sa poursuite. Mais alors qu’il a gagné la confiance de Katherine et qu’il la filme à son insu, il est bientôt ébranlé par les sentiments qu’il éprouve pour elle… Source : arte.tv/fr

Un film de science-fiction, le seul de Bertrand Tavernier. Encore que le genre se fasse ici très discret et n’est justifié que par son idée de départ. Le réalisateur de La Vie et rien d’autre n’a pas besoin d’investir dans des décors futuristes et moult effets spéciaux pour nous faire croire à son histoire. Avec simplicité et sans chichis, les deux premières séquences lui suffisent pour exposer au spectateur de quoi il retourne. Un dispositif de mise en scène qui s’efface au profit des personnages et prend le contrepied de celui – intrusif, voyeuriste – testé par Roddy, l’homme caméra. Deux regards qui s’opposent et parfois se chevauchent, notamment à l’occasion de brèves visions subjectives et de prises de vues effectuées à la steadicam (le directeur de la photo, Pierre-William Glenn, prouve sa maîtrise de l’outil lors d’une poursuite effrénée en plein marché bondé). Le cinéma et la télévision s’affrontent, le premier pointant du doigt les dérives de la seconde. Car le monde de La Mort en direct n’est pas seulement celui de demain, c’est aussi celui d’aujourd’hui. Visionnaire, le film annonce l’avènement d’une real TV qui flatte les bas instincts du public en s’immisçant dans l’intimité d’autrui. Quoi de plus sensationnaliste que de filmer 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, l’agonie d’une personne condamnée ? Quelles sont les limites ? Quand l’audimat explose, il n’y en a aucunes (voir aussi l’excellent Network de Sidney Lumet pour s’en convaincre). À ce jour, TF1 et M6 (et tant d’autres) ont bien réussi à faire de la survie et de l’avilissement de l’individu un jeu et un spectacle familial… Sans foi ni loi, cette soi-disant téléréalité n’est que mensonge et manipulation. Chez Tavernier, Katherine Mortenhoe apprend sa participation à l’émission Death Watch devant un panneau publicitaire. Dupée par son propre médecin, elle est filmée à son insu et subit une pression médiatique constante. Son espace privé se réduit comme une peau de chagrin. Afin de distraire les masses (et faire un max d’audience et de blé), sa liberté lui est arrachée. Sous le prétexte fallacieux de vouloir capter l‘authenticité, le studio de télévision derrière ce coup monté, transforme l’existence de Katherine en simulacre. Les suppôts du petit écran ne reculent devant rien pour amener leur proie à se confier, s’épancher. Et apparemment, telle une mafia qui ne dit pas son nom, ils ont les moyens de vous faire parler : pognons, hommes de main, hélicoptères… Si, contrairement au crime organisé, la téloche ne vous tue pas directement, elle prend néanmoins plaisir à exhiber votre souffrance devant la terre entière. Dans une société d’images vidées de toute substance, que faire ? S’échapper. Se battre. En d’autres mots : niquer le système. Pas facile quand ledit système avance masqué pour mieux flouer sa cible. Bien que la relation Katherine/Roddy démarre sur une imposture, les choses se corsent lorsque l’expérience cathodique débouche sur un amour impossible. Trois ans avant le magnétoscope humain de Vidéodrome, Harvey Keitel joue les caméras vivantes et shoote, enregistre ce qu’il voit, encore et toujours, jusqu’à se brûler les ailes. En voix off, son épouse (formidable Thérèse Liotard) tente de lever le voile sur cet homme mystérieux, dont les seules certitudes restent ce besoin de solitude et cette peur que les feux s’éteignent. Dans un Glasgow en ruine (symbole d’un avenir sans espoir), Romy Schneider rétame le cœur. Dès ces premiers instants où elle apprend sa fin imminente, la passante du Sans-Souci transmet au spectateur une émotion qui ne va plus le lâcher. Sombre et déchirant, le film de Tavernier fait écho au destin tragique de la comédienne. Avec une grâce teintée de détresse, elle saisit la vérité qui se cache derrière la fiction et traverse le long-métrage tel un ange brisé mais pas anéanti. « Dis-leur que je n’ai pas fui » lance-t-elle à Max von Sydow avant de quitter la scène. (Re)voir La Mort en direct rappelle à quel point l’irremplaçable Romy manque au 7ème art…

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La Mort en direct. De Bertrand Tavernier. France/Allemagne. 1980. 2h05. Avec : Romy Schneider, Harvey Keitel et Harry Dean Stanton. Maté à la téloche le 18/02/18.

COUP DE TORCHON (Bertrand Tavernier, 1981)

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1938. Policier, Lucien Cordier est chargé de maintenir l’ordre à Bourkassa, bourgade de l’Afrique-Occidentale française. Lâche, il ferme les yeux sur les incidents qui agitent cette petite communauté de colons dégénérés et d’autochtones soumis. Méprisé par sa femme et son beau-frère incestueux, raillé par les proxénètes locaux, Lucien ne trouve du réconfort qu’auprès de Rose, sa maîtresse, une jolie fille roublarde battue par sa brute de mari. Lorsque son chef, un militaire abruti et raciste, lui fait prendre conscience de sa médiocrité, il entre soudain dans une colère mystique et décide de faire le ménage autour de lui… Source : arte.tv/fr

En adaptant le roman 1275 âmes de Jim Thompson, Bertrand Tavernier n’a pas oublié ce regard implacable et lucide posé sur un monde en décomposition. Dans la séquence d’ouverture, Philippe Noiret scrute des gamins faméliques en train de bouffer du sable. Témoin silencieux de cette misère du quotidien, le bonhomme a depuis longtemps accepté l’inacceptable. Sa tâche est par ailleurs des plus absurdes : faire régner l’ordre en plein chaos. Prototype même du loser patenté, Lucien Cordier se sent pourtant investi d’une mission. Mission qu’il compte mener non pas en tant que flicaillon de la République mais à titre personnel. Très vite, le personnage se montre plus malin que prévu et laisse exploser sa part d’ombre. Manipulateur homicide, il rend la justice à sa façon, c’est-à-dire sans sommation ni aucune autre forme de procès. Le dégoût de soi-même et des autres déclenche une spirale meurtrière tournant sur elle-même jusqu’à s’enterrer six pieds sous terre. En passant ce grand coup de torchon sur la fange humaine, il se place au même niveau que celle-ci et se laisse inéluctablement dévorer par elle. La vengeance de Cordier empeste le désespoir, ses actes font l’effet d’une goutte d’eau dans un océan de boue. Se noyer dans la merde pour mieux la nettoyer ne mène à rien… La bonhomie apparente et la tendresse contrariée de Noiret sont les vestiges d’une innocence perdue depuis longtemps. L’acteur – prodigieux de bout en bout – parvient à rendre attachant son rôle de crapule suintante. Dans sa façon de sublimer la défaite et l’irréparable, il y a chez lui un peu du Patrick Dewaere de Série noire (tiré lui aussi d’un bouquin de Thompson) et du Warren Oates de Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (Peckinpah, cet autre cinéaste de l’échec). Parmi la faune d’irrécupérables qui peuplent Coup de torchon, Lucien Cordier est certainement le moins pire de tous, le seul à être au moins tourmenté par ce qu’il voit, à laisser même transparaître un soupçon de compassion. Son rapprochement avec l’institutrice du village – unique personnage positif du film – n’est pas anodin, mais leur relation ne peut qu’aboutir à une impasse. Le contexte historique choisi par Tavernier lui permet de dresser un portrait féroce de la France coloniale de l’entre-deux-guerres. Le cinéaste ne rate rien du mépris de l’envahisseur blanc pour une population locale spoliée, humiliée, brutalisée. Pour illustrer cette déliquescence sociale causée par le racisme, l’hypocrisie et la veulerie, les comédiennes et les comédiens s’en donnent à cœur joie. Du fond de leur panier, les crabes nous balancent leur petit numéro et menacent constamment de faire basculer l’ensemble dans la comédie noire et satirique. Ce jeu un brin décalé n’autorise pourtant pas la poilade décomplexée, si ce n’est le rire jaune, mais provoque plutôt un rictus dérangeant, une grimace de fin du monde. Et ce sans jamais tomber dans le cabotinage, le cynisme décapant des répliques et des situations nous ramenant sans cesse à la gravité du sujet. Autour de Philippe Noiret, le shérif déchu, gravite d’autres grands noms du cinéma français. Jean-Pierre Marielle, dans un double rôle dont celui du mac bien sapé s’amusant à tirer sur des cadavres d’africains jetés à la mer. Eddy Mitchell et Stéphane Audran, frangin/frangine incestueux, bêtes et méchants. Guy Marchand, petit chef de la police très porté sur l’idée de race supérieure. Ou encore une Isabelle Huppert drôle, charnelle et imprévisible en femme battue qui aurait bien aimé flinguer elle-même son connard de mari. Une galerie de zinzins apocalyptiques qui fait de ce magistral Coup de torchon, un polar vitriolé, cruel et poisseux, soutenu à l’image par la caméra libre et aiguisée de Tavernier. Un grand nettoyage qui laisse des séquelles.

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Coup de torchon. De Bertrand Tavernier. France. 1981. 2h04. Avec : Philippe Noiret, Isabelle Huppert et Stéphane Audran. Maté à la téloche le 12/02/18.