LES SEINS DE GLACE (Georges Lautner, 1974)

Les_Seins_de_glaceFICHE TECHNIQUE Les seins de glace. De Georges Lautner. France/Italie. 1974. 1h44. Avec : Alain Delon, Mireille Darc et Claude Brasseur (et Nicoletta Machiavelli, belle du western italien : Navajo Joe, Le dernier face à face…). Genre : thriller. Sortie France : 28/08/1974. Maté à la téloche le lundi 2 octobre 2017.

DE QUOI ÇA CAUSE ? Scénariste pour la télévision, François Rollin (Claude Brasseur) se rend sur le littoral méditerranéen, espérant que la Côte d’Azur lui apportera l’inspiration qui lui fait défaut. Lors d’une promenade sur une plage déserte, il fait la connaissance de la triste et mystérieuse Peggy Lister (Mireille Darc), que son casque d’or, son manteau de fourrure et ses bottes font étonnamment ressembler à l’héroïne de sa prochaine œuvre. Tout d’abord, la jeune femme fait tout pour l’évincer, pour finir par céder à ses assiduités. Bientôt follement amoureux, François découvre qu’un mystère plane sur la jeune femme, gardée par un cerbère peu sympathique, Albert, et protégée par un énigmatique avocat, Marc Rilson (Alain Delon)… Source : telerama.fr

MON AVIS TÉLÉ Z Aux origines du film de Georges Lautner, une série noire signée Richard Matheson : Someone is bleeding (1953). L’occasion de rappeler que l’illustre romancier a non seulement pondu une pelletée de classiques de la SF et du fantastique (Je suis une légende, L’homme qui rétrécit, Le jeune homme, la mort et le temps) mais qu’en plus, on lui doit des thrillers haut de gamme. Dans cette dernière catégorie, citons également De la part des copains, lui aussi adapté au cinoche comme bon nombre d’écrits du bonhomme. Mais entrons dans le vif du sujet : Les seins de glace est une œuvre remarquable qui noie sa grande classe dans les eaux troubles de la psyché humaine. Le film commence comme un rêve. Celui d’un plumitif spécialisé dans les feuilletons radiophoniques et qui croise son propre fantasme en la personne d’une jeune femme mystérieuse. Le rêve se change en cauchemar au fur et à mesure que le passé de celle-ci se dévoile, un passé trouble ne laissant aucune place pour la romance idyllique. Cette atmosphère vaporeuse, mêlée d’une angoisse sourde, recouvre les personnages d’un linceul blanc comme l’enfer. L’insondable tristesse qui s’en dégage se lit sur le visage des comédiens, Mireille Darc et Alain Delon en tête. La première se hisse au niveau des plus mémorables blondes hitchcockiennes, même si la Deneuve du Répulsion de Polanski n’est pas non plus bien loin. Capable de passer d’un sourire mutin à une crise de peur panique en un clin d’œil, l’actrice fétiche de Lautner se montre aussi émouvante qu’inquiétante et prouve, à l’instar de son metteur en scène, qu’elle peut être aussi à l’aise dans la comédie que dans le drame. La séquence où l’actrice marche à oilpé avec un rasoir à la pogne évoque la belle époque du giallo, suspense à l’italienne dans lequel Éros et Thanatos sont étroitement liés. Le final, d’un jusqu’au-boutisme tragique, résonne comme une délivrance et devient encore plus poignant à l’aune du lien indéfectible qui unissait la regrettée Mireille et le père Delon. Ce dernier, d’une fascinante ambiguïté, est tourmenté par une dualité douloureuse qu’il tente de masquer par son autorité habituelle. Au fond de ses yeux bleus se cache une faiblesse nourrie par ses sentiments envers la Darc (so dark) lady. Face à ce duo ténébreux et torturé, Claude Brasseur constitue une sorte de contrepoint à la noirceur ambiante. Le rôle de François Rollin est à l’image de ce qu’il scribouille : fantaisiste, rocambolesque et décontracté du gland. En niant la vérité pour la façonner à sa guise, il oublie que la vie n’a rien à voir avec la fiction. Pour lui, le retour à la réalité n’en sera que plus dur… Tous les désirs convergent vers l’insaisissable « grande sauterelle » et créent un triangle amoureux où le sacrifice de soi et de l’autre reste la seule issue… Derrière la caméra, Georges Lautner emballe le tout avec un soin et une élégance qui renvoient aux grands films noirs des années 1940. Mettant de côté le ton parodique de ses célèbres comédies policières (Les tontons flingueurs, Ne nous fâchons pas), le réalisateur fait évoluer son savoir-faire coutumier vers un lyrisme discret qui confine souvent au sublime. Et ce n’est pas tout puisqu’il n’hésite pas non plus à jouer avec la paranoïa de son héroïne, tout en flirtant avec le film de trouille (la séquence du parking est un moment de tension très efficace). Le danger et la peur sont d’ailleurs également présents à travers les violons stridents du compositeur Philippe Sarde. Mais là encore, un thème d’une profonde mélancolie l’emporte sur tout le reste et bouleverse durablement l’auditoire. Ce n’est pas une valse, c’est un requiem. 5/6

Les_Seins_de_glace
Darc, Brasseur, Delon : winter is coming.