SYNGUÉ SABOUR – PIERRE DE PATIENCE (Atiq Rahimi, 2012)

Syngue-Sabour-©Benoît-Peverelli14

Au pied des montagnes de Kaboul, un héros de guerre gît dans le coma; sa jeune femme à son chevet prie pour le ramener à la vie. La guerre fratricide déchire la ville; les combattants sont à leur porte. La femme doit fuir avec ses deux enfants, abandonner son mari et se réfugier à l’autre bout de la ville, dans une maison close tenue par sa tante. De retour auprès de son époux, elle est forcée à l’amour par un jeune combattant. Contre toute attente, elle se révèle, prend conscience de son corps, libère sa parole pour confier à son mari ses souvenirs, ses désirs les plus intimes… Jusqu’à ses secrets inavouables. L’homme gisant devient alors, malgré lui, sa « syngué sabour », sa pierre de patience – cette pierre magique que l’on pose devant soi pour lui souffler tous ses secrets, ses malheurs, ses souffrances… Jusqu’à ce qu’elle éclate ! Source : allocine.fr

Âpre et sublime, le dialogue sur lequel repose Syngué Sabour n’a rien d’ordinaire. Tout d’abord parce qu’il s’agit davantage d’un monologue et que celui-ci devient, au fur et à mesure des mots et des émotions, une révolution aussi intime qu’universelle. De confidence en confidence, une injustice lacère, un cri éclate et une révolte émerge. Contrainte à survivre en pleine zone de guerre, l’héroïne – dans tous les sens du terme – d’Atiq Rahimi trouve dans la léthargie de son mari l’occasion d’être enfin écoutée. La parole qu’elle prend sans jamais la lâcher est le premier pas vers une possible évasion. Le corps et l’esprit se révèlent et se projettent au-delà des barbelés, là où être une femme n’est plus une punition. Si vivre sous les bombes est difficile, ça l’est encore plus sous une burqa… Entre quatre murs menaçant à tout moment de s’effondrer, un jeu dangereux mais vital permet à une femme invisibilisée et humiliée de prendre sa revanche sur une société patriarcale où les hommes « font la guerre parce qu’ils ne savent pas faire l’amour ». Obnubilés par leur seul plaisir, les soldats d’Allah sont incapables de satisfaire leur partenaire. Triste chair que celle imposée par des gars étrangers au désir féminin et se servant de leur bite comme d’une kalash… Dans Syngué Sabour, le personnage de Golshifteh Farahani revendique le droit de prendre son pied, de disposer de son corps comme elle l’entend. Au détour d’une étreinte aussi délicate que décisive, ses secrets inavouables se transforment en caresses bien réelles, celles d’un jeune factionnaire – atteint de bégaiement et persécuté par les siens – qu’elle guide de ses propres mains. Parmi toutes ces confessions qui résonnent comme autant de cicatrices, l’érotisme transgresse les règles d’un monde où les femmes ne sont que des bouts de viande servant avant tout à procréer. Alors que la religion tend à enfermer le personnage principal dans une réalité étouffante, la mythologie (perse et préislamique) tente plutôt de la délivrer de ses chaînes d’épouse soumise et de mère résignée. La pierre de patience du titre devient pour elle un moyen de se délester du poids des traditions et de ne pas avoir honte de ce qu’elle est. Le film joue sur l’influence – avérée ou non – du caillou magique sur les épanchements de la belle Golshifteh qui – entre lucidité et abandon – semble possédée par un démon sensuel et émancipateur. Cette ambivalence laisse poindre un soupçon de fantastique dans un contexte pas franchement enclin au merveilleux. Mais Syngué Sabour puise surtout sa force dans celle de sa protagoniste, une femme qui n’a pas peur de risquer sa peau pour une liberté aussi fragile que porteuse d’espoir. Un acte de résistance porté à bout de bras par une Golshifteh Farahani touchée par la grâce. Tout le long-métrage s’articule autour de sa performance fiévreuse et poignante. Au fil de répliques qu’elle se donne en réalité à elle-même, l’actrice franco-iranienne nous raconte l’histoire de son personnage, relate ses souvenirs, éclaire son présent et peut-être son avenir. Des révélations qui finissent par faire exploser cette lueur de vie que les dogmes les plus autoritaires ne parviennent pas toujours à éteindre. Lors d’un dernier plan d’une incandescence inouïe, Golshifteh Farahani – regard lascif, lèvres rouge vif et posture langoureuse – nous lance une invitation que l’on ne peut refuser. Et nous fait surtout passer ce message : « Femmes, soyez votre propre prophète ! ».

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Syngué Sabour. D’Atiq Rahimi. Afghanistan/France/Allemagne/Royaume-Uni. 2012. 1h42. Avec : Golshifteh Farahani, Hamidreza Javdan et Hassina Burgan. Maté en dvd le 03/02/18.