AVA : atomique rousse

Nous avions quitté Jessica Chastain – la flamboyance faite femme – avec les périssables X-Men : Dark Phoenix et Ça : Chapitre 2. Nous la retrouvons aujourd’hui à l’affiche d’Ava (non, il ne s’agit pas d’un remake du Léa Mysius). Contrairement aux deux premiers, le troisième n’atterrit pas dans les multiplexes mais directement en SVOD. Saloperie de Covid oblige. Pas grave, on s’en contentera. Même si rien ne vaut les salles obscures, les plateformes de streaming réservent parfois quelques surprises. Récemment, Netflix nous a balancé une bourrinade éreintante dans laquelle Golshifteh Farahani joue avec un lance-roquettes (Tyler Rake), du fantastique british croisant intelligemment drame migratoire et terreur crasseuse (His House) ou encore un chouette buddy movie à l’ancienne pondu par un émule de Shane Black (Le Collecteur de dettes 2). Bien sûr, le catalogue de la société au gros « N » rouge comporte également son lot de demi-molles (The Old Guard et Enola Holmes que les excellentes Charlize Theron et Millie Bobby Brown ne sauvent que partiellement). Et qu’en est-il de ce prometteur Ava ? Disons que, à l’instar du X-Men et du Ça cités plus haut, le film ne se montre guère à la hauteur de son actrice principale. Mais surtout, il prouve une chose : que rien ne peut ternir l’aura de la toujours impeccable Jessica Chastain…

Voir la révélation de The Tree of Life en train de botter des culs fait partie de ces petits bonheurs qui ne se refusent pas. Pas de bol, ce n’est pas Ava qui nous fera sauter de joie. Malgré toute l’admiration que l’on porte à notre astre roux, impossible de ne pas tirer la tronche devant ce DTV qui ne dit pas son nom. Son pitch digne d’une prod « Nu Image » (une super tueuse devient la cible de ses commanditaires et ne se montre pas franchement coopérative) trahit d’emblée le peu d’ambition qui anime le projet. L’absence de point de vue de son réalisateur, Tate Taylor, ne vient pas arranger les choses. Pourtant, dans le joli La Couleur des sentiments, le gus a offert à la Miss Chastain un très beau rôle de desperate housewife. Dans l’honorable La Fille du train, il a su faire d’Emily Blunt une belle pocharde. Ici, il ne prend même plus la peine de diriger ses comédiens (on ne sait jamais si Colin Farrell est bon ou mauvais), se contente de cadrer des décors ternes (à l’exception d’une boîte de nuit/tripot éclairée avec les néons de John Wick), laisse la seconde équipe se démerder avec les diverses empoignades (ce qui ne suffit pas à nous faire croire aux aptitudes martiales de John Malkovich)… Déjà bien faiblard question suspense et adrénaline, Ava s’enlise encore un peu plus en frayant avec le psychodrame familial ultra convenu. Caractérisés à la truelle, les proches de l’héroïne sont ainsi réduits à des clichetons ambulants…

Il ne faut donc pas s’attendre à jubiler devant une nouvelle bombe à la Atomic Blonde (ou quand le magnétisme de la Furiosa fait péter le mur de Berlin sur une BO new wave/synthpop endiablée) ou à la Piégée (la « fight girl » Gina Carano caresse de ses coups de latte cet excitant spy movie signé Soderbergh). Cela dit, et c’est un exploit, Jessica Chastain parvient à ne pas être impactée par le marasme ambiant. Ava ne valant que pour sa présence, on peut alors dire que l’essentiel est sauf. Puisque l’entreprise ne lui permet pas de s’épanouir en tant qu’action woman, lady Jessica mise tout sur la psychologie de son personnage. Elle lui apporte une dose de fragilité, un soupçon de doute, une pincée de tragédie. Ex-alcoolo en quête de sens, Ava demande à ses victimes ce qu’elles ont bien pu faire pour mériter ça. Pire, la flingueuse pro se laisse envahir par des pulsions autodestructrices. Lors d’une tentative de suicide, la Lucille Sharpe de Crimson Peak retrouve l’intensité de l’une des scènes les plus marquantes de L’Arme fatale (souvenez-vous de ce passage où Mad Mel est sur le point de se faire sauter le caisson). Ce qui n’empêche pas Jessica Chastain de nous sortir le grand jeu quand la situation l’exige (c’est toujours un régal de la voir arborer des dessus chics – ah, cette robe rouge !). Rendons-nous à l’évidence : même dans un écrin en carton, la rousse atomique irradie tout ce qui l’entoure.

Ava. De Tate Taylor. États-Unis. 2020. 1h36. Avec : Jessica Chastain, Colin Farrell, Geena Davis

FAIR GAME : trois hommes à abattre

Fair Game ? C’est le huis clos dans lequel une nana est enfermée avec un mamba ? Non, pas celui-là. La prod Joel Silver où l’explosion d’un cargo est à deux doigts de griller le popotin de Cindy Crawford et William Baldwin ? Non plus. Hum… peut-être le thriller politique avec le couple Naomi Watts/Sean Penn confronté aux mensonges de l’administration Bush ? Pas davantage. En fait, notre Fair Game se déroule en plein désert australien et relate le cauchemar vécu par Jessica (Cassandra Delaney). Responsable d’une réserve naturelle, la miss a le malheur de croiser un trio de chasseurs de kangourous. Des viandards dégénérés pour qui la jeune femme représente une « proie » de choix. Mais celle-ci ne compte pas se laisser canarder aussi facilement… Trois contre un : il n’y a rien d’équitable dans ce jeu du chat et de la souris s’achevant en jeu de la mort. S’écartant des sentiers battus du rape and revenge, le film de Mario Andreacchio décrit l’épreuve de force engagée par la victime d’un harcèlement sexiste. De provocations en représailles, d’humiliations en coups fourrés, l’agressée déclare la guerre à ses agresseurs et les expose à un retour de flamme bien mérité. Le deux camps ennemis se traquent mutuellement, ce qui contraint l’action à se déplacer constamment d’un point A (la ferme où crèche l’héroïne) vers un point B (les alentours où rôdent les sales types), et inversement. Géographiquement parlant, Fair Game se montre donc plutôt ludique (comme le titre l’indique). Bien entendu, rendre coup pour coup n’est pas une distraction anodine. Riposter demeure pour Jessica l’unique moyen de sauver sa peau. Tuer n’est pas jouer.

Nuit froide et bleutée façon Razorback, phares rouges d’un véhicule surgissant des ténèbres, plan fixe d’un kangourou touché par une bastos, écran scarifié par une typo écarlate : dès le générique d’ouverture, le spectacle s’annonce percutant, cruel, agressif. Bref, bien nasty comme il faut. En quelques minutes, ce survival en provenance du pays de George Miller montre qu’il a méchamment de la gueule. Il en a aussi sévèrement sous le capot, ce que prouve la suite des hostilités. Osons donc l’Ozploitation, le cinéma populaire des antipodes à l’heure des années 70/80. Ou l’Australie dans ce qu’elle a de plus vénère, excentrique, sexy, musclée, insolente, vicieuse. Un ADN que partage bien évidemment ce redoutable Fair Game, modèle de série B capable de faire des miracles avec peu de moyens. Quand on fait appel à des techniciens compétents, la charpente ne peut qu’être solide. Ce qui se vérifie avec la présence du regretté Andrew Lesnie au poste de chef op. Le futur collaborateur de Peter Jackson sur Le Seigneur des anneaux, King Kong, Lovely Bones et Le Hobbit (ça calme, hein ?) fignole une esthétique nourrie de fulgurances nocturnes et d’éclats diurnes, irradie l’outback d’une chaleur faisant suer la rétine. Question bourrinage, ça déménage pas mal aussi. Glenn Boswell, l’un des membres de la stunt team de Mad Max 2 (ça calme toujours, pas vrai ?) orchestre ici une course-poursuite motorisée que n’aurait pas reniée le road warrior (peu découragé par la vitesse excessive, un acteur/cascadeur sort de sa bagnole pour rejoindre celles situées en tête). Surnommé la « bête » par ses propriétaires, le pick-up des chasseurs semble d’ailleurs avoir été customisé à la mode post-apo…

Spectaculaire, Fair Game l’est d’autant plus qu’il ne manque pas d’idées folles (pour se défendre contre ses assaillants, Jessica utilise un tracteur sur lequel est fixé… une lame de scie circulaire !) et exploite jusqu’à la dernière goutte de sans-plomb tout son potentiel de destruction (le climax transforme la propriété de cette dernière en champ de bataille). Impressionnant, surtout quand on ne bénéficie pas du confort d’une grosse production et que le tournage se déroule au fin fond du bush australien. Ça, c’est de l’authentique ! Ce bout du monde, arène idéale pour un réveil dans la terreur, libère des échos constitués de synthés furibards et de batteries pilonnantes, BO hautement efficace signée Ashley Irwin. Du rythme, le réalisateur Mario Andreacchio (Fair Game reste l’œuvre la plus notable de son CV) et son monteur Andrew Prowse (un lien de parenté avec David ?) savent également en donner, soucieux qu’ils sont – comme le reste de l’équipe – de livrer le film le plus performant qui soit. Et pour cela, les gars peuvent également compter sur la comédienne Cassandra Delaney (sept ans plus tard, elle tâtera les biceps de Carl Weathers dans Hurricane Smith). Belle, blonde et bronzée (la « lady hotblood » nous offre une échappée incandescente lorsqu’elle s’étend à oilpé sur son lit et laisse l’air du ventilo caresser son divin joufflu), Cassandra/Jessica est surtout une guerrière qui s’ignore. Elle s’en prend plein la gueule mais se relève, rend au centuple ce que les trois salopards lui ont fait subir. Convaincante dans son goût du combat, la Delaney fait une action woman du tonnerre (elle se situe même au-delà du dôme). Et puis, tout le monde n’accepterait pas d’être attachée topless sur le capot d’un véhicule pour endurer un rodéo périlleux…

Évoluant dans des contrées reculées où personne ne vous entend crier, Fair Game interroge les rapports entre l’être humain et la nature. Pour celle qui tente de sauver la faune de ceux qui la détruisent, la loi du plus fort s’avère la seule issue puisque les autorités sont incapables de maintenir l’ordre (le shérif du coin ne sert à rien, sauf à remettre en cause la parole de Jessica…). Lorsque les hommes deviennent des prédateurs traquant leurs semblables, il n’y a plus de civilisation qui tienne. En réalité, la société telle qu’elle devrait être, c’est-à-dire plus juste (la protection des animaux et de notre habitat commun), s’oppose ici au chaos que sèment des rednecks guidés par leur bestialité. De prime abord, la lutte paraît s’effectuer à armes inégales. Quand l’ange de la brousse monte à cheval et se défend avec les moyens du bord, les fumiers à ses trousses utilisent de nombreux shotguns et circulent en auto ou en moto… Pourtant, à l’instar du Long Weekend de Colin Eggleston, les profanateurs de l’environnement, les fossoyeurs du vivant, les pilleurs de la biodiversité semblent avoir oublié qu’ils sont peu de chose au regard de l’immensité terrestre. Sous la forme d’un backlash sans pitié, notre planète leur rappelle qui est le boss… Face à l’enfer mécanique et la sinistre artillerie des flingueurs de marsupiaux, le monde s’allie à la ténacité d’une femme seule contre tous. Pour préserver la richesse et la singularité d’un paysage aussi âpre que fabuleux, il faut parfois se frotter aux pires rebuts de notre espèce… La sentence est sans appel mais cohérente avec cet affrontement sauvage et poisseux, tellement bien foutu et grisant que Coralie Fargeat saura s’en souvenir pour son bien nommé Revenge.

Fair Game. De Mario Andreacchio. Australie. 1986. 1h26. Avec : Cassandra Delaney, Peter Ford, David Sandford…

RAMBO – LAST BLOOD : le plus sauvage d’entre tous

Un regard fatigué et hypnotisé par les ombres. Un poing serré et un autre tenant fermement une lame vorace et punitive. Des veines saillantes dans lesquelles coulent le dernier sang… Y a pas à dire, l’affiche de Rambo : Last Blood en jette un max. À soixante-dix berges passées, Sylvester Stallone est toujours debout, à peine amoché par quelques DTV refoulant des dessous-de-bras (Évasion 2 et 3, Backtrace). L’œil du tigre prêt à rugir, l’acteur nous invite à la taverne de l’enfer pour assister à un spectacle over the top et plus venimeux que le cobra… Lors de l’épisode précédent, nous avions laissé le vétéran du Vietnam sur le chemin qui mène au ranch paternel. Portant la veste militaire de First Blood et rentrant enfin chez lui après des années d’errance guerrière à l’étranger, la silhouette de l’indompté disparaissait dans un décor digne d’un western… Onze ans plus tard, John Rambo (Sly, qui d’autre ? Le Pape François ?) bosse dans ledit ranch, situé quelque part en Arizona. Il y fait vivre son exploitation en compagnie de Maria (Adriana Jusqu’en enfer Barraza), une employée devenue une amie de la famille, et la petite-fille de celle-ci, Gabrielle (Yvette Monreal). Le jour où la gamine, partie au Mexique à la recherche d’un père qu’elle connaît à peine, est séquestrée et réduite à la prostitution par des narcos, Rambo n’a pas d’autre choix que de s’engager dans une nouvelle guerre qu’il n’a pas choisie…

S’il paraît de prime abord assez incongru, le prologue façon film catastrophe de Last Blood – dans lequel Rambo joue les bénévoles pour les services de secours – n’en démontre pas moins que le personnage reste un héros, un homme courageux n’ayant pas peur d’affronter le danger. Mais un héros tapi dans les ténèbres, surgissant à l’écran tel un cowboy spectral ne faisant plus qu’un avec la nuit profonde et mouvementée. Derrière la bravoure se dissimule un passé traumatique toujours vivace, celui du Vietnam et de ses (trop) nombreuses victimes (le plan sur les sacs mortuaires est à ce sujet éloquent). Rongé par l’idée d’avoir été le seul à survivre au « merdier » et cherchant par procuration à sauver ses défunts compagnons d’armes, l’ancien béret vert ne se cache plus du monde, mais tente de s’ouvrir à lui pour se racheter. Un chemin vers la lumière ? Non, bien au contraire. L’issue dramatique de cette séquence introductive désigne plutôt l’impuissance du bonhomme face à cette faucheuse qui lui tourne autour depuis toujours et lui colle fatalement aux basques. Dès ces premières minutes nocturnes et orageuses, nous comprenons que la trajectoire de John Rambo suivra celle du quatrième opus et prendra une tangente tout aussi amère et brutale. Désormais, pour notre rescapé de l’enfer vert, l’aube ne se lèvera plus. Seul le crépuscule l’étreindra de ses longs bras rugueux et sans chaleur…

Dès lors, l’attachement de Rambo pour Gabrielle devient pour le premier une bouée de sauvetage l’empêchant de se noyer dans les abysses. L’histoire prend le temps de faire exister cette relation filiale, de tisser des liens entre deux individus ayant été confrontés au rejet (l’un a été abandonné par son pays, l’autre par son géniteur). Entre ce type coincé dans les limbes et cette ado en quête d’identité, l’émotion s’insinue et rend encore plus douloureuse la tempête à venir… Car la grande force (et l’audace) du film d’Adrian Grunberg est de faire de Rambo un psychopathe qui s’ignore, un chevalier noir instable et sous cacheton, un parano dormant dans un bunker et tentant de contrôler la bête qui sommeille en lui. Il suffit de voir l’imposant dédale qu’il a construit sous sa propriété pour comprendre que le côté obscur a fini par dévorer l’ancien bidasse. Si ce traitement sombre et atrabilaire jure avec le personnage tel qu’il a été conçu pour le First Blood de Ted Kotcheff, il se rapproche néanmoins du « tueur » implacable dépeint par David Morrell dans le roman à l’origine de la saga. Un retour aux sources non pas cinématographiques mais littéraires, qui tourne le dos aux conventions mainstream pour oser faire d’une icône populaire un protagoniste ambivalent, semant le chaos sans prêchi-prêcha et avec une fureur inespérée…

Parce qu’il embrasse frontalement, comme le dantesque John Rambo, la noirceur viscérale de son sujet, Last Blood opte pour une approche radicale, ce qui revient forcément à s’écarter des tendances actuelles. Comme à la grande époque des années 70/80, le long-métrage braconne sur les terres du revenge movie, genre sulfureux se plaisant souvent à flatter les bas instincts du spectateur. Ainsi, les exactions commises par les membres sans foi ni loi du cartel mexicain (traite des femmes et prostitution forcée) justifient sans détour la vengeance de notre chien de guerre (après avoir vu de telles ordures à l’œuvre, on n’a qu’une seule envie : les voir se faire exploser la tronche). Dans le cadre d’une (très) méchante série B de luxe, l’effet devient grisant et n’a rien de blâmable pour peu que l’on accepte les vertus cathartiques de la fiction (dans la vie réelle, les innocentes sont rarement sauvées par des justiciers, les innombrables victimes de féminicide enterrées à Ciudad Juárez sont là pour le prouver). Bien plus proche d’un Harry Brown que de Trois enterrements, ce « dernier sang » se distingue d’un banal Taken par son fatalisme prégnant, ses élans funèbres (impossible de passer à côté de ce très beau plan à la Impitoyable : Sly se recueillant devant une sépulture abritée sous un arbre aux branches tombantes) et sa hargne proprement cataclysmique…

À ce propos, bonne nouvelle : Stallone ne s’est pas assagi avec le temps. On l’a rarement vu aussi vénère, enragé, sans pitié. Qu’il utilise un marteau façon Old Boy ou piège un à un les proxo-trafiquants dans son repaire (le carnage final est jouissivement gorasse), le comédien prouve qu’il aurait pu faire un punisher des plus convaincants. Le corps usé mais solide comme un roc, Sly en impose plus que jamais, amenant avec lui la légende Rambo et en remontrant encore à la concurrence. La violence qu’il encaisse et redistribue au centuple est celle d’un monde où la paix n’est qu’une illusion, où l’innocence n’a pas sa place, où l’exploitation des êtres humains n’observe aucune limite. Si, contre toute attente, un brin d’espoir parvient à s’échapper de ce foutu brasier, c’est grâce à l’inaltérable combativité de Rambo, un baroudeur toujours « prêt à mourir pour quelque chose, plutôt que vivre pour rien ». Une autre référence à John Rambo devrait, quant à elle, déjouer toute analyse politique : « Je n’ai pas tué pour mon pays, j’ai tué pour moi ». C’est aussi le cas de Last Blood dont le final convoque avant toutes choses l’un des thèmes majeurs du western : les grands espaces et leurs frontières… Oublions donc le vil Trump et constatons plutôt les progrès effectués par Grunberg depuis son Kill the Gringo (plus de maîtrise, moins de shaky cam). Écoutons le symphonique bourrin toujours aussi inspiré de Brian Tyler (avec en prime, quelques extraits empruntés à Goldsmith). Notons la présence au générique de la trop rare Paz Vega, la sensuelle Lucia de Julio Medem. Et saluons ce Rambo V pour la puissance du coup qu’il nous assène à l’estomac.

Rambo : Last Blood. D’Adrian Grunberg. États-Unis. 2019. 1h40. Avec : Sylvester Stallone, Paz Vega, Adriana Barraza…

RAMBO : lonely are the brave

« Quels sont les crétins qui ont regardé Rambo, hier soir ? ». Cette question, elle m’avait été posée à moi et à mes camarades de classe de CM2 par notre cher professeur. Fier de sa saillie sarcastique, ce grand con jouissait certainement dans son froc rien qu’à l’idée de se payer la tronche de mômes de dix, onze ans. Bien entendu, aucun de nous n’avait osé répondre à cette méchanceté gratuite déguisée en supériorité intellectuelle. Peu enclins à devenir la cible d’une moquerie déclenchée par l’instit, les « crétins » en question n’avaient pas moufté. De toute façon, l’instant était peu propice au coming out ou au débat. J’avais donc fermé ma gueule, me sentant juste insulté et coupable d’avoir vu un film jugé par le « maître » comme le symbole de l’idiotie du cinéma populaire américain… Comme quoi, on peut donner des cours à des élèves, leur montrer comment poser une division, leur faire lire du Marcel Pagnol, conjuguer le verbe être à tous les temps et ne pas toujours savoir de quoi on parle (tout en se comportant au passage comme un adulte con-descendant)…

Ce souvenir d’enfance sur fond de pédagogie douteuse démontre à quel point le mythe Rambo a pu être incompris, voire tourné en ridicule. Célébrée de par le monde, imitée par le cinoche d’exploitation, multi parodiée, la saga initiée par Ted Kotcheff a longtemps été la cible privilégiée des détracteurs de l’entertainment hollywoodien. Les préjugés se sont encore plus accentués avec le succès phénoménal de l’hargneux et fichtrement pétaradant Rambo II : la Mission, opus récupéré et dénaturé par la classe politique de l’époque (Reagan en avait fait une œuvre de propagande au grand dam de Sly). Les choses ne se sont pas non plus arrangées avec le mal-aimé et mésestimé Rambo III, superbe bande d’aventure old school réhabilitée dans les pages du dernier hors-série de Mad Movies. Quant au miraculeux et monstrueux John Rambo, la même rengaine que pour Rocky Balboa s’est faite entendre : « Quoi, un nouveau Rambo ? Mais c’est passé de mode ! Et puis Stallone, il est pas un peu trop vieux pour ces conneries ? ». En attendant de voir, avec un peu de recul, si les a priori ont persisté à propos du récent Rambo : Last Blood, l’heure est venue de redécouvrir en salle le chef-d’œuvre inaugural, celui qui a versé le premier sang et a donné naissance à un héros de légende…

Cette image de bourrin cocardier véhiculée par des ignorants autosatisfaits ne tient pas une seule seconde face à ce premier Rambo. Ces mêmes incultes ressemblent au shérif Teasle et à sa clique, des inconscients cherchant des noises à John J. et se lançant à sa poursuite jusqu’à l’absurde. Ils ne connaissent pas leur adversaire, le sous-estiment clairement et, par orgueil, s’acharnent à vouloir sa peau (mention spéciale à ces « guerriers du dimanche » de la garde nationale, des amateurs collectionnant les bourdes et pressés de rentrer chez eux pour le dîner). L’intelligence du propos est de montrer que la situation s’envenime à cause des « représentants » de la loi. Le fugitif, lui, n’est qu’un type stigmatisé, acculé, brutalisé, contraint de répondre à la violence pour sauver sa peau. Considéré par le colonel Trautman comme le meilleur dans l’art du combat, Rambo ne tue pourtant qu’un seul de ses ennemis (le sadique Galt) et encore accidentellement. Pour le reste, le soldat d’élite se révèle suffisamment expert dans son domaine pour neutraliser ses poursuivants sans avoir besoin de les achever. Fin stratège, notre homme fait de la forêt dans laquelle il se faufile son propre terrain de chasse, y élabore des pièges aussi rustiques qu’imparables et divise les troupes à ses trousses pour mieux régner sur elles.

Rambo se situe donc bien loin du cliché de la brute belliciste qui lui colle à l’épiderme. Lorsque sa traque atteint le point de non-retour, il tente même de se rendre afin que d’autres morts ne soient plus à déplorer… Traité comme un vulgaire vagabond aux « cheveux longs », le bonhomme est rejeté par son propre pays parce qu’il porte en lui (et malgré lui) l’échec de la guerre du Vietnam. Celui qui voulait juste aller se restaurer à « Ploucville », devient le paria d’une nation qui voudrait bien balayer son passé sous le tapis et ne plus avoir honte d’elle-même. Avant tout victime d’une injustice et de l’intolérance de ses contemporains, John J. Rambo se retrouve sans foyer, sans amis. Sa dernière promesse de chaleur humaine, il la perd quand il apprend soudainement le décès de son frère d’arme, rongé jusqu’à l’os par un cancer dû à cette saloperie d’agent orange. Ce bled que l’on appelle Hope n’a décidément aucun espoir à offrir à ceux qui le traverse… Seul, le viet vet n’est alors plus qu’un fantôme errant sur les routes. Une fois poussé à bout par la flicaille zélée des environs, il redevient ce bidasse d’exception crée par l’armée. Et tandis que le récit bascule dans l’affrontement, la guerre recommence et les cauchemars qui vont avec…

A l’instar du Christopher Walken de The Deer Hunter et du William Devane de Rolling Thunder, John Rambo souffre de stress post-traumatique et dissimule des cicatrices aussi bien physiques que psychologiques. Très vite, l’Histoire se répète et les montagnes blanches de la Colombie-Britannique se confondent avec l’enfer vert du sud-est asiatique. Hanté par des flashbacks dévoilant toute l’horreur du « merdier », le protagoniste finit par perdre pied avec la réalité. En témoigne un dernier acte en forme de pétage de plomb où le vétéran compte bien réduire en miettes cette bonne vieille ville de Hope. Mais en lieu et place du massacre attendu, c’est sur une explosion d’émotion que se dénoue First Blood. Ceux qui pensent encore que Sylvester Stallone n’a jamais été un bon acteur peuvent ravaler leur morve : l’acteur se révèle ici déchirant et donne tout ce qu’il a dans le bide pour traduire la tragédie qui coule dans les veines de Rambo. À cet instant, sans son M60 et face au gouffre qui l’aspire inexorablement, ce dernier semble presque redevenir un enfant. Enfant qui éclate en sanglots et pose sa tête sur l’épaule de son père de substitution, Samuel Trautman… À ce propos, voir le film en VO permet de constater que la voix de Sly apporte un peu plus de vulnérabilité à son personnage (et ce même si le fameux doublage d’Alain Dorval reste indissociable du rôle et du comédien).

De cet innocent profondément meurtri, Sylvester Stallone (également coscénariste) en a fait un héros et non un sociopathe à la Travis Bickle, le « taxi driver » de Scorsese. Malmené par une patrie pour laquelle il a tout sacrifié, son Rambo parvient pourtant à faire les bons choix, même si ses démons intérieurs l’empêcheront à tout jamais de retrouver la paix. Pour atteindre celle-ci, le chemin est long (« It’s a long road », confirme la chanson du générique de fin) et semé d’embûches, comme en avait déjà fait l’amère expérience le mountain man Jeremiah Johnson. Le paradoxe étant que, pour fuir la violence, il faut parfois se battre… Moins radical et pessimiste que sa source littéraire (le roman de David Morrell), le film n’en demeure pas moins critique envers cette société américaine incapable de se regarder en face après avoir envoyé des « boys » périr à l’autre bout du monde. Il y a dans ce Rambo, encore un peu du nouvel Hollywood des 70’s (Le Retour, Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now). Tout en ayant aussi un pied boueux dans les années 1980. Voilà sans doute pourquoi la narration s’avère d’une fluidité exceptionnelle. Le moindre morceau de gras qui aurait pu enrayer la machine a été soigneusement fondu au lance-flammes. Faut dire que, d’un premier montage de plus de trois heures, nous sommes passés à une version définitive d’environ une heure et demie. Plus efficace, plus haletant, tu meurs avec un couteau de chasse dans le fondement. Aïe.

Après s’être réveillé dans la terreur de l’outback australien et avant de retourner vers l’enfer en compagnie de Gene Hackman, Ted Kotcheff répond à l’appel de la forêt dans ce que l’on peut considérer comme le sommet de sa carrière. Marchant sur les pas du Walter Hill de Sans retour (1981) à qui il emprunte le chef op Andrew Laszlo, le cinéaste canadien orchestre un modèle de péloche d’aventure et d’action, signe une référence du survival racé et rythmé. Les morceaux de bravoure (tous anthologiques) se succèdent sans jamais sacrifier les contours socio-politiques de son sujet, ni le profil évolutif de son principal protagoniste. Cet aspect intimiste, omniprésent malgré l’adrénaline, fait toute la valeur de First Blood. Ce que souligne également le thème immortel du grand Jerry Goldsmith qui, avec ses élans mélancoliques, capte à merveille la détresse de l’ancien béret vert. Et lorsque vient l’heure du danger et de la confrontation, le score du compositeur acquiert une dimension martiale dévastatrice que seules les BO de Rambo II et III viendront surpasser. Tandis que la bande-son se déchaîne, Big Sly façonne une deuxième icône du 7ème art après Rocky, Brian Dennehy livre sa performance la plus mémorable avec celle de Pacte avec un tueur et Richard Crenna remplace haut la pogne un Kirk Douglas débarqué en plein tournage à cause de ses caprices. Rien que du solide, en somme. Normal pour un classique inoxydable comme Rambo. N’en déplaise à mon vieux prof de CM2.

First Blood. De Ted Kotcheff. États-Unis. 1982. 1h37. Avec : Sylvester Stallone, Richard Crenna, Brian Dennehy…

THE NIGHT COMES FOR US : Indonesia on fire !

En matant The Night comes for us, je n’ai cessé de me demander : « Mais bordel, c’est quoi ce film de malade ? ». Difficile de répondre à cette question sur le moment, tant je reste bouche bée devant la fureur apocalyptique qui explose sous mes yeux. Le derche cloué façon Jésus-Christ, je laisse la bête me rugir à la gueule et me pulvériser les synapses. Comme tant d’autres, je ne suis qu’une victime consentante prenant son panard face au chaos que l’art sublime. Impossible de ne pas en redemander. Souvenez-vous comment le diptyque The Raid (2011/2014) nous avait déjà tuméfié de partout en envoyant dans la stratosphère le cinoche qui dézingue…

Venant lui aussi d’Indonésie, The Night comes for us rivalise sans peine avec les performances dévastatrices de Gareth Evans. Un exploit que l’on doit à Timo Tjahjanto, jeune prodige du film de genre made in Asia. Sous le pseudo de « Mo Brothers », il signe avec son compère Kimo Stamboel, une poignée de longs-métrages placés sous le signe de la douleur extrême et de la noirceur corrosive, à commencer par les bien nommés Macabre (2009) et Killers (2014). Entre ces deux attaques nucléaires sur nos tripes, Timo se la joue solo et fait méchamment saigner les films à sketches The ABCs of Death (2012) et V/H/S/2 (2013). Les frères Mo se retrouvent ensuite pour la mise en chantier de Headshot (2016) et montrent ce qu’ils ont dans le bide en matière d’action. Le résultat se révèle tout simplement énorme et fait déjà très très mal (normal puisque c’est Iko The Raid Uwais qui distribue ici les pains, bien secondé par Julie The Raid 2 Estelle, qui dit mieux ?). Mais ce n’est encore rien en comparaison de ce qui nous attend avec le définitif The Night comes for us

Après un petit détour par la case épouvante domestique et zinzin (May the devil take you, 2018), Timo Tjahjanto revient donc tout détruire sur son passage avec cette « nuit qui vient pour nous », et ce sans l’aide de son acolyte Kimo. La « nuit » en question est avant tout celle de Ito (Joe Taslim), l’un des tueurs d’élite chargés de surveiller le bizness maritime des triades chinoises. Un jour, le bonhomme refuse d’exécuter la gamine d’un village côtier que lui et ses collègues ont décimé. Un sursaut d’humanité qui lui coûte cher puisqu’il se retrouve avec ses anciens employeurs au cul et un certain Arian (Iko Uwais) aux basques. Ce dernier n’est autre que l’ex-pote et le nouveau rival d’Ito. Des hostilités qui vont mettre Jakarta à feu et à sang. Et tout ça sans dragon furax…

Celles et ceux qui voudront se poiler iront voir le remake du Corniaud actuellement dans les multiplexes (Fast & Furious : Hobbs & Shaw). Les autres se mangeront en pleine poire les enfers que déchaîne ce dingue de Timo. Dire de The Night comes for us qu’il s’agit d’une sévère mandale serait très loin de la vérité. Pour être plus juste, il faudrait imaginer une grenade que l’on nous insérerait dans le bec et qui nous atomiserait littéralement la tronche. C’est ça The Night comes for us. La preuve avec cette séquence d’ouverture qui donne le ton : sur une plage jonchée de cadavres encore fumants, des innocents sont abattus sans état d’âme par des hommes armés de kalach. Des exactions qui soulèvent le cœur et semblent sortir tout droit d’un film de guerre (on pense à l’intro dantesque du Traqué de Friedkin et aux passages les plus éprouvants du John Rambo de Sly).

Si cette entrée en matière laisse sous le choc, ce qui suit coupe le souffle. D’une sauvagerie inouïe, The Night comes for us relie l’action à l’horreur en décuplant la violence de ses combats. Plus qu’à mains nues ou en effectuant des mawashi geri, les affrontements se font surtout à la machette bien aiguisée (et non stérilisée) ou avec toute arme pouvant trancher, égorger, déchiqueter, démembrer, écharper, tailler, raccourcir ses ennemis (mention spéciale à cette sorte de yo-yo à fil coupant). Avec à la clé un spectacle bien plus gore que tous les chapitres de la saga Vendredi 13 réunis ! Ce n’est pas ce brave Jason qui aurait eu l’idée d’enfoncer une lame de cutter dans la bouche de son voisin pour lui agrandir le sourire de l’intérieur… Chaque baston relève ainsi du massacre virtuose, radical, jusqu’au-boutiste, total. Une frénésie qui s’étale sur deux heures et ne faiblit jamais (quelques pauses dans le récit nous permettent néanmoins de respirer un peu). En un mot : hallucinant. Télé 7 Jours en utiliserait plutôt trois : âmes sensibles s’abstenir.

Oui, j’ai dit virtuose. Car un carnage aussi sidérant tournerait rapidement à vide sans l’implication inébranlable et le culot kamikaze de toute une équipe. Contrairement au pénible The Villainess (attention, l’abus de FPS peut déclencher des migraines ophtalmiques), The Night comes for us ne laisse aucune facétie visuelle parasiter la lisibilité de ses morceaux de bravoure. Accompagnant avec fluidité et vélocité les prouesses cataclysmiques de ses actrices/acteurs, la mise en scène se met clairement au service du show et valorise les moindres détails d’une chorégraphie savamment millimétrée. À ce titre, les esthètes ne sont pas prêts d’oublier les fulgurances du duel final entre Iko Uwais et Joe Taslim (plus brutal et viscéral, tu t’allonges !), ni les interventions foutrement musclées d’une Julie Estelle (« Hammer girl » forever) se fritant avec le sosie de Lagertha, la guerrière de la série Vikings (je vous présente Hannah Al Rashid, vue dans Modus Anomali et V/H/S/2). En un mot : redoutable. « Sale, répugnant, scandaleux ! » me hurle dans les esgourdes, Geneviève de Fontenay.

Avec un tel sens du mouvement cinématographique, la forme ne peut que supplanter le fond. Et pourtant, Tjahjanto parvient à débusquer avec justesse le sentiment de dégoût obscurcissant l’âme d’Ito. Dégoût de lui-même et des atrocités commises pour le compte des salopards du crime organisé. L’auteur de Headshot aborde la rédemption de son protagoniste sans excès mélo (on aurait pu craindre le pire concernant sa relation avec la môme qu’il a épargnée) et montre que la nuit devient un cercueil pour celui dont la conscience ne se réveille jamais. Un peu de profondeur dans un monde de brutes, en somme. Avec en prime, un petit côté John Woo dans la description de cette amitié contrariée et ambivalente entre Ito et Arian, deux (anti)héros amis/ennemis embarqués dans un face-à-face aux contours tragiques…

Tour de force provoquant un séisme de magnitude 9 sur l’échelle de Bruce Lee, The Night comes for us rejoint À toute épreuve, The Blade, Battle Royale et bien sûr The Raid 2 dans la catégorie orient vraiment extrême. Je sors donc de cette expérience filmique totalement lessivé et avec la certitude que je viens de voir le plus incroyable, le plus monstrueux, le plus orgasmique des coups de bourre du 7ème art. À vous d’aller vérifier sur Netflix si je ne vous ai pas trop raconté de conneries…

The Night comes for us. De Timo Tjahjanto. Indonésie. 2018. 2h00. Avec : Joe Taslim, Iko Uwais, Julie Estelle…

ULTIME VIOLENCE + NINJA lll : the way of the Cannon part 2

« SEUL UN NINJA PEUT VAINCRE UN NINJA ! »

Fini de rigoler ! Après un Implacable Ninja (1981) sympathique mais franchement perfectible (et, quoi qu’il en soit, très rentable pour les Go-Go Boys), l’art du ninjutsu peut enfin exploser à l’écran avec Ultime Violence (aka Revenge of the Ninja, 1983). Une suite qui fait opérer à la trilogie Ninja de Cannon Group un bond qualitatif des plus substantiels. Première bonne idée : remplacer un Franco Nero peu crédible en émule de Chuck Norris par un Shô Kosugi promu tête d’affiche et sachant réellement lever la jambe. Deuxième bonne idée : reléguer Menahem Golan au seul poste de producteur et engager le plus inspiré Sam Firstenberg à la mise en scène. Troisième bonne idée : couper les ponts narratifs avec le précédent épisode, modifier les personnages et s’inscrire uniquement dans une continuité thématique. Voilà comment Ultime Violence parvient à réparer les erreurs de son aîné et à lui mettre la misère…

Au Japon, des ninjas sans foi ni loi abattent froidement hommes, femmes et enfants. Tous des proches d’un autre ninja, Cho Osaki (Shô Kosugi). Avec son fils Kane (Kane Kosugi, fils de), le seul survivant du massacre, Cho s’exile aux États-Unis afin de rompre la chaîne de la violence. Une fois là-bas, il bosse dans la galerie d’art de son pote Braden (Arthur Roberts) et semble enfin avoir trouvé la paix. Jusqu’au jour où, fatalement, les hostilités reprennent… Le film commence très fort, avec en guise d’ouverture un carnage hallucinant, celui dont est victime la quasi-totalité de la famille du héros. La sauvagerie inouïe de cette intro (même les gamins ne sont pas épargnés), démontre d’emblée toute la force de frappe d’Ultime Violence. Résultat : nous sommes déjà sur le derche alors que le film vient à peine de commencer. Accrochez-vous car le reste est du même tonneau.

Faut dire que Sam Firstenberg n’est pas Menahem Golan, le réalisateur d’Enter the Ninja. Là où le second ne sait pas vraiment mettre en valeur ses vedettes d’un nouveau genre, le premier ne fait pas de ses ninjas des figures secondaires et les dévoile dans toute leur splendeur, cadrant leurs techniques de combat en plan large, avec des angles variés et un montage dynamique. Les bastons gagnent alors en lisibilité, ce qui ajoute énormément au plaisir du spectateur. D’autant plus que les morceaux de bravoure étonnent de par leur jusqu’au-boutisme et ne sont jamais bâclés malgré le budget modeste alloué à l’entreprise. Outre le fameux prologue et une course-poursuite entre le Shô et les proprios d’un van roulant à tombeau ouvert, la folle énergie et l’extrême générosité de Revenge of the Ninja culminent lors du face-à-face final entre Kosugi et un ninja diabolique au masque argenté (belle idée visuelle).

Se déroulant sur le toit d’un immense building de Salt Lake City, ce climax épique (presque quinze minutes au compteur) déploie tous les artifices du ninja et bien plus encore : bombinettes à fumée, mini lance-flammes dissimulés dans les poignets (!), mannequins en mousse pour tromper l’ennemi (!!)… C’est carrément de la prestidigitation ! Lui aussi un peu magicien, Shô Kosugi met toutes ses compétences martiales au service d’un B aussi fantaisiste que redoutable et s’impose, à travers des scènes d’action kamikazes et inventives, comme la nouvelle star du genre. Il se paye même le luxe d’offrir à son perso une dimension tragique, celle d’un homme constamment rattrapé par la violence où qu’il soit… De quoi faire pardonner un rôle féminin peu gratifiant campé par la blonde Ashley Ferrare, également aperçue en 1984 dans un épisode de la série L’Homme au Katana avec Lee Van Cleef et… Shô Kosugi.

Ce Ninja III aurait pu se la couler douce, raconter encore et encore la même histoire, sans prendre de risques et engranger pépère un maximum de recettes. Seulement voilà, le Bis a ses raisons que la raison ignore et s’hasarde parfois dans des concepts merveilleusement improbables. L’hybridation à l’œuvre dans ce troisième volet semble être née d’une expérience contre nature. Si, à l’instar d’Ultime Violence, cette suite ne reprend ni l’histoire ni les personnages de son prédécesseur, de ninja il en est toujours question, avec ce qu’il faut de pirouettes endiablées, de cascades de ouf et de coups de nunchaku bien placés. Là où les choses se corsent, c’est que ce projet subit l’influence inattendue d’un film ayant rapporté pas mal de brouzoufs en 1983 : Flashdance ! Et ce n’est pas tout puisque, à ce plat déjà bien relevé, s’ajoute une bonne louche de… L’Exorciste ! Autant dire que Ninja III : The Domination verse carrément dans le fantastique le plus débridé. Et heureusement, la tambouille s’avère loin d’être indigeste…

Dans le désert de l’Arizona, tous les flics de la région se lancent à la poursuite du « black ninja » (David Chung) et finissent par le cribler de balles. Ce dernier, mal en point, a toute de même suffisamment de force pour s’enfuir. Dans son agonie, il croise la route de Christie (Lucinda Dickey), une employée des télécoms, également prof d’aérobic. Avant de succomber à ses blessures, le « black ninja » transfert son esprit dans le corps de la jeune femme. Son plan : se servir d’elle pour se venger des policiers qui l’ont flingué… Shô Kosugi parvient à se greffer à ce pitch via un flashback nippon où le fameux ninja noir lui crève un œil. Ce qui motive le Shiro Tanaka de Rage of Honor à s’amener aux States pour aider Christie à se débarrasser du démoniaque squatteur d’âme. Un rôle presque secondaire mais utile au récit. Avec un bandeau de pirate sur la face, l’acteur a en outre tout le loisir de s’exprimer dans de grands moments de joutes pelliculées (cf. cette bagarre dans un temple que n’aurait pas renié le Tsui Hark de Zu, les guerriers de la montagne magique).

Reprenant le cadre urbain du deuxième épisode (avec quelques décors désertiques en plus) ainsi que son implacable thème musical (qui donne envie d’effectuer des roulés-boulés aériens dans les bois voisins), Ninja III rivalise avec Ultime Violence niveau entertainment shooté à l’adrénaline. Avec le retour du très doué Sam Firstenberg aux commandes, il ne pouvait en être autrement. Il suffit de voir les préliminaires dantesques qu’il nous réserve pour s’en convaincre. Si l’on accepte de fermer les yeux sur quelques raccords rock’n’roll, impossible de ne pas rester bouche bée devant les exploits d’un « black ninja » quasi increvable, butant à lui tout seul une armada de flics, sautant sur le toit d’une voiture de patrouille filant à toute allure, s’agrippant à un hélico en plein vol et se faisant au final trouer comme une passoire avant de déclarer forfait. Le spectacle est copieux, jouissif, total. Même avec peu de moyens, le film ne se refuse pas la démesure ni ne recule devant les trouvailles les plus barrées.

Mais ce qui fait toute la singularité frappadingue de ce dernier Ninja demeure la possession subie par l’héroïne et dont les effets surnaturels à la Poltergeist (ou à la S.O.S fantômes) se manifestent jusque dans sa chambre à coucher (le mobilier bouge tout seul, tout comme le katana du « black ninja » qui se met à briller dans la nuit). On a même le droit à une séance d’exorcisme éclairée façon Mario Bava et animée par James « Lo Pan » Hong ! Ultra fun, au même titre que ces instants de grâce où Lucinda Dickey rend hommage à Véronique et Davina (toutouyoutou style sur fond de tubes pop 80’s !). Remarquée dans les « breakdance movies » de la Cannon (les deux Breakin’), la comédienne ne démérite pas et s’impose dans un emploi aussi physique que nawakesque. Par ailleurs, voir une femme en lieu et place du traditionnel héros viril a quelque chose de révolutionnaire pour l’époque, surtout dans le cadre d’une prod Golan/Globus. L’une des nombreuses qualités d’une joyeuseté purement Bis et, osons le dire, carrément culte…

Alors que L’Implacable Ninja et Ultime Violence cassent la baraque, le public répond beaucoup moins présent à l’invitation lancée par Ninja III. Un échec que ce gougnafier de Menahem impute au premier rôle féminin et non à l’imagination farfelue d’une mixture un peu trop délirante pour les spectateurs des années 1980… Pas grave, Cannon Group embraye sur un autre cycle ninja, toujours empaqueté (à quelques exceptions près) par le fidèle Firstenberg et incarné cette fois-ci par Michael Dudikoff (la série des American Ninja, Avenging Force…). Le genre s’essouffle lorsque le phénomène JCVD impose une nouvelle mode avec Bloodsport (1988), une affaire lucrative qui remet temporairement à flot la firme de Golan et Globus. Après Ninja III, Shô Kosugi tourne une dernière péloche pour la Cannon, Nine Deaths of the Ninja (1985); et renfile sa combinaison d’assassin d’élite dans un diptyque signé Gordon Hessler, Prière pour un tueur (1985) et La Rage de l’honneur (1987). Puis, hors Cannon, les choses dégénèrent pour nos amis les ninjas. En témoignent les Z psychotroniques de Godfrey Ho (l’inénarrable Ninja Terminator, 1985) ou les aberrations familiales type Les Tortues Ninja (1990) et Ninja Kids (1992). C’est la fin d’une époque. Il faut attendre le crépuscule des années 2000 pour voir débouler le digne successeur d’une bombe comme Ultime Violence : le sobrement nommé Ninja (Isaac Florentine, 2009). Du B movie bien gaulé et sans chichis auquel il faut adjoindre sa très bonne suite, Ninja 2 : Shadow of a Tear (Florentine again, 2013). Dans ce dernier, on retrouve au générique un certain Kane Kosugi. La boucle ninja est bouclée.

Revenge of the Ninja. De Sam Firstenberg. États-Unis. 1983. 1h29. Avec : Shô Kosugi, Arthur Roberts, Ashley Ferrare…

Ninja III : The Domination. De Sam Firstenberg. États-Unis. 1984. 1h32. Avec : Lucinda Dickey, Shô Kosugi, Jordan Bennett…

L’IMPLACABLE NINJA : the way of the Cannon part 1

« DE TOUS LES ARTS MARTIAUX, SEUL LE NINJUTSU CONDUIT À LA MORT… »

Ils étaient déjà là en 1967 dans le James Bond On ne vit que deux fois, en 1975 dans le Tueur d’élite de Sam Peckinpah et en 1980 dans La Fureur du Juste avec Chuck Norris. Discrétos et sans se faire pécho, ils ont tranquillement infiltré le cinoche occidental sans que celui-ci ne les remarque. Normal puisque « Ils » désigne… les Ninjaaas !!! Des as du camouflage venus du Japon féodal et rompus aux arts martiaux ! Des super espions et des machines à tuer qui se retrouvent, en 1981, au centre du premier grand succès de Cannon Group : L’Implacable Ninja. Cette œuvre séminale est à l’origine de la ninja mania qui déferle sur les écrans du monde entier durant les turbulentes 80’s; et relance par la même occase l’intérêt du public pour la baston exotique. Après des débuts difficiles au sein d’une Cannon acquise en 1979 (le bide du musical BIM Stars aka The Apple), Menahem Golan et Yoram Globus se font enfin des couilles en or et s’imposent d’emblée comme les rois de la série B qui débourre. L’accueil plus que favorable reçu par L’Implacable Ninja justifie l’existence d’au moins deux suites : Ultime Violence (Revenge of the Ninja, 1983) et Ninja III (Ninja III : the Domination, 1984). Deux autres titres formant une trilogie excentrique, décomplexée, réjouissante. Des témoins d’une autre époque, du temps où une compagnie indépendante faisait la nique aux majors hollywoodiennes, à (re)découvrir le cul posé sur son tatami, le katana bien en pogne. Chose rendue possible grâce à l’indispensable coffret dvd/blu-ray concocté par ESC Éditions et dispo depuis 2017 chez votre marchand de saïs (tel est le nom donné aux petits « tridents » d’Elektra).

Tout juste sacré ninja par ses pairs japonais, Cole (Franco Nero) débarque aux Philippines pour rendre visite à son pote Frank Landers (Alex Courtney). Ce dernier gère avec son épouse Mary Ann (Susan George) une exploitation agricole dans les environs. Problème : leurs terres sont convoitées par Venarius (Christopher George), un businessman véreux faisant pression sur les Landers pour qu’ils lui vendent leur propriété. Mais Cole s’interpose et rétame la tronche de tous les sbires de Venarius. Pour se débarrasser du redresseur de torts, le malandrin n’a donc plus d’autre choix que de dégainer son arme absolue : Hasegawa (Shô Kosugi). Un ninja, lui aussi, mais plutôt du genre malfaisant et qui, en plus, en veut personnellement à Cole…

Quand un justicier défend les innocents d’une petite ville contre les abus d’un despote local : un pitch que l’on connaît par cœur et qui n’est rien d’autre que le concept de L’Agence tous risques, la série de notre enfance. Mais aussi d’un nombre incalculable de péloches. Citons pour le fun, le bien balancé Road House dans lequel le regretté Patrick Swayze inflige à son ennemi un arrachage de larynx à main nue. Sans être aussi extrême, L’Implacable Ninja (Enter the Ninja en VO, clin d’œil évident au cultissime Enter the Dragon avec Bruce Lee) contient lui aussi ses petits instants de tendresse, rassurez-vous. Notamment lorsqu’un porte-flingue se reçoit une dizaine de shurikens sur la gueule (un effet gore qui resservira d’ailleurs pour les besoins du deuxième opus).

Pour le reste, le film résulte d’une méthode ayant fait les beaux jours du cinéma populaire, celui du métissage entre deux cultures ou plusieurs genres différents. Ici, l’art du ninjutsu se déguste à la sauce occidentale. Cependant, le spectacle conserve sa part d’exotisme, dégage même une atmosphère particulière, tournage à Manille oblige. Sentiment renforcé par la séquence d’ouverture d’Enter the Ninja où, dans une jungle silencieuse, le ninja blanc Franco Nero affronte des ninjas rouges et un big boss vêtu entièrement de noir, le tout dans une nature à dominante verte. Des motifs colorés mêlés à de jolies acrobaties, et s’épanouissant sur une bande-son vierge de tout dialogue, qui font démarrer le long-métrage de Menahem Golan sous les meilleurs auspices.

Malheureusement, il faudra attendre le climax pour que des ninjas repointent le bout de leur cagoule, les guerriers de l’ombre se faisant finalement plutôt rares dans le coin. Un comble. La plupart du temps, Franco Nero combat en « civil », à visage découvert. Un choix peu judicieux tant le moustachu ne se montre pas franchement à l’aise en artiste martial. Logique puisque celui-ci ne possède aucune aptitude dans ce domaine et a dû remplacer à la dernière minute un certain Mike Stone, ex-champion de karaté et auteur du script à l’origine de L’Implacable Ninja. Jugé inapte à jouer la comédie une fois arrivé sur le plateau, ledit Stone est relégué à la chorégraphie des combats. Et, sans rancune, accepte de devenir la doublure du Keoma d’Enzo G. Castellari…

Si retrouver le grand Franco Nero relève toujours du plaisir de cinéphile, force est de constater que son manque d’assurance handicape sérieusement l’entreprise. Conséquence : le cadrage et le montage sont contraints de masquer en permanence la doublure de l’italien, ce qui rend les empoignades pas toujours crédibles et lisibles… Le vent tourne lorsque la révélation Shô Kosugi, un authentique pro du sport de combat, intervient dans le récit et offre au film ses meilleurs moments (l’incendie de la plantation des Landers, l’affrontement final avec Nero). L’athlète nippon s’impose comme le vrai bad guy de l’histoire, évinçant sans peine un Christopher Frayeurs George plus cabotin que réellement intimidant…

Niveau casting, impossible de passer à côté de la rayonnante et toujours inspirée Susan George, la Amy de l’enragé Straw Dogs (1971) et la détentrice d’une filmo qui ne se limite pas au chef-d’œuvre de Peckinpah (Die Screaming Marianne de Pete Walker, Far West Story de Sergio Corbucci, Larry le dingue, Mary la garce de John Hough, Mandingo de Richard Fleischer…). Si, dans Enter the Ninja, la comédienne britannique n’échappe pas au traditionnel rôle de faire-valoir, elle parvient néanmoins à lui apporter force et caractère (la blonde empoigne son shotgun quand le danger rôde et se montre plus robuste que son mari dépressif et alcoolo). Un bon point dans la besace de la toute première bande d’action estampillée Cannon et dont le geste encore un peu hésitant sera corrigé par le monstrueux Revenge of the Ninja

Enter the Ninja. De Menahem Golan. États-Unis. 1981. 1h39. Avec : Franco Nero, Susan George, Shô Kosugi…

LA RELÈVE : old action hero

L’âge aidant, Clint Eastwood n’est jamais apparu aussi vulnérable à l’écran que dans La Mule. Dans la peau de cet horticulteur dans la dèche amené à transporter de la schnouf pour le cartel mexicain, l’acteur/réalisateur oppose son corps usé par le temps à celui des dealers armés jusqu’aux dents. Le contraste est saisissant mais l’octogénaire ne se montre nullement intimidé par ce rapport de force en sa défaveur. Celui qui tire sa révérence après une dernière chanson dans Honkytonk Man et se filme dans un cercueil dans Gran Torino n’a jamais eu peur de vieillir ni de mourir. On ne sait pas si La Mule constitue le véritable film testament de son auteur. On ne peut dire s’il représente l’ultime pierre d’un édifice humaniste, nostalgique, crépusculaire, désenchanté et tourmenté par les thèmes de la transmission, la culpabilité et la rédemption. L’idée de voir la légende (peut-être) pour la dernière fois bouleverse à elle seule nos cœurs de cinéphage (une émotion similaire irrigue aussi le récent Creed II, notamment à travers un plan sublime dans lequel Sly/Rocky est cadré de dos, remet paisiblement son chapeau sur la tête et laisse la nouvelle génération dans la lumière…). Quoi qu’il en soit, la longévité du monsieur fascine toujours autant. La sortie d’un nouvel opus semble l’immortaliser chaque fois un peu plus. Fuck la faucheuse, celle-ci peut bien attendre…

En s’éloignant du cinoche populaire qui l’a rendu célèbre, en refaçonnant une œuvre unique dans les annales hollywoodiennes, Eastwood a mis une certaine distance avec ses mythes. Pire que ça, il les a même tous enterrés. En 1988, il règle son compte à Dirty Harry, rôle qui lui a longtemps collé à l’épiderme, avec La Dernière Cible. En 1992, il fait ses adieux au western, genre sans lequel il n’aurait jamais percé au cinéma, avec Impitoyable. Entre ces deux funérailles de luxe, en 1990, il dégomme une bonne fois pour toute son statut d’action star en livrant son dernier baroud d’honneur pétaradant avec La Relève. Et pour l’occase, le bonhomme met le paquet, jubile de mille feux. Son but : mettre à l’amende les blockbusters à la mode, pondre un buddy movie digne de L’Arme Fatale et de sa suite, histoire de montrer qui est le boss. Pour cela, inutile de singer le style Joel Silver. En échange du financement du beaucoup moins commercial Chasseur blanc, cœur noir, Eastwood offre à la Warner un polar old school et foutrement teigneux. Telle est la signature du maître. Le script de Boaz Yakin (le Punisher avec Dolph) et Scott Spiegel (Evil Dead 2, respect) s’avère être le terrain de jeu idéal pour le cinéaste/interprète qui peut ainsi s’en donner à cœur joie. À l’arrivée, The Rookie demeure la péloche la plus fun (ex-æquo avec Le Maître de Guerre) et la plus spectaculaire (L’Épreuve de Force vient juste après) du père Clint.

La plus fun parce que l’heure est à la décontraction et aux punchlines qui fusent comme des balles. C’est bien simple, toutes les cinq minutes une réplique ultra badass vient nous décrocher la mâchoire (un exemple mémorable : « J’ai certainement une bonne centaine de raisons de ne pas vouloir te buter. Mais pour l’instant, j’en vois aucune. » BANG !!!). Envoyer un bon mot dans les gencives des bad guys juste avant de les liquider (le péché mignon des gros bras des 80’s) est devenu un exercice bien peu pratiqué de nos jours (les saillies verbales que l’on peut entendre chez Shane Black ou dans les deux premiers Expendables peuvent faire office d’exceptions). Rappelons aussi que la qualité du doublage français accentue le caractère jouissif de l’entreprise. Le travail du regretté Jean-Claude Michel, la plus fameuse des voix françaises de « l’homme sans nom », apporte beaucoup au jeu de ce dernier. À tel point que le long-métrage perd de son charme en VO (du moins pour celles et ceux qui ont découvert les classiques de Clint en VF). Les récurrences tordantes (le gimmick « T’as du feu ? » ou les circonstances de la rencontre entre les deux héros, identiques au début et à la fin du récit) et les situations bidonnantes (Charlie Sheen face aux molosses du cimetière de voitures) permettent également au spectateur de se fendre la poire.

Comme annoncé plus haut, La Relève est aussi l’effort le plus spectaculaire d’Eastwood. Les festivités démarrent sur les chapeaux de roues avec une course-poursuite automobile effrénée. L’une des nombreuses fulgurances bourrines d’un film généreux en la matière. Car le cavalier solitaire de Pale Rider fait ici tout péter ! Un bar miteux, un hangar douteux et même un jet privé ! Pour le reste, c’est du brutal (la bête est classée R aux États-Unis). Faut dire que notre Inspecteur Callahan semble être né avec le calibre en pogne. Et à soixante piges, il s’avère toujours aussi crédible dans le registre physique. Le duo qu’il forme avec Sheen (impeccable en jeune keuf d’abord coincé, ensuite enragé) provoque des étincelles mais pas seulement : il constitue également le symbole d’un passage de relais, d’un héritage dans lequel son auteur laisse à la jeunesse montante les rênes de l’entertainment made in USA. Illustrant avec un classicisme sans chichis et un max d’efficacité une intrigue assez familière (Eastwood et Sheen jouent deux flics tentant d’épingler des voleurs de bagnoles), le réal de Sudden Impact en profite aussi pour glisser au sein de cette folle aventure un passage aussi troublant que singulier. Attaché à une chaise dans le repaire des criminels, Clint se fait chevaucher par la létale et intimidante Sonia Braga. En clair, une femme viole un homme et lui impose ses désirs, baisant quand elle veut, comme elle veut et où elle veut. L’occasion pour le comédien/metteur en scène de démentir les accusations de machisme dont il a si souvent fait les frais… Contourner les attentes tout en faisant fi des étiquettes ? La spécialité d’un vieux dur à cuire qui, deux ans après Bird, revient au film de genre avec une déflagration orgasmique comme on n’en fait plus.

The Rookie. De Clint Eastwood. États-Unis. 1990. 2h01. Avec : Clint Eastwood, Charlie Sheen, Raul Julia…

L’INVINCIBLE KID DU KUNG FU : petit mais costaud !

invincible-kid-du-kung-fu-l-dvd

Alors que les James Bond ne servent plus qu’à placer des produits de luxe ou la saga Mission : impossible à flatter l’ego de Tom Cruise, il est temps – mesdames et messieurs – de revenir à nos fondamentaux. À plus d’émerveillement, d’insolite, d’extravagance. Et surtout à davantage de tolérance. Car mesurer près de 80 cm ne devrait pas nous interdire de jouer les super espions et de sauver le monde ! Un homme, petit par la taille mais grand par la bravoure, est parvenu à réaliser cet exploit. Son nom est Weng, Weng Weng. Il est l’agent 00, l’arme fatale d’Interpol, celui qu’on appelle quand la situation devient carrément merdique. Dans L’invincible kid du kung fu, the spy from Manille doit contrer les plans de l’infâme Mr. X, un terroriste d’extrême gauche rançonnant de riches businessmen afin de dédommager les classes laborieuses. Le faviez-vous (comme le dirait notre Sophie nationale) ? Cette intrépide aventure constitue en réalité le dernier volet d’une tétralogie entamée avec Agent 00 (1981) et poursuivie avec For y’ur height only (1981) et D’Wild Wild Weng (1982).

Ces pastiches bondiens, tous emballés par un certain Eddie Nicart, ont permis à son acteur lilliputien de devenir une véritable star aux Philippines. Et pourtant, la filmographie de Weng Weng – de son vrai nom Ernesto de la Cruz, né en 1957 dans la banlieue pauvre de Manille – ne comprend qu’une dizaine de films (et encore, la plupart sont considérés comme perdus). Sa carrière débute lorsque son instructeur de karaté le présente à celui qui va exploiter au cinéma son physique hors-norme : le producteur Peter Caballes. La légende Weng Weng est en marche. Au fil du temps, de folles rumeurs vont courir à son sujet (participation à des péloches pornos, rapprochement avec le dictateur Ferdinand Marcos…). Comme Elvis, on affirme qu’il n’est pas mort. Et pourtant, il semble qu’il le soit bel et bien : le plus petit acteur principal au monde (selon le Guinness des records) décède le 29 août 1992 à l’âge pas franchement vénérable de 34 ans. Ce monde trop petit pour lui, il le quitte dans la dèche, parmi les siens mais en laissant une trace dans les cinoches de quartier, les magnétoscopes rouillés et la tête de nombreux cinéphages aventureux.

Si Agent 00 est toujours invisible (contrairement au Double Zéro d’Éric et Ramzy dont le visionnage douloureux pousse les spectateurs à se décrasser les yeux à la javel), For y’ur height only a pour sa part rayonné à l’international grâce au distributeur Dick Randall (producteur, entre autres, de l’inénarrable Bruce contre-attaque, sommet de la bruceploitation diffusé jadis sur l’ex-Cinq…). Dans ce deuxième opus de la saga de l’espion court sur pattes, Weng Weng emprunte le jetpack de Sean Connery dans Opération Tonnerre et se frite avec un mystérieux bad guy dénommé Mr. Giant, un autre nain expert en coups de tatane. C’est pas chez Xavier Dolan qu’on verrait ça. Quant au westernien D’Wild Wild Weng (splendide titre rendant hommage à la série mythique Les Mystères de l’Ouest), il faut voir notre ami jouer de la mitrailleuse Gatling comme dans La Horde sauvage de Peckinpah ou pousser la chansonnette façon Joselito, l’enfant à la voix d’or. Ne cherchez pas, vous ne trouverez rien de semblable dans Mommy ou Tom à la ferme. Ces instants de grâce nawakesques étant visibles sur YouTube, vous n’avez aucune excuse pour ne pas réviser vos classiques du 7ème art.

Également dispo sur le média social ayant fait de Norman et consorts les grands penseurs de notre temps, L’invincible kid du kung fu peut également s’apprécier en mode replay sur le site d’Arte (la classe) ou en dvd chez Bach Films dans la collection Freaksploitation (dont vous auriez tort de vous priver, ne serait-ce que pour l’intervention de Christopher Bier en bonus). Plus fort encore : le film est même sorti en salle chez nous (en septembre 1983, selon IMDb) et plus tard en VHS sous le titre 007 ½ : rien n’est impossible. Et effectivement rien n’est impossible pour Weng Weng, « the impossible kid » dans la langue de Christopher Lee (qui, hormis l’anglais, en parlait sept autres couramment. Comment ça, je digresse ?).

Tout l’intérêt (et la folie) d’une telle entreprise est de voir comment la magie du cinéma parvient à faire de ce mini James Bond le plus fort des barbouzes. La suspension d’incrédulité a beau être mise à rude épreuve (pour ne pas dire complètement réduite en miettes), les péripéties de cet Invincible kid du kung fu valent leur pesant de M&M’s. Dès la séquence d’ouverture, Weng Weng se cache derrière une bouche d’incendie pour ne pas être repéré par ses ennemis. Être haut comme trois pommes lui permet aussi d’être à la bonne hauteur pour castagner les castagnettes des fripouilles moustachues en chemise bariolée. Autre bricole ayant ses avantages : le montage. Celui-ci a la lourde tâche de nous faire croire à une course-poursuite de ouf alors que la mini moto de l’agent 00 peine à dépasser les 20 km/h (spoiler : il n’y arrive pas vraiment). Mais ne vous moquez pas trop vite. Car ce p’tit diable à la coiffe de playmobil est aussi un Bruce Lee de poche capable de ratatiner quatre, cinq inconscients venus se frotter à lui au dojo du coin. Il joue même les funambules et ce bien avant Joseph Gordon-Levitt dans The Walk. Saute du haut d’un building avec une couverture en guise de parachute. Et fait tomber toutes les nénettes au passage. N’en jetez plus ! Bien qu’il reste inexpressif tout du long, Weng Weng ne rechigne jamais à donner de sa personne quand il s’agit de combattre les forces du mal. Il laisse son corps parler à sa place et faire le show. Car à l’évidence, le résultat n’aurait pas été aussi fun avec dans le rôle principal un simple clone de Roger Moore…

Entre deux morceaux de bravoure improbables mais réjouissants, L’invincible kid du kung fu peine à dérouler son intrigue et semble même l’oublier en cours de route (qu’advient-il du « génie du crime » à la cagoule blanche pointue ?). Pas grave, on n’est pas chez John le Carré ou Tom Clancy. Heureusement, ce script mal fichu ne nous empêche pas de profiter d’un spectacle aussi atypique que celui-ci… Plus qu’une perle pour amateurs de nanars exotiques ou bissophiles curieux, Bruce Linito : Agente 003 y ½ (en espagnol) peut également se voir comme l’un des vestiges décadents d’une autre époque, celle d’un cinoche populaire n’ayant peur de rien, surtout pas de s’achever sur le plan subliminal d’une maquette de yacht explosant en mille morceaux… Alors il ne nous reste plus qu’à reprendre en chœur la chanson du générique de fin : « Weng Weng, I love you my Weng Weng, come to me and kiss me, I love you Weng Weng ! ».

The Impossible Kid. De Eddie Nicart. Philippines. 1982. 1h21. Avec : Weng Weng, Romy Diaz, Nina Sara…

CYBORG (Albert Pyun, 1989)

11

Dévastée par l’anarchie sociale et la peste, l’Amérique du 21ème siècle est plongée dans un cauchemar barbare. Seul Pearl Prophet, une magnifique mi-humaine/mi-robot, a les connaissances nécessaires pour développer un vaccin. Mais Pearl est capturée par des pirates cannibales qui veulent garder l’antidote pour eux… et dominer la Terre ! Seuls les talents de combattant de Gibson Richenbaker peuvent la sauver. Et, avec elle, le reste de la civilisation. Source : madmovies.com

À la fin des glorieuses 80’s, la Cannon – célèbre machine à séries B qui débourrent – se retrouve sous perfusion. Néanmoins, le succès de Bloodsport (1988) permet au duo Golan/Globus de sortir un peu la tête de l’eau. Jean-Claude Van Damme a aussi de quoi se réjouir : sa carrière est lancée. La firme accompagne alors le Belge dans son rêve américain et lui propose ensuite le rôle principal de Cyborg (un job prévu au départ pour Chuck Norris). Un long-métrage bâtit sur les ruines de Masters of the Universe 2, projet avortée dont les décors et les costumes vont resservir pour l’occasion. Albert Pyun, le réalisateur rattaché à la suite des aventures de Musclor (et d’un Spider-Man qui ne se fera jamais), se console avec ce mal nommé Cyborg. Mal nommé parce que la chose n’a rien d’un Terminator ou d’un RoboCop, même si un androïde – ou plutôt une androïde – se promène bien dans les parages. Dans la peau synthétique de Pearl Prophet, Dayle Haddon se la joue sauveuse de l’humanité et ce malgré sa nature d’automate en acier (elle dévoile même les fils et les câbles qu’elle planque sous son crâne grâce à une animation bien désuète). Ne cherchez pas, l’histoire ne recèle pas d’autres robots de ce type. Pas de quoi provoquer le soulèvement des machines, donc… En revanche, le film ressemble bel et bien à un post-apo et s’inscrit plus particulièrement dans la droite lignée des deux premiers Mad Max, surtout le second. À l’instar de Mad Max 2 : le Défi, le futur atomique selon Pyun semble avoir fait régresser la civilisation jusqu’au Moyen Âge (la peste est ici à l’origine de la fin du monde et le méchant porte fièrement sa cotte de mailles). Dans un même ordre d’idées, impossible de ne pas penser au western, genre dans lequel règne bien souvent la loi du plus fort. Le passage le plus mémorable de Cyborg fait d’ailleurs référence à l’immense Il était une fois dans l’Ouest. Au détour d’un souvenir âpre et douloureux, le cinéaste hawaïen revisite à sa manière ce moment mythique où le jeune Harmonica ne peut empêcher la pendaison de son frère, le tout sous le regard cruel de Fonda. Toujours sous l’influence du classique de Leone, les bribes du traumatisme de Gibson Richenbaker (Van Damme) s’étalent en flashback tout au long du récit et atteignent leur acmé lors d’une explosion libératrice prenant la forme d’une crucifixion spectaculaire. La barbarie du passé donne au protagoniste la rage nécessaire pour péter avec son talon la croix en bois sur laquelle il est attaché. Digne de Ken le Survivant ! Pour le reste, si cette prod Cannon parvient à faire illusion avec ses modestes décors (une usine désaffectée, ça le fait toujours), ses débordements graphiques (frayant souvent de façon maladroite avec le hors-champ, dommage) et les jolis coups de tatane de JCVD (parfois au ralenti et toujours bien cadrés), l’ensemble s’avère tout de même un brin mollasson et vite expédié. Avec 500 000 dollars et 23 jours de tournages, Albert Pyun fait ce qu’il peut et torche même quelques belles images. Mais le spectateur ne peut que rester dubitatif devant l’inanité du sidekick féminin (Deborah Richter, assez transparente mais le scénario ne l’aide pas vraiment), le score cheapos de Kevin Bassinson (bontempi style) et le cabotinage du bad guy campé par un Vincent Point Break Klyn au physique néanmoins impressionnant (ses lentilles de couleur turquoise évoquent celles d’Ivan Rassimov dans Toutes les couleurs du vice). Lors du combat final avec l’ami Jean-Claude, ce dernier menace même de faire tomber le film dans le nanar avec ses hurlements de bœuf sous stéroïdes (au bout de quinze « Beuargh ! », ça commence par devenir embarrassant). Dans ces circonstances, difficile de totalement réhabiliter ce Cyborg, même avec une bonne dose de nostalgie cannonienne. Hier comme aujourd’hui, le post-nuke d’Albert Pyun demeure très sympatoche mais, faute de réelle conviction, n’atteint jamais l’aspect jouissif de certains de ses camarades (pour rester chez nos compères israéliens, on prend quand même davantage son pied en matant les jusqu’au-boutistes Death Wish 3, Invasion USA ou Cobra). Alors en pleine ascension vers la gloire, Van Damme n’est pas à blâmer et semble même croire à son personnage. Ce qui n’est pas toujours le cas quand on se penche sur la filmo du roi du grand écart…

cyborg-movie-van-damme

Cyborg. D’Albert Pyun. États-Unis. 1989. 1h26. Avec : Jean-Claude Van Damme, Deborah Richter et Vincent Klyn. Maté à la téloche le 23/06/18.