JESSIE : dangerous games

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Gerald (Bruce Greenwood) et Jessie (Carla Gugino), un couple en crise, s’offrent un petit séjour dans une baraque isolée afin de relancer leur libido. Dans l’intimité de la chambre à coucher, le premier menotte la seconde et l’attache aux colonnes du lit. Une façon comme une autre de pimenter leurs ébats. Mais les préliminaires viennent à peine de commencer que Gerald est terrassé par une crise cardiaque… avant d’avoir pu libérer sa partenaire de ses bracelets métalliques. Comment Jessie va-t-elle s’y prendre pour sortir de ce cauchemar éveillé ? Publié en 1992, Jessie (Gerald’s Game en VO) ne fait pas partie des romans les plus connus de Stephen King. Pourtant sa lecture laisse des traces, ou plutôt des cicatrices devrais-je dire. Il n’appartient pas non plus à cette catégorie de bouquins que n’importe quel clampin peut adapter les doigts dans le pif. Car transposer à l’écran le livre en question n’est pas une mince affaire. Et je ne parle pas de son caractère extrême apte à effrayer les investisseurs frileux  (la noirceur de son propos, alliée à une violence physique et psychique éprouvante, remuent furieusement les tripes). Non, je pense surtout à son concept qui fonctionne très bien au niveau littéraire mais s’avère plus ardu à représenter de manière cinématographique. Les trois quarts du roman de King s’articulent autour d’une femme prisonnière de son pieu et dialoguant dans sa tête avec plusieurs personnages. Une situation statique, de nombreux intervenants qui, sur le papier, se résument à des voix sortant de l’esprit de son héroïne… Autant d’obstacles qui n’ont pas démonté Mike Flanagan, un réal très doué ayant pondu avec son Jessie une adaptation fidèle et en tout point exemplaire…

Le jeune cinéaste aurait pu se contenter de faire causer sa protagoniste en la laissant seule sur son grand lit, les poignets immobilisés. Une facilité dans laquelle il ne tombe pas puisqu’il préfère matérialiser à l’image tous les interlocuteurs et en profite au passage pour les réduire au nombre de trois, c’est-à-dire Jessie, son double en liberté et son défunt mari. Un procédé qui permet à la folie de grignoter peu à peu la malheureuse, chaque mot prononcé s’échappant de son cerveau aux abois. Au fil des péripéties, ces pensées disparates dressent le profil d’une femme soumise, peu sûre d’elle et bien trop vertueuse pour le monde qui l’entoure. Ses dialogues avec son propre miroir dévoilent la part d’ombre de feu son compagnon (dont les fantasmes mettent au jour un autre homme) et font remonter à la surface un terrible secret enfoui depuis l’enfance (un traumatisme savamment amené par des flashbacks âpres et pesants). Faisant avancer le récit tout en nourrissant le suspense, ces douloureuses révélations dynamitent aussi de l’intérieur les notions mêmes de mariage et de famille, sacro-saintes valeurs cachant souvent en son sein des drames inavouables… Dans ce calvaire en forme de conflit psychologique avec elle-même, Jessie doit regarder la réalité en face et n’a pas d’autre choix que de se battre si elle veut se débarrasser de ses foutues menottes et rester en vie. Car Gerald’s Game se suit également comme un survival en huis clos, un thriller ultra tendu, où chaque élément a été astucieusement agencé afin de crédibiliser au maximum les événements. Le script, diabolique à souhait, ne rechigne pas à corser le chemin de croix de notre captive en nuisette et la confronte à de nombreux périls témoignant d’une imagination sadique débordante…

N’ayant pas peur d’adopter les choix les plus radicaux du roman de King, Mike Flanagan n’esquive jamais la dimension horrifique de son sujet et verse pour l’occasion dans le gore viscéral et remuant (un passage en particulier, bien gratiné et d’une intensité rare, fera à coup sûr tourner de l’œil les plus sensibles…). Sans outrance aucune, l’auteur de The Mirror sait doser ses effets, alterne avec bonheur frontalité et suggestion. Une véritable maturité et une évidente maîtrise se dégagent de sa mise en scène. Des cadrages légèrement obliques et un montage subtilement heurté suffisent au réalisateur pour faire basculer le réel dans l’irréel. Contrairement à Kevin Kölsch et Dennis Widmyer, le duo derrière le dernier Simetierre, Flanagan n’a pas besoin de jump scares ou d’électrochocs sonores pour provoquer l’effroi. Les chichis sont inutiles lorsqu’on est capable de faire sortir des ténèbres le boogeyman le plus terrifiant de ces dernières années. L’impressionnant Carel Struycken (le majordome des deux Famille Addams version ciné) incarne cette mémorable figure du mal et lui apporte en prime un déstabilisant soupçon d’humanité. Celui que l’on surnomme le « Moonlight Man » (ou carrément « La Mort » en VF) relance par ailleurs l’intrigue lors d’un dernier acte surprenant. Cette dernière ligne droite aurait pu déséquilibrer l’ensemble mais il n’en est rien et prouve que Jessie a su faire honneur à la richesse narrative (et thématique) de son matériau d’origine. Quant à la splendide Carla Gugino, elle assure comme une bête dans un rôle ô combien difficile et s’approprie avec force l’idée au centre du film : il n’est jamais trop tard pour combattre ses démons et se révéler à soi-même…

Gerald’s Game. De Mike Flanagan. États-Unis. 2017. 1h43. Avec : Carla Gugino, Bruce Greenwood, Henry Thomas…

MANDY : Nic Cage aux Enfers

La Mandy en question n’a pas embrasé vos magnétoscopes dans les 80’s (L’Initiation de Mandy avec Traci Lords) ni fait craquer tous les mectons du coin (All the Boys Love Mandy Lane avec Amber Heard). Non, la Mandy qui nous intéresse ici (soit l’excellentissime Andrea Riseborough) est une artiste vivant paisiblement dans les bois avec son bûcheron d’homme, un dénommé Red (ce putain de Nic Cage !). La divine idylle s’interrompt brutalement lorsque débarquent le fanatique Jeremiah Sand (le très très bon Linus Roache : Vikings, Homeland) et sa bande de tarés. La secte accro aux bondieuseries extrêmes et aux partouzes sous substances hallucinogènes kidnappe Mandy pour en faire une disciple. Mais celle-ci se montre peu réceptive à cette tentative d’endoctrinement et se fout de la gueule de Sand qui n’arrive pas à faire lever sa p’tite teub d’illuminé. Conséquence : Mandy est brûlée vive sous les yeux de son compagnon, impuissant. Au supplice atroce infligé à l’être aimé, le veuf Red va répondre par une vengeance implacable… Derrière ce pur pitch de revenge movie se trouve un certain Panos Cosmatos, réalisateur d’un premier long métra(n)ge énigmatique : Beyond the Black Rainbow (2010). Mandy, le deuxième effort du fiston de George Pan Cosmatos (artisan ayant fait exploser du Viet belliqueux dans Rambo II : la mission et flinguer du malfrat givré dans Cobra) propose lui aussi une expérience de cinéma out of this world. Et franchement, vous auriez tort de ne pas venir vous perdre dans ces montagnes hallucinées…

Des plans amples et aériens survolant la forêt wallonne (Mandy a été tourné en Belgique), une bande-son planante et mélancolique bercée par le morceau Starless de King Crimson : le générique d’ouverture possède la saveur des paradis artificiels, de ceux qui font d’abord du bien et ensuite du mal. Du bien, à l’image du couple formé par Mandy et Red, deux êtres coupés du monde, enfermés dans un rêve, blottis l’un contre l’autre dans une nuit étincelante et fragile. Du mal, lorsque la peste fanatique surgit des abîmes pour détruire tout ce qui respire à la surface, faucheuse impitoyable jouissant sur les flammes comme un démon en rut. Tantôt magique, tantôt cauchemardesque, les tableaux de Panos Cosmatos se payent un look de bad trip aux contours poétiques. Les couleurs tranchent le réel comme une lame (le rouge sang éclaire autant qu’il éclabousse) et enlumine le cadre à coups de teintes saturées (Mater Suspiriorum apprécierait). Le cinéaste et son chef op Benjamin Loeb accouchent de visions saisissantes, n’hésitant pas à verser dans l’animation (à l’ancienne, façon le mythique Métal Hurlant) et à composer des plans iconiques très hard rock style (le tigre rugissant dans les ténèbres, avec une immense lune comme seul témoin). Pas de doute, l’enfer est bien plus beau sous LSD. Et il l’est encore davantage grâce au score énorme de Jóhann Jóhannsson (disparu l’an dernier à l’âge de 48 ans) qui livre là une partition hantée par des échos spectraux et torturés. Ses riffs abrasifs, ses beats obsédants et ses nappes synthétiques envoûtantes s’accordent parfaitement avec les délires graphiques de Cosmatos junior.

Cette esthétique shootée à l’acide et baroque jusqu’aux tripes montre surtout à quel point son metteur en scène aime les univers barrés et la came horrifico-fantastique. Son Mandy est une authentique bande Bis alignant les concepts les plus jouissifs. À la horde sauvage menée par ce grand malade de Jeremiah/Roache (ses pétages de plomb évoquent d’ailleurs le Dennis Hopper de Blue Velvet), s’ajoute une autre source d’emmerdes encore plus dégénérée : des bikers cénobites revisités à la manière d’un Terry Gilliam ! Connaissant ses classiques qui tachent, le Panos s’offre aussi  un hommage à The Texas Chainsaw Massacre 2 (est-ce que l’indispensable combo dvd/blu-ray du Chat Qui Fume trône en ce moment même sur vos étagères ?) via un duel à la tronçonneuse bien furibard comme il se doit. Autre fulgurance qui poutre : la hache entièrement chromée que forge Red/Cage dans la douleur, instrument de vengeance semblant sortir de l’esprit d’un Giger fortement influencé par l’heroic fantasy. À la suite de quoi, le titre « Mandy » s’affiche sur l’écran en arborant une typo qui n’aurait pas dépareillé sur la pochette d’un skeud de black metal (un branchage aliénant s’échappe de chaque lettre). Un effet qui a de la gueule ! Tout comme cette séquence où ce bon vieux Bill Duke (à tout jamais dans nos cœurs grâce à Commando et Predator) disserte avec sa badass attitude coutumière sur les obstacles attendant notre héros. Voir ce genre de choses fait immanquablement partie des petits bonheurs de la vie…

Mais la folie et la puissance de Mandy se nourrissent également du travail de Nicolas Cage qui, entre deux ou trois  DTV anonymes, s’illustre dans des projets plus singuliers et habités (d’autres exemples récents ? Le  Joe de David Gordon Green ou le Mom and Dad de Brian Taylor). Pour Panos Cosmatos, l’acteur se lâche comme jamais, laisse exploser de nouveau sa fibre genresque décomplexée (remember le chouettos Hell Driver) tout en flirtant dangereusement avec la twilight zone (qui a vu Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans sait de quoi je cause). Il faut le voir entrer en transe lorsque la rage et le désespoir le bouffent intégralement pour comprendre à quel point Cage peut être possédé, allumé, cramé (instant paroxystique : après le meurtre de sa compagne, Nic déambule chez lui sans falzar, entre dans sa salle de bain, s’envoie une bouteille de vodka, s’assied sur les chiottes et se met à hurler comme un damné). Cette émotion exacerbée et autodestructrice laisse encore moins indifférent lorsque la beauté lunaire d’Andrea Riseborough vient dissiper les ombres. Vêtue d’un t-shirt de Black Sabbath ou de Mötley Crüe, lectrice de romans de SF, peintre à l’imagination épique : comment ne pas avoir le béguin pour Mandy ? C’est bien simple : si on était chez Rob Zombie, ce personnage à la sensibilité gothique/rock serait interprété par la bombe Sheri Moon… Quant à Linus Roache, il semble être taillé pour incarner les bad guys, à tel point qu’il pourrait bien devenir le nouveau Mark Strong. Je ne peux donc que vous inciter à mater ce Mandy, mix psychotronique entre Mad Max et The Crow, doté en prime d’une atmosphère qui n’appartient qu’à lui. C’est quand même plus excitant que d’aller chercher des œufs en chocolat dans le jardin, non ?

Mandy. De Panos Cosmatos. États-Unis/Belgique. 2018. 2h01. Avec : Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Linus Roache…

LA FAVORITE et MARIE STUART, REINE D’ÉCOSSE : reines dans l’arène

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Dans une aristocratie où le pouvoir échoit tout naturellement aux hommes, être une reine n’est pas toujours enviable. Vous avez beau jouir de privilèges que le commun des mortelles n’aura jamais, donner des ordres que vos sujets exécutent dans la seconde, être à l’abri du besoin et baigner dans le luxe, vous vous rendez bien compte qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Des conseillers envahissants prennent les décisions à votre place, des courtisans feignent leur admiration et manient l’hypocrisie avec dextérité, des intrigants chuchotent dans les ténèbres et envisagent de vous poignarder dans le dos. Le palais royal est une prison dorée dans laquelle vous servez un système phallocrate. Une reine ne sera jamais un roi. Vous pensiez faire partie des dominants mais au fond vous n’êtes qu’une dominée. Le monde vous entoure mais vous êtes seule et finirez comme telle. Ne vous plaignez pas : vous pourriez aussi avoir la tête tranchée.

À l’académisme souvent associé au film historique, Yórgos Lánthimos préfère le petit pas de côté. Avec La Favorite, le réalisateur de The Lobster capte toute l’absurdité d’un monde féroce, celui de la cour et de ses usages. Si rire devient tentant lorsque l’on assiste à une course de canards entre nobliaux, cette tentation s’estompe radicalement devant l’humiliation d’un bouffon à oilpé sur lequel on bombarde des oranges. Chez les monarques, le ridicule ne tue pas celui qui se montre comme tel mais celui qui en est la cible (ridicule comme le titre de cet autre jeu de massacre orchestré par Patrice Leconte). Avilir celles et ceux que l’on considère comme socialement inférieures est un sport comme un autre. En racontant la guerre que se livre Lady Sarah (Rachel Weisz) et Abigail Hill (Emma Stone) pour être la chouchoute de la reine Anne d’Angleterre (Olivia Colman), La Favorite fait s’entrechoquer ces deux milieux, celui des bafoueuses et des bafouées. L’ironie étant que, parmi cette élite dégénérée, les rôles peuvent s’inverser en moins de temps qu’il n’en faut pour remettre sa perruque d’aristo. Tout est donc une question de réputation. Réputation qu’il faut garder intacte en trichant, conspirant et en faisant un max de courbettes. La couronne se révèle ainsi comme une société du masque où tous les coups sont permis.

Cette réalité ubuesque et d’une sauvagerie qui ne dit pas son nom, Lánthimos l’aborde donc avec un léger décalage, une certaine distance lui permettant d’installer son dispositif de mise en scène. L’utilisation de l’objectif grand angle (ou fisheye), procédé venant déformer les perspectives, impose d’emblée une atmosphère singulière. Ces distorsions de l’image font remonter à la surface les névroses qui se terrent au plus profond des personnages, pratique qui n’est pas sans rappeler celle des œuvres de l’expressionnisme allemand (à la différence près que chez Wiene, Murnau ou Lang, ce sont surtout les décors qui trahissent l’état mental des protagonistes). Pour autant, La Favorite ne serait pas aussi formellement abouti sans ses éclairages en lumière naturelle et ses séquences nocturnes tournées à la chandelle (franchement, c’est de toute beauté). Un tour de force technique qu’on avait pas vu depuis le monumental Barry Lyndon de Stanley Kubrick… Une photo sans artifice ostentatoire qui ne détonne en rien avec l’œil contemporain d’un cinéaste frayant parfois avec l’anachronisme (cf. l’hilarante chorégraphie d’une danse peu orthodoxe).

Heureusement, le long-métrage ne tombe jamais dans le post-modernisme vain et chichiteux du Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Il y a de la substance dans cette histoire, du tragique derrière le comique, de la mélancolie derrière la bizarrerie. Au fur et à mesure que se dessine la rivalité entre Lady Sarah (la confidente de la reine Anne) et Abigail Hill (la servante convoitant la place de la première), un triangle amoureux perfide et sans issue se forme et se déforme. D’abord montrée comme une gamine capricieuse et hystérique, Sa Majesté prend un visage beaucoup plus sombre lorsqu’elle évoque ses dix-sept grossesses, toutes conclues par la mort du nouveau-né. Une souveraine sans héritière, manipulée par ses amantes, l’une lui imposant ses choix politiques, l’autre simulant ses sentiments pour rentrer dans le cercle fermé des nantis. Mais n’allez pas croire que les membres de ce trio infernal se figent dans la caricature et le schématisme. Leur caractérisation se drape de différentes couleurs, bénéficie d’une écriture subtile et nuancée, ce qui apporte une légitimité aux actes les plus inavouables de chacune.

Une profondeur que l’on doit aussi beaucoup à ses trois comédiennes. Olivia Colman parvient à faire ressortir toute l’humanité et la complexité de cette reine fragile, pathétique, trompée, brisée, en quête d’un amour que sa position et ses responsabilités rendent impossibles (entre exubérance et dépression, prise de poids et déchéance physique, la performance de l’Elizabeth II de la série The Crown est vraiment remarquable). À travers la froideur calculatrice de Lady Sarah, Rachel Weisz fait preuve d’une belle autorité, se montre redoutable, avec en prime une classe digne des plus grandes (qu’elle flingue des pigeons avec son tromblon ou son entourage avec des mots, Rachel tue et ce dans tous les sens du terme). En arriviste prête à renoncer à toute éthique pour parvenir à ses fins, Emma Stone donne à la fourberie d’Abigail Hill une irrésistible touche de candeur, mais surtout elle épate, elle pétille, elle flamboie (sans oublier ce teint de porcelaine qui, sur grand écran, devient presque érotique). Des actrices royales qui, à travers le regard sardonique, insolite et cruel de Lánthimos, donnent toute sa saveur à La Favorite.

Petit point historique et transition toute trouvée : la reine Anne (1665-1714) de La Favorite a été la dernière représentante de la maison Stuart à s’asseoir sur le trône british. Beaucoup plus connue, son aïeule Marie Stuart (1542-1587) se retrouve au centre d’un film plus classique dans son approche mais pas moins somptueux pour autant. Le premier long de Josie Rourke s’ouvre sur le retour en Écosse de ladite Marie Stuart (Saoirse Ronan), après un long séjour en France où elle a été l’épouse du défunt roi François II. Sur des terres dorénavant protestantes, cette reine catholique ne fait pas l’unanimité. Sa propre cousine, Élisabeth Iʳᵉ d’Angleterre (Margot Robbie), la voit également d’un mauvais œil et estime son règne menacé par cette nouvelle rivale… Dans Mary Queen of Scots, un chose est certaine : les gardiens de l’ordre établi ont peur des femmes ambitieuses. Les luttes intestines, les complots ourdis par les traîtres et les vociférations misogynes du pasteur John Knox (David Tennant, illuminé), prouvent que même une leader comme Marie Stuart ne peut être respectée et considérée à sa juste valeur. Telle est la punition pour celle qui ne brade pas son indépendance en se mariant avec n’importe qui, telle est la sentence pour celle qui ne se plie pas au rôle qu’on lui assigne, tel est le sort réservé à celle qui se choisit un destin exceptionnel.

L’angle adopté par la réalisatrice est volontairement moderne, progressiste, féministe. Une approche qui dépoussière le film d’époque, n’en déplaise aux profs d’Histoire du collège Hervé Vilard de Vaulx-en-Velin (restez cools les gars, et profitez du spectacle : tant que Hercule, Samson, Maciste et Ursus ne débarquent pas dans les Highlands, inutile d’hurler à la trahison). Ce nouvel éclairage permet surtout de rendre justice à un duo de femmes que les manuels scolaires ont tendance à figer dans le temps, à voir uniquement comme des silhouettes appartenant au passé. Pourtant, les deux héroïnes du film de Josie Rourke en disent long sur la société actuelle. Ce que confirme Saoirse Ronan sur le site de « Madame Figaro » : « […] ces femmes de pouvoir, deux reines qui gouvernaient sur une même île – un cas unique dans l’Histoire, je crois -, étaient confrontées au même patriarcat hostile que Theresa May ou Hillary Clinton, critiquées pour leurs tenues vestimentaires, par exemple. À l’ère post-MeToo, comme en 1500, ce qui compte, c’est de célébrer la trajectoire humaine de ces femmes inspirantes. » Loin de se soumettre à une quelconque mode, Mary Queen of Scots met en relief ce qu’il y a de plus universel, de plus fondamental et de plus fort dans ce récit où de grandes dames sont parvenues à laisser une trace dans la mémoire de ce monde.

Au processus d’invisibilisation et de dénigrement qui frappe celles qui ne se conforment pas aux diktats masculins, Rourke répond par la réhabilitation d’une figure souvent controversée et malmenée. Sa Marie Stuart est déterminée, valeureuse, audacieuse. Elle est intègre et n’a pas peur de mourir pour ses idéaux. Derrière la cheffe se cache aussi une femme s’interrogeant sur son propre corps et les plaisirs qu’il peut recevoir et donner (son mariage arrangé avec François II ne l’a guère satisfaite sexuellement. Mais de toute façon, le royaume en avait-il quelque chose à foutre du désir féminin ? Question rhétorique, bien évidemment). Quant à Élisabeth Iʳᵉ, elle nous apparaît comme tourmentée, mélancolique, étrangère à elle-même, fantôme déambulant parmi ses trop nombreux conseillers. Ce qui ne l’empêche pas de gouverner d’une main de fer, même si en réalité elle n’a pas d’autre choix que d’appliquer une politique entrant en conflit avec ses convictions. Prisonnières d’un système les ayant dressées l’une contre l’autre, les deux reines partagent en fait plus d’un point commun, chacune encaissant à sa manière les contrecoups de l’exercice du pouvoir. Au final, leur face-à-face va révéler une admiration réciproque qui, compte tenu du contexte, ne peut que s’achever dans le sang et les larmes.

La trajectoire de ces sœurs ennemies se croise lors d’un échange bref mais intense que ses deux têtes d’affiche élèvent jusqu’aux cieux. Si les panoramas écossais donnent envie de se (re)faire la série Outlander, si la musique grandiose de Max Richter parvient à saisir toute la beauté du sujet et le tumulte d’une époque, impossible de ne pas être ébloui par les prestations de Saoirse Ronan et Margot Robbie. Succédant à Cate Blanchett sous la couronne de la Queen Elizabeth (souvenez-vous du diptyque de Shekhar Kapur), l’Harley Quinn du foireux Suicide Squad n’a pas hésité à s’enlaidir pour l’occasion (faux-nez et peau du visage vérolée). Un choix qui s’avère payant, comme cela a été le cas pour Charlize Theron dans Monster. Quant à la Florence Ponting de Sur la plage de Chesil, nos yeux de simples mortels ne peuvent que se noyer d’émotion et d’admiration devant une performance aussi céleste. Sa sensibilité, son intelligence et sa prestance font de l’Irlandaise la plus extraordinaire des Marie Stuart. Avec elle, « Votre Majesté » est bien plus qu’une formule de politesse : Saoirse Ronan EST la majesté incarnée, celle qui transforme une performance exceptionnelle en chanson de geste. La preuve : moi qui ai déjà ployé le genou devant Daenerys Targaryen, je suis pourtant à deux doigts de changer de souveraine. Quitte à périr sous le feu des dragons.

The Favourite. De Yórgos Lánthimos. Royaume-Uni/Irlande/États-Unis. 2019. 2h00. Avec : Olivia Colman, Emma Stone, Rachel Weisz…

Mary Queen of Scots. De Josie Rourke. Royaume-Uni/États-Unis. 2019. 2h04. Avec : Saoirse Ronan, Margot Robbie, Guy Pearce…

OVERLORD : Herbert West chez les nazis

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ATTENTION : UN PEU DE SPOIL, BEAUCOUP D’AMOUR

Le nazi zombie n’a jamais été représenté aux Césars, ce qui est bien dommage. Pourtant, imaginez un peu. Cérémonie des Césars 1981. Jeanne Moreau est sur scène, devant son pupitre, sort le petit bulletin blanc de son enveloppe et annonce au gratin du cinéma français : « …et le César du meilleur film est attribué à… Le lac des morts-vivants ! ». Explosion de joie dans la salle, Jeanne saute dans la fosse comme au Hellfest, Jean-Claude Brialy ne peut retenir ses larmes et se met à hurler : « Promizoulin ! Promizoulin ! ». Bref, c’est le tourbillon de la vie. Si ce moment de grâce absolue ne peut exister dans une réalité non alcoolisée, le nazi zombie, sous-genre de l’horreur tendance Bis, a toujours eu une place de choix dans le cinoche d’exploitation. La tendance s’est même accélérée dans les années 2000, 2010 avec les Outpost, Dead Snow et autre Frankenstein’s Army. Contrairement à ses petits camarades, Overlord atterrit directement dans les salles et non en dvd ou vod. Oui, vous avez bien lu : une pure série B peut encore se savourer dans les multiplexes. Rare par les temps qui courent. Pour une fois, on va pouvoir profiter du spectacle sur grand écran. Ça tombe bien, celui proposé par cette production J.J. Abrams vaut franchement le détour.

Le titre Overlord fait bien entendu référence à l’opération du même nom. Les héros du film de Julius Avery appartiennent aux troupes alliées débarquant sur les plages normandes le 6 juin 1944. Et même un peu avant puisque lesdits héros, des parachutistes de l’oncle Sam, ont une mission bien précise : faire péter une antenne située au sommet d’une église squattée par les suppôts d’Hitler. L’enjeu est de taille car s’ils échouent, l’ennemi vert-de-gris pourrait capter l’arrivée des forces anglo-saxonnes et changer le cours de l’Histoire. Et comme si la situation n’était pas assez compliquée, un autre danger menace et prend forme dans les ténèbres d’un village occupé… Dès son époustouflante séquence d’intro, Overlord nous plonge dans le vif du sujet et caractérise ses personnages en quelques plans et deux, trois répliques. Dans la carlingue d’un avion prêt à lâcher ses soldats américains sur les côtes françaises, nous découvrons l’humaniste et timoré Boyce (Jovan Adepo), cette grande gueule de Tibbet (John Magaro, vu dans Orange is the New Black) ou encore le Caporal Ford (Wyatt Russell, le fiston de Snake Plissken), une obscure tête brûlée qu’il ne vaut mieux pas titiller. Et puis soudain, les enfers se déchaînent : les balles transpercent la carcasse de l’avion, les bombes font des trous béants dans l’appareil, les hommes sont largués précipitamment dans les airs au milieu des explosions. La caméra suit de très près ces combattants jetés en pâture aux flammes et livrés au chaos. Le résultat est aussi immersif qu’impressionnant.

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Du début jusqu’à la fin, Overlord demeure une péloche guerrière de première bourre. Voir le film en salle permet de se prendre en pleine poire la puissance de feu libérée par son jeune et inspiré cinéaste (dont c’est ici le deuxième long après un Son of a Gun sorti chez nous en 2015, mais seulement sous forme de rondelle digitale). À l’écran, les mitrailleuses défouraillent sec, éclatent les chairs et font vrombir les sièges ! Grisant ! D’un point de vue narratif, la mission cruciale de notre commando d’expendables n’est jamais écartée et ce même quand le fantastique se tape l’incruste et impose des enjeux supplémentaires. Et parce que l’action se déroule durant la Seconde Guerre mondiale, il y a forcément du bad guy teuton à l’horizon. Chaque membre de la Wehrmacht a la gueule belliqueuse de l’emploi, c’est-à-dire celle du gars qui a laissé la tendresse au vestiaire. Le plus sauvage d’entre tous reste l’officier Wafner. Un faux gentleman et un vrai sadique, un psychopathe capable de faire un baise-main à une nana et de lui foutre son luger dans la bouche si elle n’est plus très coopérative. Une ordure d’anthologie campée par le danois Pilou Asbæk (ne vous fiez pas à son prénom, le gazier en impose vraiment un max). Vous avez certainement déjà croisé sa bobine avenante dans Game of Thrones (il y est Euron Greyjoy, un autre type délicat, sensible et attachant).

Comme vous le savez, Overlord n’est pas un film de guerre comme les autres. À ce genre, il en ajoute un autre, celui de l’horreur. Il le fait d’ailleurs de façon progressive, en semant d’abord des indices louches sur le parcours des GI’s et en intégrant ensuite l’inimaginable au récit. Et le plus beau dans ce délire, c’est que ce métissage « monstrueux » n’entame pas la crédibilité de l’ensemble. Petite précision : Avery n’emprunte pas vraiment la voie du zombie flick à la Romero ou The Walking Dead. Point de horde de revenants du IIIe Reich ici mais plutôt des expériences scientifiques menées par un savant fou sur des patients pas franchement consentants. Si les morts reviennent à la vie, c’est surtout à la manière d’un Re-Animator. À la différence près que ce docteur Maboul d’Herbert West n’a jamais eu l’intention de créer une armée de super troufions… À ce propos, certaines visions ont de quoi refiler des cauchemars et n’auraient pas déplu au Stuart Gordon des 80’s (surtout celle d’une tête sans corps tentant malgré tout d’appeler à l’aide…). La touche gothique suggérée par ce décor sinistre et effrayant (un gigantesque labo planqué dans les sous-sols d’une église) évoque la folie des vieux serials fréquentés par le rire sardonique et le regard méphistophélique d’un Bela Lugosi. Mais en plus sérieux toutefois et avec une bonne dose de gore en prime.

Avant de vous lâcher la grappe, juste un petit mot sur la révélation féminine d’Overlord. Elle s’appelle Mathilde Ollivier (avec deux « l », normal pour un ange), joue les femmes d’action et non les faire-valoir, a le charme fou d’une Léa Seydoux et s’apprête comme cette dernière à tutoyer les étoiles. Une bonne raison (une de plus) pour payer son ticket et s’envoyer ce show extrêmement bien gaulé où le plaisir du spectateur n’est jamais ignoré.

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Overlord. De Julius Avery. États-Unis. 2018. 1h50. Avec : Jovan Adepo, Wyatt Russell, Mathilde Ollivier…

THE PREDATOR vs. HALLOWEEN

À ma gauche : The Predator, chasse à l’homme du troisième type aussi crainte que prometteuse pour les fans du rasta from outer space. À ma droite : Halloween, éternel retour d’un boogeyman décidément increvable, avec Jamie Lee et Big John de nouveau dans la place. Le choc des titans a eu lieu en octobre dernier dans nos salles. Et se reproduit dès maintenant sur cette page, rien que pour vous yeux ébahis…

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Nous avions laissé l’extraterrestre à la gueule de porte-bonheur sur une note mi-figue mi-raisin avec un Predators un peu trop porté sur le fan service pour son propre bien (Adrien Brody se prenant pour Schwarzie : monumentale erreur). Si la mauvaise expérience des deux AvP semble bel et bien enterrée (même le plus camé des exécutifs hollywoodiens n’oserait en pondre un troisième, enfin normalement…), il fallait un autre film pour rendre à notre gloumoute adoré sa splendeur d’antan.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas The Predator qui nous fera oublier les opus mémorables de John McTiernan et Stephen Hopkins. Et ce malgré la présence derrière la caméra (et le stylo) de Shane Black, acteur sur le Predator original (le troufion binoclard et blagueur, c’est lui), scénariste de L’Arme Fatale, Le Dernier Samaritain ou encore Last Action Hero (excusez du peu, comme dirait ce ravi de la crèche de Laurent Weil sur son tapis rouge cannois) et réalisateur du génial Kiss Kiss Bang Bang. Mais aussi du boursouflé Iron Man 3… C’est ce qui s’appelle être capable du meilleur comme du pire. Malheureusement, The Predator appartient davantage à la seconde catégorie.

Encore que tout ne soit pas à jeter, ici. L’idée de faire un authentique Predator 3 tout en faisant de discrètes références aux événements des deux premiers films part d’une bonne intention et nous change des remakes et autres reboots. Que la chose soit R-rated nous offre également quelques chouettes passages, notamment l’évasion d’un predator furax s’acharnant avec une violence inouïe sur ses geôliers (le moment le plus jouissif – et réussi – du long-métrage).

Pour le reste, Shane Black a beau abattre la carte de la badass attitude, la sauce ne prend tout simplement pas. La faute, essentiellement, à un casting ultra boiteux, incapable de rendre justice à une galerie de baroudeurs borderlines. Les acteurs échouent tous à nous faire croire à leur personnage et ne véhiculent que des émotions superficielles (Boyd Holbroock, tête brûlée en carton, fait une bien pâle tête d’affiche). Sur le papier, la patte de son auteur se fait pourtant sentir mais, à l’écran, le résultat tire la tronche. D’autant moins pardonnable que les scènes d’action s’avèrent presque toutes bordéliques, illisibles. Et ce ne sont ni les « predachiens » en CGI (un coup de génie), ni le thème culte de Silvestri (qui retentit dès qu’un hélico apparaît à l’image) qui rehausseront le niveau…

À ce stade, il vaudrait mieux que les Predators restent sagement sur leur planète plutôt que l’on vienne encore chier dans leur casque. Suffit de voir l’épilogue absurde de The Predator pour s’en convaincre…

Halloween

S’approprier la saga Halloween est un défi qu’avait su relever Rob Zombie en son temps. Un exploit compte tenu de la présence intrusive de ces gros margoulins de frères Weinstein. Les deux escrocs enfin sur la touche, c’est au tour de Jason Blum – le nouveau king de l’horreur rentable – de chapeauter le retour de Michael Myers. Et pour fêter dignement les quarante berges de la franchise, John Carpenter et Jamie Lee Curtis participent au projet. Voilà qui donne envie de faire l’amour à une citrouille !

Le réalisateur de The Ward se voit même confier la BO du film. Logique puisque le bonhomme est désormais plus motivé par la musique que par la mise en scène (le voir jouer en live procure d’ailleurs une émotion hors du commun). Et on ne va pas s’en plaindre car le score de Big John est juste excellent ! Revisitant sa propre composition (impossible de se lasser du fameux Halloween theme), Carpenter et sa troupe (son fiston Cody et son filleul Daniel Davies) conçoivent un score atmosphérique, sombre et dépressif. De quoi poser en quelques notes une ambiance dark et intense (non, non, je ne parle pas de chocolat noir).

Quant à la Miss Curtis, c’est par un habile tour de passe-passe scénaristique qu’elle se retrouve dans cet Halloween quarante après. Car, souvenez-vous, son personnage passait l’arme à gauche dès l’intro du piteux huitième épisode. Du coup, décision a été prise de faire une suite directe au monument de 1978. Conséquences : tous les opus suivants sont poliment ignorés et Laurie Strode n’est plus la frangine de Myers. Pas grave, tant retrouver une Jamie Lee Curtis en grande forme est un plaisir qui ne peut se refuser. Plus tourmentée encore que dans Halloween H20, notre poisson nommé Wanda trouve chez David Gordon Green l’occasion de crever l’écran dans la peau d’une femme traumatisée mais que le temps a changé en simili-Sarah Connor. Et même plus encore…

Car, d’une manière assez inattendue, cette nouvelle nuit des masques cache en son sein un drame familial dans lequel trois générations de femmes sont touchées par la même malédiction. Laurie (impeccable Jamie Lee, je le redis), sa fille Karen (Judy Greer, très bien aussi) et sa petite-fille Allyson (Andi Matichak, une jolie découverte) doivent, au fil des évènements, se rabibocher pour combattre leur putain d’agresseur. Un cas de sororité assez inédit dans le slasher et un supplément d’âme pour cet Halloween 2018 où les rôles féminins ne sont pas uniquement là pour courir et crier…

S’il fait évoluer le statut de scream queen, le réalisateur de Votre Majesté (comédie médiévale fréquentée par Danny McBride, l’un des coscénaristes du film qui nous intéresse ici) se montre très déférent envers le classique de Carpenter. Il le suit pas à pas, se livrant avec son aîné à un jeu de miroir parfois un peu facile (l’évasion de Michael Myers). Peu enclin à s’affranchir de l’influence de son modèle, David Gordon Green s’autorise tout de même quelques saillies gores de bon aloi et sait se montrer visuellement percutant (cf. le plan-séquence où notre psycho killer joue du couteau en passant de maison en maison). Devant sa caméra, Michael Myers redevient The Shape, le Mal absolu, un monstre sans humanité ni conscience. Une redoutable machine à tuer. Qu’on se le dise : evil never dies.

The Predator aurait pu être une bonne surprise apte à faire revenir sa créature aux affaires. À l’arrivée, le résultat – blockbuster maladroit d’un auteur en pleine dépossession de ses moyens – incite à se faire couper les dreadlocks. Halloween, avec ses bidouillages narratifs dictés par des impératifs commerciaux, n’était pas non plus bien loin de la douche froide automnale. Mais ce onzième film reste suffisamment incarné et soigné pour s’imposer. Dans ce match de poids lourds, le David Gordon Green l’emporte donc.

Alors que je suis en train de conclure cette modeste bafouille, un point rouge lumineux se balade sur mon clavier et finit sa course au milieu de mon front. Adieu les amies.

The Predator. De Shane Black. États-Unis. 2018. 1h47. Avec : Boyd Holbrook, Olivia Munn, Jacob Tremblay…

Halloween. De David Gordon Green. États-Unis. 2018. 1h49. Avec : Jamie Lee Curtis, Judy Greer, Andi Matichak…

GOLSHIFTEH FARAHANI, LA FILLE DU SOLEIL

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La magnifique Golshifteh Farahani fait partie de ces rares et précieuses comédiennes qui, par leur seule présence, éblouissent les ténèbres. Elle est un astre. Assurément une fille du soleil. Elle est l’aurore, l’aube immuable qui se lève encore et toujours, même quand l’humanité se déchire et se meurt. Dans le film d’Eva Husson, les rayons lumineux peinent à traverser l’écran de fumée noircissant le ciel. Les collines sont là, et le resteront bien après nous, indifférentes au combat que les femmes sont contraintes de mener contre les fous d’Allah. Parfois, le vent se lève et souffle sur les souvenirs du passé, instants brisés d’une existence qui ne sera plus jamais la même. Souvent, il apporte avec lui le chaos, la douleur, la mort. Soit les maîtres-mots des barbares du sinistre état islamique dont le seul but est d’anéantir la femme, la vie, la liberté.

Le regard de Golshifteh Farahani raconte une histoire. Il est le monde et son reflet le plus lucide. Il traduit toute l’horreur d’un conflit et s’impose comme une forme inaltérable de résistance. La tristesse, la fatigue, la colère mais aussi la force, le courage, la révolte se lisent dans ses yeux. Un seul plan suffit à l’actrice franco-iranienne pour posséder, percer puis rétamer le cœur du spectateur. Son visage vaut tous les discours. En cristallisant et en sublimant l’enfer qui l’entoure, Golshifteh Farahani nous emporte avec elle dans sa lutte. Une lutte soutenue par des femmes qui ont un jour décidé de ne plus être des victimes, ont pris les armes pour que la peur change enfin de camp. En face, les djihadistes font dans leur froc puisque – selon leurs croyances – être tué par une femme empêche l’accession au paradis. Le symbole est fort : les fanatiques les plus misogynes voient leur volonté d’expansion contrariée par celles qu’ils considèrent comme des êtres inférieurs…

L’héroïne de Syngué sabour – Pierre de patience constitue donc le choix idéal pour le rôle de Bahar, ancienne avocate que de tragiques événements transforment en guerrière d’exception. Un modèle pour son bataillon surnommé « Les Filles du Soleil », des combattantes kurdes rescapées des exactions commises par l’EI. Le sujet du film renvoie au calvaire subi par le peuple yézidi lors des massacres survenus en août 2014 à Sinjar, une région du Kurdistan irakien. Les hommes sont exécutés en pleine rue, les jeunes garçons kidnappés en vue d’en faire de futurs kamikazes, les femmes et leurs gamines réduites à l’esclavage sexuel. S’ensuit la bataille de Sinjar à l’issue de laquelle les forces kurdes et la coalition parviennent à reprendre le territoire aux barbus. Cette victoire a lieu un 13 novembre 2015, au moment où l’engeance islamiste frappe le Bataclan et les terrasses de café…

En s’inspirant de ces faits, Eva Husson intègre le récit de ces soldates dans la grande Histoire. La bravoure et le sacrifice de ces femmes ne peuvent être enterrés sous les gravats. Leurs exploits ne doivent pas se perdre dans l’oubli. Faire face à la cruauté des extrémistes religieux est un acte héroïque. L’œil de la réalisatrice est résolument engagé, humaniste, féministe. Elle se fait le témoin des atrocités perpétrées au nom de dieu et célèbre la détermination de ces lionnes des montagnes à faire reculer l’obscurantisme. Photographiant la vérité au péril de sa vie, Mathilde – la correspondante de guerre jouée par Emmanuelle Bercot – traduit à l’écran cette volonté de révéler au monde entier ce qu’il se passe loin de chez nous. Informer et raconter, regarder en face pour mieux faire réagir à défaut de pouvoir réellement changer les choses, telle est la mission de ces journalistes à jamais marquées par leurs reportages. Sur ce thème, Les Filles du Soleil rejoint des longs-métrages comme Under Fire (Roger Spottiswoode, 1983), Salvador (Oliver Stone, 1986) ou encore Harrison’s Flowers (Elie Chouraqui, 2000).

Les cicatrices physiques et psychologiques de ses protagonistes se manifestant également dans le feu de l’action, Husson n’oublie pas de livrer avec sa dernière œuvre un authentique film de guerre. Elle s’attarde sur les divergences stratégiques opposant Bahar à ses collègues masculins. Elle montre l’ennemi prêt à se faire sauter la tronche en sortant d’un tunnel, une école prise en otage et un môme hésitant à se servir de sa kalash. La guerre, c’est l’irruption de la mort, n’importe où, n’importe quand, n’importe comment. Le plus beau dans Les Filles du Soleil, c’est encore cette rage de vivre qui subsiste au milieu des flammes, cette volonté implacable de ne pas céder un seul pouce de terrain aux salauds en noir. La voix off du générique de fin, celle de Mathilde, résonne d’ailleurs bien au-delà du film et ne peut que nous bouleverser. Les Filles du Soleil : un hommage vibrant à toutes les combattantes, sans exception. Indispensable.

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Les Filles du Soleil. D’Eva Husson. France/Belgique/Géorgie. 2018. 1h51. Avec : Golshifteh Farahani, Emmanuelle Bercot, Zübeyde Bulut…

« Chacune de nous doit se demander : « combien de temps vais-je tenir ? Si un ennemi vient, serais-je capable d’appuyer sur la détente ? ». La réponse est oui. Vous êtes capable de tout. Votre seule présence ici est une victoire. Le seul fait de refuser l’oppression est une victoire. Se battre est une victoire. C’est à l’ennemi d’avoir peur de nous. Car nous n’avons peur de personne ! Quand ils entendent nos voix de femmes, ils ont peur. Nous avons connu le pire. Qu’est-ce qui peut être pire ? C’est la seule chose qu’ils aient réussi à tuer : notre peur. Pour chaque sœur capturée, une guerrière est née. C’est ça qu’ils ne pourront jamais saisir : notre rage de vivre. – Qu’allons nous faire aujourd’hui ? – NOUS BATTRE ! – Qu’allons nous faire aujourd’hui ? – NOUS BATTRE ! – La victoire ou la victoire ! – LA VICTOIRE OU LA VICTOIRE ! – Qui va montrer l’exemple ? – NOUS ! Ensemble, nous serons plus forte que la peur ! La Femme, la Vie, la Liberté ! – LA FEMME, LA VIE, LA LIBERTÉ ! »

Golshifteh Farahani face à ses soldates dans Les Filles du Soleil.

SUSPIRIA 2018 : the witches are back !

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Dans la vie comme dans l’industrie du septième art, rien n’est intouchable, rien n’est sacré. Pas même un chef-d’œuvre immortel de la trempe du Suspiria de Dario Argento. Inutile d’éructer comme un Mélenchon face aux forces de l’ordre ou de vomir ses tripes comme dans Frayeurs de Fulci : aucun classique n’échappe à son remake/reboot/préquelle/suite. Si l’exercice a tout de l’opération commerciale pouvant accoucher d’une catastrophe autant industrielle qu’artistique, il arrive parfois que le miracle ait lieu. Évitant le piège de la facilité et refusant de jouer la carte de la photocopie servile et stérile, le nouveau Suspiria parvient à tirer son épingle du jeu. Pourquoi ? Parce que l’appropriation, pour ne pas dire la réinvention, est ici quasi totale et que Luca Guadagnino offre à son film une vision. Avoir un point de vue quand on s’attelle à une relecture aussi périlleuse que celle-ci s’avère non négligeable. Repenser la bombe d’Argento, c’est aussi une façon de limiter la casse au jeu des comparaisons et de tracer son propre chemin. Et celui emprunté par l’auteur de A bigger splash se montre pour le moins singulier…

Déjà, formellement parlant, Guadagnino tourne le dos à son modèle. Oubliez les fulgurances baroques de 1976 et ses couleurs qui explosent les mirettes. Place au blanc, au noir, au gris. Des nuances plus crues et cafardeuses mais qui n’empêchent nullement le malaise de suinter derrière les images, de distiller un venin insidieux. La grisaille peut elle aussi s’avérer fatale quand elle vous projette dans les limbes. Demandez à l’Isabelle Adjani de Possession. La photo plus réaliste que surréaliste de Sayombhu Mukdeeprom aurait d’ailleurs très bien pu illustrer l’opus apocalyptique de Zulawski. La sinistre présence d’un mur coupant Berlin en deux accentue encore un peu plus cette parenté. Lugubre et menaçante est la voie qui mène aux enfers.

Le fond s’en retrouve aussi complètement chamboulé. Si ce Suspiria 2018 se passe également dans les seventies, il en profite pour donner à l’ensemble un contexte historique, une toile de fond politique. La guerre froide, le terrorisme, la Shoah sont autant de thèmes « adultes » venant se greffer aux malheurs causés dans l’ombre par les sorcières de la Tanz Akademie. Le Mal ne se limite plus aux coulisses d’une école de danse, il se propage aussi dans le monde entier. À l’horreur issue de nos cauchemars les plus fous, s’ajoute celle causée par une humanité constamment tentée par l’autodestruction. Dans un même élan, les personnages s’étoffent, gagnent en épaisseur. Non contente de se sexualiser au passage, la nouvelle Susie Bannion voit également son passé resurgir pour mieux la tourmenter. Le rôle du Dr Klemperer (Lutz Ebersdorf aka… Tilda Swinton !) a même le droit à une intrigue secondaire qui s’intègre parfaitement à l’histoire principale.

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Si cette volonté d’approfondir son sujet donne à l’entreprise une identité solide, le long-métrage se montre narrativement un peu trop gourmand. Avec près de deux heures et demie au compteur, certaines longueurs se font immanquablement sentir. En se débarrassant de l’ADN giallesque de son aîné, Luca Guadagnino ne compte plus sur les meurtres gores à l’arme blanche pour rythmer son œuvre. Les amateurs de sensations fortes pourront même trouver la bête un peu avare en scène choc. Et pourtant, elles sont bien là. Peu nombreuses, il est vrai, mais elles sont franchement marquantes. Ainsi, rarement aura été aussi douloureux le sort jeté à une pauvre victime dont le corps se disloque littéralement sous nos yeux (le réalisateur fait ici preuve d’une belle imagination pour montrer comment la sorcellerie peut nuire à son prochain…). Mémorable à l’instar du sabbat final qui constitue ce que l’on a vu de plus dantesque et démentiel dans le genre depuis un bail (style La Terza madre, mais en moins bis – quoique – et en plus traumatique).

Le climax, et notamment tout ce qui se rapporte à la trajectoire de Susie, demeure la plus belle trahison faite au monument du maestro Dario. Guadagnino ose aller plus loin que son illustre prédécesseur et n’hésite pas épouser les ténèbres dans lesquelles son héroïne finira par s’épanouir. Audacieux, tout comme ces ruptures de ton faisant surgir la mélancolie ou la compassion au sein du chaos. Un basculement sensitif auquel participe grandement la musique envoûtante de Thom Yorke. Son soundtrack, à la fois riche et intimiste, est une indiscutable réussite et ajoute une pierre précieuse à l’édifice. Même constat en ce qui concerne le casting féminin, d’une excellence absolue. Le talent de Dakota Johnson explose enfin à l’écran, Tilda Swinton n’a jamais été aussi fascinante, Mia Goth continue à marquer le fantastique actuel de sa présence et la grande Renée Soutendijk (Spetters, Le Quatrième homme) se rappelle au bon souvenir des fans de Verhoeven. Mais le plus émouvant reste encore l’apparition de Jessica Harper, l’inoubliable chaperon rouge de l’original…

Certes, les allergiques aux films d’horreur arty et intellos, personnels et insolites, préféreront sans doute se retaper l’intégrale de Ma Sorcière bien-aimée (bon courage à eux). Les autres se laisseront certainement séduire par la radicalité d’un remake qui a la bonne idée de s’éloigner de son écrasante référence. Et d’exister par lui-même, de marquer sa différence (et des points) afin de tranquillement s’imposer auprès de son grand frère. Bref, ce Suspiria nouvelle manière est une proposition de cinoche forcément clivante mais totalement habitée, dont les séquences les plus intenses resteront à coup sûr dans les mémoires. Alors, un palot baveux avec Helena Markos, ça vous tente ?

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Suspiria. De Luca Guadagnino. Italie/États-Unis. 2018. 2h32. Avec : Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth…

SUR LA PLAGE DE CHESIL (Dominic Cooke, 2018)

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1962. Dans une Angleterre encore corsetée par des conventions sociales étouffantes, Florence et Edward, la petite vingtaine, viennent de se marier. Aussi inexpérimentés l’un que l’autre, ils passent leur première nuit ensemble dans un hôtel guindé sous l’œil un rien moqueur du personnel. Totalement tétanisés à l’idée de faire le moindre faux-pas, ils se souviennent, chacun, de leur rencontre. Florence, brillante violoniste élevée dans une famille fortunée et conservatrice, était tombée sous le charme d’Edward, aspirant écrivain issu d’un milieu plus modeste… Source : marsfilms.com

Cette plage-là n’est pas défigurée par le tourisme de masse et n’invite ni à la baignade ni à la bronzette. Elle n’a pour ainsi dire rien d’estival ou de festif. Si cette adaptation d’un roman de Ian McEwan est sortie sur nos écrans en plein mois d’août, elle n’entre absolument pas dans la catégorie « film d’été ». Les badauds ramollis par la canicule n’assisteront pas à « un amour de vacances, une histoire sans lendemain », comme le chantait ce grand poète de Christophe Rippert (le bellâtre de Premiers Baisers, l’une des sitcoms infâmes produites au début des 90’s par le groupe terroriste AB). Cette plage-là, celle de Chesil, sert plutôt de décor à une romance maudite et écrasée dans l’œuf. Sur la côte du Dorset, un couple est peu à peu englouti par des nuages gris chargés d’amertume. Le vent les fouette, la marée les emporte, l’horizon les rejette. Au loin, la ligne droite ne représente plus l’infini, le bout du monde, toutes les possibilités : elle trace un trait sur l’avenir de nos jeunes amoureux. Comment en est-on arrivé là ? Pour répondre à cette question, On Chesil Beach se tourne vers le passé et illustre via de nombreux flashbacks le récit d’une relation mort-née. Derrière cette love story pleine de promesses se cache un douloureux secret que le film suggère et ne révèle jamais au grand jour. Ce non-dit se développe comme des métastases venant ronger de l’intérieur Florence et Edward. La difficulté de lever le tabou sur le drame subi par la première entraîne une incompréhension de la part du second. Une erreur de jugement à mettre sur le compte d’une jeunesse fougueuse et impulsive mais qui doute aussi énormément d’elle-même. La tournure désastreuse que prend la lune de miel des deux protagonistes n’est donc pas seulement due à la maladresse et au trac de celles et ceux qui passent à l’acte pour la première fois. Elle est également imputable à cette société conservatrice où la parole a encore du mal à se libérer. Lors du dernier acte, les sauts dans le temps ne se font plus en arrière mais en avant et donnent un sens tragique aux événements survenus sur la plage de Chesil. Les épreuves du passé et les choix du présent peuvent parfois sceller des destins de manière irréversible… Dans le foudroyant Reviens-moi (un autre film tiré d’un bouquin de McEwan), une méprise lourde de conséquence étouffe déjà une passion naissante et va jusqu’à chambouler puis détruire l’existence des amants incarnés par Keira Knightley et James McAvoy. Le chef-d’œuvre de Joe Wright compte d’ailleurs dans ses rangs une quasi débutante de 13 berges : Saoirse Ronan. Près de dix ans plus tard, la petite est devenue grande, pour ne pas dire immense. Après nous avoir régalé en ado rebelle dans l’excellent Lady Bird, nous retrouvons la comédienne en violoniste rayonnante et généreuse mais prisonnière d’un traumatisme qui la stresse et la paralyse. Voir Saoirse répandre autant de grâce tout en étant soumise à un tel tourment, relève pour le spectateur du crève-cœur le plus carabiné. L’admirer en train de donner la réplique à Billy Howle (lui aussi remarquable) devient un spectacle bouleversant, à plus forte raison quand l’interprétation s’avère d’une justesse bluffante. Comme quoi, une scène uniquement animée par des actrices et des acteurs donnant tout ce qu’ils ont dans le bide et exprimant des émotions aussi intimes que dévastatrices, vaut bien tous les effets spéciaux du monde (surtout ceux, désincarnés, de la plupart des blockbusters actuels). Lorsque l’éblouissant minois de la miss Ronan s’illumine ou s’obscurcit, pas besoin de trucages pour que la magie affleure. Sa délicatesse, ainsi que sa part d’ombre, sont également celles d’un film aussi élégant dans sa forme (la photo de Sean Bobbitt rivalise de beauté avec son actrice principale) que désespéré dans son fond. Chronique d’un gâchis annoncé, On Chesil Beach nous lâche sur le sable (ou plutôt les galets) avec les mirettes humides et le palpitant calciné.

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On Chesil Beach. De Dominic Cooke. Royaume-Uni. 2018. 1h50. Avec : Saoirse Ronan, Billy Howle et Emily Watson. Maté en salle le 26/08/18.

SANS UN BRUIT (John Krasinski, 2018)

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Une famille tente de survivre sous la menace de mystérieuses créatures qui attaquent au moindre bruit. S’ils vous entendent, il est déjà trop tard. Source : allocine.fr

Le concept de Sans un bruit (tout est dans le titre ou presque) est aussi prometteur que périlleux. Car une idée aussi brillante soit-elle nécessite toujours une certaine maîtrise de la mise en scène et une écriture scénaristique en béton. Il faut une bonne dose de rigueur hitchcockienne pour maintenir le suspense tout du long et ne jamais trahir son argument de départ. Sur ce point, John Krasinski ne s’en sort pas trop mal même si l’efficacité de la forme n’arrive pas toujours à faire oublier les carences du fond… Invasion alien et récit post-apo vue à travers le regard d’une famille livrée à elle-même, A Quiet Place expose la situation en quelques plans évocateurs : une rue déserte, des avis de recherche tapissant les murs, une supérette aux rayons quasi vides. En même temps, nous découvrons cinq survivants pour qui l’heure du ravitaillement est venue. Mais dans leur comportement, quelque chose cloche. Chaque geste s’effectue avec une extrême précaution et dans un silence de mort. La fin tragique (et prévisible) de cette séquence d’ouverture donne une idée assez précise de la menace qui plane sur nos rescapés de la fin du monde. La moindre boulette sonore ne pardonne pas. La grande faucheuse rôde dans les parages et frappe comme l’éclair. L’effet est saisissant et ne laisse aucune échappatoire à celles et ceux qui transgressent l’unique règle qui vaille pour rester en vie : ne pas faire un seul bruit… Une fois le décor planté, le film décrit le quotidien de nos protagonistes et dévoile comment ils s’organisent pour ne pas se faire boulotter les uns après les autres. Vivre avec le danger impose une discipline permanente, une attention de tous les instants. Un châtiment pire que les flammes vous attend si vous renversez par inadvertance une lampe à huile sur le sol… Les auteurs du script ne manquent pas non plus d’astuces pour détourner l’interdiction orale de communiquer (langage des signes – l’une des gamines est d’ailleurs sourde, remarquable Millicent Simmonds – et échanges à proximité des clameurs de la nature afin de couvrir les voix – une cascade ou un cours d’eau, par exemple). De nombreuses petites trouvailles permettent également de décupler la tension. Ainsi, un clou sortant du plancher d’un escalier devient un obstacle supplémentaire quand nos gloumoutes sensibles des esgourdes débarquent dans la maison (grâce à une impeccable gestion de l’espace, la panique circule d’une pièce à l’autre en toute lisibilité). Le « truc » qui finira par venir à bout desdits envahisseurs débouche sur un climax à la fois ludique et spectaculaire (cependant, la fin abrupte de la séquence peut s’avérer un brin frustrante, même si d’un point de vue narratif, la prolonger serait superflu). Bref, la mécanique est bien huilée. Visuellement parlant, Monsieur Blunt (à la ville) se montre bel et bien à la hauteur de son excitant pitch. Le bonhomme ne commet même pas l’erreur de dévoiler trop tôt le look de ses créatures, chose plutôt rare par les temps qui courent. Malheureusement, dans ses passages les plus intenses, l’entreprise a un peu trop tendance à solliciter notre suspension d’incrédulité, quitte parfois à décrédibiliser ce qui se passe à l’écran (plus c’est gros, plus ça passe ? Pas toujours). Plus préjudiciable encore, la caractérisation des personnages se révèle assez convenue (aucune prise de risque à ce niveau-là), tout comme les thématiques que l’histoire englobe (la culpabilité, le sacrifice). Derrière l’exercice de style, aucune ambiguïté humaine ne vient bousculer les repères du public lambda. Dans le genre, Signes (M. Night Shyamalan, 2002) et 10 Cloverfield Lane (Dan Trachtenberg, 2016) avaient su davantage faire exister leurs protagonistes, à leur donner vie sans en faire des archétypes. Si Sans un bruit reste un chouette survival du troisième type, il échoue donc à être un peu plus qu’une série B bien troussée. Ce qui n’est déjà pas si mal. Avoir en tête d’affiche une comédienne de la trempe d’Emily Blunt n’est pas non plus négligeable. Faut dire que la SF lui sied à merveille et qu’elle paraît ici plus que jamais à son aise. Dans Looper, elle épatait déjà l’assistance en se saisissant d’un tromblon pour défendre sa progéniture. Un instant d’éternité que l’on retrouve dans A Quiet Place. Apparemment, l’ange de Verdun d’Edge of Tomorrow a encore des comptes à régler avec la gent extraterrestre…

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A Quiet Place. De John Krasinski. États-Unis. 2018. 1h30. Avec : Emily Blunt, John Krasinski et Millicent Simmonds. Maté en salle le 01/07/18.

DEADPOOL 2 (David Leitch, 2018)

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L’insolent mercenaire de Marvel remet le masque ! Plus grand, plus-mieux, et occasionnellement les fesses à l’air, il devra affronter un Super-Soldat dressé pour tuer, repenser l’amitié, la famille, et ce que signifie l’héroïsme – tout en bottant cinquante nuances de culs, car comme chacun sait, pour faire le Bien, il faut parfois se salir les doigts. Source : allocine.fr

Depuis la sortie du Deadpool original, un certain Logan a prouvé de façon magistrale que l’on pouvait faire un film de super-héros adulte et en totale rupture avec les blockbusters à la mode. Si les deux longs-métrages sont classés R aux États-Unis (l’équivalent d’une interdiction aux moins de 16 ans chez nous), leur traitement de la violence et leur conception du genre s’opposent radicalement. Le Tim Miller fonctionne avant tout comme un défouloir potache et insolent se moquant de tout et surtout de lui-même. Le James Mangold a été pensé comme une tragédie viscérale et désespérée prenant ses distances avec les standards hollywoodiens. L’un est à prendre au second degré, l’autre au premier. Cette différence essentielle n’empêche pas Deadpool 2 d’ouvrir les hostilités en se payant la tronche dudit Logan et de se fixer comme objectif de le surpasser. Une fausse bonne idée qui contraint cette inévitable suite à se prendre plus au sérieux (enfin, juste un peu, faut pas non plus déconner avec la déconnade). Le drame qui touche Deadpool au début du film tente vainement d’approfondir le protagoniste mais ne parvient qu’à coincer son cul entre deux chaises. Le problème, c’est qu’il est bien difficile d’être touché par ce qui lui arrive quand de nombreuses giclées postmodernes continuent à démolir ce foutu quatrième mur. Entre une grosse vanne qui tache et un clin d’œil face caméra, les tentatives pour responsabiliser notre vigilante cramé foirent systématiquement. Pire, la volonté d’injecter de la morale dans les motivations de ce grand dadais de Wade Wilson amoindrit considérablement sa nature transgressive. Pour justifier son engagement auprès des autres, le justicier fêlé se sent obligé de sauver un jeune X-Men en train de basculer du côté obscur (le parallèle effectué entre le gamin en question et les désirs de paternité du héros est des plus lourdingues). Du coup, Deadpool 2 tombe dans les travers de ce qu’il est censé brocarder et cède aux mêmes grosses ficelles que la plupart des productions Marvel/DC. La spontanéité de l’œuvre initiale s’efface donc au profit d’une irrévérence de façade ayant du mal à cacher le cynisme de l’entreprise. Conscient du caractère bankable d’un premier essai trash transformé en franchise, la bande de David Leitch profite aisément du système qu’il prétend railler… Et pourtant, malgré les mauvais choix défendus par ce deuxième Deadpool, la chose réussit encore à marquer des points. Après une première heure laborieuse où les références geek et l’abattage de Ryan Reynolds finissent par saouler, le spectacle commence à prendre forme avec la création de la X-Force. Le sort inattendu que le script réserve à l’équipe de mutants – attention, un  caméo hilarant se dissimule derrière l’un d’eux – développe un gimmick humoristique absolument jubilatoire. La course-poursuite qui s’ensuit rappelle que Leitch est aussi un coordinateur de cascades chevronné, même si la part belle est faite aux incontournables CGI. Mis à part ce morceau de bravoure, le meilleur du film, le reste apparaît un peu moins soigné et percutant, surtout en regard de ce que le réalisateur a accompli avec le formidable Atomic Blonde (son incroyable baston située dans un immeuble est dans toutes les mémoires). Par exemple, l’intervention de Cable au sein d’une prison high-tech souffre d’un montage un brin chaotique, comme s’il s’agissait de tempérer la brutalité de la séquence. Plus loin, on se rattrapera avec l’escarmouche 100% numérique entre Colossus et le Fléau (ce dernier est ici plus à son avantage que dans le médiocre X-Men : L’Affrontement final). Même si Deadpool 2 invite quelques nouveaux héros à se joindre à la fiesta, on ne peut que le remercier de nous avoir épargné l’énorme partouze à la Avengers. Pas besoin d’un peloton de super enfoirés quand on a ce bon gros mastard de Josh Brolin dans la peau en acier de Cable. En simili Terminator voyageant lui aussi dans le temps pour changer l’avenir à coups de bastos, l’acteur ultra robuste de No Country for Old Men et Sicario défonce tout sur son passage et en impose méchamment. Dans le style intimidant, on ne fait pas mieux. Tout aussi badass mais avec la cool attitude en prime, la canonissime Zazie « Domino » Beetz est la révélation de ce nouveau Deadpool. Son pouvoir – avoir du pot en permanence – provoque des situations franchement poilantes (ses coups de bol interviennent dans le feu de l’action avec un sacré sens du timing). Dommage que cette panthère furieusement charismatique ne soit pas plus présente à l’écran. La version longue prévue pour la sortie en dvd/blu-ray du film devrait (un peu) corriger cette erreur. Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, pas de Deadpool 3 sans Zazie (pas la chanteuse, hein ?).

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Deadpool 2. De David Leitch. États-Unis. 2018. 1h59. Avec : Ryan Reynolds, Josh Brolin et Zazie Beetz. Maté en salle le 03/05/18.