ANGEL GUTS : RED PORNO : obsession fatale

Non, il ne s’agit pas de littérature classée X ou de 7ème hard. Le roman porno (abréviation de romanesque ou romance pornographique) est le terme utilisé par la Nikkatsu – l’un des plus fameux studios japonais – pour définir ses pinku eigas (ou films « roses » dans la langue de Mistinguett). Pour sortir de la crise financière et garder le public dans les salles (le petit écran est en train de grignoter le grand), la compagnie se lance dès 1971 dans la production d’œuvres érotiques. Des péloches rentables mais ambitieuses, tournées par des pros nullement effrayés par des plannings et des budgets serrés. Placée sous le signe de la créativité, de la liberté et de l’audace, cette tendance révèle de véritables auteurs tels que Tatsumi Kumashiro (Sayuri, strip-teaseuse, 1972), Masaru Konuma (Une femme à sacrifier, 1974), Noboru Tanaka (La Véritable histoire d’Abe Sada, 1975), Akira Katô (Prisonnière du vice, 1975) ou encore Chûsei Sone (Journal érotique d’une infirmière, 1976). Mais la parenthèse enchantée se referme aux débuts des 80’s avec l’émergence du stupre sur bande magnétique. Beaucoup plus « explicite », la vidéo pour adultes (ou AV pour Adult Video) fragilise la Nikkatsu qui se voit dans l’obligation de se mettre à la page. Sans dépasser les limites du softcore, l’entreprise se lâche davantage et attise de plus belle « le feu de l’Éros dans lequel l’extase flamboie » (pour reprendre l’une des accroches de la bande-annonce d’un classique de Kumashiro, Les Amants mouillés). La preuve avec Angel Guts : Red Porno qui sort dans les cinoches nippons le… 25 décembre 1981. Cette année-là, le père noël a fait une syncope…

Quatrième épisode d’une hexalogie s’étalant de 1978 à 1994, Angel Guts : Red Porno s’inspire de Tenshi no Harawata, un manga signé Takashi Ishii. Génial dessinateur au trait réaliste (un style appelé Gekiga), ce dernier exerce également en tant que scénariste et, à ce titre, adapte lui-même ses propres BD. Non seulement Ishii-san a rédigé le script des six Angel Guts mais il en a aussi profité pour réaliser les deux derniers (Red Vertigo en 1988 et Red Flash en 1994). Pour succéder à Sone (à la barre des deux premiers AG High School Coed, 1978/Red Classroom, 1979) et Tanaka (responsable d’un troisième volet sobrement intitulé Nami, 1979), la Nikkatsu propose le job à Toshiharu Ikeda. Pour celle-ci, le bonhomme a déjà livré le sublimement sadien Sex Hunter (1980). Après son « porno rouge », le cinéaste envoie bouler la firme (divergence artistique et manque de soutien l’ont motivé à quitter son employeur) et pond quelques années plus tard son cultissime Evil Dead Trap (1988). Un haut fait du slasher exotique et du splatter traumatique que ne laissait en rien augurer sa contribution à la saga Angel Guts. Car ces « tripes d’ange » ne jouent aucunement la carte du gore, et ce malgré un titre apte à faire saliver les fans d’horreur qui tache (à ne pas confondre, donc, avec les boyaux arrachés du fleur bleue Guts of a Virgin de Kazuo ‘Gaira’ Komizu, 1986). En réalité, comme nous l’explique l’excellent Julien Sévéon dans les bonus de la galette d’Elephant Films, les « guts » désignent dans la culture japonaise le point central de l’individu, l’endroit où se loge son âme en quelque sorte. Telle est la signification de ce mot dans l’œuvre d’Ishii et de la Nikkatsu. Ce qui n’empêche pas les tripes d’y être embrasées par les sens…

Nami (Jun Izumi) taffe dans un magasin de fringues. Pour casser la routine et se faire un peu plus de blé, l’une de ses collègues lui conseille de faire comme elle : poser pour « Red Porno », une revue de charme spécialisée dans le bondage. Nami se laisse tenter par l’aventure mais la suite des évènements lui fait regretter de ne pas s’être abstenue. Une mystérieuse silhouette se met soudainement à la suivre dans la rue, à épier ses moindres faits et gestes, la harcèle au téléphone… Qui fait de son existence un cauchemar ? Son amant, un vaurien rencontré sur son lieu de travail ? Ou est-ce ce jeune solitaire qui se paluche en zieutant les tofs cochonnes de Nami ? Selon la légende, un mois seulement aurait été nécessaire pour écrire, shooter et monter Angel Guts : Red Porno. Surprenant, même pour une prod Nikkatsu ! Si les indéniables qualités formelles du film rendent improbables un tel délai, le sentiment d’urgence reste prégnant, notamment à travers des mouvements d’appareil (faussement) heurtés. Cet aspect tournage guérilla allié à une mise en scène sophistiquée laisse une place non négligeable à l’expérimentation et à l’innovation. L’irruption du fantasme dans la réalité enflamme l’écran d’un rouge intense et fiévreux (les « Suspiriophiles » apprécieront). Calée sous une table basse chauffante (ou kotatsu, un meuble typiquement japonais), la caméra scrute l’acte masturbatoire de Nami d’une façon très osée (bruits moites à l’appui). Plus loin, Nami sort des pages d’un exemplaire de son admirateur secret et se tortille devant lui, le corps ligoté et enduit de gel. Suintant, incandescent, délirant, à l’image de cette voisine se faisant du bien avec un œuf (enveloppé d’une capote), hommage chaud bouillant à L’Empire des sens d’Oshima…

Troublant à plus d’un titre, Red Porno ne se contente pas d’étourdir le spectateur en alignant les fulgurances charnelles. Aux malheurs de son héroïne, Ikeda injecte une dose létale de suspense et fait glisser l’ensemble vers le thriller vénéneux, un peu à la manière du De Palma de Pulsions. Comme Angie Dickinson (qui, lors d’une intro mémorable, se caresse sous la douche en rêvant d’adultère), Jun Izumi voit sa vie basculer à cause d’une expérience sexuelle inédite. Toutes deux ont des désirs intimes qu’un psychopathe empêche d’assouvir. Toutes deux aspirent à une vie plus stimulante qu’un pervers ne peut tolérer. Partageant les obsessions du grand Brian, son homologue nippon place lui aussi le voyeurisme au centre des ébats. Lors d’une séquence significative se déroulant dans une chambre de love hotel, Nami et son partenaire s’envoient en l’air tout en se matant sur une putain de télé. Signe des temps, la vidéo filme le couple pour son propre plaisir et s’immisce dans sa libido… En coulisses, l’industrie du cinéma commence à voir d’un mauvais œil ce concurrent direct au 35 mm… Pour en revenir au versant « film noir » de cet Angel Guts, sachez que son cadre urbain ne fait rien pour adoucir les tourments de Nami. Dans des rues désertes et nocturnes, une ombre menaçante traque inlassablement la jeune femme; avec tout autour d’elle, des gratte-ciels qui la dévisagent et l’oppressent… La ville et la paranoïa qu’elle génère renvoient aux grandes heures du polar US des années 70/80 (Death Wish, Ms .45…). Même le shocker mythique de Lustig, Maniac, est convié lors d’une poursuite dans le métro s’achevant dans des chiottes peu accueillantes…

Malgré sa durée assez courte (un peu plus d’une heure au compteur), Angel Guts : Red Porno a pas mal de choses à dire. Notamment sur les angoisses, les frustrations et les simulacres du pays du soleil levant. Femme indépendante du Japon moderne des années 80 (elle a un boulot, un appart et n’est pas mariée), Nami constate que les mentalités masculines ne sont pas encore prêtes à accepter son penchant pour la volupté. Son image « volée » par une publication coquine, elle se retrouve à la merci des « lecteurs » et de leur concupiscence. Tandis que ces derniers se dissimulent derrière le papier glacé, les modèles se mettent à nu – au sens propre comme au figuré – et risquent leur réputation. Une situation délicate pour des nanas vilipendées par ceux qui jouissent d’elles ou divinisées par ceux qui ne le peuvent pas. Dans ce second cas de figure, on trouve un paumé complétement dingue de la Nami captive du mag « Red Porno ». Ikeda ne juge nullement ce mecton avant tout pathétique, va même jusqu’à en faire la victime du regard des autres et de la bêtise humaine. Mieux encore, le cinéaste conclut son Angel Guts comme une love story contrariée et à jamais gelée par l’amertume lors d’un ultime plan aux résonances tragiques… Ce romantisme désespéré n’aurait pas la même saveur sans la « femme aux seins percés » de Shôgorô Nishimura. À la fois belladone de la tristesse et orchidée sauvage, Jun Izumi plonge dans l’arène du vice avec la hardiesse des plus grandes. Une fleur secrète qui dompte la corde aussi bien que la reine du pinku SM : Naomi Tani (ficelée de partout et très « attachante » chez Konuma). Aussi renversante qu’un coucher de soleil au sommet du mont Fuji, l’ange Izumi n’a certainement pas à rougir de sa performance viscérale et capiteuse…

Tenshi no harawata : akai inga. De Toshiharu Ikeda. Japon. 1981. 1h07. Avec : Jun Izumi, Masahiko Abe, Kyoko Ito

VIOLENT COP : dirty Takeshi

Des ados molestent un vieux sans-abri et le laissent pour mort à même le bitume. Juste pour le fun. Lorsque l’un des jeunes agresseurs rentre chez lui, il ne se doute pas qu’un individu a été témoin de son forfait et l’a suivi jusqu’à son domicile. Là, quelqu’un sonne à la porte, se présente à la maman comme agent de police et entre. Un étage plus haut, le p’tit con se retrouve face à l’inspecteur Azuma (Takeshi Kitano) qui lui fout une dérouillée et l’incite à se rendre avec ses potes au commissariat… Tel est le quotidien d’un flic violent dans une société qui l’est encore plus. Ce préambule a le goût d’une orange mécanique qui n’est pas prête de se gripper et dont le jus coule dans les veines de l’humanité depuis toujours. Cramé dans sa caboche et fiévreux dans ses poings, Azuma est un flic totalement borderline, un adepte des méthodes musclées. S’en prendre aux yakuzas et à leur trafic de dope ne lui fait pas peur. Pour lui, mourir n’est rien. De toute façon, il est déjà mort… En remplaçant au pied levé Kenji Fukasaku (l’un des maîtres du yakuza eiga des 70’s), Takeshi Kitano ne se contente plus de faire l’acteur : il réalise enfin son premier long-métrage. L’exercice aurait pu s’avérer périlleux, le geste hésitant, le résultat inabouti. Que nenni. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Et un sacré coup de boule. Une fois le script modifié à sa convenance, l’Otomo de la trilogie Outrage se réapproprie le projet de fond en comble et peut ainsi démarrer une « nouvelle » carrière absolument passionnante…

Protéiforme et inclassable, Kitano-san est un artiste unique en son genre. Plus que ça, c’est un monde à lui tout seul. Impossible de lui coller une étiquette, de l’enfermer dans une case. Tout au long de son étonnant parcours, il s’est amusé avec chacune de ses nombreuses facettes. Il a d’abord fait marrer le public nippon. Sur scène (après la fac, il s’essaye au stand-up dans une boîte de nuit), en duo (il forme en 1972 « The Two Beats » avec Nirō Kaneko et écrit des sketchs satiriques), à la télé (il anime de 1986 à 1989 le jeu « Takeshi’s Castle »). Au cinéma, Takeshi Kitano tente de casser son image de pitre en incarnant un geôlier dans Furyo (1983), un toxico dans Yasha (1985) et un hitman dans Anego (1988). Sa part d’ombre explose encore plus avec le radical Violent Cop (1989). Fini de rigoler, même si une forme d’humour pince-sans-rire s’échappe discrètement de son personnage, un brutal sociopathe. Bien qu’il exploitera davantage sa fibre poétique dans ses polars ultérieurs (Jugatsu, 1990; Sonatine, mélodie mortelle, 1993; Hana-bi, 1997), l’acteur/réalisateur déploie déjà toutes ses figures de style : mouvement perturbant la fixité du cadre, silhouette se figeant soudainement, violence crue brisant le moindre élan contemplatif… Cinéaste de l’épure et de la frontalité, avec en prime une délicieuse touche d’incongruité, le Japonais sait aussi jouer avec les contrastes. Entre deux films noirs beaux et douloureux, la tendresse (A Scene at the sea, 1991) et la loufoquerie (Getting any ?, 1994) s’invitent dans son travail de metteur en scène. Homme aux multiples talents, Kitano peint, sculpte, chante et pond romans, nouvelles et autobiographies…

Sur une reprise de la Gnossienne N°1 d’Erik Satie, Azuma foule l’asphalte d’une jungle urbaine où la loi n’est qu’un leurre, l’ordre une illusion. Il pense faire appliquer la première, il s’imagine faire régner le second. Mais le chaos domine, s’infiltre dans toutes les strates de la société. Face à ce raz-de-marée insidieux et ce combat perdu d’avance, l’inspecteur rejette toute morale et frappe plus fort qu’il ne le devrait. Il sait depuis longtemps que « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » (René Char). Les morts-vivants en costard froissé, les clowns tristes au bord de l’implosion, les fantômes de chair pour qui vivre relève du pur masochisme ne changent pas le monde. L’immuable peut-il d’ailleurs un jour muer ? Aucun « monde d’après » ne remplacera le « monde d’avant ». Être flic ou voyou (ou les deux à la fois) fait partie d’un système reposant entièrement sur l’injustice et la corruption. Entre la police et le crime organisé, la différence est ténue. L’un alimente l’autre et les plus puissants ne sont pas ceux que l’on croit. Kitano montre le boss des yakuzas comme un riche businessman, un notable respecté qui passe ses journées au bureau et ses soirées en donnant des réceptions pour tout le gratin. Ce qui ne l’empêche pas de supprimer les « éléments indésirables », de vendre de la came et de rétribuer grassement les keufs sachant se taire. Azuma n’est pas de ceux-là. Personne ne chie dans ses pompes sans en subir les conséquences, pas même les salauds de la pègre qui dorment en paix. Franc-tireur décomplexé et individualiste forcené, Azuma semble avoir plus de points communs avec le tueur au service de la mafia japonaise : Kiyohiro (Hakuryû). Les deux sont réprimandés par leur hiérarchie et suivent leurs propres règles. Les deux savent que l’enfer, et rien d’autre, les attend…

Dans Violent Cop, l’existence se montre aussi absurde qu’une balle perdue transperçant le corps d’une passante (son sang éclabousse un panneau publicitaire faisant la promo d’Emmanuelle 6). « Le monde est fou ». Cette réplique résume le film à elle toute seule et résonne lors d’un carnage final dont le désespoir abyssal remue les tripes comme rarement. Chez Kitano, la violence n’a pas de fin. Prisonnière d’un cercle infernal, elle tourne sur son axe, indéfiniment. Rien ne peut l’arrêter. Pas même un flic qui dépasse les bornes… Un thème qui, avec Violent Cop, trouve son illustration la plus extrême. Bien plus que la référence absolue en la matière : L’Inspecteur Harry. Si Azuma n’en fait lui aussi qu’à sa tête et fonce dans le tas en ignorant les reproches de son supérieur, il penche davantage pour l’autodestruction que pour l’auto-justice. Le western moderne de Don Siegel cède ici la place à la déchéance d’un (tchao) pantin. Contrairement à Clint le « charognard », son confrère asiatique ne peut être qualifié de « héros »… Bien trop désabusé pour que le spectateur puisse s’identifier à lui, l’inspecteur du soleil levant (où plutôt de l’obscurité profonde) ne semble avoir ni passé ni foyer. On lui connaît seulement une sœur psychologiquement instable (et dont le destin ne sera pas moins cruel que celui de la gamine de Bronson dans Death Wish 2). Cette caractérisation volontairement sèche et sibylline se passe de psychologie puisque le taciturne Azuma se définit principalement à travers ses actes (Walter Hill style). Cinéaste visuel, Takeshi Kitano utilise avant tout l’image pour raconter son histoire. Celle-ci, terrassante de nihilisme, laisse une marque bien rouge sur la joue.

Sono otoko, kyōbō ni tsuki. De Takeshi Kitano. Japon. 1989. 1h43. Avec : Beat Takeshi, Maiko Kawakami, Hakuryû

FAIR GAME : trois hommes à abattre

Fair Game ? C’est le huis clos dans lequel une nana est enfermée avec un mamba ? Non, pas celui-là. La prod Joel Silver où l’explosion d’un cargo est à deux doigts de griller le popotin de Cindy Crawford et William Baldwin ? Non plus. Hum… peut-être le thriller politique avec le couple Naomi Watts/Sean Penn confronté aux mensonges de l’administration Bush ? Pas davantage. En fait, notre Fair Game se déroule en plein désert australien et relate le cauchemar vécu par Jessica (Cassandra Delaney). Responsable d’une réserve naturelle, la miss a le malheur de croiser un trio de chasseurs de kangourous. Des viandards dégénérés pour qui la jeune femme représente une « proie » de choix. Mais celle-ci ne compte pas se laisser canarder aussi facilement… Trois contre un : il n’y a rien d’équitable dans ce jeu du chat et de la souris s’achevant en jeu de la mort. S’écartant des sentiers battus du rape and revenge, le film de Mario Andreacchio décrit l’épreuve de force engagée par la victime d’un harcèlement sexiste. De provocations en représailles, d’humiliations en coups fourrés, l’agressée déclare la guerre à ses agresseurs et les expose à un retour de flamme bien mérité. Le deux camps ennemis se traquent mutuellement, ce qui contraint l’action à se déplacer constamment d’un point A (la ferme où crèche l’héroïne) vers un point B (les alentours où rôdent les sales types), et inversement. Géographiquement parlant, Fair Game se montre donc plutôt ludique (comme le titre l’indique). Bien entendu, rendre coup pour coup n’est pas une distraction anodine. Riposter demeure pour Jessica l’unique moyen de sauver sa peau. Tuer n’est pas jouer.

Nuit froide et bleutée façon Razorback, phares rouges d’un véhicule surgissant des ténèbres, plan fixe d’un kangourou touché par une bastos, écran scarifié par une typo écarlate : dès le générique d’ouverture, le spectacle s’annonce percutant, cruel, agressif. Bref, bien nasty comme il faut. En quelques minutes, ce survival en provenance du pays de George Miller montre qu’il a méchamment de la gueule. Il en a aussi sévèrement sous le capot, ce que prouve la suite des hostilités. Osons donc l’Ozploitation, le cinéma populaire des antipodes à l’heure des années 70/80. Ou l’Australie dans ce qu’elle a de plus vénère, excentrique, sexy, musclée, insolente, vicieuse. Un ADN que partage bien évidemment ce redoutable Fair Game, modèle de série B capable de faire des miracles avec peu de moyens. Quand on fait appel à des techniciens compétents, la charpente ne peut qu’être solide. Ce qui se vérifie avec la présence du regretté Andrew Lesnie au poste de chef op. Le futur collaborateur de Peter Jackson sur Le Seigneur des anneaux, King Kong, Lovely Bones et Le Hobbit (ça calme, hein ?) fignole une esthétique nourrie de fulgurances nocturnes et d’éclats diurnes, irradie l’outback d’une chaleur faisant suer la rétine. Question bourrinage, ça déménage pas mal aussi. Glenn Boswell, l’un des membres de la stunt team de Mad Max 2 (ça calme toujours, pas vrai ?) orchestre ici une course-poursuite motorisée que n’aurait pas reniée le road warrior (peu découragé par la vitesse excessive, un acteur/cascadeur sort de sa bagnole pour rejoindre celles situées en tête). Surnommé la « bête » par ses propriétaires, le pick-up des chasseurs semble d’ailleurs avoir été customisé à la mode post-apo…

Spectaculaire, Fair Game l’est d’autant plus qu’il ne manque pas d’idées folles (pour se défendre contre ses assaillants, Jessica utilise un tracteur sur lequel est fixé… une lame de scie circulaire !) et exploite jusqu’à la dernière goutte de sans-plomb tout son potentiel de destruction (le climax transforme la propriété de cette dernière en champ de bataille). Impressionnant, surtout quand on ne bénéficie pas du confort d’une grosse production et que le tournage se déroule au fin fond du bush australien. Ça, c’est de l’authentique ! Ce bout du monde, arène idéale pour un réveil dans la terreur, libère des échos constitués de synthés furibards et de batteries pilonnantes, BO hautement efficace signée Ashley Irwin. Du rythme, le réalisateur Mario Andreacchio (Fair Game reste l’œuvre la plus notable de son CV) et son monteur Andrew Prowse (un lien de parenté avec David ?) savent également en donner, soucieux qu’ils sont – comme le reste de l’équipe – de livrer le film le plus performant qui soit. Et pour cela, les gars peuvent également compter sur la comédienne Cassandra Delaney (sept ans plus tard, elle tâtera les biceps de Carl Weathers dans Hurricane Smith). Belle, blonde et bronzée (la « lady hotblood » nous offre une échappée incandescente lorsqu’elle s’étend à oilpé sur son lit et laisse l’air du ventilo caresser son divin joufflu), Cassandra/Jessica est surtout une guerrière qui s’ignore. Elle s’en prend plein la gueule mais se relève, rend au centuple ce que les trois salopards lui ont fait subir. Convaincante dans son goût du combat, la Delaney fait une action woman du tonnerre (elle se situe même au-delà du dôme). Et puis, tout le monde n’accepterait pas d’être attachée topless sur le capot d’un véhicule pour endurer un rodéo périlleux…

Évoluant dans des contrées reculées où personne ne vous entend crier, Fair Game interroge les rapports entre l’être humain et la nature. Pour celle qui tente de sauver la faune de ceux qui la détruisent, la loi du plus fort s’avère la seule issue puisque les autorités sont incapables de maintenir l’ordre (le shérif du coin ne sert à rien, sauf à remettre en cause la parole de Jessica…). Lorsque les hommes deviennent des prédateurs traquant leurs semblables, il n’y a plus de civilisation qui tienne. En réalité, la société telle qu’elle devrait être, c’est-à-dire plus juste (la protection des animaux et de notre habitat commun), s’oppose ici au chaos que sèment des rednecks guidés par leur bestialité. De prime abord, la lutte paraît s’effectuer à armes inégales. Quand l’ange de la brousse monte à cheval et se défend avec les moyens du bord, les fumiers à ses trousses utilisent de nombreux shotguns et circulent en auto ou en moto… Pourtant, à l’instar du Long Weekend de Colin Eggleston, les profanateurs de l’environnement, les fossoyeurs du vivant, les pilleurs de la biodiversité semblent avoir oublié qu’ils sont peu de chose au regard de l’immensité terrestre. Sous la forme d’un backlash sans pitié, notre planète leur rappelle qui est le boss… Face à l’enfer mécanique et la sinistre artillerie des flingueurs de marsupiaux, le monde s’allie à la ténacité d’une femme seule contre tous. Pour préserver la richesse et la singularité d’un paysage aussi âpre que fabuleux, il faut parfois se frotter aux pires rebuts de notre espèce… La sentence est sans appel mais cohérente avec cet affrontement sauvage et poisseux, tellement bien foutu et grisant que Coralie Fargeat saura s’en souvenir pour son bien nommé Revenge.

Fair Game. De Mario Andreacchio. Australie. 1986. 1h26. Avec : Cassandra Delaney, Peter Ford, David Sandford…

EXTRA SANGSUES : si vous criez, vous êtes mort !

Quelque part dans le cosmos. De drôles d’extraterrestres (des gnomes imberbes au faciès de poupon hideux) poursuivent l’un d’entre eux dans les coursives d’un vaisseau spatial. Avant qu’un rayon laser ne lui crame le derche, le renégat du lot chope une mystérieuse capsule et la bazarde dans les étoiles. Le projectile s’écrase sur Terre, plus précisément dans les bois nord-américains, durant l’année 1959. Contemplant le ciel nocturne tranquillement assis dans leur bagnole, Johnny et Pam – des amoureux en plein rencard – assistent à la scène. Le premier se rend sur le lieu du crash et tombe sur la fameuse capsule qui lui envoie dans la bouche un « corps étranger ». La seconde, quant à elle, se fait occire à la hache par un serial killer échappé d’un asile psychiatrique… 1986, dans le même bled. Chris (Jason Lively) et son meilleur ami J.C. (Steve Marshall) acceptent de se faire bizuter pour pouvoir intégrer la fraternité étudiante de leur campus. Leur défi consiste à dérober un cadavre à la morgue et à le déposer devant la porte de la confrérie voisine. Les deux compères s’emparent alors d’un macchabée, mais pas de n’importe lequel : celui, cryogénisé, du pauvre Johnny. Problème, le refroidi se réchauffe et libère des sangsues du troisième type. Ainsi commence l’invasion des zomblards d’outre-espace…

Ce pitch joyeusement foutraque et facétieusement psychotronique s’inscrit dans une tendance bien particulière du cinoche horrifique. Au mitan des fantastiques années 80, le genre s’adresse de plus en plus aux ados (bien aidé en cela par l’émergence du slasher) et développe au passage son sens de l’humour (faisons table rase des tumultueuses années 70 et place à la grosse marrade !). L’un des péchés mignons de l’horror comedy est de mettre la jeunesse en avant, voire de s’acoquiner avec les ressorts du teen movie (c’est à cette époque que John Hughes, un maître en la matière, souffle seize bougies pour Sam, envoie le Breakfast Club en retenue et fabrique une créature de rêve). Le public cible peut alors s’identifier au sympathique puceau de Vampire, vous avez dit vampire ? (Tom Holland, 1985) et ce malgré le caractère surnaturel de ses nuits d’effroi. Lycéen ordinaire et fan de série B d’épouvante, Charley Brewster nous ressemble et nous vivons à travers lui une aventure extraordinaire. Dans Extra Sangsues, ce cinéphile passionné par l’imaginaire qui tache n’est autre que Fred Dekker lui-même. Son film transpire l’amour du Bis, rend un vibrant hommage aux péloches des drive-ins, mixe allègrement les concepts les plus azimutés. En gros, le bonhomme a casé dans son premier long-métrage tout ce qui le fait triper.

Irruption d’aliens parasites, contamination gluante et zombiesque, slasher estudiantin, love story post-pubère, potacherie décomplexée, film noir rétro : si le programme des réjouissances s’avère copieux, il s’intègre parfaitement dans un tout cohérent et ne fait jamais souffrir l’entreprise d’un trop-plein d’influences. Et encore, pas un seul des célèbres monstres de la Universal ne daignent montrer ici leur bobine (normal, Dekker leur dédiera l’année suivante son deuxième long, The Monster Squad). Dans Night of the Creeps, le mélange des genres s’accompagne d’un feu d’artifice de clins d’œil adressés aux fantasticophiles avertis. Alors que la faculté Corman vous ouvre ses portes (imaginez-vous le cul posé sur ses bancs, potassant un vieux Mad Movies d’une mirette et reluquant un sosie de Julie Strain de l’autre), chaque rôle (ou presque) jouit d’un patronyme qui vous dira certainement quelque chose : Carpenter, Romero, Cameron, Cronenberg, Raimi, De Palma, Hooper, Dante, Landis, Klapisch… N’en jetez plus (ne trouvait-on pas aussi un Romero et un Cronenberg parmi la faune de New York 1997 ?) ! Homme de goût, Fred Dekker n’a pas non plus oublié d’offrir une séquence à l’immense Dick Miller, figure incontournable des bandes cormaniennes et acteur fétiche de l’ami Joe. Rien de tel pour illuminer une soirée !

Si les spectateurs d’aujourd’hui sont habitués au postmodernisme, à la mise en abyme ou à toute autre approche méta, c’était un peu moins le cas du temps de Night of the Creeps. L’exercice peut vite se révéler vain et superficiel si le metteur en scène ne croit pas à ce qu’il raconte et ne pense qu’à faire le malin. Ce n’est absolument pas le cas du père Dekker, un type sincère qui n’a rien d’un foutu poseur. Son film, le pote de Shane Black ne le prend jamais de haut, lui donne chair et émotion. Le regard tendre qu’il pose sur ses jeunes héros est aussi là pour en témoigner. L’immaturité des nerds Chris et J.C. dissimule en fait un réel sens de l’amitié (le second fait tout pour que le premier puisse rencontrer la fille dont il est totalement in love, quitte à s’effacer un brin). C’est dire combien ces deux crétins sont attachants, préfigurant en quelque sorte le duo Simon Pegg/Nick Frost de Shaun of the Dead. Comme ce glorieux rejeton, La Nuit des sangsues (titre VHS) ne constitue en aucune façon une parodie mais plutôt un pastiche. Bien que Dekker s’amuse avec les poncifs de l’horreur pop, il le fait sans jamais recourir à une quelconque moquerie. Non seulement ses « parasite murders » se montrent fun et généreux, mais en plus ils sont d’une humilité à toute épreuve. Une qualité rare.

Il est donc d’autant plus rageant de constater que ce cinéaste prometteur n’a pas eu la carrière qu’il méritait. Doté d’un point de vue, d’une personnalité, d’une âme, Fredo est bien davantage qu’un simple fanboy. Son premier effort aurait dû le mener jusqu’au firmament, là où siègent Sam Raimi et Peter Jackson. Malheureusement, aucun des trois longs de sa trop courte filmo n’a brillé au box-office (notre homme ne se relèvera jamais de la bérézina RoboCop 3…). Des rendez-vous manqués en somme, même si The Monster Squad et Extra Sangsues sont à présent considérés comme cultes aux États-Unis. Chez nous, Night of the Creeps a été présenté au festival d’Avoriaz en 1987, avant de tomber dans les oubliettes. Mieux vaut tard que jamais : l’éditeur Elephant Films a remis dernièrement le film à l’honneur via une rondelle bourrée de bonus. Une occase en or pour se rendre compte à quel point cette péloche a elle aussi inspiré son petit monde (Hidden, Braindead, Horribilis leur doivent tous quelque chose). Pour s’apercevoir qu’elle ne joue pas seulement la carte du gore rigolard mais aussi celle de la suggestion (voir comment, dans un premier temps, le réalisateur ne cadre que les pieds ou les mains de ses agresseurs putrescents…). Ou encore pour s’ébahir devant ses « monstrueux » effets de maquillage (le plus beau : un psychopathe cadavérique digne des revenants de Lifeforce !).

Mais parmi les nombreux agréments offerts par Night of the Creeps, il y en a un qui bat tous les records et contribue grandement à la bonne humeur générale : Tom Atkins. Plus qu’un second couteau, une lame d’exception, un acteur robuste, une trogne inoubliable. Les aficionados du fantastique des 80’s lui sont à jamais reconnaissants : Fog, New York 1997, Creepshow, Halloween 3 : le sang du sorcier, Maniac Cop… Du Carpenter, du Romero, du Lustig. Qui dit mieux ? Chez Dekker, Atkins livre certainement sa prestation la plus jubilatoire (sa préférée même, selon ses dires). En flic coincé dans les années 50 et tourmenté par son passé, il fait de sa cool/badass attitude une arme de poilade massive. On lui doit à ce propos la réplique la plus hilarante du film : « J’ai de bonnes et de mauvaises nouvelles, les filles. La bonne nouvelle est que vos copains sont venus. Et la mauvaise ? Ils sont morts. » Ou encore celle qui résume à merveille toute cette fichue pagaille : « Des morts-vivants ? Des têtes qui explosent ? Des sangsues qui rampent ? On pourrait avoir un petit problème. » Bref, si notre moustachu grisonnant ne parvient pas à vous filer une pêche d’enfer, je m’envoie l’intégrale Camping paradis ! Mais arriver à une telle extrémité devrait être inutile. Si Le Retour des morts-vivants ou Killer Klowns from outer space vous émoustillent, alors vous atteindrez sûrement l’orgasme avec la bombinette festive et touchante de Dekker le maudit.

Night of the Creeps. De Fred Dekker. États-Unis. 1986. 1h29. Avec : Tom Atkins, Jason Lively, Jill Whitlow…

LA BÊTE DE GUERRE : l’enfer est pour les héros

« Il y a vraiment de quoi taper du poing et des pieds sur la table. Chef-d’œuvre absolu du film de guerre non belliqueux, La Bête de guerre est rejeté par le public. » L’édito de Marc Toullec paru dans le numéro 17 du magazine Impact (octobre 1988) fustige l’indifférence du public envers le film de Kevin Reynolds. Un sort injuste compte tenu de l’immense valeur de ce dernier. Mais comment aurait-il pu en être autrement ? Au sein du paysage hollywoodien des 80’s, La Bête de guerre constitue une superbe anomalie. Il n’est pas revanchard pour un sou. Il n’encourage pas à la consommation de pop-corn. Je ne céderai pas à la facilité de cracher sur Rambo III pour mieux valoriser son rival. Dans le même papier, l’excellent Toullec précise d’ailleurs : « On peut délirer sur le film de Kevin Reynolds et aimer Rambo III; cela n’a rien d’incompatible. » Bien d’accord. Abordant le même conflit (la guerre d’Afghanistan), tournées en partie dans les mêmes décors (au désert de Néguev, en Israël), sorties dans les salles à un mois d’intervalle (au cours du second semestre de l’année 88), les deux péloches s’opposent mais ne s’annulent aucunement. On peut donc apprécier le show plus grand que nature de l’ami Sly et la trempe viscérale et désenchantée du réal de Robin des Bois, prince des voleurs.

Autre point qui distingue La Bête de guerre de la concurrence : ses origines théâtrales. Après avoir vu un reportage sur l’Afghanistan dans lequel un char écrasait les mains d’un enfant, William Mastrosimone part clandestinement sur place, passe huit jours avec les rebelles et interroge des réfugiés au Pakistan voisin. Cette expérience lui inspire une pièce qu’il crée en 1984 : Nanawatai (terme offrant le droit d’asile à quiconque en fait la demande, selon le code éthique des Pachtounes). Auteur d’un premier essai passé inaperçu (la production Amblin Fandango, 1985), le cinéaste Kevin Reynolds s’empare de Nanawatai pour en faire son deuxième effort. Avec le concours de Mastrosimone au scénario, The Beast of war peut renvoyer aux années Reagan toute leur laideur. Car, autre singularité, il n’y a pas une once de patriotisme (pourtant très à la mode durant la décennie 80) dans ce long-métrage distribué par une major, à savoir la Columbia. Bonus : vous ne croiserez pas non plus un seul américain dans cette histoire. Seulement des Russes et des Afghans. Quand les premiers occupaient la terre des seconds. Le film débute en 1981, deux ans après le début des hostilités (elles ne s’achèveront qu’en 1989). En plein désert, des tanks soviétiques rasent tout un village « ennemi ». Lorsqu’ils rentrent au bercail, les Moudjahidines découvrent un charnier. Pour se venger, les « guerriers saints » se lancent aux trousses des bouchers de l’armée rouge et ne trouvent qu’un char s’étant égaré en chemin…

« Quand, blessé et gisant dans la plaine afghane,
Tu vois bondir la femme afghane coupeuse d’entrailles,
Saisis ton fusil, fais-toi sauter la cervelle,
Et rends-toi à Dieu en soldat. »

Cette citation extraite du poème The Young British Soldier de Rudyard Kipling précède l’ouverture de The Beast of war. Ouverture qui donne le ton et montre la guerre telle qu’elle est : abjecte et barbare. À bord de leurs monstres d’acier, les suppôts de l’URSS bombardent, mitraillent, brûlent tout ce qui bouge, civils comme résistants, femmes comme enfants. La violence aveugle et estomaquante de ces exactions convoque le regard cru et sans concession du Vieux fusil ou de Requiem pour un massacre. Des corps méconnaissables et fumants, du sable mêlé de cendres : les stigmates d’un carnage innommable. Après avoir fait saigner et pleurer le désert, Reynolds se focalise sur l’affrontement entre une poignée de combattants afghans et un blindé coco perdu en plein merdier. La grande Histoire glisse vers la petite, un face-à-face entre l’homme et la machine s’annonce. À l’aide d’un lance-roquette providentiel, David traque Goliath et compte bien lui faire sauter ses chenilles mécaniques. Broyant les chairs et vomissant la mort, la « bête » amène avec elle l’apocalypse, protégée par son armure de toute conscience humaine. Avec une maîtrise digne de John McTiernan, le réalisateur passe aisément de l’intérieur étroit dudit tank aux grands espaces naturels, décor aride et somptueux où l’horizon infini s’apparente à l’au-delà. Souvent cadré en contre-plongée ou avec la caméra posée sur le canon, le char d’assaut possède même l’aura malfaisante du poids lourd de Duel. Avec en plus, le look de tas de ferraille à l’agonie des camions à nitro de Sorcerer. Car, à force de tuer et de rouler, la bête est mise à rude épreuve et laisse des traces d’huile sur son passage…

Si le film prend fait et cause pour les envahis et dénonce sans détour les outrages des envahisseurs, il le fait sans schématisme aucun, en prenant soin de nuancer les deux camps en présence. Les Russes ne se résument donc pas à des brutes sanguinaires. Parmi les recrues du char de combat T-55, on trouve le mitrailleur mariole Kaminski (Don Harvey), le canonnier pleutre Golikov (Stephen Baldwin), l’interprète anxieux – et afghan – Samad (Erick Avari), le pilote intello Koverchenko (Jason Patric) et leur chef à tous, le commandant tyrannique Daskal (George Dzundza). Entre les deux derniers, le torchon brûle, l’humanisme de l’un se frottant à la cruauté de l’autre. Tandis que Koverchenko, fatigué et révolté, remet en cause les décisions iniques prises par son supérieur, celui-ci use de son autorité pour commettre l’irréparable. Officier intraitable et insensible, boule de haine aveuglée par l’uniforme, Daskal est un trompe-la-mort, un homme né pour se battre et qui, à huit ans, jetait des cocktails Molotov sur des panzers lors de la bataille de Stalingrad (la tirade de Dzundza, terrassante comme du Milius, prouve que Reynolds a bien coécrit le script du magnifique L’Aube rouge). « Qui sont les nazis, maintenant ? » finit par demander Koverchenko à Daskal. Autrement dit : comment les héros d’hier peuvent-ils devenir les tortionnaires d’aujourd’hui ? Une fatalité puisque de toute façon : « on ne peut pas être un bon soldat dans une sale guerre ».

Côté Moudjahidines, alors que certains profitent de la situation pour voler, faire du bizness, d’autres se sentent davantage concernés par les événements. C’est le cas de Taj (Steven Bauer), un jeune homme prêt à tout pour faire payer ses crimes à l’agresseur soviet. Engagé dans une lutte inégale contre un engin a priori indestructible, Taj risque non seulement sa vie mais aussi celle des siens en plongeant la tête la première dans les abîmes de la vengeance. Dans cette société afghane profondément patriarcale, une autre injustice se dessine : celle reléguant au second plan des femmes qui, elles aussi, ont perdu un époux, un père, des sœurs, des frères, des enfants. Bannies des champs de bataille, elles n’en sont pas moins courageuses, submergées par la douleur et pleines de fureur; souffrent au même titre que les hommes et plus encore (il existe une arme de guerre qui les vise tout particulièrement : le viol). Dans un geste féministe inattendu, La Bête de guerre fait le choix d’offrir à ces survivantes l’occasion d’exprimer leur colère (le visage sanguinolent et extatique de Sherina, jouée par la saisissante Shoshi Marciano, demeure l’une des images les plus marquantes du film). Mieux encore, leur rôle s’avère d’une importance cruciale et décisive, alors que tout au long du récit elles semblent suivre une trajectoire parallèle, marginale. Les lions du désert ne seraient rien sans leurs lionnes.

Plus qu’un film de guerre, The Beast of war est un film sur la guerre. Si Reynolds exploite toutes les ressources offertes par sa chasse au tank en milieu hostile (dans le genre survival, ça se pose là), le spectacle sert avant tout un propos. Évoquant en filigrane les fantômes du Vietnam, l’auteur des très bons 187 code meurtre et La Vengeance de Monte Cristo montre comment la folie belliciste mène les plus fanatiques à leur perte. Guerroyer jusqu’à l’absurde, exécuter bêtement les ordres, zigouiller son prochain pour une idéologie : quel sens cela peut-il encore avoir lorsque la fin est proche ? Lorsque ceux qui vous envoient servir de chair à canon sont à des milliers de kilomètres ? À l’orgueil d’un Daskal résolu à aller au bout de l’enfer, et ce quoi qu’il en coûte, s’opposent les doutes d’un Koverchenko. La remise en question de tout ce bordel l’amène à reconsidérer son adversaire, à mieux le connaître, voire même à le défendre. C’est grâce au mot « nanawatai » que Koverchenko sauve sa peau lorsqu’il tombe, à mi-parcours, entre les mains des Afghans. La clé réside dans l’échange, le dialogue, la culture. Voilà ce qui relient les êtres humains, au-delà de toute politique, de toute religion, de toute frontière. Deux ans avant le Danse avec les loups dirigé par Kevin Costner (avec l’aide officieuse de Reynolds, soit dit en passant), La Bête de guerre prône la paix entre les peuples et le fait avec intelligence, sans pathos. L’un des nombreux arguments de ce film grandiose, épique et poignant.

The Beast of war. De Kevin Reynolds. États-Unis. 1988. 1h51. Avec : Jason Patric, George Dzundza, Steven Bauer…

NEW YORK 1997 : « I don’t give a fuck about your war or your president »

1974, avant la chute de New York. Un justicier dans la ville nettoie les rues malfamées de la cité de tous les dangers. La même année, cette vieille baderne de Richard Nixon se barre de la Maison Blanche après avoir trempé dans le scandale du Watergate… 1981, New York ne répond plus. John Carpenter se projette dans un futur sombre et sans issue en imaginant l’avenir d’une Grosse Pomme complètement pourrie. Au regard du Death Wish de Michael Winner et de la politique américaine des 70’s, impossible pour l’auteur de Dark Star d’imaginer autre chose que la chronique d’une fin du monde annoncée… 1997, après la chute de New York. L’île de Manhattan devient une prison de très haute sécurité, seul moyen pour les autorités de contenir la vague de criminalité ayant englouti NYC. Murs de confinement, ponts minés, gardiens lourdement armés, hélicos en patrouille : les moyens ne manquent pas pour protéger le reste du pays de trois millions de scélérats. Et si les pires représentants de l’espèce humaine ne se trouvaient pas à l’intérieur mais à l’extérieur de ce pénitencier à ciel ouvert ? Vous connaissez la suite : le script pondu par Big John et son pote Nick Castle (il a prêté sa « silhouette » au Michael Myers du premier Halloween) est un modèle d’anticipaction, une course contre la montre comme on n’en fait plus, un western dystopique à l’originalité suprême et un détournement en règle des archétypes hollywoodiens. Le sort du président des États-Unis ne se retrouve-t-il pas entre les pognes de Snake Plissken, un brigand mal-aimé et insoumis ?

Toujours aussi stimulant à chaque visionnage, New York 1997 nous ramène à une époque où la SF accouchait de concepts marquants et d’idées neuves, le tout irrigué par le point de vue d’un metteur de scène au savoir-faire robuste. Par ces temps de disette créative, voir sur grand écran s’afficher la mention « JOHN CARPENTER’SESCAPE FROM NEW YORK » fait un bien fou à nos petites vies de cinéphage. Ce classique de la mort qui tue n’a rien perdu de sa puissance ludique, de sa capacité à nous embarquer dans une mission suicide destinée à sauver les miches d’un chef d’état kidnappé par des taulards. Si notre borgne préféré dispose d’à peine vingt-quatre heures pour remplir son contrat, Carpenter n’a besoin que de quatre-vingt-dix minutes pour mener à bien son récit. Et il le fait sans temps mort (la voix off de Jamie Lee Curtis nous explique en intro comment fonctionne cet univers carcéral d’un nouveau genre), en posant des bases solides (la nature du deal passé entre le pirate Snake et Bob Hauk, le responsable de la sécurité, est clairement exposé dès le départ) et en enchaînant des péripéties toutes aussi grisantes les unes que les autres (tel un jeu vidéo, le danger s’intensifie au fur et à mesure que le héros progresse en terrain hostile). À ces qualités d’écriture, à cet indéniable sens du rythme, s’ajoutent la rigueur d’un cadrage en Scope, la fluidité des travellings suivant les personnages et la beauté des éclairages nocturnes. L’apport du chef op’ Dean Cundey, un autre grand collaborateur du maître (la photo de La Nuit des masques et de The Thing, c’est également lui : respect). Et ce n’est pas tout. Loin de là.

Dans Escape from New York, tout n’est qu’efficacité. Le résultat d’un savant mélange entre une virtuosité old school et une maîtrise totale des outils les plus modernes. L’emploi astucieux des effets visuels et des décors peuvent aussi en témoigner. Se déroulant majoritairement de nuit, le film peut à la fois masquer les limites de son budget et en tirer une grande force esthétique. Une méthode qui n’est pas sans évoquer celle d’un Roger Corman. Et pour cause : on doit à James Cameron, dont les talents se sont d’abord exercés auprès du roi de la série B (cf. Les Mercenaires de l’espace et La Galaxie de la terreur), les superbes matte-paintings simulant à l’horizon ce qu’il reste de Big Apple et de ses buildings. De ce chaos urbain plongé dans le noir, le Canadien s’en souviendra pour les besoins de son deuxième long, Terminator (le Los Angeles de 1984 et le monde ravagé de 2029 ne sont pas si éloignés du New York de 1997)… Des ténèbres denses et périlleuses desquelles s’échappent des ombres menaçantes, des silhouettes insaisissables renvoyant à cette peur de l’indicible chère au compositeur des Lost Themes. Après le gang sans visage assiégeant le commissariat d’Assaut (1976), le tueur masqué et mutique d’Halloween (1978), les spectres vengeurs agissant dans l’épais brouillard de Fog (1980) et avant le cauchemar organique de l’alien protéiforme de The Thing (1982), le cinéaste fait surgir des égouts de la prison ghetto des « choses » tenant plus du rat que de l’humain (la source d’inspiration de Bruno Mattei pour ses rats de Manhattan ?). La séquence, absolument saisissante, contraint le « serpent » à se faufiler dans un bar en ruine…

Notre admiration pour le cinquième long-métrage de JC (pas le crucifié, l’autre) s’accroît lorsque l’on songe à son antihéros : le cultissime Snake Plissken. À la fois brute et truand (mais pas vraiment bon), ce dernier a tout du pistolero ayant survécu aux terres arides du western all’italiana. Individualiste forcené, nihiliste convaincu, rebelle sans cause, Plissken incarne le punk de l’an 2000. Cet Apache sans dieu ni maître revêt aussi les frusques d’un marginal mis au rebut et condamné à errer tel un fantôme (tout le monde le croit mort), porte le treillis d’un ancien chien de guerre décoré mais n’ayant plus sa place dans la société (il ne représente plus « rien », à l’instar du vagabond John « Nada » d’Invasion Los Angeles). Que cet anarchiste taciturne et teigneux soit devenu une icône du cinoche américain, à l’heure où Reagan débute son mandat, relève de l’exploit. Aux débuts des années 1980, présenter un protagoniste se torchant avec la bannière étoilée est un geste politique fort. Geste qui ne sera pas isolé dans la filmo de Carpenter (voir aussi la fable anticapitaliste de They Live et la charge anti-impérialiste de Los Angeles 2013, suite sous-estimée de New York 1997). Non sans ironie (l’épilogue demeure l’expression la plus jubilatoire de la « fuck you attitude » de Plissken), le réalisateur de Christine fustige les débordements autoritaires d’un système qui pourrait bien un jour ou l’autre se vautrer dans le fascisme. Les garants de l’ordre se distinguent d’ailleurs par leur cynisme et ne valent pas mieux que les hors-la-loi placés en détention aérée (Hauk n’hésite pas à jouer avec la vie de Snake tandis que le président ne se montre guère ému par le sacrifice de celles et ceux qui l’ont secouru).

L’un des coups de génie de Big John sur Escape from New York est d’avoir su imposer Kurt Russell en tête d’affiche (alors que AVCO Embassy Pictures y voyait plutôt Charles Bronson ou Tommy Lee Jones). Après avoir arboré la banane du King pour les besoins du téléfilm Le Roman d’Elvis (tourné en 1978 par… Carpenter, eh ouais), l’acteur trouve enfin l’opportunité de rompre avec les comédies Disney de ses débuts. Le futur Jack Burton laisse exploser tout son charisme (de quoi éblouir des générations et des générations) et donne tout son sens au mot « badass » (c’est bien simple, plus badass, tu meurs). Face à ce desperado que n’auraient pas renié Sergio Leone et Sam Peckinpah, la présence des grands Lee Van Cleef et Ernest Borgnine ne doit rien au hasard (on imagine sans peine Snake Plissken en bounty killer de Cinecittà ou en cavalier de la horde sauvage). Si le reste du casting comporte d’autres « gueules » (Donald Pleasence, Harry Dean Stanton, Isaac Hayes), impossible de ne pas tomber en pâmoison devant la flingueuse sexy et hard-boiled campée par Adrienne Barbeau (la comédienne se paye même la scène la plus spectaculaire du film). Autre trésor : la musique. En collaboration avec Alan Howarth, le réalisateur/compositeur fait vibrer l’échine de l’auditoire en libérant des pulsations aussi obsédantes qu’étourdissantes (dans le genre électro, c’est de la bombe). C’est d’ailleurs par le thème immortel de New York 1997 que le maestro Carpenter avait débuté son concert du Grand Rex parisien, le 9 novembre 2016. À la fin du morceau, il lâchait à l’assistance un vigoureux « Fuck Trump ! ». La veille, le Donald – qui aime ériger des murs, lui aussi – devenait le quarante-cinquième président des Etats-Unis. « Président de quoi ? » aurait demandé ce bon vieux Snake.

Escape from New York. De John Carpenter. États-Unis. 1981. 1h34. Avec : Kurt Russell, Lee Van Cleef, Adrienne Barbeau…

L’ANGE DE LA VENGEANCE : welcome to New York

« Aucun mâle ne sera épargné » nous prévient l’affiche (idée déco : celle-ci n’ornerait-elle pas les murs de votre salon avec un certain panache ?). Et croyez-moi, la sentence n’est pas à prendre à la légère. Si la belle dévoile ses longues gambettes, c’est pour mieux attirer sa proie dans une ruelle où personne ne vous entend crier. La feinte s’arrête lorsque le calibre 45 sort de sa cachette en résille pour faire gicler le sang du châtiment. Tel est le rituel adopté depuis son double viol par Thana (Zoë Lund), une jeune muette bossant dans un atelier de confection new-yorkais. Avec elle, la séduction mène à la mort, l’Éros à Thana(tos)… Après trois courts (dont un The Hold Up perpétré en 1972 et n’annonçant en rien celui avec Bébel), une bande cochonne (Nine Lives of a Wet Pussy, tourné en 1976 sous le pseudo de Jimmy Boy L) et un massacre à la perceuse (Driller Killer, 1979, une œuvre Friedkin approved), Abel Ferrara accouche avec L’Ange de la Vengeance de sa première œuvre d’importance, celle qui fera de l’enfant du Bronx un cinéaste à suivre. Pour cela, il s’empare de l’un des sous-genres les plus ambivalents du cinéma d’exploitation (mais pas seulement) : le rape and revenge. Un concept bien corsé qui emprunte autant à l’érotisme (la victime aguiche ses agresseurs avant de les punir) qu’au vigilante movie (le but de la manœuvre : faire payer aux fripouilles le prix de leur crime). Spéciale dédicace à Susan George envoyant du plomb dans la face de ses assaillants dans Les Chiens de Paille. À Christina Lindberg shootant au ralenti l’engeance masculine de Thriller – Crime à Froid. À Camille Keaton prenant un bain moussant avec un pedzouille afin de lui trancher les roustons dans Œil pour Œil. À Sondra Locke explosant les valseuses d’un bourrin à coups de .38 spécial dans Sudden Impact. « It’s no longer a man’s world ».

Mais L’Ange de la Vengeance ne se contente pas d’évoquer le souvenir d’une catégorie de péloche ayant fait les beaux jours des années 70/80. Il fait revivre à l’écran un New York aujourd’hui disparu. Celui de la 42ème rue et de ses alentours malfamés, celui des sex-shops triomphants et des cinoches déglingués, celui des camés et des clodos, celui des putes et des proxos, celui des paumés qui rêvent d’être quelqu’un et cherchent désespérément à prouver qu’ils existent. Il y a quarante ou cinquante ans, cette splendeur pestilentielle et déliquescente surnommée « The Deuce » n’était pas encore javellisée par le maire Rudy « Tolérance Zéro » Giuliani (elle le sera dès son premier mandat, au mitan des 90’s). Ms. 45 (titre original faisant référence au calibre utilisé par Thana) retranscrit la violence qui règne dans ce coupe-gorge à ciel ouvert, dépeint la faune interlope qui mijote dans cette cuisine de l’enfer. À l’instar de William Maniac Lustig ou de Frank Basket Case Henenlotter (deux réalisateurs ayant également bien connu Big Apple à cette époque), Ferrara s’imprègne totalement de ce chaos urbain et en témoigne presque à la façon d’un documentariste. Bénéficier d’un budget limité n’est pas un handicap pour l’auteur de China Girl. Plutôt que de jouer la carte de l’esbroufe intello pour festoche bourgeois, le rebelle Abel préfère coller sa caméra au plus près de la crasse humaine. De cette authenticité captée par un œil fiévreux naît la fiction. Fiction du réel dont la mise en forme révèle toute la maîtrise d’un artiste illuminé mais jamais diminué par son goût pour les paradis artificiels (ce qui ne sera pas toujours le cas, comme le démontrent Snack Eyes et The Blackout). Les images de L’Ange de la Vengeance sont percutantes (cf. la poursuite à pied s’achevant sur la bastos que se ramasse un gus en plein front), certains plans carrément sublimes (Thana posant ses lèvres rouges sur une balle avant d’aller en découdre) et d’autres joliment ciselés (le montage transforme le second viol en pic de tension rongé par une colère sourde).

Néanmoins, le talent de Ferrara réside dans sa faculté de s’approprier un genre codifié, de respecter le cahier des charges tout en déjouant les attentes des spectateurs. Si Ms. 45 demeure l’un des fleurons du rape and revenge, c’est aussi parce qu’il marque sa différence. Ainsi, l’humour (noir, forcément) trouve naturellement sa place dans un film qui n’hésite pas à verser dans l’outrance (chaque jour, Thana bazarde n’importe où un sac poubelle contenant un morceau de l’une de ses victimes). Intimement liés aux quartiers populaires de la Grosse Pomme, des personnages hauts en couleur viennent pimenter le récit (la voisine et son clebs s’incrustent constamment chez l’héroïne) et dévoiler l’humanité qui se cache derrière la misère (le dernier plan avec ledit clebs ne traduit rien d’autre que l’empathie de Ferrara pour sa justicière dans la ville). Mais au détour d’une rencontre tragique dans un bar avec un mec désabusé (Jack Thibeau, l’un des évadés d’Alcatraz de Don Siegel), un désespoir glauque et suintant nous rappelle que la mort est parfois préférable à la solitude, la souffrance, la désillusion… Vivre dans un rêve semble être la meilleure solution pour encaisser la réalité. Une poésie, une étrangeté, un « somnambulisme » (pour reprendre le terme de Jean-Pierre Dionnet) se dégagent alors de l’ensemble. L’Ange de la Vengeance enchaîne les évènements sans chercher la vraisemblance à tout prix, flotte au-dessus de ce monde dévoré par une violence omniprésente (parmi les hommes traînant dans la rue, la vigilante n’a aucun mal à trouver une cible potentielle). Les sonorités agressives, convulsives et obsédantes (et parfois étonnamment funky) du score de Joe Delia (frère de Francis, producteur et chef op du cultissime Café Flesh) renforcent cette impression d’évoluer dans un état second, comme prisonnier d’un songe sauvage et poisseux.

Le carnage final, dans lequel l’ange du titre arbore un seyant costume de nonne lors d’une halloween party, constitue le point d’orgue de ce trip punitif. Zébrée d’éclairs baroques et tétanisée par un ralenti apocalyptique, la séquence libère toute la rage de la flingueuse (dont le look renvoie ici au catholicisme torturé de Ferrara). Plus qu’aux sales types qui l’ont détruite, celle-ci en veut surtout à la terre entière. L’expression d’une détresse aux conséquences dévastatrices qui n’est pas sans rappeler le pétage de plombs télékinétique de Carrie au bal du diable. À l’image de Sissy Spacek chez Brian De Palma, Zoë Lund nous marque au fer rouge en faisant de l’innocence meurtrie la plus impitoyable des armes. Belle comme un cœur qui saigne, la jeune comédienne (dont le tendre minois fait penser à la Nastassja Kinski des débuts) devient avec cette fulgurante prestation une icône de la culture underground. Par la suite, unis par les liens sacrés de l’art et de la défonce, Zoë et Abel Ferrara rédigent ensemble le script de ce coup de boule crapoteux nommé Bad Lieutenant (1992). Avec en bonus, une touchante et troublante séance de piquouze entre la première et Harvey Keitel… En dehors de sa collaboration avec le « King of New York », son CV d’actrice se montre en revanche plus discret (retenons tout de même le Special Effects emballé par Larry Cohen en 1984). Mais au fond peu importe. Engagée, brillante et créative, Zoë Lund (née Tamerlis le 9 février 1962, à NYC) a déployé de nombreux talents au cours de sa tumultueuse existence  : comédienne, écrivaine, scénariste, réalisatrice, poétesse, compositrice, musicienne, mannequin. La gloire peut bien aller se faire foutre. Mais pas la faucheuse. Le 16 avril 1999, alors qu’elle n’a que 37 ans, une crise cardiaque la foudroie après un ultime rail de coke… Dans L’Ange de la Vengeance, ses baisers mortels ont plus que jamais un goût d’éternité.

Ms. 45. D’Abel Ferrara. États-Unis. 1981. 1h20. Avec : Zoë Lund, Albert Sinkys, Darlene Stuto…

She’s got a gun
Just make her day
Don’t fuck with her
She’ll blow you away

She walks the streets at night
And they think she is a whore
She’s gotta deal with you
She’s gonna even out the score

Ms. 45

They don’t let you
She’s gonna make them pay
Now her right is it
You won’t get away

She walks the streets at night
And they think she is a whore
She’s gotta deal with you
She’s gonna even out the score

Ms. 45

She’s got a big gun
She’s gonna make those assholes pay
You fuck with her
She’ll blow your ass away

She walks the streets at night
And they think she is a whore
She’s gotta deal with you
She’s gonna even out the score

Ms. 45

L7, Ms. 45 (1988)

Zoë Lund (1962-1999) 

Ange déchu coincé entre ciel et terre 

Ombre lumineuse emportée par l’enfer

LA NUIT DES MORTS-VIVANTS + ZOMBIE + LE JOUR DES MORTS-VIVANTS : Romero’s not dead

Quand il n'y a plus de place en enfer, les morts reviennent sur... grand écran ! Un miracle dû à Solaris Distribution qui ressort dans nos salles les trois premiers segments d'une saga zombiesque indissociable du regretté George A. Romero (suivront dans les années 2000, Land, Diary et Survival of the Dead). Passer une nuit, une aube et un jour en compagnie de morts-vivants à qui l'horreur moderne doit énormément, ne se refuse pas. C'est ça ou une énième rediff du grand bêtisier des animaux sur C8. Ah non, plutôt mourir… pour de bon !

« THEY’RE COMING TO GET YOU, BARBRA ! » 1968

Le Pitch. Chaque année, Barbra (Judith O’Dea) et Johnny (Russell Streiner) vont fleurir la tombe de leur père. La route est longue, les environs du cimetière déserts. Peu enclin à prier, Johnny se souvient du temps où il était enfant et où il s’amusait à effrayer sa sœur en répétant d’une voix grave : « Ils arrivent pour te chercher, Barbra. » La nuit tombe. Soudain, un homme étrange apparaît. Il s’approche de Barbra puis attaque Johnny, qui tombe et est laissé pour mort. Terrorisée, Barbra s’enfuit et se réfugie dans une maison de campagne. Elle y trouve Ben (Duane Jones), ainsi que d’autres fugitifs. La radio leur apprend alors la terrible nouvelle : des morts s’attaquent aux vivants. Source : Solaris Distribution

Comme le disait le grand Jean-Pierre Putters lors d’un bonus présent sur le vieux dvd Mad de Zombie, on peut définir La Nuit des morts-vivants comme le « Mai 68 du film d’horreur ». Oui, le premier long-métrage de George A. Romero représente une sacrée révolution, celle d’un genre tout entier et de l’une de ses figures en particulier. Avant cette petite production tournée entre potes avec pratiquement pas un rond, le zomblard était essentiellement lié au culte vaudou, comme l’ont si bien illustré Victor Halperin (White Zombie, 1932), Jacques Tourneur (I Walked with a Zombie, 1943) et John Gilling (The Plague of the Zombies, 1966). Faisant table rase du passé, Romero réinvente totalement la manière d’aborder le revenant à l’écran. Le cadre contemporain (et presque banal) adopté ici évacue d’emblée toute imagerie gothique et/ou exotique qui viendrait mettre une distance entre le sujet et le spectateur. S’en dégage une forme de réalisme nous faisant croire à la véracité des faits (les bulletins d’information, qu’ils soient issus d’un poste de télévision ou de radio, ont leur importance dans le récit). Pour autant, ce sentiment d’urgence souligné par les mouvements heurtés d’une caméra portée ne font pas de Night of the Living Dead le rejeton d’un cinéma post-nouvelle vague. L’auteur de Knightriders livre au contraire de très beaux effets de style (plans obliques, plongées et contre-plongées, éclairages expressionnistes), prouvant au passage que le manque de moyens ne freine aucunement le talent et l’inspiration. Une œuvre fantastique n’est pas un documentaire, surtout quand on a en tête le roman post-apocalyptique de Richard Matheson, Je suis une légende. La source idéale pour évoquer les prémices de la fin du monde dans laquelle une poignée d’individus tentent de ne pas passer à la casserole. L’occasion pour le réalisateur de faire de ses mangeurs de chair la métaphore d’un corps social en décomposition. Portant en elle les germes de sa propre destruction, l’espèce humaine se révèle bien trop disparate pour entreprendre une quelconque défense commune. À l’intérieur de cette baraque où se déroule l’essentiel de ce cauchemar nocturne et purulent, les antagonismes menacent à tout moment de ruiner les efforts de chacun pour rester en vie (la lâcheté de Harry, père de famille obtus, s’oppose constamment au sang-froid et au courage de Ben). Le péril émane bien plus de ce conflit que des morts traînant la patte dans les environs (le script s’attarde d’ailleurs très peu sur les origines du mal). Ce qui n’empêche pas le film d’élaborer LA mythologie définitive concernant nos croquemitaines avariés : anthropophagie, point faible situé au niveau du cerveau, contamination par morsure… Une formule pérenne, à l’impact visuel déjà très cru et viscéral (comme tant d’autres avant elle, la série The Walking Dead saura s’en souvenir…). Notons également la remarquable construction du classique de Romero, qui voit l’espace autour des personnages se rétrécir au fur et à mesure (le film débute dans un cimetière et se termine dans une cave). S’enfermer, c’est donc se mettre en danger et s’installer volontairement dans un cercueil (s’isoler dans les sous-sols ne signifie pas autre chose). En outre, le final glaçant et désespéré de Night of the Living Dead résonne avec la triste actualité de l’époque (l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968). Face à la ségrégation raciale et la guerre du Vietnam, les morts – affligés et en colère – ne pouvaient que sortir de leur tombe…

« QUAND LES MORTS MARCHENT, IL FAUT CESSER DE TUER OU LA GUERRE EST PERDUE » 1978

Le Pitch. Des morts-vivants assoiffés de sang ont envahi la Terre et se nourrissent de ses habitants. Un groupe de survivants se réfugie dans un centre commercial abandonné. Alors que la vie s’organise à l’intérieur, la situation empire à l’extérieur… Source : Solaris Distribution

Quand la discorde provoque le chaos : l’aube des morts-vivants vient à peine de se lever qu’elle nous plonge déjà au cœur du problème. Si nos défunts ont été refoulés d’un enfer trop encombré, ce n’est pas par simple facétie divine. C’est parce que l’humanité ne parvient ni à s’entendre ni à agir afin d’enrayer la catastrophe. Dans les coulisses d’un plateau de télévision, des « experts » comme on en voit à longueur de journée sur BFM TV se foutent sur la gueule, tandis qu’autour d’eux s’agite toute une équipe ne sachant quoi faire. Fuir peut-être ? Il faut bien que quelques-uns survivent, non ? Il faut bien que quelques-uns échappent à la tension sociale et raciale qui sévit au-dehors ? Et quoi de mieux qu’un hypermarché pour se planquer en attendant que le vent tourne ? Ce paradis que le quatuor du film pense avoir trouvé n’est qu’un leurre, un piège destiné à les enfermer dans un confort illusoire, à les aveugler face au désastre en cours. Impossible d’aborder Zombie sans évoquer sa critique féroce de la société de consommation (sous-texte également présent dans Le Grand Bazar de Claude Zidi, mais ceci est une autre histoire). Avoir à sa portée (et gratuitement) tout un tas de merdouilles ne sert à rien quand le monde s’effondre. Frimer en portant une montre en or à chaque poignet est un geste aussi dérisoire que vain. L’argent lui-même n’a plus aucune valeur. L’apocalypse selon Saint George pourrait bien se résumer à ce terrible réflexe voyant des revenants déambuler pour toujours dans les allées d’un centre commercial… Cette (trop) grande surface est le reflet vulgaire et clinquant d’un capitalisme où l’homme se nourrit de l’homme. Romero traite le sujet au sens propre comme au figuré et orchestre un jeu de massacre qui culmine avec l’arrivée de pillards motorisés venus foutre en l’air la petite existence de nos héros (comme quoi, il y a toujours plus à craindre des vivants que des morts). Parmi ces Hell’s Angels dégénérés à la Doux, dur et dingue/Ça va cogner, se distingue un certain Tom Savini, acteur/maquilleur également auteur d’un festin gore qui a durablement marqué les esprits (ah, cette machette enfoncée dans le crâne d’un pauvre hère, un plan d’anthologie ayant d’ailleurs servi à illustrer l’une des affiches du long-métrage). Tout comme les décharges électriques envoyées dans nos esgourdes par le groupe Goblin qui réitère avec cette sarabande d’outre-tombe l’exploit musical de Suspiria. Les coups de mitraillette synthétique, les bruitages atmosphériques sépulcraux et les riffs endiablés des Italiens transcendent chaque image, font du film un concert à part entière (Edgar Wright ne manquera pas de rendre hommage à cette putain de BO dans son Shaun of the Dead). Dix ans après cette fameuse nuit où tout a commencé, George Romero signe l’exemple le plus foudroyant d’un cinéma d’horreur subversif où les zombies ne sont autres que nous-mêmes. Réfléchissons-y avant d’envahir à notre tour les galeries marchandes à l’approche de Noël…

« THE DEAD WALK ! » 1985

Le Pitch. Les morts-vivants se sont emparés du monde. Seul un groupe d’humains, composé de militaires et de scientifiques, survit dans un silo à missiles. Deux solutions se présentent : fuir ou tenter de contrôler les zombies… Source : Solaris Distribution

Trois ans avant le génial Invasion Los Angeles de John Carpenter, George A. Romero jetait déjà un pavé dans la mare des années Reagan avec Le Jour des morts-vivants. Alors que l’Amérique fait étalage de sa toute puissance, le maître de Pittsburgh montre la fin d’un empire de paille, les heures sombres d’une société qui s’est effondrée sur elle-même, la chute de la civilisation. L’intro se situant dans une ville de Floride progressivement infestée de « rôdeurs » suffit à rendre le désastre palpable (et ce grâce à des images à la fois porteuses de sens et faisant froid dans le dos, comme cet alligator squattant les marches d’un palais de justice n’ayant plus aucune utilité). Visiblement, l’Oncle Sam s’est tiré une balle dans la tronche après avoir constaté les limites de son système. La preuve, des billets verts traînent sur le bitume, balayés par le vent comme de vulgaires prospectus… Ce qu’il reste de l’humanité, désormais en minorité par rapport aux morts qui marchent, s’est réfugiée dans un bunker géant, un ancien silo à missiles. L’occasion pour le réalisateur de Martin de renouer avec l’un de ses thèmes fétiches, le huis clos, et de confronter deux groupes opposés, les scientifiques d’un côté, les militaires de l’autre. Bien entendu, la cohabitation se passe mal, l’atmosphère se tend à son maximum, et c’est dans cet affrontement que tous les enjeux de ce troisième volet « of the dead » se cristallisent. La survie de celles et ceux qui respirent encore dépend de leur capacité à pouvoir bosser ensemble. La guerre des nerfs cède inévitablement la place à la guerre tout court quand l’autorité des bidasses vire au fascisme pur et simple. Big George en profite pour tirer à boulets rouges sur ces résidus de l’armée US, tous dépeints comme des débiles congénitaux prêts à tirer dans le tas. Lecteur des extravagants EC Comics durant son enfance (cf. l’excellent Creepshow, 1982), Romero s’amuse à grossir le trait lorsqu’il souligne la bêtise de ses troufions irrécupérables (Joseph Pilato, décédé en mars dernier, prend visiblement son pied à jouer les méchants patibulaires). Pour autant, même s’il semble prendre fait et cause pour les chercheurs, le cinéaste n’hésite pas à dévoiler les expériences extrêmes d’un Docteur Frankenstein aussi jovial qu’inquiétant (tous les moyens sont bons pour tenter de neutraliser le fléau). Histoire de brouiller les pistes, il va même jusqu’à faire d’un zombie « domestiqué » le personnage le plus attachant du récit (qui ne voudrait pas adopter le formidable Bub ?). Pas de schématisme dans Day of the Dead donc, mais la volonté de décrire un monde sens dessus dessous où le monstre n’est pas toujours celui que l’on croit… Et ce jour ne serait pas aussi éclatant (ou plutôt éclaboussant) sans les effets horrifiques dantesques d’un Savini ne manquant ni de faux sang ni d’humour (parmi la horde de cadavres ambulants, on distingue un footballeur, un clown…). Alors célébrons l’avènement des morts-vivants et chantons en chœur : « Le soleil vient de se lever, encore une belle journée et il va bientôt arriver, l’ami putréfié… ».

Night of the Living Dead. De George A. Romero. États-Unis. 1968. 1h36. Avec : Duane Jones, Judith O’Dea, Karl Hardman…

Zombi/Dawn of the Dead. De George A. Romero. États-Unis/Italie. 1978. 1h57 (montage européen). Avec : Ken Foree, Gaylen Ross, David Emge…

Day of the Dead. De George A. Romero. États-Unis. 1985. 1h42. Avec : Lori Cardille, Terry Alexander, Joseph Pilato…

RAMBO : lonely are the brave

« Quels sont les crétins qui ont regardé Rambo, hier soir ? ». Cette question, elle m’avait été posée à moi et à mes camarades de classe de CM2 par notre cher professeur. Fier de sa saillie sarcastique, ce grand con jouissait certainement dans son froc rien qu’à l’idée de se payer la tronche de mômes de dix, onze ans. Bien entendu, aucun de nous n’avait osé répondre à cette méchanceté gratuite déguisée en supériorité intellectuelle. Peu enclins à devenir la cible d’une moquerie déclenchée par l’instit, les « crétins » en question n’avaient pas moufté. De toute façon, l’instant était peu propice au coming out ou au débat. J’avais donc fermé ma gueule, me sentant juste insulté et coupable d’avoir vu un film jugé par le « maître » comme le symbole de l’idiotie du cinéma populaire américain… Comme quoi, on peut donner des cours à des élèves, leur montrer comment poser une division, leur faire lire du Marcel Pagnol, conjuguer le verbe être à tous les temps et ne pas toujours savoir de quoi on parle (tout en se comportant au passage comme un adulte con-descendant)…

Ce souvenir d’enfance sur fond de pédagogie douteuse démontre à quel point le mythe Rambo a pu être incompris, voire tourné en ridicule. Célébrée de par le monde, imitée par le cinoche d’exploitation, multi parodiée, la saga initiée par Ted Kotcheff a longtemps été la cible privilégiée des détracteurs de l’entertainment hollywoodien. Les préjugés se sont encore plus accentués avec le succès phénoménal de l’hargneux et fichtrement pétaradant Rambo II : la Mission, opus récupéré et dénaturé par la classe politique de l’époque (Reagan en avait fait une œuvre de propagande au grand dam de Sly). Les choses ne se sont pas non plus arrangées avec le mal-aimé et mésestimé Rambo III, superbe bande d’aventure old school réhabilitée dans les pages du dernier hors-série de Mad Movies. Quant au miraculeux et monstrueux John Rambo, la même rengaine que pour Rocky Balboa s’est faite entendre : « Quoi, un nouveau Rambo ? Mais c’est passé de mode ! Et puis Stallone, il est pas un peu trop vieux pour ces conneries ? ». En attendant de voir, avec un peu de recul, si les a priori ont persisté à propos du récent Rambo : Last Blood, l’heure est venue de redécouvrir en salle le chef-d’œuvre inaugural, celui qui a versé le premier sang et a donné naissance à un héros de légende…

Cette image de bourrin cocardier véhiculée par des ignorants autosatisfaits ne tient pas une seule seconde face à ce premier Rambo. Ces mêmes incultes ressemblent au shérif Teasle et à sa clique, des inconscients cherchant des noises à John J. et se lançant à sa poursuite jusqu’à l’absurde. Ils ne connaissent pas leur adversaire, le sous-estiment clairement et, par orgueil, s’acharnent à vouloir sa peau (mention spéciale à ces « guerriers du dimanche » de la garde nationale, des amateurs collectionnant les bourdes et pressés de rentrer chez eux pour le dîner). L’intelligence du propos est de montrer que la situation s’envenime à cause des « représentants » de la loi. Le fugitif, lui, n’est qu’un type stigmatisé, acculé, brutalisé, contraint de répondre à la violence pour sauver sa peau. Considéré par le colonel Trautman comme le meilleur dans l’art du combat, Rambo ne tue pourtant qu’un seul de ses ennemis (le sadique Galt) et encore accidentellement. Pour le reste, le soldat d’élite se révèle suffisamment expert dans son domaine pour neutraliser ses poursuivants sans avoir besoin de les achever. Fin stratège, notre homme fait de la forêt dans laquelle il se faufile son propre terrain de chasse, y élabore des pièges aussi rustiques qu’imparables et divise les troupes à ses trousses pour mieux régner sur elles.

Rambo se situe donc bien loin du cliché de la brute belliciste qui lui colle à l’épiderme. Lorsque sa traque atteint le point de non-retour, il tente même de se rendre afin que d’autres morts ne soient plus à déplorer… Traité comme un vulgaire vagabond aux « cheveux longs », le bonhomme est rejeté par son propre pays parce qu’il porte en lui (et malgré lui) l’échec de la guerre du Vietnam. Celui qui voulait juste aller se restaurer à « Ploucville », devient le paria d’une nation qui voudrait bien balayer son passé sous le tapis et ne plus avoir honte d’elle-même. Avant tout victime d’une injustice et de l’intolérance de ses contemporains, John J. Rambo se retrouve sans foyer, sans amis. Sa dernière promesse de chaleur humaine, il la perd quand il apprend soudainement le décès de son frère d’arme, rongé jusqu’à l’os par un cancer dû à cette saloperie d’agent orange. Ce bled que l’on appelle Hope n’a décidément aucun espoir à offrir à ceux qui le traverse… Seul, le viet vet n’est alors plus qu’un fantôme errant sur les routes. Une fois poussé à bout par la flicaille zélée des environs, il redevient ce bidasse d’exception crée par l’armée. Et tandis que le récit bascule dans l’affrontement, la guerre recommence et les cauchemars qui vont avec…

A l’instar du Christopher Walken de The Deer Hunter et du William Devane de Rolling Thunder, John Rambo souffre de stress post-traumatique et dissimule des cicatrices aussi bien physiques que psychologiques. Très vite, l’Histoire se répète et les montagnes blanches de la Colombie-Britannique se confondent avec l’enfer vert du sud-est asiatique. Hanté par des flashbacks dévoilant toute l’horreur du « merdier », le protagoniste finit par perdre pied avec la réalité. En témoigne un dernier acte en forme de pétage de plomb où le vétéran compte bien réduire en miettes cette bonne vieille ville de Hope. Mais en lieu et place du massacre attendu, c’est sur une explosion d’émotion que se dénoue First Blood. Ceux qui pensent encore que Sylvester Stallone n’a jamais été un bon acteur peuvent ravaler leur morve : l’acteur se révèle ici déchirant et donne tout ce qu’il a dans le bide pour traduire la tragédie qui coule dans les veines de Rambo. À cet instant, sans son M60 et face au gouffre qui l’aspire inexorablement, ce dernier semble presque redevenir un enfant. Enfant qui éclate en sanglots et pose sa tête sur l’épaule de son père de substitution, Samuel Trautman… À ce propos, voir le film en VO permet de constater que la voix de Sly apporte un peu plus de vulnérabilité à son personnage (et ce même si le fameux doublage d’Alain Dorval reste indissociable du rôle et du comédien).

De cet innocent profondément meurtri, Sylvester Stallone (également coscénariste) en a fait un héros et non un sociopathe à la Travis Bickle, le « taxi driver » de Scorsese. Malmené par une patrie pour laquelle il a tout sacrifié, son Rambo parvient pourtant à faire les bons choix, même si ses démons intérieurs l’empêcheront à tout jamais de retrouver la paix. Pour atteindre celle-ci, le chemin est long (« It’s a long road », confirme la chanson du générique de fin) et semé d’embûches, comme en avait déjà fait l’amère expérience le mountain man Jeremiah Johnson. Le paradoxe étant que, pour fuir la violence, il faut parfois se battre… Moins radical et pessimiste que sa source littéraire (le roman de David Morrell), le film n’en demeure pas moins critique envers cette société américaine incapable de se regarder en face après avoir envoyé des « boys » périr à l’autre bout du monde. Il y a dans ce Rambo, encore un peu du nouvel Hollywood des 70’s (Le Retour, Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now). Tout en ayant aussi un pied boueux dans les années 1980. Voilà sans doute pourquoi la narration s’avère d’une fluidité exceptionnelle. Le moindre morceau de gras qui aurait pu enrayer la machine a été soigneusement fondu au lance-flammes. Faut dire que, d’un premier montage de plus de trois heures, nous sommes passés à une version définitive d’environ une heure et demie. Plus efficace, plus haletant, tu meurs avec un couteau de chasse dans le fondement. Aïe.

Après s’être réveillé dans la terreur de l’outback australien et avant de retourner vers l’enfer en compagnie de Gene Hackman, Ted Kotcheff répond à l’appel de la forêt dans ce que l’on peut considérer comme le sommet de sa carrière. Marchant sur les pas du Walter Hill de Sans retour (1981) à qui il emprunte le chef op Andrew Laszlo, le cinéaste canadien orchestre un modèle de péloche d’aventure et d’action, signe une référence du survival racé et rythmé. Les morceaux de bravoure (tous anthologiques) se succèdent sans jamais sacrifier les contours socio-politiques de son sujet, ni le profil évolutif de son principal protagoniste. Cet aspect intimiste, omniprésent malgré l’adrénaline, fait toute la valeur de First Blood. Ce que souligne également le thème immortel du grand Jerry Goldsmith qui, avec ses élans mélancoliques, capte à merveille la détresse de l’ancien béret vert. Et lorsque vient l’heure du danger et de la confrontation, le score du compositeur acquiert une dimension martiale dévastatrice que seules les BO de Rambo II et III viendront surpasser. Tandis que la bande-son se déchaîne, Big Sly façonne une deuxième icône du 7ème art après Rocky, Brian Dennehy livre sa performance la plus mémorable avec celle de Pacte avec un tueur et Richard Crenna remplace haut la pogne un Kirk Douglas débarqué en plein tournage à cause de ses caprices. Rien que du solide, en somme. Normal pour un classique inoxydable comme Rambo. N’en déplaise à mon vieux prof de CM2.

First Blood. De Ted Kotcheff. États-Unis. 1982. 1h37. Avec : Sylvester Stallone, Richard Crenna, Brian Dennehy…

QUATRE MOUCHES DE VELOURS GRIS + TÉNÈBRES + DARIO ARGENTO, SOUPIRS DANS UN CORRIDOR LOINTAIN : Argento vivo !

Il y a un an, Les Films du Camélia rendaient déjà hommage à Dario Argento. Cet été, le distributeur renfile ses gants de cuir à l'occasion de la deuxième partie de sa rétro consacrée au "magicien de la peur". Au programme : des mouches soupirant dans les ténèbres d'un corridor lointain... Il ne nous reste plus qu'à espérer une troisième salve de restaurations pour juillet 2020, avec les copies neuves d'Inferno et Le Syndrome de Stendhal...

Le musicien Roberto Tobias, un batteur officiant dans un groupe de rock, est harcelé par un homme mystérieux qui ne cesse de le suivre. Décidant un soir de le prendre en chasse, Roberto réussit à le rejoindre mais au cours de la dispute qui s’ensuit, il le tue accidentellement… Le tout sous l’objectif d’un appareil photo tenu par un second inconnu, quant à lui masqué… Pitch : les Films du Camélia.

Après L’Oiseau au plumage de cristal et Le Chat à neuf queues, Quatre mouches de velours gris vient clore en beauté la fameuse Trilogia degli animali de Dario Argento. Mais contrairement à ses grands frères, ce dernier a été tardivement redécouvert, faisant du film l’une des pièces les plus méconnues de son auteur. La faute à son distributeur, la Paramount, qui n’a jamais souhaité l’exploiter correctement et en a (trop) longtemps détenu les droits… En 2012, l’injustice a été réparée grâce à la sortie providentielle du dvd/blu-ray paru chez Wild Side dans sa collection « Les Introuvables ». Depuis Quattro mosche di velluto grigio a tranquillement rejoint les autres classiques d’Argento et peut aujourd’hui se savourer la bave aux lèvres. La créativité de l’Italien y est en pleine ébullition, et ce du début (on ne compte plus les plans de malade composant la séquence d’ouverture) jusqu’à la fin (un accident de la route magistralement shooté au ralenti et sublimé par la musique d’un Morricone en grande forme). Le maître du giallo s’offre même une petite touche d’onirisme en mêlant le réel à l’irréel lors d’un étrange meurtre se déroulant dans un parc (une expérimentation audacieuse annonçant Les Frissons de l’angoisse). Si le spectre du professeur Hitchcock plane à nouveau sur l’intrigue (un individu tombe dans un piège et mène sa propre enquête), saluons l’ingénieuse trouvaille permettant de dégoter la clé de l’énigme : l’optogramme. Selon cette pseudo-science, la rétine imprimerait la dernière image vue par un défunt avant de mourir. Un formidable ressort dramatique qui donne tout son sens au titre du film et fait l’effet d’une bombe lorsque déboule l’ultime rebondissement. Expérience de cinoche aussi grisante que surprenante, Quatre mouches de velours gris est également une œuvre très personnelle pour son metteur en scène qui, par le biais du couple Brandon/Farmer, relate les affres de son divorce douloureux avec Marisa Casale… Voilà qui apporte une tonalité plus sombre à l’ensemble même si Argento fraye par moment avec la comédie, notamment à travers les prestations de Bud Spencer et Jean-Pierre Marielle. Deux membres d’un casting hétéroclite au sommet duquel trône l’inoubliable Mimsy Farmer (à quand une galette made in France de cet extraordinaire chef-d’œuvre qu’est Il Profumo della signora in nero de Francesco Barilli ? Et celle de La Traque, survival culte de Serge Leroy ?).

Quattro mosche di velluto grigio. De Dario Argento. Italie/France. 1971. 1h45. Avec : Michael Brandon, Mimsy Farmer, Jean-Pierre Marielle…

Un célèbre écrivain, Peter Neal, auteur de romans policiers, est invité à Rome pour faire la promotion de son nouvel opus, Ténèbres. Dès son arrivée, plusieurs personnes sont assassinées selon un schéma comparable à celui des meurtres qui jalonnent son roman. Pitch : les Films du Camélia.

Après avoir épuisé toutes les ressources du surnaturel avec son diptyque démentiel Suspiria/Inferno, Dario Argento revient aux sources du giallo avec Ténèbres. La dimension fantastique de ses deux chefs-d’œuvre précédents s’évapore au profit d’une intrigue purement policière, comme au temps de la trilogie animalière du début des 70’s. Un nouvel opus qui constitue également un contrepied esthétique aux deux premiers volets des Trois Mères. Les délires formels furieusement baroques et surréalistes de ces derniers, laissent place à une lumière froide et blafarde tentant d’éclairer des décors « modernes » et volontairement ternes (les murs blancs ne manquent pas mais sont abondamment recouverts de sang lors d’un climax nerveux et bestial). Quoi qu’il en soit, Argento n’a pas perdu la main et immortalise à l’écran quelques morceaux de bravoure technique dont il a le secret. À commencer par ce long travelling à la Louma symbolisant la toute puissance de l’assassin et devançant le massacre d’un couple de lesbiennes (avec en prime, l’un des plans les plus marquants de Ténèbres : le visage paralysé par la peur de la belle Mirella D’Angelo, vu à travers le trou d’un t-shirt déchiré par une lame de rasoir). Côté suspense, l’intrigue fonctionne à donf jusqu’à l’étourdissante révélation finale (impossible de griller ce putain de twist), tout en permettant à son auteur de livrer une vertigineuse réflexion sur la création et ses débordements sur la vie réelle (l’écrivain campé par Anthony Franciosa n’est autre que le double fictif du père Dario). De l’obsession au passage à l’acte, telle est la trajectoire de ce torturé Ténèbres, giallo haut de gamme bénéficiant en outre d’une distribution de choix, à laquelle participe l’indispensable Daria Nicolodi. Le cri de terreur de cette dernière résonne encore dans nos esgourdes, tout comme la géniale ritournelle des ex-Goblin, extase auditive que l’on siffle toujours autant sous la douche ou en allant chez le primeur.

Tenebre. De Dario Argento. Italie. 1982. 1h50. Avec : Anthony Franciosa, Daria Nicolodi,  John Saxon…

Vingt ans séparent les deux parties de ce film portrait consacré à Dario Argento. Tourné à Turin puis à Rome entre 2000 et 2019, Soupirs dans un corridor lointain cale son pas sur l’un des cinéastes les plus marquants de ces quarante dernières années. Ses obsessions, son travail (on le découvre sur le tournage du Sang des innocents), ses souvenirs, ses hantises, son rapport à la ville éternelle, les blessures de l’Histoire italienne, et puis le temps qui passe… Pitch : les Films du Camélia.

On ne présente plus (mais je vais quand même le faire un petit peu) l’historien et critique de cinéma Jean-Baptiste Thoret, auteur d’essais essentiels sur le Nouvel Hollywood, Sergio Leone, John Carpenter, Michael Cimino ou encore le Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper. Sans oublier, bien entendu, l’auteur de Phenomena à travers le bouquin Dario Argento, magicien de la peur. Également réalisateur de documentaires (We Blew it, 2017), Thoret en a donc tout naturellement dédié un au maestro. Le film s’intitule Soupirs dans un corridor lointain (très beau titre) et se compose de deux parties distinctes. La première a été tournée en 2000 durant les prises de vues de Non ho sonno (Le Sang des innocents en VF), effort avec lequel Argento espère retrouver le succès de ses gialli d’antan. Dans les coulisses de sa quinzième mise en scène pour le grand écran, le père d’Asia se montre plus que jamais motivé à poursuivre son œuvre et compte bien faire de son petit dernier le Profondo Rosso des années 2000. La seconde a lieu en 2019 et prend des allures de promenade mélancolique en compagnie d’un regista presque octogénaire. Sur des images en noir et blanc et des extraits de musique classique, Thoret suit Dario dans les rues de Rome, visite à ses côtés ce qu’il reste des décors de la villa de Ténèbres (spoiler : des ruines) et nous dévoile l’endroit majestueux où le master of horror a effectué ses recherches pour sa trilogie des Mères (la Bibliothèque Angelica, lieu de tournage d’Inferno le temps d’une séquence). Les souvenirs d’une époque révolue qui, in fine, dresse le bilan d’une carrière semblant aujourd’hui au point mort (son dernier long reste à ce jour Dracula 3D, revival gothique érotico-gore avec le regretté Rutger Hauer en Van Helsing). Si ces soupirs (crépusculaires) dans un corridor lointain émeuvent, nous ne pouvons pas nous empêcher de rester admiratif devant ce cinéaste à nul autre pareil, jouissant par ailleurs d’une place à part dans le 7ème art transalpin (il demeure l’un des rares à avoir survécu – artistiquement – au déclin du cinoche populaire italien) et dont le génie ne cessera jamais d’enflammer notre imaginaire…

Dario Argento, soupirs dans un corridor lointain. De Jean-Baptiste Thoret. France. 2019. 1h37.