TRILOGIE VICE ACADEMY : c’est presque pareil !

À la question « Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ? », ces grands malades de chez Pulse Vidéo ont répondu par un coffret blu-ray de Vice Academy 1, 2 et 3. Une saga culte aux États-Unis, comptant six péloches au total et détenant quelques armes de séduction massive : Ginger Lynn (l’étoile la plus brûlante du porno US, ex aequo avec Traci Lords), Linnea Quigley (l’une des plus fameuses Scream Queens de la vallée des plaisirs) et Elizabeth Kaitan (une autre souveraine du Bis des années 80/90 et non des moindres). Les téléspectateurs français se souviennent peut-être d’une diffusion sur « La Cinq » d’un certain Sexy Academy. Il s’agissait en réalité du premier Vice Academy ! Aujourd’hui, ces comédies potacho-policières jouissent d’une restauration exceptionnelle et vous donnent rendez-vous au poste le plus proche. Alors, prêt à revêtir (et à dévêtir) l’uniforme ?


WHERE NICE GIRLS BECOME VICE GIRLS

Comme son titre l’indique, Vice Academy est un rip-off sexy de Police Academy. Si, question humour, les deux films partagent la même « finesse », il n’en est pas de même lorsqu’on lâche le mot « standing ». À l’instar de ses collègues Fred Olen Ray, Jim Wynorski, David DeCoteau et Christophe Honoré, Rick Sloane (également auteur d’un sous-Gremlins intitulé Hobgoblins) donne dans le cheap décomplexé du soutif et compense le manque de brouzoufs en faisant jaillir devant nos délicates mirettes les délices les plus déviants. Certes, la fameuse académie de police ne comprend qu’une dizaine d’élèves (dont un seul mec, une tête de gland), les flingues ont l’air de jouets provenant d’un magasin GiFi (le plastoc, c’est fantastoc !) et la musique synthétique ferait passer Orelsan pour Jean-Sébastien Bach (tout en restant plus écoutable que du Orelsan). Mais grâce à la splendide copie de Pulse Vidéo, Vice Academy bénéficie d’une patine visuelle plus que correcte (les séquences tournées en extérieur et de nuit profitent joliment des lumières de la ville). En revanche, on ne peut qu’être déçu par la place secondaire laissée à Ginger Lynn. Pas de duo chic et choc avec Linnea Quigley, pas de buddy movie avant de faire ses prières du soir. Cela n’empêche pas les deux starlettes de rivaliser de charme. L’atomique Ginger s’avère remarquable en fille à papa, formidable en chipie incendiaire, fantastique en garce qu’on aime haïr. Quant à l’adorable Linnea, elle rend son espièglerie absolument irrésistible… Les voir intégrer la « vice squad » (dans des conditions toutefois moins rudes que chez Gary Sherman), cette brigade des mœurs jadis fréquentée par la « flic » Edwige Fenech et infiltrée par Max Pécas, demeure assez réjouissant. N’oublions pas non plus la performance topless de la brune Karen Murder Weapon Russell. Qu’on se le dise : pour détourner l’attention d’un type qui vous tient en joue, rien n’est plus efficace qu’une poitrine voluptueuse…

Vice Academy. De Rick Sloane. États-Unis. 1989. 1h29. Avec : Linnea Quigley, Ginger Lynn (ou Ginger Lynn Allen), Karen Russell


TWICE THE COMEDY, TWICE THE VICE 

Seul opus de la saga à être sorti chez nous en VHS, Vice Academy 2 est à Vice Academy 1 ce que Le Parrain, 2ème partie est au premier Parrain : une suite qui surpasse l’original, une œuvre épique et monumentale, un pan de l’histoire du cinéma. J’en fais trop ? Sans doute. Mais si c’est un petit pan pour l’Homme, c’est aussi un grand pan pour Rick Sloane ! Avec cet épisode plus fun et mieux charpenté, celui qu’on ne peut confondre avec Coppola corrige les défauts du film précédent et ne commet pas deux fois la même erreur : Ginger Lynn se voit enfin confier un rôle aussi important que celui de Linnea Quigley. Contraintes de faire équipe malgré leurs différends, la Trashy Lady et l’Hollywood Chainsaw Hooker s’associent pour combattre le crime dans les faubourgs de L.A. Plus affriolantes que Tango et Cash, nos deux flics « amie-amie » pas si « nulles » que ça vont devoir unir leurs forces pour contrecarrer les plans machiavéliques de Spanish Fly. Une méchante en cartoon, sorte d’effeuilleuse burlesque échappée d’une prod Troma. Mais avant de céder à la franche rigolade, sachez que la bougresse menace d’empoisonner toute l’eau de la « cité des anges » ! Pour écarter un tel danger, l’aide de BimboCop (la frangine fauchée de RoboCop) ne sera pas de trop. Un engin « mi femme, mi machine, 100% camelote » campé en chair et en toc par la culturiste Teagan Clive (l’androïde intersidéral, et sidérant, d’Alienator). Cependant, la bonne humeur ne serait pas aussi contagieuse sans ce dialogue immortel pondu par le Prévert d’Hollywood Boulevard : « – Spanish Fly, prépare-toi à rencontrer le Créateur ! – Jean-Paul Gaultier est là ? ». À cet échange qui tue, ajoutons les étincelles provoquées par le couple Lynn/Quigley, des « Charlie’s angels » du Bis capables d’émoustiller un mur en béton armé et de faire marrer un condamné à mort. Des nanas aguichantes et poilantes mais qui ne se laissent pas marcher sur les pieds : elles ridiculisent au passage un collègue macho, un gros mytho dont les attributs tiennent davantage de la « saucisse cocktail » que de la « grosse matraque ». Girl powa’ !

Vice Academy Part 2. De Rick Sloane. États-Unis. 1990. 1h33. Avec : Linnea Quigley, Ginger Lynn, Jayne Hamil


FOR A GOOD TIME… CALL A COP !

Ce troisième volet ne perd pas de temps pour justifier l’absence de Didi (Mrs. Quigley. L’Australienne ?). Dès la première séquence, on nous apprend qu’elle « vole désormais de ses propres ailes ». Heureusement, le père Sloane a plus d’un tour dans son sac et fait aussitôt apparaître Candy (Elizabeth Kaitan)… la sœur de Didi ! Et vous savez quoi ? C’est aussi une « vice cop » ! Par la moustache de Charles Bronson ! L’Hongroise Elizabeth Kaitan (vue dans Slave Girls from Beyond Infinity, Assault of the Killer Bimbos, Roller Blade Warriors et autres friandises chères à Thierry Frémaux et Pierre Lescure) joue ici les ravissantes idiotes avec un indéfectible sens du devoir (et une bonne dose de second degré). Le sourire éclatant et le gun bien en pogne, la Kaitan continuera à « protéger et servir » dans les Vice Academy suivants. Ce qui ne sera pas le cas de Ginger Lynn. Ce numéro trois constitue donc sa dernière enquête au sein de la police des mœurs. Dommage. Pour l’heure, notre Ginger s’infiltre en taule le temps d’une intro rendant hommage aux « Women In Prison flicks » (avec lesbienne/camionneuse peu commode et matonne sévère) et, une fois sortie de cette galère, s’envoie une ribambelle de fions avec Elizabeth Kaitan (certaines réparties sont très amusantes). Mais si Vice Academy Part 3 parvient à atteindre des sommets d’excentricité, c’est parce qu’il n’hésite pas à flirter avec le « comic book movie » de seconde zone. Bad girl à la tignasse verte, Malathion ressemble à la sœur cachée et ultra flashy du Joker (ou à une Harley Quinn de chez « The Asylum », au choix). Un rôle tenu par Julia Parton (la cousine de Dolly, la chanteuse de country, pas la brebis clonée) avec la sobriété exemplaire de Jim Carrey et Tommy Lee Jones dans Batman Forever. Planquez vos miches : Malathion sera de retour dans Vice Academy 4 ! Quant à Vice Academy 3, y a pas à dire, c’est quand même autre chose que L’Arme Fatale 3

Vice Academy Part 3. De Rick Sloane. États-Unis. 1991. 1h28. Avec : Ginger Lynn, Elizabeth Kaitan, Julia Parton

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SELLE D’ARGENT : they died with their boots on

Un gosse voit son fermier de père se faire flinguer par l’homme de main de Richard Barrett, un propriétaire terrien cupide et sans scrupules. Dans la foulée, le fiston tire sur le meurtrier et lui pique sa selle d’argent… Des années plus tard, le jeune orphelin est devenu un chasseur de primes du nom de Roy Blood (Giuliano Gemma). Lorsqu’on lui propose de liquider l’un des membres du clan Barrett, il se dit prêt à faire le job gratuitement. Mais le jour J, Blood ne peut se résoudre à remplir son contrat : sa cible n’est encore qu’un enfant, un p’tit gars prénommé Thomas (Sven Valsecchi). Au fil des événements, le « bounty hunter » va prendre fait et cause pour ce dernier… En France, Selle d’argent sort pour la première fois en 2018 grâce à l’éditeur vidéo Artus Films. Le dvd/blu-ray confectionné avec soin (comme toujours) par l’ours noir (ou blanc) permet enfin de découvrir dans nos contrées cet opus méconnu de Lucio Fulci. Quarante ans après son exploitation dans les salles italiennes, on peut dire qu’il était temps ! L’heure est donc venue de sauter en selle pour mater le troisième (et ultime) western du réalisateur de Murderock… Rappel des faits. En 1966, les colts chantèrent la mort et ce fut… Le Temps du massacre, chevauchée avec le diable lancée en plein âge d’or du western européen. En 1975, Les 4 de l’apocalypse sèment le chaos et se laissent étreindre par le crépuscule jusqu’à l’étouffement. En 1978, Selle d’argent opère une rupture radicale avec ses tumultueux prédécesseurs. Ce film « tout public » est censé faire renouer Fulci avec le succès, ses derniers longs ayant tous essuyé un bide (même le formidable L’Emmurée vivante). Malheureusement, Sella d’argento (rien à voir avec Dario, c’est juste le titre en VO) ne parvient pas davantage à séduire les spectateurs transalpins…

À la fin des seventies, le western all’italiana tire ses dernières cartouches. Keoma (1976) règle ses comptes sous un ciel de plomb, la « brute » de Sergio Leone dresse une longue file de croix pour Les Impitoyables (1976), Mannaja (1977) manie sa hache comme un Apache… Star du genre depuis les « Ringo » de Duccio Tessari, Giuliano Gemma garde toujours un doigt sur la gâchette. Il vient d’arpenter les grands espaces d’Adios California (1977) et n’hésite pas à remettre son Stetson pour Lucio Fulci. Dans Sella d’argento, le soldat déserteur du Texas de Tonino Valerii (transposition dans l’Ouest sauvage de l’assassinat de JFK) campe un dur au cœur tendre, un charismatique redresseur de torts. En enfilant ce cache-poussière taillé sur mesure, Gemma retrouve instantanément son panache d’antan. Comme à la grande époque du Dollar troué (le Blood adulte fait d’ailleurs son apparition à travers un clin d’œil au film de Giorgio Ferroni), cet ancien cascadeur bondit comme un félin, dégaine avec classe, distribue les bourre-pifs et fait chanter les bastos. Le long-métrage est à l’image de son héros : dynamique, généreux, attachant. Il n’y a donc aucun cynisme dans Selle d’argent. Ce qui fait de lui un western à l’ancienne, presque anachronique dans sa volonté d’ignorer les évolutions du genre. Le classicisme (pour ne pas dire l’élégance) de la mise en scène prouve que le talent de Fulci ne se limite pas à ses capacités d’adaptation (qui mieux que lui peut passer d’un univers à l’autre sans broncher ?). Son savoir-faire, il le met au service d’une péloche qui se tourne progressivement vers la lumière…

À la vendetta que laissait présager une intro sèche et brutale, le script d’Adriano Bolzoni (l’un des scénaristes de Pour une poignée de dollars) préfère se focaliser sur la relation père/fils qui se noue entre Roy Blood et Thomas Barrett Jr. L’âme de Selle d’argent se niche dans cette tendresse inattendue, ces sentiments qui naissent sur une terre aride, cruelle, impitoyable. Au contact du bambin, la colère de Blood s’étiole et son désir de vengeance s’estompe (un parcours similaire à celui de Josey Wales, « hors-la-loi » retrouvant son humanité au gré de ses rencontres). Pour autant, pas question pour l’auteur de Frayeurs d’expurger son récit de toute violence. Comme il l’avait déjà fait dans ses deux Croc-Blanc, le maestro recule les limites du film « familial » et n’aseptise en rien son propos. Les impacts de balles font jaillir l’hémoglobine (un aperçu de La Guerre des gangs qui s’annonce) et même cette tête blonde de Sven Valsecchi n’est pas épargnée (on l’engueule, on le baffe, on le fouette). Bref, on est bien chez Lulu (ou Fufu) ! Ce que confirme la présence de son chef-op’ fétiche, Sergio Salvati, et du trio musical derrière les sept notes en noir de L’Emmurée vivante, « Bixio-Frizzi-Tempera ». Le premier orne ses images d’un éclat diurne inhabituel, les seconds composent pour l’occasion une splendide ballade (le morceau Silver Saddle, chanté par le folkeux Ken Tobias). Celle qui sera l’énigmatique non-voyante de L’Au-delà (la rayonnante Cinzia Monreale) se distingue aussi parmi les seconds couteaux, tout comme l’affûté Geoffrey Lewis (truculent en charognard loqueteux surnommé « Two-Strike Snake »)… Moins traumatisant et tourmenté que les efforts les plus réputés de Fulci, Selle d’argent n’en reste pas moins une œuvre touchante et pleine d’espoir. Une petite pause avant l’ouverture imminente des sept portes de l’enfer…

Sella d’argento. De Lucio Fulci. Italie. 1978. 1h34. Avec : Giuliano Gemma, Cinzia Monreale, Geoffrey Lewis

LA FEMME-OBJET : (s)ex machina

Trop jeune pour te rendre dans une salle spécialisée en janvier 1981 ? Toujours pas abonné à Canal + le 1er mai 1988 ? Ton magnétoscope a avalé (et digéré) ta VHS René Chateau ? Ton pote Thomas P. s’est barré sur la Station spatiale internationale avec ton DVD Alpha France ? Pas de panique ! Grâce aux gars de chez Pulse Vidéo (en collaboration avec les américains de Vinegar Syndrome), tu vas pouvoir te mater en haute déf le film de culte définitif : La Femme-objet. Disons-le d’emblée, cette galette rutilante constitue la plus affriolante des éditions Blu-ray made in France (ex æquo avec la box Possession du Chat qui Fume). Qu’un éditeur se décarcasse pour mettre en valeur le porno dans ce qu’il a de meilleur est une initiative à applaudir des deux fesses. Surtout lorsqu’il n’hésite pas à offrir l’écrin le plus brillant à l’un de ses plus dignes représentants. Traiter avec toutes les considérations cinéphiles le chef-d’œuvre de Dr. Mulot et Mister Lansac n’est que justice. De par son exigence artistique, La Femme-objet parvient à abattre la cloison qui sépare le hard du cinoche traditionnel. Plus qu’une péloche cochonne, c’est une péloche tout court. Une vraie. Conçue par des pros, tournée en pellicule 35 mm et destinée à la projection en salle. C’était le bon temps ! Celui de l’âge d’or, quand les obstacles dressés par la loi de 1975 et son foutu classement X n’avaient pas encore anéanti un genre tout entier. Quand des cinéastes audacieux persistaient à livrer des bandes créatives, originales, personnelles. Des bandes avec beaucoup de baise mais aussi pas mal de sens.

À l’instar d’un Claude Bernard-Aubert (alias Burd Tranbaree) ou d’un Serge Korber (alias John Thomas), Claude Mulot ne débute pas sa carrière en filmant des « belles foufounes et du jus de roupettes » (pour reprendre l’intitulé d’une rubrique du fanzine Médusa). Son CV de metteur en scène, il l’entame néanmoins sous le signe du Bis. Spectateur des salles de quartier, Mulot donne volontiers dans l’anticonformisme. Dès la fin des sixties, il offre une Rose écorchée à Anny Duperey (une jolie incursion dans l’épouvante gothique), pratique une Saignée aussi thérapeutique qu’une bastos dans le crâne (une incision prenant la forme d’un polar insolite, cruel et habité) et scrute les émotions secrètes d’un jeune homme de bonne famille dans Les Charnelles (parmi celles-ci : la « franquienne » Anne Libert). Au mitan des années 70, Claude Mulot utilise le pseudo de Frédéric Lansac et s’essaye à la pornographie sur grand écran. Loin de constituer une contrainte ou un quelconque renoncement, la luxure pelliculée permet au réalisateur/scénariste de s’épanouir. Son entrée dans le « blue movie » hexagonal n’est que le prolongement « explicite » de son œuvre. Sans vendre son sguègue au diable, il aborde le X sans rien sacrifier à son regard d’auteur. Ses friponneries haut de gamme s’élaborent à partir d’idées fortes, font preuve d’irrévérence et d’à-propos, louvoient entre drame et comédie, entre ombre et lumière. Et tout ça entre deux parties de jambes en l’air !

Produit et distribué par l’incontournable Francis Mischkind (le patron du label Alpha France), La Femme-objet est l’ultime contribution de Mulot/Lansac aux films pour adultes (en tant que réalisateur du moins : ses véritables adieux au genre se font avec le script des Délices du Tossing de Gérard Kikoïne, en 1983). Qu’il soit posté derrière la caméra ou seulement devant sa machine à écrire, on doit à notre homme une dizaine de sarabandes pornos. La première est un classique de renommée mondiale : Le Sexe qui parle (1975). Le reste n’a pas à rougir (sauf de plaisir) surtout lorsque revient à l’esprit la délirante et féroce fin du monde de Shocking! (1976) ou ses deux fructueuses collaborations avec Brigitte Lahaie, « belle d’un soir » dans Suprêmes jouissances (1977) et prof débauchée dans Les Petites écolières (1980). Et comment ne pas évoquer le sublimement morbide Mes nuits avec… Alice, Pénélope, Arnold, Maud et Richard (1976) ? Impossible. Ce choc (écrit par Mulot, shooté par Didier Philippe-Gérard alias Michel Barny) appartient à ces trésors ayant donné ses lettres de noblesse au hardcore. Un club dont fait aussi partie La Femme-objet. Cet éblouissant chant du cygne relate l’histoire de Nicolas (Richard Allan), un écrivain de SF doublé d’un sex addict. Insatiable jusqu’à la dernière goutte de liqueur séminale, il dévore et épuise ses partenaires. À tel point que ses conquêtes féminines finissent toutes par le larguer. Pour ne pas se retrouver seul face à ses besoins sexuels, le queutard fabrique alors sa « bionic woman ». Ce robot, baptisé Kim (Marilyn Jess), est censé accomplir tous ses désirs. À moins qu’une volonté naissante ne vienne enrayer la machine…

Cinéphage invétéré, fantasticophile averti, Claude Mulot profite de La Femme-objet pour rendre hommage aux pouvoirs de l’imaginaire. Tel Frankenstein, Nicolas joue les Prométhée modernes, se prend pour Dieu, défie la logique et les croyances. À la différence près que le romancier n’agit ni pour la science ni pour l’humanité, mais seulement pour assouvir ses pulsions libidinales. Ce qui n’empêche pas ce geste purement égoïste de provoquer la chute de l’apprenti sorcier et de suivre la même trajectoire que le chercheur monomaniaque de Mary Shelley… La « fiancée » de Nicolas, Kim (un clin d’œil à l’actrice Kim Novak), représente pour son inventeur l’idéal féminin, un fantasme de cinéma à l’image de la Raquel Welch de One Million Years B.C. (l’affiche du film traîne dans le décor, comme celle de Tobor the Great). Cette « Frankenhooker » avant l’heure préfigure les cyber-prostituées de la série Westworld (un parc d’attractions où les visiteurs peuvent forniquer avec des gynoïdes dernier cri) et annonce l’émergence de ces poupées sexuelles de plus en plus perfectionnées (nul doute que les technologies du futur parviendront à faire des femmes des automates consentants…). Visionnaire, La Femme-objet devance également la teen comedy Une créature de rêve (John Hughes, 1985), récit d’une drôle d’expérience menée par deux geeks concevant une nana synthétique. Ou encore la BD de Manara, Le Déclic (le premier tome sort en 1984), dans laquelle un émetteur active une puce implantée dans le cerveau d’une bourgeoise afin de la transformer en nympho (c’est aussi une télécommande qui contrôle Kim)… Et pendant ce temps-là, un jouet R2-D2 trône sur le bureau de notre fou de la braguette. Ce qui ne doit rien au hasard…

ATTENTION SPOILER : SI TU N’AS PAS ENCORE REJOINT LA FEMME-OBJET DANS SON PLUMARD, SAUTE CE PARAGRAPHE !

Dans La Femme-objet, la question de l’intelligence artificielle sert à remettre en cause la place de l’homme au sein du couple. En se révoltant contre son créateur, Kim brise les certitudes de ce phallo de Nico, le fait descendre de son piédestal. Ce serial fucker écrase les femmes sous le poids de sa lubricité, les possède comme bon lui semble puis les accuse de ne pas être à la hauteur. Et si c’était l’inverse ? Ce malin de Mulot opère lors de la dernière bobine un retournement de situation aussi osé qu’ironique. Les rôles s’échangent : le dominant prend la place du dominé. Le maître se mue en esclave. Nicolas devient alors l’homme-objet, Kim une femme-sujet. Rabaissé à son tour au rang de vulgaire sex-toy, le premier se soumet à la seconde et se voit enfin tel qu’il est : un toxico du slibard prêt à s’avilir pour avoir sa « dose »… Le pouvoir change donc de camp. Mais cet élan féministe ne peut compenser la froideur des relations dépeinte par l’auteur du Couteau sous la gorge. Chez lui, la gent masculine est condamnée à s’envoyer en l’air avec des gonzesses factices, des machines programmées pour copuler. En acceptant ce simulacre de volupté, les hommes ne valent pas mieux que des pantins réduits à leurs instincts primaires. Un commentaire prophétique sur l’avenir du X ? Sans doute. Pour l’heure, l’amour est encore une fête. Demain, la chair sera triste et s’étalera sur internet jusqu’à la nausée… Nihiliste mais clairvoyant, La Femme-objet ausculte nos pires travers pour mieux décrire ce qui nous attend. Pour un peu, on se croirait dans un épisode de la série d’anticipation Black Mirror !

Suscitant la réflexion grâce à son étonnante progression dramatique, La Femme-objet n’est pas seulement stimulant sur le fond, il l’est aussi sur la forme. La caméra est libre d’aller où elle veut, caresse aussi bien les visages que les parties intimes, cherche les angles les plus aventureux, se glisse même sous les draps lors d’une étreinte entre le légendaire Richard « Queue de béton » Allan et sa compagne d’alors, Nicole Segaud (alias Hélène Shirley). Quant à la lumière, elle peut se montrer douce et tamisée (le temps d’une séquence, un rayon de soleil se faufile dans la pénombre de la chambre à coucher) ou surnaturelle et baroque (des néons bleus plongent le laboratoire du héros dans des ténèbres fluorescentes). Au travail remarquable fourni par le directeur de la photo François About (assisté de Thierry Arbogast, le chef-op’ de Nikita), s’ajoute la fabuleuse musique de Jean-Claude Nachon. Une partition électro-pop qui émoustille les écoutilles ! Si François de Roubaix avait composé la BO d’un boulard, elle ressemblerait à cette merveille… Précisons également qu’un certain Pitof s’occupe ici du montage. Oui, il s’agit bien du futur réal de Vidocq et Catwoman ! Mais l’épicentre de ce tremblement de chair n’est autre que l’orgasmique, l’aphrodisiaque, l’explosive Marilyn Jess (de son vrai nom Dominique Troyes). Sa « Stepford wife » en cuissardes a l’air si réelle, si chaude, si vivante qu’elle en devient fascinante. Seule une comédienne de talent peut réussir à incarner une telle chimère. Icône d’une époque révolue, mais à tout jamais dans nos cœurs, celle que l’on surnomme « Patinette » n’a pas fini de nous rendre pornostalgiques…

La Femme-objet. De Frédéric Lansac. France. 1981. 1h26. Avec : Marilyn Jess, Richard Allan, Hélène Shirley

A GOOD WOMAN : sympathy for lady vengeance

Une hache encrassée par du sang séché. Une femme déterminée, captive de son objectif. Deux profils aussi acérés l’un que l’autre. Dans la nuit fuchsia, l’arme se confond avec sa propriétaire Ce poster qui claque ne flatte pas seulement la rétine, il nous invite à faire la connaissance de Sarah Collins (Sarah Bolger). Une jeune irlandaise créchant avec ses deux gosses dans un quartier malfamé. Dans cette zone de non-droit, la vie ne lui fait pas de cadeaux. La police lui conseille de « passer à autre chose » lorsqu’elle demande où en est l’enquête sur le meurtre de son mari. Le vigile de la supérette lui fait des « propositions indécentes ». L’assistante sociale la prend pour une conne. Sa mère lui reproche d’avoir épousé un pauvre type. Pire que tout, Tito (Andrew Simpson), un dealer minable venant de barboter de la chnouf à la pègre locale, s’incruste chez elle pour y planquer son larcin. Cette petite frappe terrorise Sarah et la mêle à son trafic de poudre. Pas très malin et surtout très dangereux. Car, non loin de là, l’infâme Leo Miller (Edward Hogg), le boss de ladite pègre, se lance aux trousses de son voleur… Même sans ce foutu Covid, A Good Woman n’aurait jamais eu les honneurs d’une sortie au cinéma. En France, ce film bis/indé tout sauf « standard » débarque en VOD et en DVD chez M6 Vidéo (mais sans l’option Blu-ray, faut pas non plus pousser). Au moins, il n’a pas été récupéré par une plateforme de streaming…

Quoi qu’il en soit, A Good Woman (version courte du titre original A Good Woman is Hard to Find) est une nouveauté non seulement à découvrir mais aussi à défendre. Pourquoi ? Parce que cet inédit de qualité ne s’excuse jamais d’être noir comme l’ébène, violent comme le quotidien des laissées pour compte. Le film frappe fort, cogne juste et en a suffisamment dans le ventre pour susciter l’émotion. Rien à voir donc avec les vulgaires DTV dont raffolent les chaînes de la TNT… Après une dizaine de courts-métrages (le premier, The Sand One, date de 1998), deux longs (Shooting Shona et Road Games avec la grande Barbara Crampton), Abner Pastoll plante sa caméra en Irlande du Nord et en Belgique pour shooter A Good Woman. Seize jours plus tard, c’est dans la boîte ! Quand on a pas le budget d’un Godzilla vs Kong, il faut tourner vite. Et si possible, sans bâcler le taf. Le soin apporté à la forme prouve que ce planning serré n’a pas eu raison de l’entreprise. Mieux que ça, la péloche ne s’autorise aucune afféterie visuelle. Contrairement à ce que l’on pourrait croire en reluquant le visuel situé plus haut, Pastoll ne se prend pas pour Nicolas Winding Refn. Aux longues poses éclairées au néon du second, le premier préfère affronter le réel sans esbroufe mais avec juste ce qu’il faut de style. Home invasion virant au revenge flick, A Good Woman est un film de genre doublé d’un drame social crédible. Pour cela, pas besoin non plus d’abuser de la shaky cam ou de se la jouer Ken Loach…

De par sa puissance viscérale et son regard sans concession, A Good Woman évoque plutôt l’excellent Harry Brown (Daniel Barber, 2009). Ce vigilante sous-estimé nous présente un veuf (Michael Caine, bouleversant) vivant dans une banlieue londonienne rongée par le narco business et abandonnée par les pouvoirs publics. Le constat âpre et nihiliste de Barber rejoint celui de Pastoll : pour celles et ceux qui habitent au « mauvais endroit », il n’existe pas d’autre choix que de se battre pour trouver une échappatoire. Dans cet abîme urbain, il ne fait pas bon vieillir ou être une nana… À travers le parcours brutal de son héroïne, A Good Woman dresse le portrait d’une femme ordinaire qui, dans ce monde sans merci, devient d’abord une victime toute désignée. Avant de faire d’elle une « brave one » appliquant sa « death sentence », Pastoll et son scénariste Ronan Blaney prennent le temps de lui donner de la chair, un caractère, une âme. En deux, trois séquences bien senties, ces derniers parviennent à rendre leur protagoniste aussi attachante qu’authentique, et ce même dans les moments les plus inattendus (cf. la mésaventure semi-comique autour de la pile déchargée d’un godemichet). Dès lors, le deuil impossible de Sarah et l’amour qu’elle porte à ses enfants deviennent aussi palpables que son désarroi et sa colère grandissante. Et pour cause : le visage marqué de la Miss Collins ne nous est pas inconnu. C’est celui de toutes ces femmes qui peinent à joindre les deux bouts, luttent sans relâche pour se faire respecter et protègent leurs mômes quoi qu’il en coûte. Des « good women », en somme.

À l’instar du génial Sudden Impact (à la fin duquel Eastwood renonçait à coffrer la vengeresse Sondra Locke), Abner Pastoll considère que son ange exterminateur a déjà suffisamment morflé et, par conséquent, refuse de la condamner une seconde fois. Le cinéaste reste aux côtés de Sarah jusqu’au bout, ne la lâche jamais et, surtout, lui offre cette justice que les institutions ont échouée à rendre. En outre, le script a la bonne idée de nous épargner les clichetons du genre (l’acolyte bienveillant ou le bon flic de service sont ici aux abonnés absents), sans pour autant parvenir à éviter toutes les facilités (le « pur hasard » relie l’héroïne au bad guy en chef, un sociopathe incarné de façon un peu trop « théâtrale » par Edward Taboo Hogg). Ces infimes détails ne viennent jamais rompre l’équilibre global, n’entament en rien le réalisme de l’ensemble. Et ce n’est pas tout. A Good Woman possède un autre atout dans sa manche : Sarah Bolger. Retenez bien ce nom ! En guise d’intro, elle nous présente sa figure tachée d’hémoglobine puis file sous la douche afin de purifier son corps de la cruauté qui l’entoure. D’emblée, cette jeune comédienne emporte notre adhésion, nous persuade que cette maman dans la mouise existe bien au-delà de la fiction. Dans le passage le plus extrême du film (pour ne pas dire le plus « tranchant »), elle nous transmet sa rage, sa nausée, sa force. Et quand sonne l’heure de la vengeance, elle se permet même un petit hommage à la regrettée Zoë Lund de Ms .45. Si elle était encore parmi nous, celle-ci aurait certainement remarqué que les yeux clairs de Sarah Bolger irisent le chaos. 

A Good Woman Is Hard To Find. D’Abner Pastoll. Royaume-Uni/Belgique. 2020. 1h37. Avec : Sarah Bolger, Edward Hogg, Andrew Simpson

LA ROUTE DE SALINA : summer of death

Quelque part au Mexique. Un vagabond prénommé Jonas (Robert Walker Jr.) use ses pompes sur la route de Salina. Cerné par un désert de caillasses, il ne demande qu’à se mettre à l’abri de ce soleil qui cogne et enchaîne les rounds. Son vœu est exaucé lorsqu’il aperçoit une maison isolée, refuge inespéré bordant l’asphalte. À peine a-t-il le temps de demander l’hospitalité que la propriétaire des lieux, Mara (Rita Hayworth), l’accueille à bras ouverts. Et pour cause : elle le prend pour Rocky, son fils disparu. Beaucoup trop vanné pour contredire son interlocutrice, Jonas se prête au jeu et file se pieuter à l’ombre. Mais la fougueuse et ô combien charmante Billie (Mimsy Farmer), la fille de Mara, va lui faire passer l’envie de reprendre son chemin… Le vingt-deuxième titre de la collection « Make My Day ! » de Jean-Baptiste Thoret nous rappelle que Georges Lautner n’est pas l’homme d’un seul film, d’un seul genre, d’un seul style. Si ses incontournables Tontons Flingueurs (1963) ont fait de lui la référence du polar ironique, la carrière de cet auteur populaire ne se résume ni aux répliques immortelles d’Audiard ni aux silencieux qui sifflent comme dans un cartoon. Chez lui, la comédie fricote avec le drame, le Monocle marche ou crève, le septième juré bouffe des pissenlits par la racine. Lautner n’a jamais eu peur de la nuit. Souvenons-nous des Seins de glace (1974), suspense sépulcral adapté de Richard Matheson; de Mort d’un pourri (1977), thriller politique désabusé jusqu’à la moelle.

Faire de Lautner un simple artisan, un bon technicien, serait tout aussi réducteur. Le ranger du côté de l’académisme, de la tradition, serait carrément une erreur. Le réalisateur du Professionnel n’est pas Gilles Grangier ou Denys de La Patellière. Quand Gabin veut lui imposer son propre staff sur Les Tontons Flingueurs, il l’envoie bouler. Faudrait pas prendre le jeunot pour un cave. Visiblement, le boss du clan des Siciliens n’en veut pas trop au petit effronté puisqu’ils tournent ensemble un policier résolument moderne, Le Pacha. Lautner plonge alors Gabin dans un monde qui le dépasse, celui de Mai 68 et du Requiem pour un con de Gainsbourg. Cette France qui bouge attire un Georges Lautner curieux et attentif à l’air du temps. Après avoir abordé le thème de la révolution sexuelle dans Galia (1966), le cinéaste souhaite approcher la contre-culture hippie en transposant à l’écran un bouquin de Maurice Cury, Sur la route de Salina. Avec une équipe aussi française que lui (et des dépenses budgétaires partagées avec l’Italie), le fils de Renée Saint-Cyr part alors aux Canaries pour shooter en anglais ce qui s’intitule La Route Salina. Censé se dérouler au pays d’Alfredo Garcia avec des gringos en guise de protagonistes, cette production internationale nécessite une distribution essentiellement américaine. Flashforward. Notre film sort dans l’Hexagone le 10 novembre 1970. Le public n’adhère pas, les critiques sont mitigées. Lautner tourne la page et embraye sur Laisse aller… c’est une valse ! Pas de bol : La Route de Salina débouche sur l’impasse des joyaux maudits.

À première vue, si Mimsy Farmer se retrouve sur la route de Salina, c’est grâce à sa participation au film culte qui l’a révélée : More (1969). Impossible : cette œuvre phare du mouvement hippie débarque dans les salles pendant le tournage du Lautner. Par conséquent, ce dernier n’a pas pu choisir sa comédienne en fonction du Barbet Schroeder. Pourtant, outre la présence de la fantastique Mimsy, les deux longs-métrages se rejoignent dans leur volonté de capter les soubresauts d’une époque, de se glisser dans la « parenthèse enchantée ». Avec, au bout de l’expérience, le même constat : tous les rêves se brisent au réveil. Au final, les utopies (comme les psychotropes) ne servent qu’à s’enfermer dans une illusion et parviennent rarement à changer le monde… La liberté de vivre pour jouir ne dure qu’au présent, instant fugace où la jeunesse ne s’embarrasse ni du passé ni de l’avenir. Dans La Route de Salina, la mer s’agite comme les corps amoureux de Billie et Jonas. Le soleil n’est qu’un astre polaire en comparaison de ces amants caniculaires s’abandonnant à oilpé sur une plage abandonnée. Du sable noir se colle sur leur peau moite, la marée monte sans pouvoir éteindre leur flamme… Mais avant l’acte, il y a ce moment où le désir devient incontrôlable, où le fantasme déborde sur le réel. Les cheveux encore mouillés par la douche qu’elle vient de prendre, Billie laisse choir sa serviette de bain et se dirige sans dire un mot dans le lit de Jonas. La nudité de Mimsy – naturelle et éclatante – justifie à elle seule l’existence du cinématographe.

Chez Lautner, ce « summer of love » se manifestera sous un angle beaucoup plus fendard dans Quelques messieurs trop tranquilles (1973), récit d’une rivalité opposant des babas cools à des villageois récalcitrants. Rien à voir donc avec La Route de Salina, tragédie précipitant ses personnages dans un gouffre passionnel au fond duquel les sentiments relèvent tous du pathologique. Malgré l’éclosion du « flower power », les idéaux ne résistent pas à la misère mentale et affective. Mieux vaut s’éprendre d’une chimère que de se retrouver seul(e) dans un tombeau à ciel ouvert… Si l’amour des feintes alimente ce simulacre mortifère, c’est pour dissimuler un secret des plus malsains (le giallo n’est pas loin). Les codes du film noir (la voix off du héros relate en flashback ce qui lui est arrivé) entretiennent le mystère jusqu’au dénouement, un twist en forme de retour cruel à la réalité… Celle-ci se manifeste aussi à travers l’immensité aride des décors (mais s’éloigne lors de brèves respirations balnéaires) que le chef op Maurice Fellous dépeint avec goût, c’est-à-dire en écran large (spaghetti western style). De son côté, Lautner s’autorise quelques images oniriques s’inscrivant dans la lignée hallucinogène de Zabriskie Point (1970). Ce classique « sex, drugs and rock’n’roll » se distingue, entre autres, par sa bande-son mythique (avec les Pink Floyd en tête). La Route de Salina n’a pas à rougir de la comparaison, tant la BO du groupe Clinic, de l’orchestrateur Bernard Gérard et du regretté Christophe (alors en pleine mutation musicale) s’impose comme un chef-d’œuvre de rock psyché. Ni plus ni moins.

À l’heure où les jeunes rejettent le mode de vie de leurs parents, le casting de La Route de Salina confronte à sa façon la nouvelle génération à l’ancienne. Cette dernière est représentée par deux vétérans du cinéma américain : Rita Hayworth et Ed Begley. La carrière de l’icône glamour de Gilda (1946) bat de l’aile lorsqu’elle prête ses traits à Mara. Depuis de nombreuses années, la « Dame de Shanghai » lutte contre la maladie d’Alzheimer et son addiction à l’alcool. Ce qui ne l’empêche pas, devant l’objectif de Lautner, de se montrer bouleversante en mère rongée par la solitude et la folie. Petite précision : Lovely Rita tient là son antépénultième rôle. Elle prendra sa retraite deux ans plus tard… Quant à Ed Begley, il tourne ici le dos à son emploi habituel de bad guy carnassier (cf. Pendez-les haut et court, 1968). Et joue un vieil homme dont la dureté s’est muée en tendresse avec le temps. Une prestation touchante, la dernière de son interprète qui disparaît le 28 avril 1970… Face à cet âge d’or d’Hollywood qui s’achève, Robert Walker Jr. (déjà membre de la communauté hippie dans Easy Rider) campe avec justesse un loser thompsonien piégé dans un nid de crotales. Comme lui, nous sommes totalement sous l’emprise de la troublante Mimsy Farmer. À la fois solaire et ténébreuse, la Nina de Quatre mouches de velours gris incarne la plus attirante des ambivalences. Son sourire mutin est un leurre, sa blondeur rayonnante un appât, mais peu importe : les névroses ne sont jamais aussi sublimes que lorsqu’elles s’emparent de cette excellente comédienne. Grâce à elle, La Route de Salina n’est pas seulement poisseux, déchirant et crépusculaire, il est aussi d’une sensualité à faire fondre le bitume.

La Route de Salina. De Georges Lautner. France/Italie. 1970. 1h36. Avec : Mimsy Farmer, Robert Walker Jr, Rita Hayworth

LES DAMNÉS : black leather, black leather, kill, kill, kill

Parmi les trésors de la Hammer que les mordus de « british terrors » peuvent débusquer chez ESC, il y en a un qui sort du lot : Les Damnés. Bien entendu, il ne s’agit pas du premier volet de la trilogie allemande de Visconti mais plutôt du film homonyme de Joseph Losey. Encore une fois, l’édition vidéo permet de (re)découvrir dans des conditions optimales une pièce rare et oubliée. On ne s’en privera pas, d’autant plus qu’il est ici question d’une œuvre atypique. Atypique parce qu’en totale rupture avec les monstres gothiques en technicolor qui ont fait la renommée de la société anglaise. Et surtout, atypique parce qu’un cinéaste étranger à la série B horrifique se retrouve derrière la caméra. Comme vous le savez, Losey n’est pas un habitué des studios de Bray (contrairement à Terence Fisher, par exemple). Après avoir frayé avec Hollywood (le temps, entre autres, de nous présenter son Garçon aux cheveux verts, 1948), le bonhomme se fait blacklister pour ses penchants communistes et s’exile au pays de Peter Cushing. Le court-métrage A Man on the Beach (1956) signe alors la première collaboration entre l’expatrié et la Hammer. Il aurait même pu enchaîner avec une autre production de cette dernière (X the Unknown), si son acteur principal (l’anti-rouge Dean Jagger) ne l’avait pas fait virer du projet… Heureusement, Joseph Losey prend sa revanche avec Les Damnés, un film de commande bien moins impersonnel qu’il n’y paraît…

Simon Wells (Macdonald Carey), un touriste américain, se promène tranquillou à Weymouth, une station balnéaire du sud de l’Angleterre. Lorsque ses yeux se posent sur Joan (Shirley Anne Field), il cède à la tentation. Ce qui n’est pas du goût du frère possessif de la nénette, King (Oliver Reed). Un chef de bande, un malfaisant qui, au coin d’une rue, tabasse le pauvre Simon. Malgré la rouste qu’il s’est pris, ce dernier s’enfuit avec Joan. En voulant semer King et son « motorcycle gang », le couple tombe sur une installation militaire et rencontre des gosses pour le moins étranges… The Damned évolue d’une manière plutôt inattendue. Le film commence comme un drame social sur fond de délinquance juvénile, trace les contours d’une idylle impossible et laisse son argument fantastique dans l’ombre avant de le faire exploser lors du dernier acte. L’introduction électrisée par la chanson pop « Black Leather Rock » (un titre composé par un James Bernard plus habitué à l’épouvante symphonique) semble inscrire l’entreprise dans la sous-culture des blousons noirs popularisée par L’Équipée sauvage (1953). Les « teddy boys » sur lesquels règne un « roi » impétueux et sardonique (Oliver Reed, écrasant de présence) et le duo romantique Simon/Joan entretiennent une rivalité qui ne sert en aucun cas de bouche-trou scénaristique. La traque des seconds par les premiers permet surtout au récit de faire le lien avec ce qui se cache derrière les clôtures d’une base secrète appartenant à l’armée de Sa Majesté…

The Damned. Un titre qui fait de l’œil à Village of the Damned (1960). Et pour cause : la Hammer compte bien profiter du succès de cette péloche assaillie par une horde de blondinet(te)s flippant(e)s. Le roman adapté par Losey (The Children of Light de H.L. Lawrence, 1960) est lui-même déjà inspiré du bouquin à l’origine du Wolf Rilla (The Midwich Cuckoos de John Wyndham, 1957). Pour autant, le réalisateur de Modesty Blaise ne fait pas de ses gamins des êtres malveillants. Mais les victimes d’une nouvelle ère, celle de la bombe atomique qui, en cette période de guerre froide, menace de tout (re)faire péter. Afin de ne pas trop spoiler, je ne rentrerai pas dans les détails. Sachez seulement que Losey en profite pour lancer un cri d’alarme contre le péril nucléaire, dénoncer l’inconscience de ces « maîtres de l’ombre » s’approchant dangereusement du « point limite ». Dans cette histoire, les véritables « salauds » ne ressemblent pas à des petits voyous vêtus de cuir mais à des « adultes » en costard ou en uniforme pour qui la raison d’État prime sur tout le reste. En creux, Joseph Losey dresse un portrait peu flatteur de la perfide Albion, se montre peu amène envers ses institutions. Autant dire que la fameuse « éducation à l’anglaise » en prend un sacré coup, la jeunesse voyant ici leur avenir compromis à cause de leurs aînés… Avant que la Terre ne prenne feu, quelques questions méritent d’être posées : quel monde laisserons-nous à nos enfants ? Les générations futures s’échoueront-elles sur le « dernier rivage » ?

Avec Les Damnés, celui qui connaîtra la consécration avec The Servant (1963), transcende son sujet, incite à la réflexion et ce sans donner de leçons. Celui qui remportera une palme d’or pour Le Messager (1971) et des césars pour Monsieur Klein (1976) détourne une bande de SF pour en faire une parabole sur l’innocence bafouée. Une démarche qui ne témoigne d’aucune naïveté, comme l’attestent la lucidité implacable et le nihilisme glaçant des dernières images (on a rarement vu un dénouement aussi sombre dans une prod Hammer). Chez Losey, la peur émane du réel, vampires et autres loups-garous ne pesant pas lourd face à la folie des hommes et au pouvoir destructeur de l’atome… Engagé contre les politiques bellicistes mais pessimiste quant au devenir de l’humanité, Les Damnés ne met pas pour autant de côté son sens de l’esthétique. La beauté du noir et blanc (cadré, qui plus est, en « hammerscope » : la classe !) et des décors naturels (les falaises côtières du Dorset) adoucit la mélancolie ambiante sans faire oublier l’imminence d’un probable cataclysme… L’apocalypse se devine également à travers les créations de Freya, l’artiste jouée par une remarquable Viveca Lindfors. Ses sculptures évoquent des corps calcinés, ce qui n’a rien de fortuit… Et maintenant, il faut que je vous cause de la sublime Shirley Anne Field. Dans The Damned, son si doux visage atomise le falot Macdonald Carey et irradie les fêlures de son personnage, une fragile sirène rêvant d’un autre monde. Pas de doute, cette Shirley Anne Field est à se damner…

The Damned. De Joseph Losey. Royaume-Uni. 1962. 1h32. Avec : Shirley Anne Field, Oliver Reed, Viveca Lindfors…

BONUS

Comment vendre un objet aussi singulier ? C’est la question à laquelle la Hammer n’a pas su répondre. Résultat, la promotion de The Damned a été négligée… et les salles désertées. Pourtant, le magazine Film Review avait tout misé sur la renversante Shirley Anne Field. Dans un monde parfait, cette couv aurait fait flamber le box-office…

J’ai fait la connaissance de Shirley Anne Field dans les pages du Hammer Glamour de Marcus Hearn (en couverture : Madeline The Vampire Lovers Smith). Un ouvrage de référence dédié aux plus grandes actrices de la firme au marteau. La photo de la miss, par ailleurs prise sur le set de The Damned (la plage de Chesil ?), m’avait littéralement subjugué (voir ci-dessous)…

Si Shirley Anne Field a été imposée à Losey (qui ne voulait pas d’elle), force est de constater que sans cette comédienne Les Damnés ne serait pas tout à fait le même… On peut aussi admirer cette Anglaise née le 27 juin 1938 (ou 1936 selon les sources) dans plus de soixante-dix rôles, au cinéma comme à la télévision. Sa carrière débute en 1955 et s’étale jusqu’au mitan des années 2010.

La filmo de Shirley Anne Field ne se limite pas à The Damned. Dotée d’un parcours professionnel assez riche, elle a eu pour partenaire Michael Gough (Crimes au musée des horreurs, 1959), Karlheinz Böhm (Le Voyeur, 1960), Laurence Olivier (Le Cabotin, 1960), Christopher Lee (Beat Girl, 1960), Steve McQueen (L’Homme qui aimait la guerre, 1962), Yul Brynner (Les Rois du soleil, 1963), Michael Caine (Alfie, 1966) ou encore Daniel Day-Lewis (My Beautiful Laundrette, 1985)…

À l’instar de Barbara Shelley, Yvonne Monlaur, Ingrid Pitt, Caroline Munro, Valerie Leon, Yutte Stensgaard, Yvonne Romain, Martine Beswick, Marie Devereux, Linda Hayden, Susan Denberg, Veronica Carlson, Dana Gillespie, Victoria Vetri ou les sœurs Collinson, Shirley Anne Field a contribué à rendre les ténèbres hammeriennes encore plus flamboyantes…

LE RETOUR DES MORTS-VIVANTS 3 : l’amour ne meurt jamais

Re-Animator 2 n’a laissé qu’un seul regret à Brian Yuzna : celui de ne pas avoir suffisamment montré sa « fiancée de Frankenstein » (Kathleen Kinmont, héritière trash d’Elsa Lanchester). De cette frustration est née l’idée de faire d’une « living dead girl » le principal attrait du Retour des morts-vivants 3 (l’affiche du film traduit à merveille cette note d’intention). Il n’en fallait pas plus pour apporter un peu de sang neuf à une franchise démarrant de fort belle manière (Le Retour des morts-vivants, 1985) mais ternie par une suite poussive (Le Retour des morts-vivants 2, 1988). Si le troisième volet partage le même univers que ses prédécesseurs (mais sans en reprendre les personnages), il opère néanmoins un brutal changement de ton. À l’orientation comique des films de Dan O’Bannon et Ken Wiederhorn, Yuzna préfère une approche plus premier degré, voire carrément dark. La preuve avec le pitch of the dead qui suit. Deux jeunes tourtereaux, Curt (J. Trevor Edmond) et Julie (Melinda Clarke), ont un accident de bécane. Alors que le premier s’en tire avec quelques égratignures, la seconde rend l’âme à même le bitume. Totalement dévasté, Curt s’introduit avec le corps de sa dulcinée dans la base militaire où son colonel de père est affecté. Là, ce dernier teste sur des macchabées les effets de la Trioxine, un gaz qui réveille les morts… et sert à faire revenir Julie à la vie. Mais pas pour le meilleur, juste pour le pire…

Que faisiez-vous entre le 1er et le 6 février 1994 ? Vous n’étiez pas au festival Fantastic’Arts de Gérardmer par hasard ? Si oui, vous vous souvenez peut-être que le prix de public avait été décerné au Retour des morts-vivants 3. En ce temps-là, les zomblards n’avaient plus vraiment la cote mais, deux ans après le dantesque Braindead de Peter Jackson, le père Yuzna parvenait à tirer son épingle (sanguinolente) du jeu. Depuis, le récent blu-ray du Chat qui Fume a prouvé que le film n’a pas été oublié. Tant mieux puisque Return of the living dead 3 demeure l’une des franches réussites du moustachu (le déjà cité Bride of Re-Animator et le méchamment satirique Society font aussi partie du peloton de tête). En abordant l’art de la putrescence sous l’angle de la love story tragique, Brian Yuzna drape son œuvre d’une singulière étoffe. L’amour impossible au cœur du récit, impossible parce que les vivants et les morts ne sont pas censés occuper le même monde, pourrit comme la carcasse d’un pendu au soleil mais atteint la transcendance lors d’un final de toute beauté. Le jusqu’au-boutisme de ce romantisme noir dresse le même constat que le traumatisant Simetierre de Mary Lambert : ne pas accepter la perte, aussi injuste soit-elle, d’un être cher engendre inévitablement son lot de malheurs… Dans les deux cas, un baiser « contre nature » vient clore les débats, abolir les frontières, ébranler les normes, sceller les destins. Love never dies.

L’autre mérite du Retour des morts-vivants 3, c’est qu’il ne cache rien de la souffrance physique et psychique de Julie. L’automutilation qu’elle s’inflige est même justifiée. Consciente de son inexorable décomposition, la jeune femme réfrène ses pulsions cannibales en suppliciant sa chair, se fait du mal pour ne pas en faire aux autres. Sa faim s’apaise lorsqu’elle se taillade ou s’enfonce des bris de verre sous la peau. Dans les bras impuissants de Curt, Julie sent son corps la lâcher, lutte contre elle-même, tente de repousser l’instant fatidique où elle ne sera plus qu’une bête sauvage. Dans cette chronique de la douleur, le processus de zombification devient une longue agonie, à l’image du calvaire subi par Le Mort-vivant de Bob Clark. Reflet d’une détresse palpable et d’un chaos charnel, le look cadavérique de Julie inspire des émotions contradictoires. Effroyablement attirante, elle est Eros lacérant Thanatos, l’expression d’un désir nécrophile (un trouble également provoqué par Anna Falchi dans le très pertinemment nommé Dellamorte Dellamore). Que le sexe léchouille les nombreuses plaies de cette héroïne décadente est somme toute assez logique : la miss aurait très bien pu avoir sa place parmi les créatures sadomasos d’Hellraiser… D’une fébrilité émouvante, prenant le contre-pied du cliché de la victime féminine, Melinda (ou Mindy) Clarke incarne l’une des icônes les plus marquantes du « body horror ». Dommage que le reste de sa carrière (le zinzin Killer Tongue, l’embarrassant Spawn et un bon paquet d’épisodes de série TV) ne soit pas à la hauteur de cette performance…

Si Melinda a ici si belle allure, c’est notamment grâce aux maquillages d’une référence en la matière : Steve Vidéodrome Johnson. Ses collègues des effets spéciaux (des pointures comme Chris Nelson ou Wayne Toth) ne sont pas en reste et créent de saisissants cauchemars organiques (mention spéciale à ce zombie difforme qui s’anime soudainement et se déchire la couenne). Toutefois, en raison d’un budget ric-rac, certains trucages peinent à convaincre (les fausses têtes pâtissent d’un rendu bien trop grossier pour faire illusion). Des défauts, Le Retour des morts-vivants 3 en compte d’autres : câbles scénaristiques, figurants à la ramasse, musique cheapo-synthétique… Mais la capacité d’adaptation, le sens du rythme et la générosité gore de Yuzna parviennent à faire oublier ces quelques scories. Puisant son inspiration dans le style baroque des EC Comics (comme son compère Stuart Gordon) et le Day of the dead de Romero, le réalisateur montre les conséquences de l’ingérence militaire dans la recherche scientifique. S’ensuit des expériences interdites menées par une Sarah Douglas exquise en officier fourbe et cruel. Portant élégamment l’uniforme, avec en prime un petit côté Ilsa dans le regard, la comédienne nous rappelle qu’elle a été l’une des grandes « méchantes » des 80’s (Superman 2, Conan le Destructeur, V). Chez Yuzna, elle symbolise l’irresponsabilité des adultes (c’est-à-dire l’armée) face à une jeunesse rejetée et contrainte de fuir dans des égouts aussi délabrés que le corps de Julie. « Engagez-vous » qu’ils disaient.

Return of the living dead 3. De Brian Yuzna. États-Unis. 1993. 1h37. Avec : Melinda Clarke, J. Trevor Edmond, Sarah Douglas

LES WEEK-ENDS MALÉFIQUES DU COMTE ZAROFF : belles, blondes et clamsées

Businessman roulant en Peugeot 404 Coupé, le Comte Boris Zaroff (Michel Lemoine) ne se contente pas de potasser ses dossiers, de les signer et de les refiler à sa secrétaire. Tous les week-ends, il part rejoindre son château pour satisfaire ses penchants sadiens. Avec la complicité de son majordome Karl (Howard Vernon), ce vicelard de Zaroff se repaît de sexe et de sang, perpétuant ainsi une longue tradition familiale. Mais lorsque le fantôme d’Anne de Boisreyvault (Joëlle Cœur) se met à le tourmenter, le prédateur de ces dames commence sérieusement à perdre la boule… Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff vu, à l’époque, par ces faux-culs de la commission de censure : « Ce film présente, sous couvert d’un appel à l’étrange et au surréel, une panoplie complète de moments de sadisme, de cruauté, d’érotisme voire de nécrophilie qui ne sont tempérés ni par la moindre poésie, ni par l’humour. Il ne saurait être vu que par des adultes ». Des propos rances qui laissent deviner le sort réservé à l’œuvre de Lemoine sur notre territoire. Je vous le donne en mille ? Classement X et interdiction de séjour dans les salles… Plus clairvoyante, l’Espagne lui décerne en 1977 sa médaille d’or au festoche de Sitges. Dans notre beau pays, il faut attendre la décennie suivante et l’avènement de la VHS pour enfin découvrir ces week-ends licencieux sous le titre de Sept femmes pour un sadique

Après avoir traîné sa bobine de jeune premier devant les caméras de Guitry (Le Diable boiteux, 1948), Duvivier (La Fête à Henriette, 1952) ou Le Chanois (Le Village magique, 1955), Michel Lemoine (1922-2013) bifurque vers le Bis à l’orée des sixties. Il accomplit ainsi La Vengeance du Masque de Fer (Francesco De Feo, 1961), devient Le Monstre aux yeux verts (Romano Ferrara, 1962), assiste au choc Hercule contre Moloch (Giorgio Ferroni, 1963)… Jouer pour José Bénazéraf (L’Éternité pour nous, 1963), Mario Bava (Arizona Bill, 1964) et Jess Franco (Necronomicon, 1968) lui donne bientôt des envies de mise en scène. En tant que cinéaste, il se spécialise dans l’érotisme gaulois et dévoile les charmes de son épouse Janine Reynaud. Des titres ? Les Désaxées (1972), Les Chiennes (1973), Les Confidences érotiques d’un lit trop accueillant (1973) et Les petites saintes y touchent (1974). Mais il n’y a pas que la fesse dans la vie. Il y a aussi le fantastique. Midi-minuiste convaincu, féru de cinoche de quartier, défenseur de la série B, Lemoine écrit, réalise et interprète Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff. Un cauchemar « gothiconcupiscent » qui trahit l’amour de son auteur pour l’horreur (Boris Zaroff ne sonne-t-il pas comme Boris Karloff ?) et s’offre même le luxe d’une descendance que les cinéphages connaissent bien (Les Chasses du Comte Zaroff, 1932). Et hier comme aujourd’hui, ce type de proposition détonne au sein d’un 7ème art hexagonal peu porté sur l’imaginaire transgressif…

Si les poèmes de Jean Rollin vous touchent, si les contes immoraux de Jess Franco vous chatouillent les sens, alors vous serez ici comme à la maison. Avec le premier, Michel Lemoine partage un goût prononcé pour les répliques littéraires (les mots résonnent comme un écho lointain, sans se soucier du moindre réalisme) et les cimetières délabrés (le monde des morts est une prison attirant dans ses murs les vivants). À l’instar du second, il revisite le mythe zaroffien (cf. les chefs-d’œuvre de l’Espagnol fou : La Comtesse perverse et son « remake » Tender Flesh) et emploie l’exquis Howard Vernon (en serviteur du Comte Boris, il fait preuve d’une duplicité qui confine au sublime). Lemoine sait aussi tirer parti de ses décors naturels (verte prairie, lac de brume), tout en mettant en valeur les ressources extérieures et intérieures de son château (voir cette chambre aux miroirs, source de plaisirs insoupçonnés…). Le soin apporté au cadrage (les leçons du maestro Bava ont bien été retenues) et à la photo (Philippe Théaudière n’est pas un manchot) montre que tourner un long en deux ou trois semaines n’accouche pas forcément d’un résultat mal branlé. Malgré son budget riquiqui, Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff n’a (pratiquement) jamais l’air fauché. Lemoine pose un véritable regard de cinéaste sur ce qu’il shoote, bichonne son atmosphère de cauchemar baroque et sexy, expérimente sans jamais tomber dans l’essai arty. Bien que son scénar soit aussi dépouillé que celui d’un slasher, le Michel compense en donnant de la chair à la forme.

Plutôt doué pour mettre le meurtre dans le lit de la luxure, celui qui a dirigé la brûlante Olinka dans une poignée de pornos (dans les 80’s et sous le pseudo de Michel Leblanc) se démarque de l’exploitation lambda à travers quelques séquences à l’émoustillante créativité. Sylphide habituée aux bandes coquines des seventies (celles de Lemoine mais aussi de Pallardy, Davy et Bénazéraf), la peu frileuse Martine Azencot se tord d’extase au contact d’un boa en plumes bleues et se déchaîne lors d’une danse tribale provoquant la transformation d’une statue en homme (le culturiste Manu Pluton). Des instants insolites et affriolants qui voisinent avec des fulgurances empreintes d’un romantisme à la Edgar Allan Poe. Fantôme d’amour en robe blanche, la magnifique Joëlle Cœur (dans un rôle pour lequel a postulé Sylvia Kristel) resplendit d’une grâce intemporelle, use de ses reflets ténébreux pour nous offrir une dernière valse, fait de l’au-delà un éden. Belle comme un cœur (révélateur), l’impudique et démoniaque Joëlle nous fend encore plus le palpitant en désertant les écrans en 1976… Plus étonnant encore, ces week-ends maléfiques frayent aussi avec l’humour noir. Voulant visiter la chambre des tortures du père Zaroff, le couple Nathalie Zeiger/Robert de Laroche paye sa curiosité au prix fort (les pauvres petits finissent en sandwich gore…). Ballotté entre fantasme et réalité, le film joue habilement avec les ruptures de ton et immortalise l’étrange faciès d’un Lemoine esclave de ses pulsions et lentement dévoré par sa part de monstruosité. Dommage que celui-ci n’ait pondu qu’une seule péloche fantastique…

Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff. De Michel Lemoine. France. 1974. 1h25. Avec : Michel Lemoine, Howard Vernon, Joëlle Cœur…

3 FROM HELL : appetite for destruction

On les avait laissés au volant de leur Cadillac rouillée, le corps transformé en passoire par les forces de l’ordre… Les antihéros de The Devil’s Rejects ne pouvaient rêver plus belle sortie de route que ce final à la Bonnie & Clyde, accompagné par le Free Bird des Lynyrd Skynyrd… S’il y a bien une chose qui ne nous surprend plus, c’est que le mal ne meurt jamais. Celui qui, par deux fois, s’est frotté au Michael Myers du mythique Halloween ne peut que connaître ce refrain par cœur. Parce qu’ils ont la peau dure, nos rejetons du diable ont survécu. De toute façon, l’enfer peut bien attendre : il y a encore tellement à faire sur Terre… Après un séjour à l’hosto, un détour par la case prison et une inévitable évasion, les « 3 from hell » se livrent de nouveau à leur passe-temps favori : semer le chaos sur leur passage et en tirer un max de plaisir. Mais sans le Captain Spaulding (Sid Haig), [attention spoiler] le clown sinistre n’ayant pu échapper à la peine capitale [fin du spoiler]… Dans le but de reformer un trio digne de ce nom (c’est-à-dire apocalyptique), Baby (Sheri Moon Zombie) et Otis (Bill Moseley) sont rejoints par leur demi-frère, Foxy (Richard Brake) alias « le loup-garou de minuit »…

Que l’argument initial de 3 From Hell soit tiré par les cheveux crasseux d’un metalleux importe finalement peu. Vingt bastos dans le buffet ne sauraient venir à bout des « lords of chaos » de Rob Zombie. Ce dernier semble lui-même s’amuser de cette résurrection inattendue. L’intro du film nous expose la situation à travers des extraits de reportage TV et des commentaires de journalistes déconcertés par la « seconde chance » offerte à des tueurs aussi frappadingues. Posant sa caméra dans l’établissement pénitentiaire où ont été incarcérées les girls de la tristement célèbre secte Manson, le cinéaste tatoué montre au passage comment le voyeurisme médiatique alimente la fascination du public pour les serial killers (un phénomène abordé de manière définitive par Oliver Stone dans son chef-d’œuvre hallucinatoire, Tueurs nés). La partie « Women In Prison » de 3 From Hell reste d’ailleurs la plus convaincante de l’ensemble, avec son face-à-face sexuellement (et violemment) tendu entre une matonne perverse et une foutrement turbulente Baby…

Interprétée par la grande Dee Wallace (La Colline a des yeux, Hurlements, E.T., CujoFantômes contre fantômes : qui dit mieux ?), la matonne en question ne se prénomme pas Greta pour rien (une référence qui ne passe pas inaperçue auprès des admirateurs de la regrettée Dyanne Thorne, « tortionnaire » pour Jess Franco dans un WIP de 1977). Amoureux du cinoche de genre et d’exploitation, l’auteur de l’hilarant trailer grindhouse Werewolf Women of the SS (« …and Nicolas Cage as Fu Manchu ! ») n’oublie pas d’offrir un caméo au Austin Stoker d’Assaut et au Clint Howard de Messe Noire (le premier enfile le costume d’un présentateur de JT, le second celui d’un clown malchanceux). Le dernier acte situé au Mexique ne doit donc rien au hasard et convoque aussi bien Peckinpah que Santo, la légende de la lucha libre. Malheureusement, le résultat ressemble davantage au calamiteux Desperado 2 qu’au sublime Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia… Car avoir bon goût ne suffit pas. Si, globalement, l’indigence budgétaire se devine aisément (rien n’est plus disgracieux que des CGI cheapos), l’absence de tension et le manque de passion finissent par tirer 3 From Hell vers le bas…

Handicapée par un script paresseux, l’entreprise tient bien plus du remake que de la véritable suite. En tentant de reproduire le miracle The Devil’s Rejects, Zombie se retrouve dans une impasse créative et n’a visiblement pas grand-chose à raconter. Cette nouvelle chevauchée sauvage peine à s’incarner, à décoller, à s’enflammer. Faute d’enjeux dramatiques vraiment solides, le récit avance laborieusement, se traîne jusqu’à son dénouement. Juste avant le climax, un twist frelaté fait surgir une poussive histoire de vengeance comme un poil douteux dans votre cerveza. Flirtant avec l’auto-parodie (Jeff Daniel Phillips en fait des caisses en pathétique directeur de zonzon), les antagonistes de 3 From Hell s’avèrent tout aussi inconsistants et font bien pâle figure face au shérif borderline campé par William Justice Sauvage Forsythe dans l’épisode précédent. Bref, le petit dernier de Robert Cummings s’impose d’emblée comme le canard boiteux de sa filmo. De quoi pousser les détracteurs du mal-aimé 31 (démarquage pourtant inspiré du Massacres dans le train fantôme de Tobe Hooper) à réviser leur jugement…

Malgré la déception, 3 From Hell nous offre l’occasion d’admirer le génial Sid Haig le temps d’une ultime séquence (l’acteur rend son dernier souffle pendant le tournage, obligeant le Rob à revoir sa copie). Alléluia : son remplaçant se montre largement à la hauteur, la trogne patibulaire de Richard Brake s’intégrant parfaitement à l’univers « hillbilly » du père Zombie. Car on ne peut pas reprocher au réal de La Maison des mille morts de se foutre de son casting. Les acteurs (surtout les principaux) croient en ce qu’ils font et prennent même leur panard. Aux côtés du toujours aussi fringant (et cramé) Bill Moseley, l’indispensable Sheri Moon jubile comme une malade. Du fond de sa cellule, elle allume la maman du p’tit Elliott  (la danse linguale de la blonde fait saliver la gardienne Dee Wallace), redevient une gamine devant la chorégraphie onirique d’une ballerine à tête de chat (son époux à la ville est par ailleurs plutôt doué dans ce domaine, voir aussi les envolées fantasmagoriques de Halloween 2 et The Lords of Salem), tire à l’arc comme une Apache (et ne rate jamais sa cible). La candeur vénéneuse de Baby Firefly nous tend un piège, ses yeux d’illuminée nous capturent dans leur folie. Divine mais dangereuse, elle n’hésiterait pas à nous scalper tout en riant aux éclats… Y a pas à dire, Sheri Sheri est toujours aussi cool. Et puis qui d’autre peut marcher avec autant de classe sur du Suzi Quatro ? Personne. Because she’s « the wild one ».

Grâce à ses « rebuts », 3 From Hell échappe donc au naufrage absolu. Et même s’il n’apparaît pas en pleine possession de ses moyens, Rob Zombie reste fidèle à son style abrasif et malpoli, ne cherche pas à adoucir ou à rendre plus mainstream son cinéma. Ses dialogues crus, ses gueules de porte-bonheur, sa violence frontale peuvent en témoigner. En outre, faire de ses protagonistes des individus sans foi ni loi, jouer avec la morale en empêchant les spectateurs de s’identifier aux personnages, nous administrent une dose appréciable d’inconfort et d’ambivalence. Et à ce niveau-là, de nos jours, il y a de quoi être en manque (du moins dans le monde de l’imaginaire)… Nul doute que notre homme saura retrouver toute sa puissance artistique. Intègre et indépendant, le membre le plus talentueux du « Splat Pack » n’a pas besoin de tapis rouge cannois ni de grande sortie dans les salles pour s’exprimer. Il continuera son chemin, même avec quelques dollars dans les poches de sa veste à patches. Le passionnant making of de 90 minutes présent sur le blu-ray hexagonal de 3 From Hell nous réconcilie déjà avec le rockeur à la caméra. Bientôt, les flammes de l’enfer rougeoieront comme avant. « I suggest you get ready to burn, motherfuckers ! »

3 From Hell. De Rob Zombie. États-Unis. 2019. 1h56. Avec : Sheri Moon Zombie, Bill Moseley, Richard Brake

HELLRAISER TRILOGY : flesh for fantasy

Comme il n’y a pas de mal à se faire du bien et que tout réside dans la chair, replongeons-nous dans l’enfer des tortures initié par Clive Barker : Hellraiser. Parmi les dix opus que compte la saga (on appelle ça une décalogie), seuls les trois premiers ont bénéficié d’une « cult’ édition » chez ESC. Un bien beau coffret dvd/blu-ray sorti il y a maintenant deux ans (même au purgatoire, le temps file aussi vite qu’une chaîne à crochet) et mettant à l’honneur les meilleurs méfaits de la bande à Pinhead. Et lorsque l’on apprend que Mad Movies concocte actuellement un futur hors-série dédié à l’auteur de Cabal, on se dit qu’il y a vraiment de quoi mourir d’amour enchaîné… 

« NOUS VOUS DÉCHIRERONS L’ÂME ! »         HELLRAISER : LE PACTE- 1987

Le Pitch. En possession d’une boîte à énigmes, le dépravé Frank Cotton (Sean Chapman) amène à lui les Cénobites, créatures de l’au-delà qui le mettent au supplice de souffrances infinies. De retour du royaume des morts, il reprend peu à peu forme humaine grâce à sa maîtresse et belle-sœur, Julia (Clare Higgins), prête à toutes les abominations par amour pour lui… Source : ESC Distribution

L’horreur subversive et malsaine vous manque au point de vous arracher la peau ? Alors enfilez votre plus belle combi en latex et goûtez sans modération aux vices et sévices de Hellraiser : le Pacte. Soit le tout premier long de l’écrivain Clive Barker qui, pour l’occase, adapte sa propre nouvelle (The Hellbound Heart, 1986). Et s’impose également à l’écran comme un conteur à l’imagination singulière, secouante et radicale… Car le « lord of illusions » ne se contente pas de mêler le sexe et le gore à la façon d’un banal slasher. Il crée un univers inédit dans lequel s’amalgament le désir et la peur, la douleur et le plaisir, la jouissance et la souffrance, la vie et la mort. Ses mystérieux Cénobites, « démons pour certains, anges pour d’autres », ne constituent pas seulement une authentique vision de cauchemar. S’ils inspirent bel et bien la terreur, ces monstres venus de l’Enfer transpirent aussi la dépravation (le look fétichiste qu’ils arborent en font des croquemitaines sadomasos). Le récit a d’ailleurs l’intelligence de ne pas trop les dévoiler, ce qui rend leurs apparitions encore plus tétanisantes (on n’oublie pas sa première rencontre avec Pinhead, silhouette silencieuse et tapie dans l’ombre, « clou » du spectacle dès le début du film).

Mais le plus pervers d’entre tous est un homme. Ou du moins ce qu’il en reste. En activant les mécanismes d’un cube étrange (et au design remarquable), le sadien Frank finit littéralement en mille morceaux puis renaît en écorché assoiffé de sang. Si sa chair lui manque, c’est uniquement pour continuer d’assouvir ses plus bas instincts. Pour retrouver sa forme humaine, il lui faut décupler sa part de bestialité. Autrement dit, il doit tuer pour baiser et baiser pour tuer… Hellraiser en profite au passage pour dézinguer de l’intérieur la notion même de famille, de couple et d’une manière générale toute idée de conformisme, de normalité. Aucune once de frilosité mais beaucoup d’audace dans le regard que Barker pose sur ses contemporains. Outre l’adultère « déviant » auquel se livre Julia (Clare Higgins, merveilleuse d’ambivalence) avec Frank, son pelé de beau-frère, le Britannique n’hésite pas à faire de ce dernier un oncle libidineux prêt à abuser de sa nièce Kirsty (Ashley Laurence, l’une des plus convaincantes final girls des 80’s). Bien qu’il se positionne au-delà du Bien et du Mal, le père de Candyman ne cache jamais sa préférence pour les attraits du second…

La bonne morale n’est pas la seule à être malmenée dans Le Pacte. Il y a aussi le corps, victime de mutations craspecs et de supplices extrêmes dignes d’un David Cronenberg ou d’un Lucio Fulci. Les stupéfiants effets physiques et les maquillages de Bob Keen (déjà à l’œuvre sur Lifeforce) laissent bouche bée et achèvent de faire d’Hellraiser une expérience organique fulgurante, une référence incontournable du « body horror ». Pourtant, Barker sait aussi suggérer l’innommable quand il le faut (la caméra épouse habilement le point de vue de Julia qui ne peut regarder en face les gueuletons saignants de Frank). Et donne parfois aux images une ampleur expressionniste (l’arrivée des Cénobites dans notre dimension est accompagnée par des faisceaux de lumière bleutée transperçant les murs), bien aidé en cela par le score orchestral (et magistral) de Christopher Young… Coup de maître d’un génie du fantastique, choc esthétique et sensitif, bombe crapoteuse et transgressive, cet Hellraiser inaugural marque encore au fer rouge celles et ceux qui osent invoquer notre chère « tête d’épingle »…


« JE SUIS LA REINE FUNESTE »                      HELLRAISER 2 : LES ÉCORCHÉS – 1988

Le Pitch. Bien qu’elle survive aux Cénobites, Kirsty Cotton (Ashley Laurence) se retrouve internée dans un hôpital psychiatrique dont le responsable, le Dr Channard (Kenneth Cranham), se livre à de cruelles expériences, dans l’espoir de percer les secrets de l’autre monde. Il y réussit si bien qu’il ressuscite Julia Cotton (Clare Higgins) qui, aux enfers, règne en maîtresse absolue… Source : ESC Distribution

Autant le dire d’emblée : Hellraiser 2 : les Écorchés est une suite foutrement miraculeuse, le digne successeur d’une œuvre unique et a priori insurpassable. Si Clive Barker passe ici la main à Peter Wishmaster Atkins (au scénario) et à Tony Ticks Randel (à la mise en scène), il reste à l’origine de l’histoire du script et fait partie du staff des producteurs. Sa marque imprègne donc ce nouveau volet et prolonge, autant qu’il développe, les enjeux de son glorieux aîné… Après une entame relatant les événements survenus dans l’épisode précédent (l’occasion de revoir celui qui a refusé de rempiler : Andrew « Scorpio » Robinson) et le retour de la survivante Kirsty (la toujours aussi excellente Ashley Laurence, fausse aliénée et vraie battante), cet Hellbound scelle un nouveau « pacte » entre une humanité décadente et des Cénobites toujours aussi avides de chair fraîche. Mais il le fait en redistribuant intelligemment les cartes. Julia Cotton (Clare Higgins, hallucinante maîtresse des abysses) joue maintenant les écorchées en quête d’épiderme, incarne les dominatrices sans pitié ni limites et n’est plus soumise à qui que ce soit. Ce pauvre Frank, désormais captif des limbes et ne pouvant plus rivaliser avec son ancienne amante, n’a qu’à bien se tenir…

Il faut alors à notre souveraine du chaos un partenaire à sa hauteur, un autre dément qui partagerait sa soif de destruction. Elle le trouve en la personne de l’abominable docteur Channard (l’Écossais Kenneth Cranham), savant fou accro à l’occultisme et directeur d’un hôpital psychiatrique dont les sous-sols secrets annoncent les pires cauchemars de L’Échelle de Jacob. L’impressionnante résurrection de Julia (le sang d’un malchanceux la fait sortir d’un matelas crasseux dans lequel elle était « emprisonnée ») marque les débuts d’une liaison dangereuse placée sous le signe de La Fiancée de Frankenstein. Belle comme une planche anatomique d’André Vésale, les yeux sans visage et les nerfs (littéralement) à vif, la miss Cotton est bientôt recouverte d’un bandage censé dissimuler sa monstruosité… avant qu’un « régime spécial » ne lui donne enfin les traits de la vénéneuse Clare Higgins… C’est aussi la première fois que l’on découvre le capitaine Eliott Spencer. Un officier de l’armée britannique qui, après avoir fait joujou avec la fameuse boîte-puzzle, est transformé en Cénobite. Son nom ? Pinhead (Doug Bradley, fidèle au poste)…

Si, encore une fois, nos créatures vicelardes et sadiques n’ont qu’un temps de présence réduit à l’écran (ce qui n’amoindrit en rien leur charisme mortifère et lubrique), elles nous font en revanche carrément entrer dans leur monde. La grande nouveauté de ce deuxième Hellraiser est ce perturbant séjour en Enfer qui rompt avec le décor presque ordinaire du Pacte (une baraque à l’allure gothique, paumée quelque part en banlieue). La mythologie de la saga s’étend au fur et à mesure que l’on pénètre dans ce labyrinthe à l’architecture surréaliste (des perspectives infinies, des dédales tentaculaires et aucune échappatoire). Dans ce théâtre escherien, tous les chemins mènent au dieu Leviathan (un immense losange rotatif surplombant les lieux) et sèment d’inoubliables tableaux dantesques (des corps de femme en extase s’agitent sous des linceuls blancs tachés de sang)… L’originalité, l’inventivité, l’inspiration sont donc toujours de mise dans Les Écorchés et les ébats suintants entre Eros et Thanatos sublimés avec un égal bonheur. Plus baroque, plus fou, plus épique que le classique de Barker, Hellraiser 2 n’a rien à envier à son illustre prédécesseur et se doit d’être vu dans sa version intégrale, disponible sur le blu-ray (mais pas le dvd, attention) de chez ESC.


« IL N’Y A PAS DE BIEN, IL N’Y A PAS DE MAL, IL N’Y A QUE LA CHAIR ! »                                          HELLRAISER 3 – 1992

Le Pitch. Chef des Cénobites, Pinhead (Doug Bradley) s’arrache à sa prison, un totem qu’expose Monroe (Kevin Bernhardt) dans l’antichambre de son night-club. Après avoir fait de nouveaux adeptes et pris le dessus sur son sauveur, Pinhead affronte un adversaire inattendu et redoutable : l’homme qu’il fût avant de vendre son âme au diable et de basculer dans les ténèbres… Source : ESC Distribution

Après quatre ans d’absence, Pinhead is back on the screen et entre de plein fouet (!) dans les années 1990. Mauvais signe : les frères Weinstein, des margoulins de la pire espèce, commencent à poser leurs paluches sur la franchise via leur société Dimension (entre-temps, la New World Pictures de Roger Corman – présente sur les chapitres antérieurs – met la clé sous la porte). Autre changement ? Le tournage ne se déroule plus au pays de Samantha Fox (l’Angleterre) mais s’effectue désormais chez Marilyn Chambers (les States). De son côté, Clive Barker semble prendre ses distances avec son bébé (et pour cause : son Hellraiser 3 – projet ambitieux situé en Égypte ancienne – n’a pas été retenu). Le scénario de Peter Atkins et Tony Randel tente néanmoins de raccrocher les wagons avec Le Pacte et Les Écorchés (retour du capitaine Spencer et du pilier des âmes, référence aux archives du docteur Channard, témoignage de Kirsty retranscrit par un moniteur vidéo). Narrativement, le film d’Anthony Hickox s’insère de manière cohérente dans la grande histoire racontée par ses pairs de la perfide Albion. Mais en traversant l’Atlantique, ce troisième opus opère un virage qui va décontenancer les fans de la première heure…

Avec Hellraiser III : Hell on Earth, la fascination exercée jusqu’ici par la saga s’émousse. L’horror show se fait moins dérangeant, plus mainstream. Le cadre urbain adopté par le long-métrage donne à la direction artistique un aspect aussi banal que daté, sensation renforcée par des personnages à la caractérisation lambda et un casting fadasse (Terry Farrell ne parvient pas à nous faire oublier Ashley Laurence, l’interprète de Kirsty étant réduite ici à faire de la figuration). En outre, l’entreprise ne se montre pas suffisamment virtuose pour masquer ses carences budgétaires, comme le prouvent cette apocalypse discount (l’Enfer sur terre se déchaîne… dans une seule rue) et des images de synthèse balbutiantes (on n’est pas chez James Cameron). L’effroi au premier degré descend aussi d’un étage lorsqu’il s’agit d’offrir à Pinhead toute la place qu’il mérite. Devenu une icône du genre, « face de clous » se la joue maintenant boogeyman et sort quelques punchlines façon Freddy Krueger. Le prix à payer pour le voir sortir de l’ombre et foutre le boxon. Si le rôle toujours campé par l’indispensable Doug Bradley perd de sa superbe, il faut néanmoins admettre que sa parodie de la crucifixion du p’tit Jésus reste jouissive…

Les temps changent, le ton aussi. Car Hellraiser 3 verse volontiers dans le gore festif. De nouveaux Cénobites revêtent une allure délirante et deviennent de redoutables machines à tuer (mention spéciale au lanceur de CD tranchant !), une tête explose dans un hosto et en fout partout (souvenir d’un examen au « scanner » cronenbergien ?), Pinhead se lâche dans une boîte de nuit et orchestre un massacre homérique (de quoi rendre jalouse Carrie). Tandis que les adorateurs de Leviathan crient au sacrilège, les autres profitent du spectacle… Spectacle qui ne fonctionnerait pas aussi bien sans le savoir-faire de son réalisateur Anthony Hickox (également auteur des chouettes Waxwork et Full Eclipse). Un bon artisan du bis qui ne manque pas d’idées et s’autorise même quelques parenthèses oniriques dans les tranchées de la Première Guerre mondiale et sur les champs de bataille du Vietnam (des passages qui détonnent avec le reste mais apportent une touche d’étrangeté en prime)… Musicalement, c’est aussi le grand chambardement. Le hard rock’n’roll s’invite sur scène (Motörhead en tête) et relègue au second plan les compositions oubliables de Randy Miller (n’est pas Christopher Young qui veut)… Bref, un film qui fait rugir le grand Lemmy Kilmister ne peut pas être mauvais. Surtout si on compare cet Hellraiser 3 avec les suites à venir…


Hellraiser. De Clive Barker. Royaume-Uni. 1987. 1h33. Avec : Ashley Laurence, Clare Higgins, Andrew Robinson…

Hellbound : Hellraiser II. De Tony Randel. Royaume-Uni. 1988. 1h39. Avec : Ashley Laurence, Clare Higgins, Kenneth Cranham…

Hellraiser III : Hell on Earth. D’Anthony Hickox. États-Unis/Royaume-Uni. 1992. 1h36. Avec : Terry Farrell, Doug Bradley, Paula Marshall…

« Il venait d’ouvrir la porte à des plaisirs dont une poignée d’humains à peine connaissait l’existence, sans parler d’y avoir goûté – des plaisirs qui redéfiniraient les paramètres de la sensation, le libérant de la terne ronde dans laquelle désir, séduction, déception l’emprisonnaient depuis l’adolescence »

Clive Barker, Hellraiser