THE NIGHTINGALE : ne tirez pas sur l’oiseau vengeur

« Welcome to the world. Full of misery from top to bottom. »

« Cette quête de vengeance vous marquera à vie ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que le magazine Rolling Stone ne s’est pas payé notre tronche. La citation, bien mise en évidence sur la jaquette du dvd et du blu-ray de The Nightingale (édition Condor Entertainment) résume parfaitement le long-métrage de Jennifer Kent. Dire que celui-ci relève du miracle est un doux euphémisme. De nos jours, combien de films sont capables de convoquer dans un même élan le bestial et le sublime, de vous emporter comme un torrent, de vous pilonner le cœur au marteau brise-roche ? Trop peu, on est d’accord. The Nightingale constitue donc une fulgurante exception et fait partie de ces œuvres tellement intenses et puissantes qu’elles causent stupeur et tremblements. La preuve, rien que d’y penser, j’en grelotte encore… À l’écran, le geste se fait violent et colle au près du réel, à l’histoire humaine, à ce que nous sommes. Puisque le passé baigne dans le sang et les larmes, il n’y a d’honnêteté que celle qui ose montrer l’immontrable et ce sans aucune complaisance. Si certains films ne peuvent s’oublier, c’est parce qu’ils exigent l’implication totale du spectateur. C’est parce qu’ils provoquent une réaction, suscitent la réflexion et ébranlent profondément. Nous pensions révolu le temps des trempes sismiques à la Requiem pour un massacre (Elem Klimov, 1985) et bien nous avions tort. Préparez-vous à recevoir en pleine poire ce qu’il convient d’appeler un véritable choc cinématographique…

« Comment savez-vous si la Terre n’est pas l’enfer d’une autre planète ? » demandait Aldous Huxley à ses lecteurs. Clare (Aisling Franciosi) n’a aucun doute à ce sujet. Bagnarde irlandaise, elle vient de purger sa peine sur l’île-prison de Tasmanie (et non de Manhattan). En 1825, ce petit bout d’Australie sert de colonie pénitentiaire à l’empire britannique. Placée sous la tutelle du (bad) lieutenant Hawkins (Sam Claflin), Clare quémande à ce dernier sa lettre de libération. Non seulement ce fumier la lui refuse mais en plus il abuse d’elle. La situation ne s’arrange guère lorsque le mari de la suppliciée fout son poing dans la gueule du violeur. À la suite de cette altercation, Hawkins voit sa promotion remise en question. Avant de rejoindre sa hiérarchie à travers les bois pour sauver son avancement, il débarque chez Clare avec deux soldats à sa botte. Le trio laisse pour morte la jeune femme et massacre sa famille. Ivre de vengeance, l’ancienne détenue se lance alors à la poursuite des assassins. Pour cela, elle demande de l’aide auprès du traqueur aborigène Billy (Baykali Ganambarr)… Western des antipodes ? Survival forestier ? Rape and revenge ? Bande d’aventure pour adultes ? Il y a de ça. Mais en fait, c’est bien plus que ça. C’est même carrément autre chose. De par sa volonté d’éviter les écueils et de s’affranchir des codes, The Nightingale ne ressemble en réalité qu’à lui-même. Cette singularité est d’autant plus inespérée qu’elle ne tient jamais de l’exercice de style froid et vain. Que les poseurs de l’elevated genre en prennent de la graine !

D’entrée de jeu, The Nightingale marque sa différence en nous épargnant le traditionnel carton explicatif et la sempiternelle voix off. Tournant radicalement le dos aux conventions hollywoodiennes, Jennifer Kent n’est pas là pour nous ménager mais pour nous immerger dans l’innommable. Sans abuser du moindre artifice romanesque, l’Australienne fait de nous le témoin d’un authentique chemin de croix. Et si la réalisatrice du remarqué Mister Babadook (2014) nous convainc de la suivre sur ces sentiers de la perdition, c’est que l’intégrité de son regard ne fait aucun doute. Pas de provoc dans sa manière de poser des images sur des actes insoutenables, mais un mélange subtil de frontalité et de suggestion. La maturité, l’intelligence et la justesse de la mise en scène éclairent chaque plan et participent grandement à véhiculer l’émotion. Car celle-ci n’est jamais étouffée par les partis pris de Kent qui, de prime abord, semblent d’une rugosité à s’en arracher l’épiderme. Impression rapidement démentie. Les plans fixes, pures comme aux premières heures du cinématographe, donnent à l’environnement une saisissante touche expressionniste (voir ces prises de vues nocturnes figeant les arbres comme des ombres). L’absence de musique extradiégétique (la splendide partition de Jed Kurzel fait seulement vibrer nos écoutilles lors du générique de fin) n’est pas non plus anodine et empêche toute échappatoire lyrique. Le sentiment d’enfermement est par ailleurs renforcé par le format 1.37:1, ratio dont la verticalité épouse symboliquement le mouvement opéré par Clare : celui d’une chute inexorable, d’une descente aux abysses…

Dans The Nightingale, la vengeance ne suit pas une ligne droite mais un tracé tortueux, bourbeux et sacrément éprouvant. Calvaire jonché de visions traumatiques, le parcours de Clare interroge la portée de ses actes, questionne la haine qui la ronge. Car il y a une différence entre vouloir donner la mort et exécuter la sentence. « Tuer un homme, c’est quelque chose. On lui retire tout ce qu’il a et tout ce qu’il pourrait avoir » relevait Eastwood dans Impitoyable. Presser la détente de son vieux fusil ou enfoncer sa lame dans la chair de l’ennemi n’est pas sans conséquence. Commettre l’irréparable, c’est risquer de s’enliser dans des abîmes de plus en plus profonds, de ne plus savoir qui l’on est au point de basculer dans la folie. Le vertige ne serait pas aussi palpable si Kent avait fait de son héroïne une justicière implacable et badass, une « action woman » capable d’éliminer les pires crapules sans sourciller. Clare est avant tout un bloc de souffrance ne pouvant compter que sur sa rage pour tenir debout et avancer. L’autochtone Billy ne répond pas davantage à un archétype et apparaît dans sa plus cruelle vérité : un jeune homme en colère, témoin de l’extinction de son peuple, de sa culture, de son monde. En outre, nul angélisme ne vient gâcher la caractérisation du duo. Avant de réaliser que leur douleur et leur combat se rejoignent, chacun évalue l’autre selon ses propres préjugés raciaux. Blanche, elle n’a pourtant rien à voir avec l’envahisseur anglais. Noir, il n’est pas cette bête sans âme que décrivent les oppresseurs de Sa Majesté. Ainsi, sur ces terres dévastées naît la plus inaliénable des amitiés.

Devant eux se dressent ces foutus colons. Pendant que les troufions de l’Union Jack se biturent tous les soirs, les gradés ne pensent qu’à la discipline. Une illusion. L’institution militaire ne sert qu’à assouvir les plus bas instincts. Le contingent est à l’image des trois hommes de guerre sur lesquels se concentre le récit : si vaniteux, si pathétiques. Si petits en comparaison d’un territoire aussi immense qu’indomptable. Pour l’arriviste Hawkins, le sous-fifre Ruse et ce pauvre gamin de Jago, ce pays est aussi un cachot sans murs, une taule à ciel ouvert. Le premier demeure le plus sauvage d’entre tous, celui qui commet exaction sur exaction pour gravir les échelons. Faux gentleman, vrai salopard. Attendez-vous à ce que la performance inouïe de Sam Claflin affecte votre sommeil. Je fais aussi le pari que celle de Baykali Ganambarr hantera vos nuits. Quant à Aisling Franciosi, JAMAIS vous n’oublierez la fureur qui embrase ses yeux, JAMAIS vous n’oublierez l’agonie qui déforme son visage. Vous entendrez encore et encore son chant du « rossignol », voix céleste pansant les blessures et perçant les ténèbres… Autre qualité et non des moindres : The Nightingale regarde l’Histoire en face au lieu de vouloir la réécrire en effaçant ce qui dérange. Ce devoir de mémoire, Jennifer Kent l’effectue à travers une reconstitution historique réaliste et rigoureusement documentée. Sans ça, The Nightingale ne serait pas aussi estomaquant, terrassant. Il est même d’une âpreté peu commune et d’une beauté rare. Il vous fera saigner du nez et chialer comme un môme. Aurez-vous suffisamment de tripes pour tenter l’expérience ?

« I’m not your whore. I’m not your nightingale, your little bird, your dove. I’m not your anything. I belong to me and no one else. »

The Nightingale. De Jennifer Kent. Australie. 2018. 2h16. Avec : Aisling Franciosi, Sam Claflin, Baykali Ganambarr…

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

19 réflexions sur « THE NIGHTINGALE : ne tirez pas sur l’oiseau vengeur »

  1. Convaincu, je suis. J’ai entendu parler de ce titre de-ci de-là. Tu me confirmes de fort belle manière que je suis dans l’obligation de le regarder. Pour ma culture personnelle, n’y aurait-il pas du Utu derrière ce Nightingale ?

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  2. Non, désolé, rien à voir avec le groupe de rock irlandais… Tu me parles bien de « U2 », hein ? Ah non de « Utu » ! Alors là oui ! « The Nightingale » peut être perçu comme le pendant australien du film néozélandais de Geoff Murphy. En effet, les deux œuvres portent un même regard sans concession sur les méfaits du colonialisme. D’ailleurs, j’aimerais beaucoup revoir ce « western maori » digne d’un « Little Big Man » (en revanche, je n’ai pas encore vu la version remontée de 2017…). Belle référence, l’ami !

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  3. Pouloulou! Je suis contraint d’employer un mot qui doit provenir d’un obscur lexique du pays des rêves aborigènes pour qualifier mon ressenti après lecture de ton puissant article. Et tu n’es pas le premier à m’avoir ainsi décoché une flèche dans le gras du bide pour susciter l’intérêt sur ce film. Il ne me reste qu’à investir de toute urgence dans le br ou DVD, et me préparer à la mandale en retour. Encore un qui aurait largement eu sa place sur grand écran, j’imagine.

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  4. Je me suis fait aussi la même réflexion : encore un film injustement privé de sortie salle ! Alors que « The Nightingale » est une œuvre suffisamment ambitieuse et originale pour être découverte au cinoche. Mais bon, même sur écran plat, je me suis pris une méchante claque, je ne m’y attendais pas. Certains spectateurs refusent de sortir de leur zone de confort et condamnent le film de Jennifer Kent (à la Mostra de Venise 2018, festival soi-disant « distinguée », la réalisatrice s’était même fait insulter !)… Toi qui connais et apprécies le cinéma de Peter Weir, je peux te dire qu’on tient là un futur classique des Antipodes. Et puisque tu évoques les Aborigènes, j’en profite pour rendre hommage à David Gulpilil (« Walkabout », »La Dernière Vague »), acteur au visage inoubliable venant justement de rejoindre le « pays des rêves »…

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  5. J’ai vu passer la nouvelle du départ de David Gulpilil pour le territoire des esprits. Évidemment, ton texte a ravivé le souvenir de « La Dernière Vague », film ô combien actuel sur lequel je m’étais arrêté le temps d’une chronique.
    Il me faut également découvrir le paraît il effrayant « Mr Babadook » de cette même réalisatrice.
    Je ne savais pas que « The Nightingale » avait été si mal accueilli à Venise. Ce festival semble toujours sous le signe de cette intransigeance qui avait valu à « Thérèse Raquin » de Carné une bronca tout aussi appuyée.

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  6. Pour « Mister Babadook », je confirme ! Peut-être l’un des meilleurs films d’épouvante des années 2010. Jennifer Kent est une réalisatrice à suivre de très près. Tout comme l’actrice principale de « The Nightingale », l’irlando-italienne Aisling Franciosi. On a aussi pu la voir en Lyanna Stark dans « Game of Thrones ». Face à tant de magnificence, je ne peux que ployer le genou. Et en plus, elle chante vraiment comme un rossignol…

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  7. This was not released in Britain either except for a showing at a minor film festival. It seems very powerful and deserving of a wider audience. I have seen a similar film – whose name escapes me – about convicts in Australia where women were seen as chattels or just to be abused. There is no denying the worst aspects of history in which a lot of innocent women suffered. Glad to hear it is available on DVD. I shall check it out. Thanks for bringing it to my attention.

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  8. You’re welcome, Brian ! « The Nightingale » is a great movie. You really have to see it ! It’s unfortunate that this film was not released in movie theatres… « There is no denying the worst aspects of history in which a lot of innocent women suffered » : I absolutely agree with you… Sorry, I cannot find the title of the other movie that you mention. A « Women In Prison » flick produced by Roger Corman in the 70’s ? I’m kidding. 🙂 But who knows…
    Have a good day, Brian !

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