LES DAMNÉS : black leather, black leather, kill, kill, kill

Parmi les trésors de la Hammer que les mordus de « british terrors » peuvent débusquer chez ESC, il y en a un qui sort du lot : Les Damnés. Bien entendu, il ne s’agit pas du premier volet de la trilogie allemande de Visconti mais plutôt du film homonyme de Joseph Losey. Encore une fois, l’édition vidéo permet de (re)découvrir dans des conditions optimales une pièce rare et oubliée. On ne s’en privera pas, d’autant plus qu’il est ici question d’une œuvre atypique. Atypique parce qu’en totale rupture avec les monstres gothiques en technicolor qui ont fait la renommée de la société anglaise. Et surtout, atypique parce qu’un cinéaste étranger à la série B horrifique se retrouve derrière la caméra. Comme vous le savez, Losey n’est pas un habitué des studios de Bray (contrairement à Terence Fisher, par exemple). Après avoir frayé avec Hollywood (le temps, entre autres, de nous présenter son Garçon aux cheveux verts, 1948), le bonhomme se fait blacklister pour ses penchants communistes et s’exile au pays de Peter Cushing. Le court-métrage A Man on the Beach (1956) signe alors la première collaboration entre l’expatrié et la Hammer. Il aurait même pu enchaîner avec une autre production de cette dernière (X the Unknown), si son acteur principal (l’anti-rouge Dean Jagger) ne l’avait pas fait virer du projet… Heureusement, Joseph Losey prend sa revanche avec Les Damnés, un film de commande bien moins impersonnel qu’il n’y paraît…

Simon Wells (Macdonald Carey), un touriste américain, se promène tranquillou à Weymouth, une station balnéaire du sud de l’Angleterre. Lorsque ses yeux se posent sur Joan (Shirley Anne Field), il cède à la tentation. Ce qui n’est pas du goût du frère possessif de la nénette, King (Oliver Reed). Un chef de bande, un malfaisant qui, au coin d’une rue, tabasse le pauvre Simon. Malgré la rouste qu’il s’est pris, ce dernier s’enfuit avec Joan. En voulant semer King et son « motorcycle gang », le couple tombe sur une installation militaire et rencontre des gosses pour le moins étranges… The Damned évolue d’une manière plutôt inattendue. Le film commence comme un drame social sur fond de délinquance juvénile, trace les contours d’une idylle impossible et laisse son argument fantastique dans l’ombre avant de le faire exploser lors du dernier acte. L’introduction électrisée par la chanson pop « Black Leather Rock » (un titre composé par un James Bernard plus habitué à l’épouvante symphonique) semble inscrire l’entreprise dans la sous-culture des blousons noirs popularisée par L’Équipée sauvage (1953). Les « teddy boys » sur lesquels règne un « roi » impétueux et sardonique (Oliver Reed, écrasant de présence) et le duo romantique Simon/Joan entretiennent une rivalité qui ne sert en aucun cas de bouche-trou scénaristique. La traque des seconds par les premiers permet surtout au récit de faire le lien avec ce qui se cache derrière les clôtures d’une base secrète appartenant à l’armée de Sa Majesté…

The Damned. Un titre qui fait de l’œil à Village of the Damned (1960). Et pour cause : la Hammer compte bien profiter du succès de cette péloche assaillie par une horde de blondinet(te)s flippant(e)s. Le roman adapté par Losey (The Children of Light de H.L. Lawrence, 1960) est lui-même déjà inspiré du bouquin à l’origine du Wolf Rilla (The Midwich Cuckoos de John Wyndham, 1957). Pour autant, le réalisateur de Modesty Blaise ne fait pas de ses gamins des êtres malveillants. Mais les victimes d’une nouvelle ère, celle de la bombe atomique qui, en cette période de guerre froide, menace de tout (re)faire péter. Afin de ne pas trop spoiler, je ne rentrerai pas dans les détails. Sachez seulement que Losey en profite pour lancer un cri d’alarme contre le péril nucléaire, dénoncer l’inconscience de ces « maîtres de l’ombre » s’approchant dangereusement du « point limite ». Dans cette histoire, les véritables « salauds » ne ressemblent pas à des petits voyous vêtus de cuir mais à des « adultes » en costard ou en uniforme pour qui la raison d’État prime sur tout le reste. En creux, Joseph Losey dresse un portrait peu flatteur de la perfide Albion, se montre peu amène envers ses institutions. Autant dire que la fameuse « éducation à l’anglaise » en prend un sacré coup, la jeunesse voyant ici leur avenir compromis à cause de leurs aînés… Avant que la Terre ne prenne feu, quelques questions méritent d’être posées : quel monde laisserons-nous à nos enfants ? Les générations futures s’échoueront-elles sur le « dernier rivage » ?

Avec Les Damnés, celui qui connaîtra la consécration avec The Servant (1963), transcende son sujet, incite à la réflexion et ce sans donner de leçons. Celui qui remportera une palme d’or pour Le Messager (1971) et des césars pour Monsieur Klein (1976) détourne une bande de SF pour en faire une parabole sur l’innocence bafouée. Une démarche qui ne témoigne d’aucune naïveté, comme l’attestent la lucidité implacable et le nihilisme glaçant des dernières images (on a rarement vu un dénouement aussi sombre dans une prod Hammer). Chez Losey, la peur émane du réel, vampires et autres loups-garous ne pesant pas lourd face à la folie des hommes et au pouvoir destructeur de l’atome… Engagé contre les politiques bellicistes mais pessimiste quant au devenir de l’humanité, Les Damnés ne met pas pour autant de côté son sens de l’esthétique. La beauté du noir et blanc (cadré, qui plus est, en « hammerscope » : la classe !) et des décors naturels (les falaises côtières du Dorset) adoucit la mélancolie ambiante sans faire oublier l’imminence d’un probable cataclysme… L’apocalypse se devine également à travers les créations de Freya, l’artiste jouée par une remarquable Viveca Lindfors. Ses sculptures évoquent des corps calcinés, ce qui n’a rien de fortuit… Et maintenant, il faut que je vous cause de la sublime Shirley Anne Field. Dans The Damned, son si doux visage atomise le falot Macdonald Carey et irradie les fêlures de son personnage, une fragile sirène rêvant d’un autre monde. Pas de doute, cette Shirley Anne Field est à se damner…

The Damned. De Joseph Losey. Royaume-Uni. 1962. 1h32. Avec : Shirley Anne Field, Oliver Reed, Viveca Lindfors…

BONUS

Comment vendre un objet aussi singulier ? C’est la question à laquelle la Hammer n’a pas su répondre. Résultat, la promotion de The Damned a été négligée… et les salles désertées. Pourtant, le magazine Film Review avait tout misé sur la renversante Shirley Anne Field. Dans un monde parfait, cette couv aurait fait flamber le box-office…

J’ai fait la connaissance de Shirley Anne Field dans les pages du Hammer Glamour de Marcus Hearn (en couverture : Madeline The Vampire Lovers Smith). Un ouvrage de référence dédié aux plus grandes actrices de la firme au marteau. La photo de la miss, par ailleurs prise sur le set de The Damned (la plage de Chesil ?), m’avait littéralement subjugué (voir ci-dessous)…

Si Shirley Anne Field a été imposée à Losey (qui ne voulait pas d’elle), force est de constater que sans cette comédienne Les Damnés ne serait pas tout à fait le même… On peut aussi admirer cette Anglaise née le 27 juin 1938 (ou 1936 selon les sources) dans plus de soixante-dix rôles, au cinéma comme à la télévision. Sa carrière débute en 1955 et s’étale jusqu’au mitan des années 2010.

La filmo de Shirley Anne Field ne se limite pas à The Damned. Dotée d’un parcours professionnel assez riche, elle a eu pour partenaire Michael Gough (Crimes au musée des horreurs, 1959), Karlheinz Böhm (Le Voyeur, 1960), Laurence Olivier (Le Cabotin, 1960), Christopher Lee (Beat Girl, 1960), Steve McQueen (L’Homme qui aimait la guerre, 1962), Yul Brynner (Les Rois du soleil, 1963), Michael Caine (Alfie, 1966) ou encore Daniel Day-Lewis (My Beautiful Laundrette, 1985)…

À l’instar de Barbara Shelley, Yvonne Monlaur, Ingrid Pitt, Caroline Munro, Valerie Leon, Yutte Stensgaard, Yvonne Romain, Martine Beswick, Marie Devereux, Linda Hayden, Susan Denberg, Veronica Carlson, Dana Gillespie, Victoria Vetri ou les sœurs Collinson, Shirley Anne Field a contribué à rendre les ténèbres hammeriennes encore plus flamboyantes…

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

15 réflexions sur « LES DAMNÉS : black leather, black leather, kill, kill, kill »

  1. Je reconnais qu’au début en voyant le titre du film et l’affiche j’ai cru une seconde qu’il s’agissait de la première version du village des damnés. Qui est un vrai petit bijou comme son remake par Big John. Concernant cet ersatz, je le verrais surtout pour la curiosité du réalisateur dont le Messager et Mr.Klein ont durablement marqué ma jeune vie de cinéphile. A noter d’ailleurs que c’est à Joseph Losey qu’on doit le remake de M le maudit. Il n’est donc pas totalement étranger aux variations.

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  2. Sa version de « M le maudit » est pas mal du tout, d’ailleurs. Losey avait déjà rendu hommage à Lang avec son « Haines », variation inspirée autour de « Furie »… Quant à « The Damned », il a effectivement été vendu aux States comme un nouveau « Village des damnés », bien que les deux films soient très différents… Je ne peux que te conseiller cette production Hammer qui ne ressemble à nulle autre. Avec le temps, ces « damnés » ont trouvé leur place parmi les fans de Losey et ceux de la célèbre firme anglaise… Je te rejoins totalement sur les deux « Village des damnés » (le sous-estimé remake de Big John devrait bientôt sortir en blu-ray chez nous).

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  3. J’avoue ne pas du tout connaitre ces « Damnés » (juste leur charmant village), mais tu donnes envie de le découvrir. Merci pour le bonus : Shirley Anne Field est en effet très charmante. Ce livre m’intéresse et pourrait venir compléter les rééditions de Midi-Minuit Fantastique.

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  4. De rien, Nico ! « Hammer Glamour » est uniquement dispo en anglais. Pas grave : il s’agit avant tout d’un véritable enchantement pour les mirettes… On doit à Marcus Hearn, deux autres formidables bouquins sur la firme british : « L’Antre de la Hammer » et « L’Art de la Hammer » (traduits en français ceux-là et donc sortis chez nous). De bien précieuses archives… Quant à « MMF », le quatrième volume des rééditions est prévu, si tout va bien, pour la fin de l’année.

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  5. Jamais vu ce métrage de ce cher Losey qui occupe quelques unes de mes soirées avec ses fantastiques films noirs. Si je tombe sur cette édition, je me laisserais volontiers tenter par ce film. Tu me l’as bien vendu !

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  6. « Les Damnés » est un Losey et un Hammer que l’on évoque pas souvent, et pourtant, il est vraiment « pas dégueu » (comme l’aurait dit Gainsbarre) ! Le blu-ray d’ESC restitue à merveille le somptueux noir et blanc d’Arthur Grant (le grand chef op de la Hammer). Les bonus donnent la parole aux excellents Nicolas Stanzick et Noël Simsolo (n’oublions pas le précieux livret rédigé par Marc Toullec !). Que du bon !

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  7. Je connais ces Damnés. Ils traînent encore quelque part sur la bande magnétique d’une vieille VHS (240, enregistré sur Arte) remisée et que je n’ai jamais pris le temps de visionner. Je me rends compte que j’ai bien eu tort, que les arguments en sa faveur ne manquent pas, à commencer par celui de l’actrice principale et la présence du génial Oliver Reed (formidable également en Loup-garou version gothico-espagnole du studio). Ton formidable article enfonce le clou de ce Hammer avec des arguments définitifs.
    De Losey, je garde en mémoire son magnifique « garçon aux cheveux verts », marquant en quelque sorte son goût de l’étrange, son regard sur l’enfance et sur le fait social. Des éléments qui semblent refaire surface dans cette production Hammer atypique.

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  8. J’en connais un qui va ressortir son vieux magnétoscope ! 😉 Le film a également été diffusé, il y a plus de dix ans, dans le cadre du « cinéma de minuit » de France 3… Le charisme d’Oliver Reed crève encore une fois l’écran dans « Les Damnés » (tout comme dans le « loup-garou » de Fisher, excellente référence l’ami !)… Et je te le confirme : « The Damned » porte bien la marque de l’auteur de « The Boy with Green Hair ». Une bonne raison pour se laisser happer par les griffes de la Hammer !

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  9. Shirley Anne Field was the best thing in Beat Girl. (Oliver Reed by the way had a bit part). She had an artless sexuality. I never understood why did not turn into one of the biggest British stars of the 1960s.

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