LA PETITE VOLEUSE : Charlotte for ever

En 1989, La Petite Voleuse recevait le César de la meilleure affiche. Le splendide visuel situé juste au-dessus méritait bien son parpaing compressé, non ? Le film y est résumé en une seule image, en un seul geste : la frêle paluche d’une jeune nana chausse délicatement l’un de ses talons hauts. La douceur de cette peau offerte et l’éclat du cuir reflétant le jour traduisent une métamorphose à la fois sensuelle et émouvante, un désir d’émancipation, un besoin d’ailleurs. En abandonnant sur les pavés les godasses usées de l’enfance, Janine Castang (Charlotte Gainsbourg) ne veut plus être vue comme une ado de seize berges vivant dans un bled du centre de la France, en 1950. Elle veut être regardée comme une adulte, être embrassée comme une adulte. Cette exquise esquisse d’une femme en devenir n’a jamais connu son géniteur et sa mère s’est barrée sans laisser de traces. La vie avec sa tante et son oncle est plutôt morose. Alors la petite voleuse vole pour tromper le réel, berner l’ennui : du fric, des clopes, de la lingerie fine… Un butin qui lui permet de se faire belle et de se rendre au cinoche afin de capturer ses rêves sur la toile enchantée… Lorsque Janine rencontre Michel (Didier Bezace), un intello plus âgé qu’elle, et Raoul (Simon de La Brosse), un jeune gouailleur lui aussi adepte de la fauche, elle ne sait pas encore quel chemin prendra son existence…

Si j’en crois mon vieux Première (n°142, janvier 1989), la p’tite Janine devait à l’origine effectuer les Quatre Cents Coups avec Antoine Doinel. Si la jeune chapardeuse ne survit pas à l’ultime version du script, François Truffaut la fait renaître bien des années plus tard dans un projet rien qu’à elle : La Petite Voleuse. Nous sommes en 1983 et le cinéaste compte bien transposer à l’écran cette histoire co-écrite avec Claude de Givray. Mais la maladie l’empêche d’aller au bout de son processus créatif et finit par l’emporter le 21 octobre 1984… Après avoir transité par Claude Berri, le scénario de La Petite Voleuse se retrouve entre les pognes de Claude Miller. Logique puisque ce dernier a été, de 1969 à 1975, le directeur de production de Truffaut. Grand admirateur de l’auteur du fiévreux jusqu’au sublime L’Histoire d’Adèle H., Miller s’empare alors de l’œuvre inachevée et la personnalise avec l’aide de ses scénaristes Annie Miller (son épouse) et Luc Béraud. Surtout, celui qui nous a déjà offert un diptyque remarquable (les polars Garde à vue et Mortelle Randonnée), s’apprête à en former un autre. Trois ans après L’Effrontée (un classique de la chronique ado, au même titre que La Gifle et Diabolo Menthe), Miller réitère le même exploit avec La Petite Voleuse. La présence dans les deux opus de la perle Charlotte Gainsbourg n’y est pas pour rien…

Outre la justesse de ton propre à Claude Miller, le trait d’union constitué par son actrice principale permet de renouer avec la sensibilité fougueuse et la tendresse rugueuse de L’Effrontée. Le premier plan de La Petite Voleuse (hors générique d’ouverture) remplit le cadre avec le visage de Charlotte. Un choix qui ne doit rien au hasard : la jeune femme dévore le film du début jusqu’à la fin. Cette façon si singulière d’être au monde n’a pas besoin d’en faire trop : elle se canalise toute seule et éclot comme une fleur. Là réside tout le talent précoce de la fille de Jane et Serge, dans son naturel désarmant, son charme insolent. Peu importe l’expérience de la caméra quand on est capable de faire briller le soleil même la nuit. Avec la Miss Gainsbourg, les ténèbres ne sont que la promesse d’une aube… Mêlant la robustesse à la fragilité, s’exprimant avec la grâce d’un murmure ou la hardiesse d’une injure, Janine doit énormément à son interprète. De ce personnage tout en « contraste », c’est encore l’excellent Didier Bezace (quatre ans avant L.627) qui en parle le mieux. « Vous êtes audacieuse et timide, candide, imprévisible… Vous êtes assez désinvolte… Je crois que vous êtes passionnée » lui confesse-t-il au détour d’un rendez-vous. Pour résumer : Charlotte Gainsbourg est absolument irrésistible. Et dire qu’à l’époque, elle hésitait encore à se lancer dans une carrière de comédienne…

Derrière l’objectif, Claude Miller illustre ce récit initiatique sans pathos ni fioriture, dépeint avec acuité et pudeur les élans du cœur de son héroïne. Héroïne qui se cherche autant que cette France d’après-guerre, peine à se construire dans un pays à reconstruire. Miller ne la juge pas et l’aide plutôt à se relever, à mettre un pied devant l’autre, à garder la tête haute. La « meilleure façon de marcher » de Janine Castang, c’est encore la sienne, ce tempo que donnent ses talons lorsqu’ils dansent sur le macadam… Plutôt que de verser dans l’idéalisme et la nostalgie, le réalisateur de L’Accompagnatrice préfère souligner toute la dureté d’une société peu encline à faire de cadeaux à sa jeunesse désorientée et en quête d’amour. La parenthèse brutale de la maison de correction nous renvoie cette réalité en pleine face (l’occasion de croiser la chanteuse Nathalie Cardone que l’on retrouvera en 1994 dans Le Sourire du même Miller). Plus généralement, il est aussi question de condition féminine. Condition pas franchement à la noce en ces temps difficiles (tandis que des images d’archives exhibent les « tondues » de la libération, une « faiseuse d’anges » pratique clandestinement l’avortement dans son arrière-boutique)…

Et puis, La Petite Voleuse ne manque pas de répliques magnifiques. La preuve avec cet extrait dans lequel le regretté Bezace (encore lui) parle de musique : « Je crois que la musique, c’est un petit peu comme la peinture ou comme la poésie. Vous savez, dans la vie, toutes les choses finissent par disparaître. Elles vieillissent, elles meurent. C’est triste vous ne trouvez pas ? Alors justement, je crois que la musique, c’est une tentative pour essayer de conserver ces moments dans la mémoire, pour essayer de se souvenir de toutes ces choses qui disparaissent, qui ne reviendront jamais plus… » Ne pourrait-on pas en dire autant du cinéma ?

La Petite Voleuse. De Claude Miller. France. 1988. 1h45. Avec : Charlotte Gainsbourg, Didier Bezace, Simon de La Brosse

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

9 réflexions sur « LA PETITE VOLEUSE : Charlotte for ever »

  1. Excellent texte pour décrire une affiche de film. Et j’aime beaucoup cette définition de la musique qui clôture ton article.
    J’ai revu récemment Charlotte Gainsbourg dans la comédie ‘Prête-moi ta main’ où elle est fait des merveilles aux côtés d’Alain Chabat et de Bernadette Lafont.
    Quant à Claude Miller, mis à part les deux polars que tu cites, j’ai pu découvrir (Ciné+Club je crois) l’étonnant ‘Le Sourire’ avec Mariel, petit film qui parle du désir et de la vieillesse, de frustration, de la jeunesse fragile et où les soeurs Emmanuelle et Mathilde Seigner apparaissent nues à l’écran lors de strip-teases pour prolos. On est à la limite de la vulgarité, les corps de ces jeunes femmes dégagent une animalité sexuelle absolument inimaginable dans le cinéma français de 2021. Sauf que le réal’ parvient à retomber sur ses pattes, ne perdant pas l’humanité de ses personnages. Pas un grand film je trouve, mais un pari osé et qui mérite le détour.

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  2. Merci, Nico ! 😉
    Je partage pleinement ton avis sur « Le Sourire », un Miller corrosif et attachant, également doté d’une affiche marquante (un divin joufflu en gros plan, fallait le faire !). Ce qui fait dire à un Jean-Pierre Marielle en mode « Galettes de Pont-Aven » : « Le sillon de tes fesses est le sourire de ma vie »… Et Emmanuelle Seigner, à l’époque, c’était quand même quelque chose… 🥰
    En revanche, je n’ai pas encore vu « Prête-moi ta main ». Mais je tâcherai de me rattraper, ne serait-ce que pour Charlotte…

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  3. Ton texte est bien plus qu’une exquise esquisse, c’est une symphonie délicieuse de références qui se répondent à merveille. Double hommage à l’actrice et chanteuse, à l’ascendence de haute volley (Jane et Serge, l’anglaise et le continent), et l’accolade à Claude Miller, metteur en scène hors pair qui a peint, non sans talent, le trouble des enfants sauvages dans le sillage du père Truffaut. Déjà dans « l’effrontée », bien plus remarquable que « la gifle » ou « diabolo menthe » à mes yeux, il trouvait la note juste, le désaccord parfait avec la pianiste.
    Jamais vu « le sourire », mais ce que vous en dites tous les deux nourrissent en moi un terrible regret. Je saurai m’en souvenir. Tout comme de ce cousinage entre Janine et Antoine que j’ignorais, Léaud et les bas de la vie d’un enfant.

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  4. Ah, merci pour ce commentaire qui réchauffe mon p’tit cœur de rockeur en ces temps de froid glacial…
    J’ai pris énormément de plaisir à revoir les touchantes tribulations de cette « petite voleuse » (merci Arte). Pas de doute, Truffaut aurait été fier du film de Miller…
    Revu également sur France 5, le tout premier (et éblouissant) long-métrage de ce dernier : « La Meilleure façon de marcher » (un titre en forme de référence à une chanson scoute que l’on peut également entendre dans « La Petite Voleuse »).
    « Ascendance de haute volley », « Jane et Serge » ? Excellent ! Je regardais cet anime sentimentalo-sportif quand j’étais môme, j’avais même l’album d’images Panini !

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  5. Qu’est ce que j’ai pu regarder ce film durant mon adolescence. Je crois que j’étais amoureux de Charlotte Gainsbourg à cette époque-là. Il se peut que je le sois encore un peu. Des scènes me restent en mémoire dont celle dans le cinéma devant L’Exorciste. Il me faudra vraiment le revoir (encore) mais en blu-ray cette fois-ci.

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  6. Charlotte… Comme le chantait son père : « Sans toi, je ne suis plus moi, je dérive à l’infini… »
    Tu peux effectivement trouver le blu-ray de « La Petite Voleuse » (ainsi que celui de « L’Effrontée ») chez TF1 Vidéo (galette de qualité avec des bonus très sympas).
    En revanche, si Charlotte/Janine se rend bien au cinéma dans le film, elle ne peut pas encore assister à une projection de « L’Exorciste » : « La Petite Voleuse » se passe dans les années 50, soit bien avant que ne sorte le chef-d’œuvre d’Hurricane Billy (en 1974 chez nous). Mais bon, un p’tit tour en DeLorean et la question est réglée ! 😉

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  7. Mea Culpa, le scène du cinéma (affiche + extrait sonore de L’Exorciste), c’est dans L’Effrontée lol. Quand je dis que Charlotte Gainsbourg me trouble…

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