SANS MOBILE APPARENT : meurtres au soleil

« Notre histoire est l’aventure d’un homme à la recherche d’une vérité cachée… Et ce ne serait pas une aventure si elle n’arrivait pas à un homme fait pour l’aventure. » Raymond Chandler

Le multi-casquettes Philippe Labro (journaliste, romancier, parolier, animateur radio, patron de presse) n’a réalisé que sept longs-métrages pour le cinéma. Fait notable : au moins trois d’entre eux s’inscrivent dans la grande histoire du polar à la française. Replongez-vous dans vos souvenirs d’enfance et alpaguez L’Alpagueur (1976). Dans ce western urbain et musclé, Labro contribue à forger la légende Belmondo en le confrontant à un psychopathe aussi magnétique que Lucifer (Bruno Cremer et son fameux « À la tienne, coco ! »). Lorsque notre Bébel national enfile le costard de L’Héritier (1973), le même cinéaste accouche d’une autre pièce de choix. Ce thriller au mécanisme implacable narre le destin tragique d’un homme pris dans la tourmente d’un complot politico-financier. Pour compléter le trio magique, il ne me reste plus qu’à vous causer de Sans mobile apparent (1971). Une adaptation de Dix plus un, série noire made in USA signée Ed McBain et parue en 1963. En passant du livre à l’écran, l’action ne se situe plus en Californie mais à Nice. C’est donc sur la Riviera qu’un sniper sème la terreur en logeant une bastos entre les deux yeux d’un businessman et d’un playboy en maillot de bain. Chargé de l’enquête, l’inspecteur Carella (Jean-Louis Trintignant) essaie d’abord de comprendre ce qui peut bien relier les deux victimes. Et le temps presse puisque d’autres corps perforés ne vont pas tarder à s’effondrer en pleine rue…

Durant la conception de Sans mobile apparent, Philippe Labro reçoit les conseils précieux d’un grand maître : Jean-Pierre Melville. La passion des deux hommes pour le cinéma américain ne fait ici aucun doute. Avec l’efficacité des productions hollywoodiennes, ce film noir cramé par le soleil de la Côte d’Azur nous plonge rapidement au cœur de l’action. Un gus vient à peine de se faire trouer le front qu’un deuxième subit aussitôt le même sort. Entretemps, les investigations de Carella démarrent et la panique s’installe dans la ville… Dans Sans mobile apparent, le rythme a son importance. L’utilisation savante du montage alterné permet à deux évènements d’évoluer en parallèle. Tandis que la police tente d’y voir plus clair, un autre homicide se prépare… Ce tempo particulier donne au spectateur l’impression de se trouver simultanément dans deux endroits différents. En réalité, le point de vue du flic et du tueur se relaie sans cesse, et la narration se fait plus linéaire au fur et à mesure que le héros s’approche de la vérité. Ce procédé, soutenu par des indicateurs temporels précis (le décompte de chaque jour s’affiche à l’écran), crédibilise l’intrigue autant qu’il décuple le suspense. Puisque chaque minute compte, Trintignant se tape même un sprint autour du port afin de choper un assassin aussi insaisissable que le temps. Car il n’y a pas que les heures qui s’égrènent, il y a aussi les morts…

Quelques mois avant que ne sorte L’Inspecteur Harry, Philippe Labro dépeint déjà cette paranoïa urbaine si chère aux seventies. Chaque quidam est un suspect potentiel, chaque coin de rue un cercueil en puissance… Le contexte social n’arrange pas non plus les choses. Ainsi, les troubles politiques et les conflits intergénérationnels achèvent de faire de la cité une poudrière prête à exploser (protestant contre toute forme de violence et d’autorité, un jeune tague le symbole de la paix sur la bagnole de Carella). Mais la face la plus anxiogène et délétère de la société se cache à l’abri des regards. Et concerne une bourgeoisie immorale liée par le plus infâme des secrets… Les vices cachés d’un microcosme aux mœurs dévoyées rapprochent Sans mobile apparent du thriller transalpin, plus communément appelé « giallo ». L’énigme en forme de whodunit, le mystère autour de l’identité du tireur d’élite, les meurtres ritualisés et les notes inquiétantes de Morricone renforcent cette parenté. Après tout, le film n’est-il pas coproduit avec l’Italie ? Pour le représenter, le pays de Dario Argento peut également compter sur le soutien de formidables comédiennes telles que Carla Gravina (la possédée de L’Antéchrist) et Laura Antonelli (le péché véniel du cul-tissime Malicia). À leurs côtés se distinguent une ambivalente Dominique Sanda (la partenaire de Bronson dans Cabo Blanco), une affolante Stéphane Audran (plus sexy, tu meurs), un inattendu Jean-Pierre Marielle (présent la même année dans Quatre mouches de velours gris). Et un Trintignant magistral en flic aussi glacial qu’obstiné. Le casting constitue à coup sûr l’un des attraits de Sans mobile apparent, solide péloche de genre à l’européenne n’ayant rien à envier à ses modèles états-uniens.

Sans mobile apparent. De Philippe Labro. France/Italie. 1971. 1h38. Avec : Jean-Louis Trintignant, Dominique Sanda, Carla Gravina

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

6 réflexions sur « SANS MOBILE APPARENT : meurtres au soleil »

  1. Alors là, you make my day! Je crois n’avoir jamais vu ce Labro au casier épiais, au conten tendu et corsé. Il préfigure en effet « Dirty Harry » et m’évoque aussi « la cible » de Bogdanovich avec Karloff. Et si en plus Melville assure le bon alliage entre polar made in France et action américaine, ça ne peut être que du bon.

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  2. Ah oui, « La Cible », je l’avais oublié celui-là ! Pourtant, je me souviens avoir découvert le film sur Arte il y a bien une vingtaine d’années… Merci pour la référence, Prince !
    Je te recommande chaudement ce « Sans mobile apparent », chouette polar franco-italien typique des 70’s… Que du bon en effet ! 😉

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  3. Hasard ou coïncidence dirait Claude Lelouche, je réécoutais ce matin en podcast l’émission Mauvais Genres consacrée à ce polar. Le sieur Thoret y parle de Labro et de la collection Make my Day. Plus que l’intrigue de ce film, découvert l’année dernière à la TV, je retiens pour ma part les images d’époque d’une ville et d’un quartier que je connais bien… 😉

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  4. J’ai justement pensé à toi en revoyant le film ! Faut dire que le père Labro a su bien mettre en valeur « Nissa la bella »… Tout comme le grand Georges Lautner (par ailleurs natif de la ville) dans son dévastateur « Joyeuses Pâques » (je me refais en ce moment une poignée de Bébel…).
    Ce qui me fait penser que Sophie Duez, l’un des plus beaux fantasmes hexagonaux des 80’s, a aussi vu le jour à Nice… Tiens, et si on se rematait un p’tit « Marche à l’ombre » ? 😍

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  5. Alors là je ne peux que t’approuver à 200%. Je crois que j’avais assisté à une master class de Lautner à la Cinémathèque, ça remonte à quelques années déjà. Sophie Duez s’est occupée un temps du Théâtre de Nice. Et j’ai revu ‘Marche à l’ombre’ et ‘Joyeuses Pâques’ l’année dernière, parmi plein d’autres rediffusions comme beaucoup de gens.
    Enfin à propos de Labro, j’ai suivi hier soir sur C8 son émission de débat (sur l’après Trump) après ‘Le Marginal’ (un petit plaisir que j’ai redécouvert, j’avais le vinyle lorsque j’étais ado). Il accuse son âge physiquement, mais la tête fonctionne parfaitement. Et demain soir Paris Première diffuse ‘L’Alpagueur’, avec Bébel, que je n’ai jamais vu. Semaine Labro donc et j’en profite pour combler mes lacunes. 🙂

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  6. « Le Marginal », le dernier grand polar du « Magnifique » ! Je ne m’en lasse pas : musique de Morricone, Henry Silva en bad guy, course-poursuite de dingue orchestrée par l’incontournable Rémy Julienne… Quant à « L’Alpagueur », c’est un modèle de film d’action à la française : carré, ciselé, efficace. Avec en prime, un thème immortel de Michel Colombier. À la tienne, coco ! 😉

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