BLUE STEEL : way of the gun

Nouvelle recrue de la police new-yorkaise, Megan Turner (Jamie Lee Curtis) effectue sa première ronde de nuit sans Gérard Lanvin ni Eddy Mitchell. Pendant sa pause café sans Véronique Jannot, la « rookie » s’aperçoit qu’un voyou est en train de braquer une supérette. Arme au poing, elle débarque sur les lieux et somme le malfaiteur (Tom Sizemore à ses débuts) de poser son 44 Magnum. Mais le bonhomme refuse d’obtempérer et vise Megan, ce qui contraint cette dernière à lui tirer dessus. Plaqué au sol, Eugene Hunt (Ron Silver), un témoin de la scène, profite de la confusion pour subtiliser ledit Magnum. Une fois dehors, il ne tardera pas à s’en servir et à pourrir la vie de la Miss Turner… Un an avant Le Silence des agneaux de Jonathan Demme, Blue Steel confronte déjà une « bleue » à un psychopathe. Si, contrairement à sa devancière, l’agent Starling roule pour le FBI, les deux jeunes femmes connaissent un baptême du feu pour le moins traumatisant. En guise d’intro, et avant d’affronter le réel, chacune a le droit à son épreuve de mise en situation ou à sa séance d’entraînement. Leur passage de la théorie à la pratique s’opère néanmoins de manière brutale, nos héroïnes s’exposant au danger pour les besoins d’une enquête dont elles ne sortiront pas indemnes…

Produit par Edward R. Pressman et Oliver Stone (deux noms impliqués dans le Conan de Milius), Blue Steel s’amorce comme une incursion réaliste dans le rude quotidien de la police américaine (à l’instar du formidable The New Centurions de Richard Fleischer, 1972). Avec la subtilité et la richesse d’écriture qui la définissent, Kathryn Bigelow dresse le portrait d’une flic fière de son uniforme, mais en butte à l’incompréhension de son entourage et à la condescendance de ses supérieurs. Forte par nature, Megan Turner ne se laisse jamais abattre et ne manque ni d’humour ni de répartie. Si la cinéaste montre la difficulté pour une femme d’évoluer dans un monde d’hommes, elle le fait sans schématisme militant, sans sacrifier la caractérisation de ses personnages masculins (voir comment l’inspecteur joué par Clancy « Kurgan » Brown passe du statut de sale con à celui d’allié intime). Mais peu importe le grade ou le genre : lorsque l’on crèche à New York, la ville demeure votre principale ennemie. Elle vous écrase sous son poids, vous abandonne dans son dédale de béton et d’acier, vous inflige son chaos. Et prendre de la hauteur ne sert à rien. Faussement romantique, une balade nocturne en hélico (d’envoûtants plans aériens donnent une image presque irréelle de Big Apple) revient hanter les nuits de Megan… Pas de doute, vivre à NY est un cauchemar.

En se concentrant sur le face-à-face psychologique entre une gardienne de l’ordre et un harceleur de la pire espèce, en laissant le second gangrener l’existence de la première, Blue Steel aurait pu se perdre parmi les nombreux thrillers domestiques de la période fin 80/début 90. Il n’en est rien. Le troisième long de la reine Bigelow se distingue du tout-venant et transcende littéralement son sujet. La puissance et la précision du point de vue de sa réalisatrice font de ce jeu du chat et de la souris, un magistral exercice de style. L’utilisation récurrente des gros plans décuple l’intensité d’une situation périlleuse et déjà tendue à l’extrême (cf. le champ-contrechamp à travers lequel Eugene Hunt révèle son vrai visage à Megan). Le profil du malade mental ne correspond pas davantage aux standards habituels. Incarnant un trader schizo issu des beaux quartiers, le saisissant Ron Silver (le psy de Barbara Hershey dans L’Emprise) devient à l’écran un type stressé par son job et fasciné par la mort. Le « passage à l’acte » constitue pour lui un moyen de relâcher la pression tout en se prenant pour Dieu. Enlevant son costume d’homme civilisé pour mieux réveiller la « bête », Hunt est avant tout le produit des années fric, le suppôt d’un capitalisme carnassier dévorant (flinguant) ses semblables. Si, aux yeux de la société, il n’est qu’un citoyen au-dessus de tout soupçon, ce loup de Wall Street reste pourtant un redoutable american psycho…

Et dans le genre « tueur bien atteint du bocal », Eric Red – le coscénariste de Blue Steel et du Near Dark de la même Bigelow – s’y connaît un max, puisqu’on lui doit également le script du sensationnel Hitcher (1986). La rencontre entre Megan et Eugene ne peut alors qu’être musclée, enragée, impitoyable. Au centre du conflit, deux conceptions de la violence s’opposent. Celle de la policière qui utilise la force pour protéger et servir contre celle, aveugle et arbitraire, que le cinglé déchaîne pour assouvir ses pulsions. Au-delà même de cette question, ce sont deux visions du monde, deux Amériques, deux classes sociales qui s’entredéchirent. La relation Turner/Hunt se fait le symbole d’un pays divisé, irréconciliable. La guerre semble le seul langage que ces deux êtres provenant de milieux différents comprennent. Sont-ils alors si dissemblables ? En brisant le sombre miroir que lui tend son antagoniste, en refusant de se noyer au fond des abysses, l’agent Turner doit se battre pour rester du bon côté de la loi. Même si pour cela, elle n’a pas d’autre choix que de contourner les règles. Une idée de la justice que sa hiérarchie obtuse et l’avocat cynique de Hunt ne partagent pas (la référence à Dirty Harry ne se limite pas à la simple présence du calibre .44). Une logique westernienne qui culmine lors d’un duel final se déroulant aux frontières de l’aube…

Le générique d’ouverture annonce la couleur : des plans macros caressent le bleu acier d’un Smith & Wesson sous tous les angles. Ces images séduisantes, pour ne pas dire fétichistes, ne cherchent nullement à glamouriser un instrument de mort. Au contraire, il s’agit pour Bigelow d’illustrer la toute-puissance létale d’une arme et de sous-entendre que celle-ci domine toujours son propriétaire et non l’inverse. De fait, les coups de feu nourris durant l’ultime morceau de bravoure de Blue Steel ont quelque chose de sauvage et d’inéluctable. Lorsque l’on suit la voie des armes, personne n’échappe à son destin. C’est canarder ou se faire canarder… Nerveux et viscéral, le climax constitue un sacré moment d’action. Inutile de tergiverser : l’impératrice Kathryn est une grande esthète de la violence, au même titre qu’un Peckinpah (le film culte de la Dame n’est pas The Wild Bunch pour rien). Soutenu par la partition quasi terminatoresque de Brad Fiedel, ce gunfight reste une percutante leçon de cinéma (nous ne sommes pas ici dans un blockbuster tout public : les impacts de balle éclatent la chair en formant un geyser de sang). Et montre à quel point la femme derrière Point Break est l’égale d’un McTiernan ou d’un Cameron… D’une trempe tout aussi remarquable, Jamie Lee Curtis – habituée aux aliénés depuis Halloween – nous transmet sa force, nous fait partager ses peurs, nous touche par sa sensibilité et en impose par la détermination de son regard. Certains prédateurs n’ont qu’à bien se tenir.

Blue Steel. De Kathryn Bigelow. États-Unis. 1990. 1h40. Avec : Jamie Lee Curtis, Ron Silver, Clancy Brown

« Je ne crois pas trop au concept de film féminin ou masculin. Pour moi, il y a avant tout des cinéastes… Par ailleurs, considérer les films d’action comme masculins et les films intimistes comme féminins, c’est peut-être un cliché qu’il faut battre en brèche et j’y travaille. »

Kathryn Bigelow

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

10 réflexions sur « BLUE STEEL : way of the gun »

  1. Quand Kathryn « the boss » Bigelow rencontre Jamie Lee Curtis, ça fait boom ! sur l’écran. Elle fait partie des grands cinéastes américains actuels, alors pourquoi doit-elle encore se battre pour financer ses films ? Allooooo, Hollywoooood on se réveille.

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  2. Qu’une artiste comme Kathryn Bigelow ait encore du mal à monter ses projets montre à quel point l’Hollywood actuel chie dans la colle… Si ça continue comme ça, son prochain film, elle le fera pour Netflix et on aura tout gagné (sans parler de la crise sanitaire qui n’arrange rien…). Et pourtant, ses derniers chefs-d’œuvre (Démineurs/Zero Dark Thirty/Detroit) ont été chaudement accueillis par le public et la critique (avec à la clé, pas mal de récompenses).
    Remercions Arte pour avoir récemment consacré un cycle à cette si précieuse cinéaste…

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  3. Elle est magnifique cette citation que tu places en conclusion de l’article. Elle dit bien ce que je pense de l’approche cinématographique hommes et femmes confondues. Et pourtant, force est de constater que dans ce créneau, elles sont rares (Bigelow est même la seule à me venir à l’esprit) à donner à voir et à se faire entendre. Je pense que le soutien de Cameron à une certaine époque a pu lui être favorable.
    Je n’ai pas revu « Blue Steel » depuis très longtemps, et ton formidable article (à chaque fois une lecture passionnante) me le remet en mémoire dans les grandes lignes. Scénario Eric Red certes, mais je ne peux m’empêcher de pense à l’ombre d’Olivier Stone sur certains aspects du script, notamment ce qui concerne le psychopathe de Wall Street, tout a fait son créneau.

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  4. À la fin des années 90, une Mimi Leder (Urgences, Le Pacificateur, Deep Impact) aurait (presque) pu partager le trône de la reine Kathryn. Mais sa carrière s’est très vite cassée la figure…
    Bien vu : il y a effectivement un peu de Gordon Gekko (Michael Douglas, impérial dans « Wall Street ») dans le « boursicotueur » de « Blue Steel »…

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  5. Un film extraordinaire effectivement qui prouve au cas où quelqu’un aurais des doutes que Bigelow est une immense réalisatrice. D’ailleurs son Détroit ne serais t’il pas une réponse à Blue Steel ? Un miroir inversé nait de tout ce qu’elle à vécue ? Après avoir encenser la police à une époque où il y avait une certaine insouciance, voici qu’elle détruit le mythe en y dénonçant les bavures et le racisme. Je crois aussi que c’est après Blue Steel qu’elle s’est davantage tournée vers des œuvres contestataires, politique au contraire de son ex-mari, James Cameron qui a poursuivis sur le chemin de la science-fiction et du grand spectacle. Tu m’as en tout cas donné très envie de le revoir, surtout que je me suis refait la semaine dernière, Aux frontières de l’aube. Je serais bien curieux d’avoir ton avis là dessus d’ailleurs.

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  6. J’adore « Aux frontières de l’aube » ! Un grand film fantastique des 80’s qui modernise avec brio le mythe du suceur de sang et partage une partie de son casting avec le dantesque « Aliens » de Cameron. Ce premier coup de maître(sse) peut aussi se voir comme un néo-western, à l’instar de notre « Blue Steel ». Un polar qui, par ailleurs, se montre bien plus critique qu’il n’en a l’air (sur l’Amérique des années 80, la détention d’armes à feu, le recours à la violence et ses conséquences). Bien qu’il relate des faits réels et s’inscrive dans un cadre historique, le formidable « Detroit » (un opus politiquement plus frontal) s’articule lui aussi comme un thriller au suspense implacable, un face-à-face ultra tendu (le cinéma de Bigelow est entièrement constitué de face-à-face, cf. aussi « Point Break » ou « K-19 »). Pour moi, « Blue Steel » et « Detroit » ne s’opposent nullement mais se complètent…

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  7. J’ai jamais vu K-19 (je suis pas un grand fan des films de sous-marins, même si le casting et la réalisatrice sont des personnes que j’estime.) Ça fait super longtemps que je n’ai pas revu Blue Steel, il se peut donc effectivement que mon jugement et mes souvenirs soit erronés. Et bien sûr je suis très content de t’entendre défendre « Aux Frontières de l’aube » que les gens ont vite tendance a caractérisé comme une série B un peu kitch, alors que c’est un film qui ose énormément de chose.

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