VIOLENT COP : dirty Takeshi

Des ados molestent un vieux sans-abri et le laissent pour mort à même le bitume. Juste pour le fun. Lorsque l’un des jeunes agresseurs rentre chez lui, il ne se doute pas qu’un individu a été témoin de son forfait et l’a suivi jusqu’à son domicile. Là, quelqu’un sonne à la porte, se présente à la maman comme agent de police et entre. Un étage plus haut, le p’tit con se retrouve face à l’inspecteur Azuma (Takeshi Kitano) qui lui fout une dérouillée et l’incite à se rendre avec ses potes au commissariat… Tel est le quotidien d’un flic violent dans une société qui l’est encore plus. Ce préambule a le goût d’une orange mécanique qui n’est pas prête de se gripper et dont le jus coule dans les veines de l’humanité depuis toujours. Cramé dans sa caboche et fiévreux dans ses poings, Azuma est un flic totalement borderline, un adepte des méthodes musclées. S’en prendre aux yakuzas et à leur trafic de dope ne lui fait pas peur. Pour lui, mourir n’est rien. De toute façon, il est déjà mort… En remplaçant au pied levé Kenji Fukasaku (l’un des maîtres du yakuza eiga des 70’s), Takeshi Kitano ne se contente plus de faire l’acteur : il réalise enfin son premier long-métrage. L’exercice aurait pu s’avérer périlleux, le geste hésitant, le résultat inabouti. Que nenni. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Et un sacré coup de boule. Une fois le script modifié à sa convenance, l’Otomo de la trilogie Outrage se réapproprie le projet de fond en comble et peut ainsi démarrer une « nouvelle » carrière absolument passionnante…

Protéiforme et inclassable, Kitano-san est un artiste unique en son genre. Plus que ça, c’est un monde à lui tout seul. Impossible de lui coller une étiquette, de l’enfermer dans une case. Tout au long de son étonnant parcours, il s’est amusé avec chacune de ses nombreuses facettes. Il a d’abord fait marrer le public nippon. Sur scène (après la fac, il s’essaye au stand-up dans une boîte de nuit), en duo (il forme en 1972 « The Two Beats » avec Nirō Kaneko et écrit des sketchs satiriques), à la télé (il anime de 1986 à 1989 le jeu « Takeshi’s Castle »). Au cinéma, Takeshi Kitano tente de casser son image de pitre en incarnant un geôlier dans Furyo (1983), un toxico dans Yasha (1985) et un hitman dans Anego (1988). Sa part d’ombre explose encore plus avec le radical Violent Cop (1989). Fini de rigoler, même si une forme d’humour pince-sans-rire s’échappe discrètement de son personnage, un brutal sociopathe. Bien qu’il exploitera davantage sa fibre poétique dans ses polars ultérieurs (Jugatsu, 1990; Sonatine, mélodie mortelle, 1993; Hana-bi, 1997), l’acteur/réalisateur déploie déjà toutes ses figures de style : mouvement perturbant la fixité du cadre, silhouette se figeant soudainement, violence crue brisant le moindre élan contemplatif… Cinéaste de l’épure et de la frontalité, avec en prime une délicieuse touche d’incongruité, le Japonais sait aussi jouer avec les contrastes. Entre deux films noirs beaux et douloureux, la tendresse (A Scene at the sea, 1991) et la loufoquerie (Getting any ?, 1994) s’invitent dans son travail de metteur en scène. Homme aux multiples talents, Kitano peint, sculpte, chante et pond romans, nouvelles et autobiographies…

Sur une reprise de la Gnossienne N°1 d’Erik Satie, Azuma foule l’asphalte d’une jungle urbaine où la loi n’est qu’un leurre, l’ordre une illusion. Il pense faire appliquer la première, il s’imagine faire régner le second. Mais le chaos domine, s’infiltre dans toutes les strates de la société. Face à ce raz-de-marée insidieux et ce combat perdu d’avance, l’inspecteur rejette toute morale et frappe plus fort qu’il ne le devrait. Il sait depuis longtemps que « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » (René Char). Les morts-vivants en costard froissé, les clowns tristes au bord de l’implosion, les fantômes de chair pour qui vivre relève du pur masochisme ne changent pas le monde. L’immuable peut-il d’ailleurs un jour muer ? Aucun « monde d’après » ne remplacera le « monde d’avant ». Être flic ou voyou (ou les deux à la fois) fait partie d’un système reposant entièrement sur l’injustice et la corruption. Entre la police et le crime organisé, la différence est ténue. L’un alimente l’autre et les plus puissants ne sont pas ceux que l’on croit. Kitano montre le boss des yakuzas comme un riche businessman, un notable respecté qui passe ses journées au bureau et ses soirées en donnant des réceptions pour tout le gratin. Ce qui ne l’empêche pas de supprimer les « éléments indésirables », de vendre de la came et de rétribuer grassement les keufs sachant se taire. Azuma n’est pas de ceux-là. Personne ne chie dans ses pompes sans en subir les conséquences, pas même les salauds de la pègre qui dorment en paix. Franc-tireur décomplexé et individualiste forcené, Azuma semble avoir plus de points communs avec le tueur au service de la mafia japonaise : Kiyohiro (Hakuryû). Les deux sont réprimandés par leur hiérarchie et suivent leurs propres règles. Les deux savent que l’enfer, et rien d’autre, les attend…

Dans Violent Cop, l’existence se montre aussi absurde qu’une balle perdue transperçant le corps d’une passante (son sang éclabousse un panneau publicitaire faisant la promo d’Emmanuelle 6). « Le monde est fou ». Cette réplique résume le film à elle toute seule et résonne lors d’un carnage final dont le désespoir abyssal remue les tripes comme rarement. Chez Kitano, la violence n’a pas de fin. Prisonnière d’un cercle infernal, elle tourne sur son axe, indéfiniment. Rien ne peut l’arrêter. Pas même un flic qui dépasse les bornes… Un thème qui, avec Violent Cop, trouve son illustration la plus extrême. Bien plus que la référence absolue en la matière : L’Inspecteur Harry. Si Azuma n’en fait lui aussi qu’à sa tête et fonce dans le tas en ignorant les reproches de son supérieur, il penche davantage pour l’autodestruction que pour l’auto-justice. Le western moderne de Don Siegel cède ici la place à la déchéance d’un (tchao) pantin. Contrairement à Clint le « charognard », son confrère asiatique ne peut être qualifié de « héros »… Bien trop désabusé pour que le spectateur puisse s’identifier à lui, l’inspecteur du soleil levant (où plutôt de l’obscurité profonde) ne semble avoir ni passé ni foyer. On lui connaît seulement une sœur psychologiquement instable (et dont le destin ne sera pas moins cruel que celui de la gamine de Bronson dans Death Wish 2). Cette caractérisation volontairement sèche et sibylline se passe de psychologie puisque le taciturne Azuma se définit principalement à travers ses actes (Walter Hill style). Cinéaste visuel, Takeshi Kitano utilise avant tout l’image pour raconter son histoire. Celle-ci, terrassante de nihilisme, laisse une marque bien rouge sur la joue.

Sono otoko, kyōbō ni tsuki. De Takeshi Kitano. Japon. 1989. 1h43. Avec : Beat Takeshi, Maiko Kawakami, Hakuryû

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

3 réflexions sur « VIOLENT COP : dirty Takeshi »

  1. Très bon article. Un film que je n’ai pas revu depuis un moment (la période du confinement et le déconfinement sont propices à revoir les classiques).
    Que devient Kitano san ?

    Aimé par 1 personne

  2. Merci, Nico !
    J’ai effectivement profité du récent confinement pour me refaire ce « Violent Cop » en DVD (édition Wild Side, exclu Fnac). Le film m’avait fortement secoué lors de sa sortie tardive dans les salles françaises en 1998…
    Pour ma part, j’ai perdu de vue Kitano depuis sa version de « Zatoichi ». C’était en 2003…

    Aimé par 1 personne

  3. Pour ma part, j’ai « croisé » la route de Kitano dans un… musée parisien. C’était une expo à la Fondation Cartier. Et j’avais profité d’un séjour dans la capitale pour découvrir les tableaux et sculptures du Japonais. Ca doit remonter à 2010. Déjà !
    Mais pour les films et depuis le premier ‘Outrage’, plus rien. Je crois qu’il a depuis tourné une ou deux suites, jamais vues, et c’est tout ce que j’ai comme écho de ce réalisateur. Rien du côté de la presse française.

    Aimé par 1 personne

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