NEW YORK 1997 : « I don’t give a fuck about your war or your president »

1974, avant la chute de New York. Un justicier dans la ville nettoie les rues malfamées de la cité de tous les dangers. La même année, cette vieille baderne de Richard Nixon se barre de la Maison Blanche après avoir trempé dans le scandale du Watergate… 1981, New York ne répond plus. John Carpenter se projette dans un futur sombre et sans issue en imaginant l’avenir d’une Grosse Pomme complètement pourrie. Au regard du Death Wish de Michael Winner et de la politique américaine des 70’s, impossible pour l’auteur de Dark Star d’imaginer autre chose que la chronique d’une fin du monde annoncée… 1997, après la chute de New York. L’île de Manhattan devient une prison de très haute sécurité, seul moyen pour les autorités de contenir la vague de criminalité ayant englouti NYC. Murs de confinement, ponts minés, gardiens lourdement armés, hélicos en patrouille : les moyens ne manquent pas pour protéger le reste du pays de trois millions de scélérats. Et si les pires représentants de l’espèce humaine ne se trouvaient pas à l’intérieur mais à l’extérieur de ce pénitencier à ciel ouvert ? Vous connaissez la suite : le script pondu par Big John et son pote Nick Castle (il a prêté sa « silhouette » au Michael Myers du premier Halloween) est un modèle d’anticipaction, une course contre la montre comme on n’en fait plus, un western dystopique à l’originalité suprême et un détournement en règle des archétypes hollywoodiens. Le sort du président des États-Unis ne se retrouve-t-il pas entre les pognes de Snake Plissken, un brigand mal-aimé et insoumis ?

Toujours aussi stimulant à chaque visionnage, New York 1997 nous ramène à une époque où la SF accouchait de concepts marquants et d’idées neuves, le tout irrigué par le point de vue d’un metteur de scène au savoir-faire robuste. Par ces temps de disette créative, voir sur grand écran s’afficher la mention « JOHN CARPENTER’SESCAPE FROM NEW YORK » fait un bien fou à nos petites vies de cinéphage. Ce classique de la mort qui tue n’a rien perdu de sa puissance ludique, de sa capacité à nous embarquer dans une mission suicide destinée à sauver les miches d’un chef d’état kidnappé par des taulards. Si notre borgne préféré dispose d’à peine vingt-quatre heures pour remplir son contrat, Carpenter n’a besoin que de quatre-vingt-dix minutes pour mener à bien son récit. Et il le fait sans temps mort (la voix off de Jamie Lee Curtis nous explique en intro comment fonctionne cet univers carcéral d’un nouveau genre), en posant des bases solides (la nature du deal passé entre le pirate Snake et Bob Hauk, le responsable de la sécurité, est clairement exposé dès le départ) et en enchaînant des péripéties toutes aussi grisantes les unes que les autres (tel un jeu vidéo, le danger s’intensifie au fur et à mesure que le héros progresse en terrain hostile). À ces qualités d’écriture, à cet indéniable sens du rythme, s’ajoutent la rigueur d’un cadrage en Scope, la fluidité des travellings suivant les personnages et la beauté des éclairages nocturnes. L’apport du chef op’ Dean Cundey, un autre grand collaborateur du maître (la photo de La Nuit des masques et de The Thing, c’est également lui : respect). Et ce n’est pas tout. Loin de là.

Dans Escape from New York, tout n’est qu’efficacité. Le résultat d’un savant mélange entre une virtuosité old school et une maîtrise totale des outils les plus modernes. L’emploi astucieux des effets visuels et des décors peuvent aussi en témoigner. Se déroulant majoritairement de nuit, le film peut à la fois masquer les limites de son budget et en tirer une grande force esthétique. Une méthode qui n’est pas sans évoquer celle d’un Roger Corman. Et pour cause : on doit à James Cameron, dont les talents se sont d’abord exercés auprès du roi de la série B (cf. Les Mercenaires de l’espace et La Galaxie de la terreur), les superbes matte-paintings simulant à l’horizon ce qu’il reste de Big Apple et de ses buildings. De ce chaos urbain plongé dans le noir, le Canadien s’en souviendra pour les besoins de son deuxième long, Terminator (le Los Angeles de 1984 et le monde ravagé de 2029 ne sont pas si éloignés du New York de 1997)… Des ténèbres denses et périlleuses desquelles s’échappent des ombres menaçantes, des silhouettes insaisissables renvoyant à cette peur de l’indicible chère au compositeur des Lost Themes. Après le gang sans visage assiégeant le commissariat d’Assaut (1976), le tueur masqué et mutique d’Halloween (1978), les spectres vengeurs agissant dans l’épais brouillard de Fog (1980) et avant le cauchemar organique de l’alien protéiforme de The Thing (1982), le cinéaste fait surgir des égouts de la prison ghetto des « choses » tenant plus du rat que de l’humain (la source d’inspiration de Bruno Mattei pour ses rats de Manhattan ?). La séquence, absolument saisissante, contraint le « serpent » à se faufiler dans un bar en ruine…

Notre admiration pour le cinquième long-métrage de JC (pas le crucifié, l’autre) s’accroît lorsque l’on songe à son antihéros : le cultissime Snake Plissken. À la fois brute et truand (mais pas vraiment bon), ce dernier a tout du pistolero ayant survécu aux terres arides du western all’italiana. Individualiste forcené, nihiliste convaincu, rebelle sans cause, Plissken incarne le punk de l’an 2000. Cet Apache sans dieu ni maître revêt aussi les frusques d’un marginal mis au rebut et condamné à errer tel un fantôme (tout le monde le croit mort), porte le treillis d’un ancien chien de guerre décoré mais n’ayant plus sa place dans la société (il ne représente plus « rien », à l’instar du vagabond John « Nada » d’Invasion Los Angeles). Que cet anarchiste taciturne et teigneux soit devenu une icône du cinoche américain, à l’heure où Reagan débute son mandat, relève de l’exploit. Aux débuts des années 1980, présenter un protagoniste se torchant avec la bannière étoilée est un geste politique fort. Geste qui ne sera pas isolé dans la filmo de Carpenter (voir aussi la fable anticapitaliste de They Live et la charge anti-impérialiste de Los Angeles 2013, suite sous-estimée de New York 1997). Non sans ironie (l’épilogue demeure l’expression la plus jubilatoire de la « fuck you attitude » de Plissken), le réalisateur de Christine fustige les débordements autoritaires d’un système qui pourrait bien un jour ou l’autre se vautrer dans le fascisme. Les garants de l’ordre se distinguent d’ailleurs par leur cynisme et ne valent pas mieux que les hors-la-loi placés en détention aérée (Hauk n’hésite pas à jouer avec la vie de Snake tandis que le président ne se montre guère ému par le sacrifice de celles et ceux qui l’ont secouru).

L’un des coups de génie de Big John sur Escape from New York est d’avoir su imposer Kurt Russell en tête d’affiche (alors que AVCO Embassy Pictures y voyait plutôt Charles Bronson ou Tommy Lee Jones). Après avoir arboré la banane du King pour les besoins du téléfilm Le Roman d’Elvis (tourné en 1978 par… Carpenter, eh ouais), l’acteur trouve enfin l’opportunité de rompre avec les comédies Disney de ses débuts. Le futur Jack Burton laisse exploser tout son charisme (de quoi éblouir des générations et des générations) et donne tout son sens au mot « badass » (c’est bien simple, plus badass, tu meurs). Face à ce desperado que n’auraient pas renié Sergio Leone et Sam Peckinpah, la présence des grands Lee Van Cleef et Ernest Borgnine ne doit rien au hasard (on imagine sans peine Snake Plissken en bounty killer de Cinecittà ou en cavalier de la horde sauvage). Si le reste du casting comporte d’autres « gueules » (Donald Pleasence, Harry Dean Stanton, Isaac Hayes), impossible de ne pas tomber en pâmoison devant la flingueuse sexy et hard-boiled campée par Adrienne Barbeau (la comédienne se paye même la scène la plus spectaculaire du film). Autre trésor : la musique. En collaboration avec Alan Howarth, le réalisateur/compositeur fait vibrer l’échine de l’auditoire en libérant des pulsations aussi obsédantes qu’étourdissantes (dans le genre électro, c’est de la bombe). C’est d’ailleurs par le thème immortel de New York 1997 que le maestro Carpenter avait débuté son concert du Grand Rex parisien, le 9 novembre 2016. À la fin du morceau, il lâchait à l’assistance un vigoureux « Fuck Trump ! ». La veille, le Donald – qui aime ériger des murs, lui aussi – devenait le quarante-cinquième président des Etats-Unis. « Président de quoi ? » aurait demandé ce bon vieux Snake.

Escape from New York. De John Carpenter. États-Unis. 1981. 1h34. Avec : Kurt Russell, Lee Van Cleef, Adrienne Barbeau…

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

7 réflexions sur « NEW YORK 1997 : « I don’t give a fuck about your war or your president » »

  1. Comme à chaque fois, ta plume inspirée me fait dresser les poils, me donne envie de me crever un oeil et de garder l’autre pour me refaire un raid sur « New York 97 ».
    Le film était prémonitoire, on ne peut plus d’actualité avec le fou installé à la Maison Blanche.
    J’ai forcément une pensée pour Big John que j’espère confiné dans une station de radio ou bien parti chasser les fantômes sur la planète Mars. J’espère avoir la chance comme toi de le voir un jour en concert.
    Grand film, et chronique à la mesure.

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  2. Oh, merci à toi Prince !
    Pas de doute là-dessus : l’actualité politique et sanitaire montre bien à quel point « New York 1997 » reste une œuvre en tout point visionnaire…
    Et ne t’inquiète pas pour Big John : aux dernières nouvelles, il serait à l’abri dans une station de recherche en Antarctique…
    Petite pensée, au passage, pour Gary B. Kibbe : le chef op de « Prince des Ténèbres », « They live », « L’Antre de la folie », « Le Village des damnés », « Los Angeles 2013 », « Vampires » et « Ghosts of Mars » nous a quittés le 9 mars dernier. Carpenter et les cinéphiles ont assurément perdu une grande « lumière »…

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  3. Contrairement à un autre blogueur ici présent en commentaire (salut Prince Noir 🙂 ), ton article me donne très envie de revoir ‘New York 1997’ (me suis refait récemment ‘The Thing’) mais je me garderai bien de me crever un oeil ! 🙂 Tu parles très justement de la grande fluidité du style de Carpenter, que ce soit dans la narration comme dans le découpage.
    Big John est tranquillement confiné, bien à l’abris, dans une base en Antarctique ? Très bonne chose. Prend bien soin de toi papy John.
    Comment, quoi ? Putain, non, pas l’Antarctique malheureux !!!

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  4. Pas volontaire pour une petite énucléation façon Olga Karlatos dans « L’Enfer des zombies » ? Ni pour une réparation oculaire exécutée par un Terminator dans une chambre d’hôtel miteuse ? Dommage. Moi je n’ai pas hésité à me débarrasser d’une mirette pour rendre hommage à la sublime Christina Lindberg de « Thriller »… 🤩
    Quant à Big John, tant qu’un nouveau remake de « The Thing » ne se profile pas à l’horizon, il n’aura rien à craindre au pôle sud…
    Ah, « The Thing »… Une tension de malade, une paranoïa insoutenable, un Rob Bottin au sommet de son art, un final magistralement ambigu… Une leçon de savoir-faire peur insurpassable, le plus beau cauchemar organique du cinématographe ! Et une gestion du huis clos à nulle autre pareille.
    « The Thing » : la perfection horrifique faite film, à voir et à revoir en cette période de confinement… 😷

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  5. Le chef op’ de ‘The Thing’ version Carpenter avait dévoilé une petite astuce pour deviner qui est contaminé ou pas. J’avais lu ça quelque part, mais en revoyant le film ce n’est pas évident. Et je préfère garder une part de mystère : qui des deux survivants est encore humain, qui ne l’est plus ? 🙂
    Tu parles de remake. Malheureusement il me semble avoir lu dans l’Ecran Fantastique l’annonce d’un nouveau remake/reboot en préparation…

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  6. Je suis bien de ton avis, je trouve bien plus vertigineux le fait de rester dans le doute. Il n’y a rien de plus flippant ! Mais je ne connaissais pas l’astuce de Dean Cundey. Je vais essayer de creuser ça.
    Quoi, un nouveau « The Thing » ? La crotte décongelée de 2011 n’a pas suffi ? Qu’on exfiltre Big John alors, il est en danger ! 😱

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