RAMBO : lonely are the brave

« Quels sont les crétins qui ont regardé Rambo, hier soir ? ». Cette question, elle m’avait été posée à moi et à mes camarades de classe de CM2 par notre cher professeur. Fier de sa saillie sarcastique, ce grand con jouissait certainement dans son froc rien qu’à l’idée de se payer la tronche de mômes de dix, onze ans. Bien entendu, aucun de nous n’avait osé répondre à cette méchanceté gratuite déguisée en supériorité intellectuelle. Peu enclins à devenir la cible d’une moquerie déclenchée par l’instit, les « crétins » en question n’avaient pas moufté. De toute façon, l’instant était peu propice au coming out ou au débat. J’avais donc fermé ma gueule, me sentant juste insulté et coupable d’avoir vu un film jugé par le « maître » comme le symbole de l’idiotie du cinéma populaire américain… Comme quoi, on peut donner des cours à des élèves, leur montrer comment poser une division, leur faire lire du Marcel Pagnol, conjuguer le verbe être à tous les temps et ne pas toujours savoir de quoi on parle (tout en se comportant au passage comme un adulte con-descendant)…

Ce souvenir d’enfance sur fond de pédagogie douteuse démontre à quel point le mythe Rambo a pu être incompris, voire tourné en ridicule. Célébrée de par le monde, imitée par le cinoche d’exploitation, multi parodiée, la saga initiée par Ted Kotcheff a longtemps été la cible privilégiée des détracteurs de l’entertainment hollywoodien. Les préjugés se sont encore plus accentués avec le succès phénoménal de l’hargneux et fichtrement pétaradant Rambo II : la Mission, opus récupéré et dénaturé par la classe politique de l’époque (Reagan en avait fait une œuvre de propagande au grand dam de Sly). Les choses ne se sont pas non plus arrangées avec le mal-aimé et mésestimé Rambo III, superbe bande d’aventure old school réhabilitée dans les pages du dernier hors-série de Mad Movies. Quant au miraculeux et monstrueux John Rambo, la même rengaine que pour Rocky Balboa s’est faite entendre : « Quoi, un nouveau Rambo ? Mais c’est passé de mode ! Et puis Stallone, il est pas un peu trop vieux pour ces conneries ? ». En attendant de voir, avec un peu de recul, si les a priori ont persisté à propos du récent Rambo : Last Blood, l’heure est venue de redécouvrir en salle le chef-d’œuvre inaugural, celui qui a versé le premier sang et a donné naissance à un héros de légende…

Cette image de bourrin cocardier véhiculée par des ignorants autosatisfaits ne tient pas une seule seconde face à ce premier Rambo. Ces mêmes incultes ressemblent au shérif Teasle et à sa clique, des inconscients cherchant des noises à John J. et se lançant à sa poursuite jusqu’à l’absurde. Ils ne connaissent pas leur adversaire, le sous-estiment clairement et, par orgueil, s’acharnent à vouloir sa peau (mention spéciale à ces « guerriers du dimanche » de la garde nationale, des amateurs collectionnant les bourdes et pressés de rentrer chez eux pour le dîner). L’intelligence du propos est de montrer que la situation s’envenime à cause des « représentants » de la loi. Le fugitif, lui, n’est qu’un type stigmatisé, acculé, brutalisé, contraint de répondre à la violence pour sauver sa peau. Considéré par le colonel Trautman comme le meilleur dans l’art du combat, Rambo ne tue pourtant qu’un seul de ses ennemis (le sadique Galt) et encore accidentellement. Pour le reste, le soldat d’élite se révèle suffisamment expert dans son domaine pour neutraliser ses poursuivants sans avoir besoin de les achever. Fin stratège, notre homme fait de la forêt dans laquelle il se faufile son propre terrain de chasse, y élabore des pièges aussi rustiques qu’imparables et divise les troupes à ses trousses pour mieux régner sur elles.

Rambo se situe donc bien loin du cliché de la brute belliciste qui lui colle à l’épiderme. Lorsque sa traque atteint le point de non-retour, il tente même de se rendre afin que d’autres morts ne soient plus à déplorer… Traité comme un vulgaire vagabond aux « cheveux longs », le bonhomme est rejeté par son propre pays parce qu’il porte en lui (et malgré lui) l’échec de la guerre du Vietnam. Celui qui voulait juste aller se restaurer à « Ploucville », devient le paria d’une nation qui voudrait bien balayer son passé sous le tapis et ne plus avoir honte d’elle-même. Avant tout victime d’une injustice et de l’intolérance de ses contemporains, John J. Rambo se retrouve sans foyer, sans amis. Sa dernière promesse de chaleur humaine, il la perd quand il apprend soudainement le décès de son frère d’arme, rongé jusqu’à l’os par un cancer dû à cette saloperie d’agent orange. Ce bled que l’on appelle Hope n’a décidément aucun espoir à offrir à ceux qui le traverse… Seul, le viet vet n’est alors plus qu’un fantôme errant sur les routes. Une fois poussé à bout par la flicaille zélée des environs, il redevient ce bidasse d’exception crée par l’armée. Et tandis que le récit bascule dans l’affrontement, la guerre recommence et les cauchemars qui vont avec…

A l’instar du Christopher Walken de The Deer Hunter et du William Devane de Rolling Thunder, John Rambo souffre de stress post-traumatique et dissimule des cicatrices aussi bien physiques que psychologiques. Très vite, l’Histoire se répète et les montagnes blanches de la Colombie-Britannique se confondent avec l’enfer vert du sud-est asiatique. Hanté par des flashbacks dévoilant toute l’horreur du « merdier », le protagoniste finit par perdre pied avec la réalité. En témoigne un dernier acte en forme de pétage de plomb où le vétéran compte bien réduire en miettes cette bonne vieille ville de Hope. Mais en lieu et place du massacre attendu, c’est sur une explosion d’émotion que se dénoue First Blood. Ceux qui pensent encore que Sylvester Stallone n’a jamais été un bon acteur peuvent ravaler leur morve : l’acteur se révèle ici déchirant et donne tout ce qu’il a dans le bide pour traduire la tragédie qui coule dans les veines de Rambo. À cet instant, sans son M60 et face au gouffre qui l’aspire inexorablement, ce dernier semble presque redevenir un enfant. Enfant qui éclate en sanglots et pose sa tête sur l’épaule de son père de substitution, Samuel Trautman… À ce propos, voir le film en VO permet de constater que la voix de Sly apporte un peu plus de vulnérabilité à son personnage (et ce même si le fameux doublage d’Alain Dorval reste indissociable du rôle et du comédien).

De cet innocent profondément meurtri, Sylvester Stallone (également coscénariste) en a fait un héros et non un sociopathe à la Travis Bickle, le « taxi driver » de Scorsese. Malmené par une patrie pour laquelle il a tout sacrifié, son Rambo parvient pourtant à faire les bons choix, même si ses démons intérieurs l’empêcheront à tout jamais de retrouver la paix. Pour atteindre celle-ci, le chemin est long (« It’s a long road », confirme la chanson du générique de fin) et semé d’embûches, comme en avait déjà fait l’amère expérience le mountain man Jeremiah Johnson. Le paradoxe étant que, pour fuir la violence, il faut parfois se battre… Moins radical et pessimiste que sa source littéraire (le roman de David Morrell), le film n’en demeure pas moins critique envers cette société américaine incapable de se regarder en face après avoir envoyé des « boys » périr à l’autre bout du monde. Il y a dans ce Rambo, encore un peu du nouvel Hollywood des 70’s (Le Retour, Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now). Tout en ayant aussi un pied boueux dans les années 1980. Voilà sans doute pourquoi la narration s’avère d’une fluidité exceptionnelle. Le moindre morceau de gras qui aurait pu enrayer la machine a été soigneusement fondu au lance-flammes. Faut dire que, d’un premier montage de plus de trois heures, nous sommes passés à une version définitive d’environ une heure et demie. Plus efficace, plus haletant, tu meurs avec un couteau de chasse dans le fondement. Aïe.

Après s’être réveillé dans la terreur de l’outback australien et avant de retourner vers l’enfer en compagnie de Gene Hackman, Ted Kotcheff répond à l’appel de la forêt dans ce que l’on peut considérer comme le sommet de sa carrière. Marchant sur les pas du Walter Hill de Sans retour (1981) à qui il emprunte le chef op Andrew Laszlo, le cinéaste canadien orchestre un modèle de péloche d’aventure et d’action, signe une référence du survival racé et rythmé. Les morceaux de bravoure (tous anthologiques) se succèdent sans jamais sacrifier les contours socio-politiques de son sujet, ni le profil évolutif de son principal protagoniste. Cet aspect intimiste, omniprésent malgré l’adrénaline, fait toute la valeur de First Blood. Ce que souligne également le thème immortel du grand Jerry Goldsmith qui, avec ses élans mélancoliques, capte à merveille la détresse de l’ancien béret vert. Et lorsque vient l’heure du danger et de la confrontation, le score du compositeur acquiert une dimension martiale dévastatrice que seules les BO de Rambo II et III viendront surpasser. Tandis que la bande-son se déchaîne, Big Sly façonne une deuxième icône du 7ème art après Rocky, Brian Dennehy livre sa performance la plus mémorable avec celle de Pacte avec un tueur et Richard Crenna remplace haut la pogne un Kirk Douglas débarqué en plein tournage à cause de ses caprices. Rien que du solide, en somme. Normal pour un classique inoxydable comme Rambo. N’en déplaise à mon vieux prof de CM2.

First Blood. De Ted Kotcheff. États-Unis. 1982. 1h37. Avec : Sylvester Stallone, Richard Crenna, Brian Dennehy…

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

7 réflexions sur « RAMBO : lonely are the brave »

  1. Bon article. On est tous d’accord sur le premier ‘Rambo’. First Blood for ever ! Et peu importe certains profs aveugles et sourds. 🙂
    Après, pour les avoir vu un nombre incalculable de fois et revu encore récemment, pour moi les films suivants (le 2 et le 3) sont des bonus récréatifs. Tout comme avec la franchise « Rocky », Stallone y met un peu tout et n’importe quoi. C’est du cinéma d’exploitation au sens économique (la musique du grand Goldsmith devient synthétique, moins chère qu’un orchestre) et en tant que défouloir. On vient pour s’éclater avec un Rambo. Mais en grandissant tu comprends aussi qu’un ‘Rambo II’ peut véhiculer des idées et ainsi blesser des gens originaires du Vietnam (je parle de connaissances perso ayant fui le régime communiste). D’ailleurs Céline Tran/Katsuni raconte la même chose dans son livre.
    De mémoire, Sly et Schwarzy n’étaient pas très éloignés de Reagan politiquement. Pas autant que l’affreux Chuck Norris, certes, mais à l’opposé d’un Redford ou d’une Jane Fonda.
    Pas encore lu le hors série de Mad.
    Stallone était un bon comédien à la base, mais il a préféré le confort financier à son art. Dernier grand rôle ? Celui qu’il tient dans ‘Copland’. C’était en 1997…

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  2. Merci Nico !
    Tu n’as pas tort quand tu parles de « défouloir » à propos de Rambo 2 et 3, ces films restant dans leur genre sacrément jouissifs…
    Pour autant, sans avoir la portée dramatique ni la singularité de l’inégalable « First Blood », il y aurait des choses à dire sur ces suites. Notamment sur la trahison et les magouilles de l’administration américaine chapeautant la mission de « Rambo II » (ainsi qu’en filigrane un discours pas si patriotique que ça envers l’engagement au Vietnam, cf. les échanges entre Trautman et l’infâme Murdock).
    Quant à la lecture politique que l’on donne à ces films, elle me semble toujours un brin poussive, surtout en ce qui concerne des actioners à la violence surréaliste et très comic book. Le spectacle est certes belliqueux et même parfois manichéen, mais on peut aussi juste y voir de l’entertainment conçu pour cartonner auprès du public et non pour le blesser…
    D’ailleurs, j’imagine bien Céline Tran en Co Bao, la combattante vietnamienne de « Rambo II »…

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  3. Dans le même genre gros film d’action qui défonce tout, j’ai un faible pour le ‘Commando’ avec Schwarzy. Action, action et comédie. Esprit BD. Sans temps mort. Bien plus jouissif pour moi que John Rambo et le dernier Rambo-Last Blood, habillés d’un sérieux ridicule et d’une complaisance pour la violence inexcusable.

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  4. Bien d’accord avec toi en ce qui concerne l’ultra fun « Commando » ! Je m’éclate toujours autant en le regardant. Rien à voir, en effet, avec « John Rambo » dont l’intérêt réside dans sa noirceur viscérale et sa nature hybride de cinoche Bis aux airs de cinéma vérité… Mais, selon moi, seule la violence du réel est dangereuse et condamnable, pas celle de l’art et de la fiction…

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  5. Cet article est un vrai poignard enfoncé dans le cœur de l’instit de CM2, qui tourne et retourne les arguments pour bien lui faire comprendre son erreur. Sans doute ignorait-il également tout du bouquin de Morrell, du fait que l’adaptation aurait pu se faire avec Steve McQueen. Bref, un ignare qui pensait s’y connaître. Le pire c’est qu’il en existe encore et qui écrivent des critiques de cinéma dans les journaux et magazines. Passons.
    Je te suis pleinement dans ton analyse de ce grand film, le plus puissant de la série, le plus émouvant mais aussi sans doute le mieux réalisé. Kotcheff tient la barre, et c’est tout de même mieux que Stallone. On retrouve d’ailleurs ici le thème de la chasse, déjà abordé dans « wake in fright », celui de l’homme déconnecté aussi. C’est surtout que c’est le seul dans lequel Rambo retourne ses armes contre le pays qui l’a fait. C’est le principe même du roman de Morrell qui ne fait pas de quartier, au point de devoir (SPOIL !!!) le liquider in fine (fin de SPOIL !!!).
    Bien vu le parallèle avec Jeremiah Johnson, deux inadaptés, fuyant le monde civilisés mais rattrapés par la cruauté du monde des hommes.

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  6. Malheureusement, je ne dois pas être le seul à avoir essuyé ce type de remarque durant sa jeunesse… En ce qui concerne le chef-d’œuvre de Kotcheff, rien à ajouter, si ce n’est que j’ai soudainement envie d’aller crapahuter dans les montagnes avec la musique de Goldsmith dans les oreilles !

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