BUSINESS IS BUSINESS, KATIE TIPPEL et LE QUATRIÈME HOMME : trois Verhoeven sinon rien !

Après des fêtes bourrées jusqu’à la gueule de téléfilms de Noël à gerber sa part de bûche, rien de tel qu’un Paul Verhoeven pour se nettoyer les mirettes. La preuve avec Business is business (1971), Katie Tippel (1975) et Le Quatrième homme (1983). Trois films tournés aux Pays-Bas et appartenant à une période jalonnée de coups d’éclat encore un brin méconnus, surtout au regard des futurs succès hollywoodiens. (Re)découvrir de nos jours ces pépites bataves des années 70/80 permet de se rendre compte que l’œuvre du cinéaste n’a rien perdu de son pouvoir de transgression. J’aurais pu aussi vous causer de Turkish Délices (1973), sublime histoire d’amour et de mort, de Soldier of Orange (1977), grand film de guerre sur la résistance et la collaboration, ou de Spetters (1980), foudroyante chronique d’une jeunesse paumée. Mais je me contenterai ici de Wat zien ik ?, Keetje Tippel et de De Vierde Man, un trio représentatif du cinoche radical, audacieux et secouant du réalisateur du prochain et déjà sulfureux Benedetta.

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Tout premier long-métrage de Paul Verhoeven et gros succès dans son pays natal, Business is business (titre original : Wat zien ik ? que l’on peut traduire par « Que vois-je ? ») est bien plus qu’une œuvre de jeunesse ou une simple curiosité. Il s’agit avant tout d’un bon film dans lequel l’empreinte de son auteur est déjà présente. Certes l’ambition artistique, la portée dramatique et le jusqu’au-boutisme viscéral des travaux ultérieurs font encore défaut. Mais Verhoeven, déjà accompagné des fidèles Rob Houwer (à la production), Gerard Soeteman (au scénario) et Jan de Bont (à la photographie), marque déjà les esprits. Et pas seulement parce qu’il aborde un thème aussi sordide que celui de la prostitution, qui plus est sur un ton en apparence léger (comédie oblige). Même si certaines situations s’avèrent très drôles (l’expression « enfiler des perles » prend ici un double sens savoureux), le but de l’entreprise n’est pas de se moquer de son sujet. Sa cible est plutôt à chercher du côté des clients que le réalisateur de Elle se plaît à tourner en ridicule. L’occasion de ponctuer le récit de saynètes dévoilant des fantasmes masculins pour le moins grotesques (mention spéciale au type se prenant pour une poule et arborant un calcif à plumes). L’aspect burlesque de ces péripéties est néanmoins tempéré par la véritable histoire au cœur du film. Business is business raconte avant tout l’amitié unissant deux péripatéticiennes du quartier rouge d’Amsterdam. L’une, Nel (Sylvia de Leur), ne semble pas faite pour ce métier et hésite à changer de voie. L’autre, Greet (Ronnie Bierman, vraiment épatante) s’assume totalement et mène sa clientèle à la baguette. Héroïne verhoevenienne en puissance, cette dernière domine la situation et ne laisse personne lui dicter ses choix. Ce qui ne l’empêche pas de se montrer solidaire envers son amie un peu désorientée, le cynisme de l’univers de Showgirls n’étant pas encore de mise… Le final doux-amer de Wat zien ik ? effleure in extremis la part de désenchantement d’un temps où le sexe semblait joyeux et libérateur. Mais derrière les rideaux fermés de sa chambre, Greet ne peut ignorer que la réalité – la misère, la violence, l’intolérance – risque à tout moment de la rattraper. Constat que les amants maudits du film suivant, Turks Fruit – le premier chef-d’œuvre du maître, se prendront en pleine face.

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La marchandisation du corps est à nouveau au centre de Katie Tippel mais ne constitue au final que l’une des facettes d’un film riche, épique et éblouissant. Plus que de prostitution, ce troisième opus du « Hollandais violent » montre comment les différences de classes amènent les uns à exploiter les autres. Seul moyen de faire bouffer les siens, la baise tarifée permet aussi à l’héroïne d’accéder à la haute société. Mais à l’instar de la danseuse de Showgirls, Keetje verra son arrivisme contrariée par la cruauté d’un monde qui n’est pas le sien (« l’argent rend dégueulasse » dit-elle en guise de conclusion). Adapté des mémoires de l’auteure néerlandaise Neel Doff, Katie Tippel suit le parcours tumultueux d’une jeune prolo qui, en 1881, s’installe avec sa famille à Amsterdam afin d’avoir une vie meilleure. Au lieu de cela, elle s’en prend plein la gueule, essuie le mépris de la bourgeoisie (petite comme grande) et ne peut davantage compter sur le soutien des autres pauvres. Comme toujours chez Paul Verhoeven, il n’y a ici aucun schématisme. Son monde ne se divise pas en deux catégories, avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Son point de vue est beaucoup plus complexe, évolue dans la zone grise. Même au sein de sa propre famille, Keetje ne trouve aucun allié, sa mère allant jusqu’à l’encourager à faire le tapin pour quelques florins. Comme quoi, il n’y a pas que l’opulence qui rend mauvais. Il y a la dèche aussi. Cela dit, c’est bien le capitalisme sauvage qui pousse le peuple à s’entredévorer et encourage la protagoniste, révolutionnaire dans l’âme, à épouser la cause socialiste. Car le sort d’une femme nécessiteuse dans l’Europe du XIXème siècle n’est guère enviable, ce que le réalisateur de RoboCop n’oublie pas de souligner avec toute l’honnêteté intellectuelle qui le caractérise (il faut voir comment les employées d’une laverie sont traitées, contraintes à respirer cette saloperie de vitriol et à crever au dispensaire du coin). La décadence et la brutalité de toute une époque se traduisent également par la manière d’aborder le sexe à l’écran. Toujours frontal dans sa description des rapports physiques, Paulo s’amuse à pervertir le splendide classicisme de sa mise en scène en convoquant quelques détails crus, voire grivois (cf. la bite en ombre chinoise). Son réalisme charnel contamine ainsi une œuvre aussi percutante qu’élégante (et je ne parle même pas de la photo de Jan de Bont et de ses éclairages à la Rembrandt), bénéficiant en prime d’une reconstitution historique irréprochable. Fresque sociale et politique digne du Bertolucci de 1900, Katie Tippel est aussi l’occasion – après Turkish Délices – de retomber raide dingue de Monique van de Ven dont la prestation fougueuse et la beauté lumineuse donnent envie de s’exiler aux Pays-Bas.

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Pour son dernier film 100% made in Holland (avant une grande parenthèse internationale amorcée avec La Chair et le Sang), Paul Verhoeven se paye un cauchemar sacrément vertigineux, un trip parano et hallucinatoire, une descente en enfer remplie à ras bord de symboles. Le caractère onirique et surréaliste du Quatrième Homme est une première pour son auteur. Cela dit, les obsessions de son protagoniste (Gerard Reve, un écrivain bisexuel, croyant et alcoolo joué par un Jeroen Krabbé fiévreux) ne sont pas étrangères à l’auteur de Starship Troopers. Tout est dit dès le fameux générique d’ouverture : une araignée tisse sa toile autour d’un christ en croix et récupère les bestioles coincées dans ses filets. L’allégorie est évidente et annonce le piège dans lequel s’apprête à tomber Gerard Reve. Romancier ayant l’habitude de transformer la réalité à sa guise, le bonhomme se retrouve bientôt prisonnier de ses propres fantasmes. Comme il fera plus tard avec Total Recall, Verhoeven manipule le spectateur en jouant sur l’ambivalence narrative et l’ambiguïté du point de vue. À la toute fin du Quatrième Homme, la frontière entre le vrai et le faux n’est toujours pas visible, le doute subsiste encore. Quant à la religion, elle ne fait qu’enfoncer encore un peu plus le héros dans son délire, justifie et accentue sa folie (le dernier plan du film ne dit pas autre chose). À ce sujet, impossible de ne pas évoquer la séquence où Gerard confond Jésus sur sa croix avec le jeune éphèbe qu’il convoite (Thom Hoffman, bien avant Black Book). Un blasphème d’anthologie qui démontre toute la liberté de ton d’un cinéaste qui n’a peur de rien. Par le biais d’un jeu de miroir saisissant où l’imaginaire se mêle au réel (une image en rappelle souvent une autre, comme dans un récit à tiroirs), le sexe et la mort fusionnent pour provoquer la chute de Monsieur Reve (Rêve ?). La grande faucheuse colle aux basques de ce dernier, ce qui se manifeste par des signes avant-coureurs (l’apparition d’un croque-mort attendant un cercueil à la gare) ou des élans gores traumatiques (l’œilleton d’une porte gerbant soudainement un globe oculaire). Mais c’est encore le personnage de la veuve noire qui personnifie le mieux cet accouplement entre Eros et Thanatos. Mystérieuse et équivoque, Christine Halsslag (stupéfiante Renée Soutendijk, j’en reparle dans dix secondes chrono) est une femme fatale dans la grande tradition du film noir, mais en plus vicieuse et insaisissable. La dualité qui l’anime et sa beauté létale annoncent clairement la Catherine Tramell de Basic Instinct. Et comme Michael Douglas face à Sharon Stone, Krabbé ne peut davantage résister à la Fientje de Spetters, et ce à ses risques et périls. Stupéfiante disais-je. Blonde hitchcockienne à se damner, la Miss Soutendijk distille tout au long de De Vierde man un délicieux venin que l’on goûterait volontiers. Une bonne raison, parmi d’autres, de se laisser prendre dans les filets du film le plus fou de Paul Verhoeven…

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Wat zien ik ? De Paul Verhoeven. Pays-Bas. 1971. 1h30. Avec : Ronnie Bierman, Sylvia de Leur, Piet Römer…

Keetje Tippel. De Paul Verhoeven. Pays-Bas. 1975. 1h40. Avec : Monique van de Ven, Rutger Hauer, Hannah de Leeuwe…

De vierde man. De Paul Verhoeven. Pays-Bas. 1983. 1h42. Avec : Jeroen Krabbé, Renée Soutendijk, Thom Hoffman…

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

8 réflexions sur « BUSINESS IS BUSINESS, KATIE TIPPEL et LE QUATRIÈME HOMME : trois Verhoeven sinon rien ! »

  1. Quand tu auras pris en pleine face cette méchante mandale qu’est Spetters, tu n’auras qu’une seule envie : découvrir les autres trésors néerlandais de Paulo. Dommage, à ce propos, que le vieux coffret Metropolitan soit devenu si rare et si cher sur le net… Quoi qu’il en soit, si tu as découvert Verhoeven avec ses films américains, tu ne pourras qu’apprécier ses premiers exploits bataves. Quant à Benedetta, il s’agit du film de 2019 que j’attends le plus…

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  2. De rien, Prince, merci à toi pour ta lecture. Ce coffret collector dédié à Verhoeven est incontournable, même si Spetters manque à l’appel (mais le film est aujourd’hui dispo chez BQHL). Tu m’en diras des nouvelles quand tu l’auras défloré.

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  3. « de Vierde man », film fou, sulfureux, audacieux même, je confirme et enfonce les clous dans les membres du Christ, un film qui annonce autant « Basic Instinct » que « Total Recall », et même « Benedetta » dans l’interprétation mystique du trouble. Un film suffisamment matriciel pour qu’il figure en bonne place parmi les incontournables de la première période hollandaise de Verhoeven.

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  4. À l’instar d’un « Mulholland Drive », « De Vierde Man » est un cauchemar qui éblouit autant qu’il étourdit. On n’est jamais préparé à faire un tel voyage mais une fois arrivé à destination, on en redemande. « Matriciel », « incontournable », oui monsieur !

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