PANDORA (Albert Lewin, 1951)

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En 1930, en Espagne, au large d’Esperanza, des pêcheurs remontent dans leurs filets deux corps sans vie. Geoffrey Fielding, un archéologue britannique, découvre que l’une des victimes est son amie Pandora Reynolds. Il se remémore le pouvoir d’envoûtement de cette belle chanteuse, notamment auprès de l’un de ses prétendants, Reggie Demarest, qui s’est suicidé par amour pour elle peu de temps auparavant, laissant ainsi le champ libre au séduisant coureur automobile Stephen Cameron. Fielding se souvient aussi qu’un jour, alors qu’elle se promenait avec le pilote, Pandora aperçut un yacht au large. Intriguée, elle le rejoignit à la nage et rencontra à son bord le mystérieux Hendrik Van der Zee, occupé à peindre le portrait de la mythique Pandore, dont le visage ressemblait trait pour trait au sien… Source : arte.tv/fr

Deux mythes pour un film de légende. Soit celui du Hollandais volant et de Pandore, des récits fabuleux réunis dans une œuvre moderne et intemporelle. Une rencontre comme seul le cinéma peut l’imaginer, la concrétiser, la magnifier. Le plus fameux des vaisseaux fantômes, hanté pour l’éternité par le maudit Hendrik Van der Zee (James Mason), croise Pandora Reynolds (Ava Gardner), une femme convoitée par toute la population masculine. Tous les sept ans, le navigateur condamné à perpète peut quitter la mer et rompre le fil du temps. Pour briser sa malédiction, il doit trouver celle qui serait prête à mourir d’amour pour lui. Peut-être la Miss Reynolds dont la beauté fait trembler tous ceux qui l’entourent ? Extraordinaire à plus d’un titre, la love story au centre de Pandora est une aventure fantastique dans tous les sens du terme. Le scénario ne fait aucun mystère de la nature surnaturelle de Van der Zee et dévoile même les origines de son malheur lors d’un flashback en costumes. Survenus deux siècles auparavant, ces événements sont narrés en voix off par le principal intéressé lisant son propre bouquin à l’époque contemporaine. L’imaginaire se mêle alors à la réalité et fait également de Pandora Reynolds la possible réincarnation d’une déesse infernale (la toile peinte par le marin déchu reprend les traits d’Ava Gardner et la représente avec la célèbre boîte aux mille et un fléaux). Cette relation à nulle autre pareille ne peut avoir qu’une issue tragique et sublime. Comme l’annonce la première séquence du film, la fatalité semble marquer de son sceau l’existence de ses deux protagonistes. Autour d’eux mais aussi malgré eux, la mort se déploie et fait de l’amour un sentiment destructeur. Avant de connaître l’errance infinie pour avoir défié Dieu, Van der Zee assassine sa dulcinée et commet l’irréparable sur un terrible malentendu (il la croyait infidèle, elle ne l’était pas). Quant à Pandora, ses soupirants sont prêts à tout pour attirer son attention, y compris à tuer (voire à se foutre en l’air). Son intimidante et fascinante beauté, sans doute échappée d’un autre monde, brûle le commun des mortels jusqu’à l’os… Cette valse funèbre devrait logiquement se dérouler dans un cadre gothique, glacial, lugubre. Au lieu de cela, le discret Albert Lewin (peu de longs en tant que réal mais un regard fin et subtil que le 7ème art n’oubliera pas) plonge la noirceur de son propos dans un environnement estival, solaire, diurne. On s’attend à débouler en enfer et nous voilà au paradis. Le village espagnol d’Esperanza – avec son littoral, ses pêcheurs, ses baraques de bord de mer – offre à Pandora un décor inattendu et une atmosphère singulière. Rien que le nom de l’endroit (« espoir » dans la langue de Nieves Navarro) contraste avec la mélancolie reliant tous les personnages. Les séquences de flamenco, de corrida ou de course automobile constituent autant de parenthèses dans la vie de ce microcosme éloigné des préoccupations de l’existence. L’insouciance ambiante cohabite avec l’étrangeté de certains lieux, comme cette plage parsemée de statues antiques, vestiges de l’Histoire ignorés par les touristes et les fêtards. Ou cet horizon maritime squatté par un vieux galion attendant paisiblement une possible libération. À ce titre, la contribution esthétique du chef op Jack Cardiff (qui n’a jamais vu sa photo sur Le Narcisse noir ne peut saisir totalement le mot « perfection ») se montre inestimable. La flamboyance des images, soutenue par une science incroyable du cadre, caresse les étoiles et enchante littéralement le spectateur (l’effet Technicolor !). La céleste Ava Gardner n’y est pas non plus pour rien. Sa splendeur est telle que la comédienne semble sortir tout droit de nos songes les plus dingues. Avec ses airs de divinité descendue sur terre pour faire souffrir les hommes, la Kitty Collins de The Killers nous laisse carrément bouche bée et émeut lorsque ses yeux trahissent un peu de compassion pour ceux qui l’admirent. Si belle que l’on ne pourrait oser l’aimer, comme le dit Apollinaire dans son poème 1909… C’est bien là le drame d’un James Mason tourmenté par un affreux dilemme : doit-il laisser Pandora se sacrifier pour lui ? La délivrance de son âme doit-elle se faire à ce prix ? Ni vivant ni mort, seulement captif d’un châtiment auquel il s’est résigné, le capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers brille jusque dans les moindres nuances de son jeu. Du travail d’orfèvre, à l’image d’un chef-d’œuvre qui n’a jamais cessé de prouver son immortalité.

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Pandora and the Flying Dutchman. D’Albert Lewin. Royaume-Uni. 1951. 2h02. Avec : Ava Gardner, James Mason et Nigel Patrick. Maté à la téloche le 25/06/18.

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

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