FRIDA (Julie Taymor, 2002)

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À Mexico, en 1922, Frida est une jeune étudiante en philosophie très attirée par la peinture. Un terrible accident la laisse alitée de longs mois durant – temps qu’elle met à profit pour peindre. Une fois remise, elle montre ses toiles à Diego Rivera, le plus grand peintre du pays, communiste et coureur de jupons notoire. Il lui fait connaître les milieux artistiques et militants, où elle se montre aussi intrépide qu’un homme. Diego ne tarde pas à la demander en mariage, mais la jeune femme pose ses conditions : s’il ne peut «physiologiquement» pas lui rester fidèle, il doit lui jurer une loyauté totale. C’est le départ d’une grande histoire d’amour, d’amitié et de peinture, marquée par des ruptures, des succès, des secrets, des réconciliations et beaucoup d’excès… Source : telerama.fr

Être prise au sérieux, se faire accepter par ses pairs et ne pas sombrer dans l’oubli : pour une femme, s’imposer comme peintre (ou plus généralement comme artiste) n’a pas toujours été facile. Faire partie des « ni vues ni connues » (d’après le titre d’un indispensable bouquin dénonçant l’invisibilisation des femmes dans plusieurs domaines) alors que l’on appartient aux « culottées » (comme les qualifie la géniale Pénélope Bagieu dans ses BD), relève de la plus profonde iniquité. Mais le génie réussit parfois à démolir le mur des conventions. Celui de Frida Kahlo (1907-1954) s’est forgé une place ici-bas, son style reconnaissable entre mille ayant marqué l’histoire de l’art. Encore que cela ne se soit pas fait sans douleur. Un accident d’autobus lui laisse de graves séquelles et la cloue au plumard pour un bon bout de temps. Le corps immobilisé, brisé et emplâtré, elle fait de nombreux allers-retours sur la table d’opération. De cette souffrance qui ne la quitte plus, Frida en tire l’inspiration nécessaire pour créer. Ses cicatrices extérieures et intérieures guident ses pinceaux sur la toile. Elle y met toutes ses tripes, abandonne ses peines à l’imagination et constitue une forme de catharsis sublimant ses blessures intimes et corporelles. Ça, Julie Taymor l’a bien compris. Son point de vue épouse celui de son héroïne et teinte l’écran de couleurs aussi vives que tourmentées. Des parenthèses fantasmagoriques et surréalistes s’inspirent directement de l’univers pictural de l’artiste mexicaine. Des tableaux s’animent et traversent le miroir, des statuettes délaissent leur pose poétique et se mettent à bouger, des squelettes échappés del día de los muertos jouent les médecins pour sauver Frida, Diego Rivera se prend pour le King Kong de 1933 et sème la panique à New York… La réalité devient un rêve et vice versa. Certaines images sont carrément renversantes, notamment celles intégrant Salma Hayek à l’intérieur même des œuvres de Kahlo. Parmi les nombreuses fulgurances oniriques et graphiques que comptent le long-métrage, mentionnons celle voyant la comédienne s’envoler dans les airs comme dans la toile The Dream (The Bed). De par ses choix de mise en scène, Taymor traduit toute la magie indissociable des ténèbres de Frida. Car malgré toutes les épreuves qu’elle a dû surmonter, la mexicaine reste une force de la nature animée par une putain de fougue. Cette femme talentueuse et insoumise offre à Salma Hayek un rôle en or dans lequel elle s’est beaucoup investie. La passion avec laquelle la Santanico Pandemonium d’Une nuit en enfer s’approprie son personnage mérite d’être applaudie. L’actrice a même poussé la chansonnette pour l’occasion (la BO d’Elliot Goldenthal est par ailleurs un bel hommage à la musique du Mexique) et mis ses talents de peintre à contribution (certaines toiles visibles à l’écran sont les siennes). Et n’oublions pas cet instant muy caliente où Salma se lance dans une danse sensuelle avec Ashley Judd… Toutefois, le script aurait gagné à faire un peu moins de place à Diego Rivera (Alfred « Docteur Octopus » Molina), sa relation tumultueuse avec Frida ayant tendance à prendre le pas sur la trajectoire personnelle de cette dernière. Les contradictions politiques et les exigences artistiques du bonhomme sont bien plus approfondies que celles de sa compagne. Alors oui, son importance dans le parcours de son épouse est incontestable. Mais certains évènements ont la fâcheuse manie de reléguer la Kahlo au second plan, voire d’en faire qu’une simple spectatrice (la digression du Rockefeller Center en est le plus symptomatique). On sort du film avec l’impression qu’il nous manque quelques faits marquants sur Frida, surtout ceux liés à son art et à l’impact de celui-ci sur le public. Ses infidélités lesbiennes sont elles aussi traitées de manière anecdotique, ses amantes n’ayant malheureusement jamais le temps d’exister (Saffron Peur Bleue Burrows se fait draguer, caresser la cuisse dans un snack-bar et disparaît au bout de deux minutes). En dépit des directions parfois hasardeuses prises par Frida, ce biopic a au moins le mérite d’éviter tout académisme et de placer sous nos yeux ébahis une Salma Hayek exaltante et charnelle. Et surtout, il donne envie d’admirer le travail et l’engagement d’une icône intemporelle.

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Frida. De Julie Taymor. États-Unis/Canada/Mexique. 2002. 1h57. Avec : Salma Hayek, Alfred Molina et Geoffrey Rush. Maté en dvd le 12/05/18.

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

3 réflexions sur « FRIDA (Julie Taymor, 2002) »

  1. J’ai ADORÉ ce film que j’ai vu quand je n’étais qu’une ado ! Et tu as raison , grâce à ce film , je me suis penché sur l’œuvre et la vie de la vraie Frida ! Merci d’avoir parlé de ce biopic dont on ne parle pas assez je trouve ! Et bonne année à toi et que 2020 t’apporte tout ce dont tu as besoin 🙂

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  2. Salut Maka, c’est chouette de te retrouver ! J’en profite aussi pour te souhaiter une belle et heureuse année 2020. Ravi que le film Frida t’ait donné envie d’en savoir plus sur cette artiste à nulle autre pareille… Au plaisir de te lire !

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  3. Hey ! Eh bien oui , je suis revenue ! Ça faisait longtemps mais je n’avais juste pas le temps ! Bonne année à toi qu’elle t’apporte le bonheur et la santé ! Oui quand j’avais vu le film en 2003 je n’étais qu’une ado de 17 ans et le film est tellement bien fait que effectivement j’ai regardé son œuvre !

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