UNE AFFAIRE DE FEMMES (Claude Chabrol, 1988)

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Sous l’Occupation. Alors que Paul, son époux, est prisonnier, Marie, la trentaine, survit tant bien que mal avec ses deux enfants, Mouche et Pierrot. Un jour, elle aide une voisine à avorter. Peu à peu, sa réputation de «faiseuse d’anges» la conduit à rendre d’autres services contre paiement. Elle gagne ainsi assez d’argent pour nourrir sa famille et vivre décemment. Elle loue aussi une chambre à une prostituée, Lucie, qui devient bientôt son amie. Mais Marie s’ennuie et prend bientôt un amant, trafiquant et collaborateur, qui va obtenir un poste à Paul lors de sa libération. Celui-ci, ne supportant plus la situation, finit par dénoncer Marie… Source : telerama.fr

Pour avoir pratiqué des avortements clandestins sous la France de Vichy, Marie-Louise Giraud a été condamnée à l’échafaud pour l’exemple. C’est le parcours de cette « faiseuse d’anges » que Claude Chabrol met en lumière dans Une affaire de femmes. Alors que Pétain collabore avec la peste brune et que la guerre continue à vomir ses morts, permettre aux femmes d’interrompre volontairement leur grossesse n’est pas encore à l’ordre du jour. La loi Veil du 17 janvier 1975 est encore loin. En attendant que l’humanisme et le progrès ne viennent changer la société française, celles qui tentent de survivre à l’occupation se démerdent comme elles peuvent et souffrent en silence. Forcées de respirer l’air putride de ces années noires, les épouses, les mamans et les putains redoublent d’efforts pour se faire une place dans un monde sans liberté ni justice. Le réalisateur de Que la bête meure montre sans détour la douleur physique et psychologique de ces femmes contraintes de se compromettre dans l’illégalité pour pouvoir disposer de leur propre corps. Pour ce droit pas encore fondamental en ces temps obscurs, elles mettent leur santé, voire leur vie en péril. Pratiquer un avortement hors du milieu médical et avec des méthodes rudimentaires n’est pas sans risque. Le supplice sanguinolent de Ginette (Marie Bunel), la première à faire appel au service de Marie Latour, témoigne aussi du courage de ces citoyennes allant à l’encontre d’un régime pour qui avorter est un crime passible de la peine capitale. Le cas de Jasmine (Dominique Blanc) s’avère encore plus parlant puisqu’il démontre à quel point le poids des traditions écrase les femmes (« Travail, Famille, Patrie » : telle était la devise du maréchal). Dépressive parce que réduite à l’enfantement depuis son mariage, ladite Jasmine préfère se foutre en l’air plutôt que de se farcir un énième lardon et participer à la repopulation du pays. Mieux vaut crever que de rester une mère au foyer, une ménagère docile passant son temps à trimer sans jamais avoir le choix. Le choix d’être quelqu’un d’autre, de changer de vie. Ce chemin tout tracé, l’héroïne d’Une affaire de femmes décide de ne pas l’emprunter. De prendre son destin en main, d’arrêter de faire la bonniche. Cette égalité qu’on lui refuse, cette émancipation qu’on lui interdit, Marie s’en empare. Ses aspirations et ses actes constituent un magistral doigt d’honneur à l’ordre moral de Vichy. Elle danse au bistrot avec sa meilleure amie, une juive. Elle sympathise avec une prostituée, Lulu (Marie Trintignant), et lui loue une chambre pour ses passes. Elle veut devenir chanteuse et commence par prendre des cours. Elle n’éprouve plus aucun désir pour son mec, Paul (François Cluzet) et part voir ailleurs. Elle aide les femmes qui souhaitent avorter et débute un bizness lucratif. Plus encore que ces activités illicites, ce sont surtout la réussite sociale et l’envie d’indépendance de cette femme hors-norme que l’état collabo ne peut accepter. Pourtant, il y a plus grave et révoltant. Si le système en place reproche à l’avortement la baisse de la natalité, cela ne l’empêche pas d’envoyer des hommes bosser en Allemagne et des enfants juifs dans des camps d’extermination… À cette hypocrisie politique s’ajoute l’influence d’une église catho partageant avec le vieux Pétain la même vision du monde : patriarcale, conservatrice et rétrograde. Juste avant d’avoir la tête tranchée, Marie ne s’y trompe pas et lance une superbe saillie blasphématrice : « Je vous salue Marie pleine de merde, le fruit de vos entrailles est pourri ! ». Une prière à la hauteur de l’œil implacable de Claude Chabrol, cinéaste lucide regardant en face l’une des pages les plus sombres de notre Histoire. L’image finale de cette guillotine – terrifiante, inébranlable et glaciale – vaut à elle seule mille et un discours… Dix ans après Violette Nozière, l’immense Isabelle Huppert retrouve Chabrol et marque encore les esprits. De la belle insouciante et ambitieuse à la détenue abandonnée et résignée à mourir, l’actrice défend avec conviction un rôle et un film d’utilité publique, à montrer dans les écoles et à tous les tartuffes voulant contrôler le corps des femmes. Ce n’est pas seulement une affaire de femmes, c’est une affaire qui nous concerne tous.

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Une affaire de femmes. De Claude Chabrol. France. 1988. 1h45. Avec : Isabelle Huppert, Marie Trintignant et François Cluzet. Maté à la téloche le 07/05/18.

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

3 réflexions sur « UNE AFFAIRE DE FEMMES (Claude Chabrol, 1988) »

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