KNIGHTRIDERS (George A. Romero, 1981)

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Pour gagner leur vie, des troubadours anarchistes organisent des joutes médiévales, remplaçant les chevaux par des motos. Billy, le chef de ces chevaliers sur deux roues, se voit en roi Arthur des temps modernes. Mais Morgan, l’un d’entre eux, remet en question sa manière de gérer la troupe. Source : dvdfr.com

Derrière ce superbe visuel signé Boris Vallejo, se cache l’une des œuvres les plus personnelles et atypiques de George A. Romero. Sorti en 1981 dans l’indifférence quasi générale, Knightriders est pourtant la preuve éclatante que son auteur ne peut être réduit à ses films de zombies. Pas l’avis du métier ni du public qui, à l’époque, n’attendent de lui qu’un nouvel opus de la saga des morts-vivants. C’est d’ailleurs à l’occasion d’un deal incluant la réalisation de ce qui deviendra Day of the dead, que le producteur exécutif Salah M. Hassanein offre à Big George son septième long-métrage. Soit un biker movie à la sauce arthurienne. Original et intrigant. À la base, Romero souhaite pourtant que ses héros posent leur cul sur un canasson et non sur une bécane. Samuel Z. Arkoff, l’un des producteurs potentiels du projet, lui suggère l’inverse. Une bonne idée, assez bis dans l’esprit, qui accentue encore un peu plus l’effet de décalage voulu par le sujet. Les cinglé·e·s du deux-roues portent ici un heaume au lieu du casque de rigueur et vivent selon les préceptes de la chevalerie du Moyen Âge. Cultiver le mythe de Camelot au début des années 1980 est en soi une forme de rébellion n’ayant rien à envier au soulèvement rock’n’roll des blousons noirs de L’Équipée sauvage. À la différence près que, pour Romero, la table ronde représente un idéal de démocratie où le pacifisme et l’humanisme ont leur place. La bande de saltimbanques motorisés de Knightriders forme une société hétérogène et plurielle au sein de laquelle personne n’est exclu. Ni les femmes, ni les noirs, ni les homosexuels. Les premières sont mécanos ou chevaleresses, les deuxièmes druides ou forgerons et les troisièmes maîtres de cérémonie ou jouteurs. La vision progressiste du réalisateur de Monkey Shines s’exprime à travers ce système éthique, tolérant et solidaire. Système ne pouvant s’épanouir qu’en dehors de la norme puisque les valeurs qu’il défend sont en train d’être englouties par l’Amérique de Reagan. Le retour en force de l’individualisme, du conservatisme et du capitalisme enterre une bonne fois pour toutes l’utopie rêvée par les hippies des sixties. Malheureusement, le flower power n’est pas parvenu à changer les choses. Tel est le constat que dresse le film en filigrane. Mais si la désillusion semble inévitable au regard de ce qui se profile à l’horizon, nos cavaliers électriques croient encore à leurs idéaux et continuent leur route vaille que vaille. Le grand final – romantique mais lucide, tragique mais porteur d’espoir – ne dit pas autre chose. Car les tentations du monde moderne menacent immanquablement de détruire le groupe. Les multinationales du spectacle ne sont jamais bien loin lorsqu’il s’agit de s’enrichir sur le travail d’autrui. Conçu dans une totale indépendance, Knightriders traite aussi du rapport conflictuel entre Hollywood et George A. Romero, artiste intègre n’ayant jamais bradé sa liberté. Il y a donc beaucoup de ce dernier dans le personnage du roi William (le toujours impeccable Ed Harris), doux dingue littéralement habité par son personnage au point de ne faire qu’un avec lui. Pas du genre à vendre son âme au diable. Son seul problème : être né trop tard dans un monde qui avance trop vite et sans lui. Le même fardeau que le Bronco Billy McCoy de Clint Eastwood, cowboy itinérant essayant lui aussi de faire revivre la magie d’un passé idéalisé. Les temps ont changé. L’heure n’est plus à la noblesse mais au rigorisme, à l’ordre qu’incarne ici un shérif véreux et violent. Dehors les baladins, les marginaux, les poètes. Prôner un mode de vie alternatif au pays de l’oncle Sam n’est pas une sinécure. En 1969, les easy riders de Dennis Hopper subissaient déjà un rejet similaire. Mais dans les glorieuses 80’s, les spectateurs ne sont pas davantage enclins à se déplacer dans les salles pour mater une péloche singulière comme Knightriders. Les badauds assistant au show de nos fous du guidon sont là pour les sensations fortes et non pour la beauté du discours (dans la foule : un amusant caméo de Stephen et Tabitha King). Les cascades sont, il est vrai, admirablement coordonnées. Et ce n’est pas tous les jours que l’on peut voir des motards en armure se friter à coups d’épées ou s’adonner à la joute équestre… Parmi les comédien·ne·s, on peut également s’amuser à reconnaître les habitué·e·s du cinoche de Romero : Tom Savini, Patricia Tallman, Ken Foree, Christine Forrest, Scott H.Reiniger et bien d’autres. Juste après Martin, cet indispensable Knightriders était le film dont le maître de Pittsburgh était le plus fier. Franchement, il y a de quoi.

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Knightriders. De George A. Romero. États-Unis. 1981. 2h23. Avec : Ed Harris, Tom Savini et Patricia Tallman. Maté en dvd le 07/04/18.

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

2 réflexions sur « KNIGHTRIDERS (George A. Romero, 1981) »

  1. Je ne connaissais pas cet aspect de la filmographie de Romero, j’ai découvert un film inspiré et inspirant, porteur de valeurs et très critique vis à vis du monde « moderne ». Ed Harris est magistral dans le rôle du Roi Arthur, Tom Savini, génial en Morgan. Un film à découvrir… Comme quoi il ne faut jamais se laisser enfermer dans un genre!!

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  2. Parfait, tu as tout dit ! On cite rarement Knightriders quand on parle de Romero. Pourtant, c’est une incontestable réussite et il mérite amplement d’être (re)découvert. Riche, étonnant, engagé, puissant, on tient là une pièce maîtresse de la filmo de Big George, au même titre qu’un Zombie. En tout cas, merci pour ta lecture et ton commentaire !

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