ERASERHEAD (David Lynch, 1977)

200444.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxEraserhead. De David Lynch. États-Unis. 1977. 1h29. Avec : Jack Nance (1943-1996, acteur fétiche de Lynch), Charlotte Stewart et Laurel Near. Genre : fantastique. Ressortie France : 31/05/2017. Maté en salle le lundi 26 juin 2017.

De quoi ça cause ? Un homme est abandonné par son amie qui lui laisse la charge d’un enfant prématuré, fruit de leur union. Il s’enfonce dans un univers fantasmatique pour fuir cette cruelle réalité. (source : Potemkine.fr)

Mon avis Télé Z : Quarante ans après sa réalisation, Eraserhead n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Aujourd’hui comme hier, le premier long-métrage de David Lynch ne connaît aucun équivalent. Sauf peut-être 2001, l’odyssée de l’espace (1968), autre expérience à nulle autre pareille. Autre méga-trempe qui ne révélera jamais ses secrets et continuera à évoluer dans la tête du spectateur. D’ailleurs, Kubrick ne cachait pas son admiration pour le coup d’essai et le coup de maître de son cadet. Mais n’y voyez pas là une quelconque influence de l’un sur l’autre. Eraserhead n’appartient qu’à son auteur. Inclassable, la bête mélange les genres. Fantastique, drame, horreur, comédie : elle défie les étiquettes, abolit les frontières et ne se laisse pas approcher aussi facilement. La caméra rentre dans les trous noirs, fonce dans une coquille fendue, scrute l’intérieur d’un radiateur et s’enfonce dans les profondeurs de la terre. L’invitation est posée. Bienvenue dans le Lynchland, un autre monde, un monde au-delà des apparences, un monde qui en dévoile un autre, un monde gigogne… Cauchemar : voilà le premier mot qui vient à l’esprit lorsque l’on reçoit Eraserhead en pleine poire. Le film en a la texture, brouille les repères et rend l’abandon désirable. Les allégories visuelles abondent et sont reliées entre elles par les mêmes thèmes : la paternité, le sexe, le couple, la création, la naissance, la mort, l’évasion. Des sujets qui nous concernent tous mais qui, chez l’auteur de Mulholland drive, semblent provenir d’un mauvais rêve, d’un very bad trip. Les angoisses d’un type au faciès lunaire et à la coiffure hirsute (inoubliable Jack Nance) se reflètent dans des scénettes absurdes ou flippantes dans lesquelles Lynch donne libre cours à son imagination. Les idées fusent, bousculent, provoquent jusqu’au tournis. Chaque digression bizarro-poétique s’inscrit dans un tout cohérent. Tordu et retordu, mais cohérent. Car sur le fond, Eraserhead investit le quotidien le plus banal, le pervertit pour le rendre plus beau, plus grand, plus vertigineux. La réalité en elle-même n’a aucun intérêt, il faut donc s’en échapper. Pour notre héros, (mal)heureux papa d’un bébé monstrueux et amant raté, la porte de sortie donne sur la folie. Folie éclairée par les étoiles du néant et marquant la fin du voyage. Le grand final, aussi élégiaque que perturbant, ne constitue pourtant pas une fin en soi. Plutôt une boucle infinie où tout n’est qu’un éternel recommencement. En une image surréaliste aussi marquante que l’œil crevé par une lame de rasoir dans Un chien andalou, la tête du titre s’efface mais une autre la remplace aussitôt. Des fulgurances qui couvrent le récit de nuages noirs et magiques, et le transforment en labyrinthe aux détours imprévisibles. Rejetant toute linéarité, David Lynch prolonge les expérimentations sensitives entamées sur ses précédents courts-métrages (The grandmother en tête). Le noir et blanc, magnifiquement photographié par Herbert Cardwell et Frederick Elmes, accentue les contours maladifs d’une œuvre nourrit par la laideur industrielle (inspirée par le séjour de Lynch à Philadelphie) et la difformité humaine (le « poupon » du film annonce le John Merrick d’Elephant man). Pour décupler le malaise ambiant, un arrière-fond sonore – sorte de bourdonnement indescriptible – accompagne l’intégralité du long-métrage, comme si les protagonistes évoluaient dans une sorte d’usine, avec au loin d’étranges échos semblant issus d’une machinerie en action. Dans Eraserhead, les bruitages bénéficient d’une attention toute particulière et participent grandement à faire dériver l’ensemble vers la twilight zone. Depuis ses débuts, David Lynch flotte dans la quatrième dimension et tout son cinéma se trouve déjà dans ce manifeste hors-norme et hallucinant, geste artistique plein de promesses qui seront largement tenues par la suite. 6/6

eraserheadlady
L’adorable et inquiétante « lady in the radiator » : « In heaven, everything is fine… »

Auteur : Zoéline Maddaluna

Cinéphage électrique accro aux terrains vagues de l'imaginaire...

3 réflexions sur « ERASERHEAD (David Lynch, 1977) »

  1. Un film qui « brouille les repères et rend l’abandon désirable ». Comme à chaque fois, tu as un sens inouï de la formule qui touche juste. Ce film que j’ai revu récemment (et qui devrait faire l’objet d’une publication chez moi dès que l’envie me prendra) rassemble effectivement ces deux sentiments : à la fois cryptique et fascinant, à la fois repoussant et attirant. « Eraserhead », comme certains film d’Orson Welles (tu cites Kubrick, décidément Lynch attire la comparaison avec les plus grands), porte dans sa matière les stigmates de sa lente et fastidieuse gestation, une sorte d’épuisement sourd pareil à cette chape de plomb qui parfois nous oblige à courber l’échine. Ils apparaissent aussi dans la chair de cet enfant non désiré, elle-même travaillée par l’esprit dérangé de ce démiurge gangrené qui tient les manettes. Une œuvre séminale pour David Lynch (dont les vapeurs se font sentir même dans ce produit luxueux qu’était « Dune », et jusque dans les tréfonds hallucinés de l’ultime saison de Twin Peaks) qui, comme tu l’écris très bien, a formidablement exprimé son génie par la suite.

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  2. Superbe commentaire qui laisse augurer d’un article du même tonneau. J’ai hâte de revivre cet « Eraserhead » à travers tes mots bleus. Merci d’avoir pris le temps de lire ma vieille bafouille !
    Effectivement, tout l’univers lynchien se déploie déjà dans ce poème cauchemardesque transcendant les contrastes. Même derrière le classicisme (apparent) d’un « Elephant Man » (chef-d’œuvre inaltérable à la portée universelle), il y a du « Eraserhead ». Au-delà du noir et blanc ou du rapport de l’homme à la monstruosité, ou supposée comme telle, je pense à cette machinerie industrielle (et déshumanisante) qui ne cesse de s’activer dans les sous-sols de la ville…

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  3. Une bafouille saisie dans les vapeurs industrielles d’Eraserhead ne se périme jamais. La preuve.
    Inalterable comme l’est ce film aux contours indatables, à la forme inoxydable, à l’imaginaire sans équivalent. Eraserhead n’est pas que le reflet distordu de la psyché Lynchéenne, c’est aussi un film intime, presque familial : je crois que les bénéfices sont encore partagés entre tous les participants, parmi lesquels on comptait la regrettée Catherine Coulson (éternelle log lady) qui était alors l’épouse de Jack Nance je crois.

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